Le Minitel détourné par des infirmières révoltées

Résumés

Dans la seconde partie des années 1980, le Minitel est utilisé à des fins politiques, notamment en 1988-1989 par les infirmières françaises en grève contestant une réforme gouvernementale. Le Minitel est un média par lequel elles s’affirment et s’organisent dans un fonctionnement démocratique et égalitaire. Des infirmières rédigent des commentaires et discutent sur la messagerie télématique.
At the end of the Eighties in France, Minitel was used for political goals, particularly in 1988-1989 by French nurses on strike contesting governmental reform. Minitel was both a means by which they asserted themselves and organised themselves in a democratic and egalitarian movement. Some nurses wrote comments, discussed on the telematic messaging service.

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Table des matières

Introduction

 En novembre 1988, le gouvernement socialiste de Michel Rocard fait face à un mouvement social de grande ampleur porté par une catégorie professionnelle rarement aussi mobilisée : les infirmières. Pendant quelques semaines, leurs grèves et leurs manifestations font l’actualité des médias – la télévision notamment – et soulignent, à côté de la mobilisation syndicale, l’originalité et la force d’une mobilisation prenant la forme d’une coordination. Cette singularité du mouvement en recoupe une autre qui passe quasiment inaperçue à l’époque, et dont le souvenir jusqu’à aujourd’hui n’a guère dépassé les quelques actrices et acteurs de l’époque qui ont su s’en emparer, l’utilisation du Minitel dans cette lutte sociale. L’objet, un terminal télématique, est à disposition au domicile d’une partie des Français, répandu également dans les entreprises et les administrations ainsi que dans les organismes publics comme l’hôpital. Pour le décrire, on ose à peine utiliser le terme d’« ordinateur » tellement, même à l’époque, il apparaît déjà appartenir à un autre âge. Mais la question n’est pas dans ce qu’il ne permettait pas mais dans ce qu’il a produit d’inédit malgré ses limites :  communiquer sur un réseau numérique. En 1988-1989, sur une messagerie dédiée du Minitel, le 3615 ALTER + HOSTO[1]La citation du titre est une retranscription d’un message écrit par des … Suite..., des infirmièresIl y a eu d’autres coordinations durant le mouvement, comme celle des aide-soignantes par exemple. Toutefois, l’utilisation du Minitel est plus spécifique aux infirmières qui, par ailleurs, dominent dans la contestation. engagées dans un mouvement social de grande envergure contestent sur le réseau numérique français les politiques gouvernementales les concernant.  Elles discutent longuement des enjeux de leur mouvement, s’informent et témoignent de leur vécu[2]« Il s’agissait donc bien, à travers le minitel, de la constitution … Suite.... Il est question ici d’une contestation inédite dans cette profession du fait de l’ampleur de la mobilisation et de son organisation[3]« Comme certains historiens et sociologues l’ont souligné, les … Suite.... Les infirmières s’organisent en-dehors des centrales syndicales en formant une coordination, plus autonome, plus égalitaire, plus démocratique, cherchant hors des voies de la représentation syndicale et politique une manière de faire entendre les voix de leur colère[4]Nicole Benevise interviewée par une journaliste d’Antenne 2 explique : … Suite.... La mobilisation des infirmières à l’automne 1988 a déjà fait l’objet d’enquêtes et d’analyses scientifiques (Kergoat, Imbert, Le Doaré, Sénotier, 1992). Le rôle du Minitel a lui même été déjà étudié par la sociologue Danièle Kergoat, restituant par de nombreuses citations tirées de la messagerie numérique la richesse de la prise de parole des infirmières sur le réseau (Kergoat, 1994)[5]Par voie de conséquence, notre étude porte davantage sur les … Suite.... L’étude présentée ici prolonge cette réflexion première en lui ajoutant, plus de trente ans après, une dimension diachronique ainsi que les éclairages scientifiques apportés par l’irruption d’Internet (Mailland et Driscoll, 2017, p.143-144). L’œil sociologique de la fin des années 1980 scrutait l’affirmation d’un groupe professionnel essentiellement féminin alors que la démarche historique trente ans après les événements s’intéresse davantage à une archéologie des usages politiques et citoyens de la communication numérique. Pour ce faire, des entretiens ont été menés, notamment auprès de membres du 3615 ALTER, le service minitel qui a accueilli le forum virtuel des infirmières[6]Pour ce qui concerne les témoignages d’infirmières, certaines pistes … Suite.... Auprès de ces acteurs, il a été possible de collecter des sources écrites supplémentaires précisant des zones laissées de côté par les travaux précédents. Ce travail de collecte de sources a été complété en mobilisant d’autres archives : presse écrite, médias audiovisuels[7]Les médias restituent le mouvement social tout en adoptant des points de … Suite....

L’émergence d’un Minitel politique à la fin des années 1980 et son corollaire :  un instrument au service du mouvement social

Une période où se multiplient les usages politiques du Minitel

Distribué à grande échelle à partir de 1982, le Minitel est un média distribué massivement à défaut de s’être imposé comme un média de masse[8]À partir de 1983 le terminal est distribué gratuitement dans les foyers … Suite.... Dans la seconde partie des années 1980, il connaît son « âge d’or » quand une partie des Français, des milieux économiques, les administrations et la presse l’utilisent à des degrés divers, apprivoisant pour la première fois en France l’informatique et la communication numérique[9]Valérie Schafer, Thierry Benjamin Thierry, Le Minitel: L’enfance … Suite.... Histoire oubliée et/ou minorée, le Minitel va également être d’usage dans la vie politique française. Les partis politiques ouvrent leur propre service télématique, le gouvernement de Jacques Chirac communique via le réseau[10]Marie Marchand, La grande aventure du Minitel, Paris, Larousse, 1987., les chaînes de télévision s’en emparent également afin de recueillir l’avis de Français lors d’émissions politiques[11]Patrick Champagne. « “L’Heure de vérité” [Une … Suite.... Parce que cette effervescence et cette multiplicité des usages politiques n’ont pas atteint l’audience médiatique critique, sans commune mesure à la puissance d’Internet, et que cette puissance a eu pour effet supplémentaire de redoubler l’invisibilisé des précédents historiques, les usages politiques du Minitel ont tout autant été peu étudiés à l’époque qu’oubliés aujourd’hui. Mais, à toute règle son exception. Au début des années 1990, David Lytel, un étudiant américain en doctorat, examine les implications politiques de Télétel et soutient en 1994 à l’université de Cornell, chiffres à l’appui, que la France est la seule nation pouvant se prévaloir d’un réseau numérique permettant la communication informatique de millions de citoyens. À l’heure où l’avenir se trouve, estime-t-il, dans l’informatique connectée, l’exceptionnalisme numérique français des années 1980 est le seul terrain d’étude permettant d’évaluer le rôle et la place dans le champ politique d’un réseau numérique national.

Une mobilisation infirmière qui s’insère dans un contexte de reprise de la contestation sociale

Pour apprécier la mobilisation infirmière en cette fin des années 1980, il est utile de rappeler que, après les premières années du premier mandat de François Mitterrand qui avaient anesthésié le mouvement social, la contestation s’amplifie à partir de 1986 en se singularisant d’une double manière : des grèves catégorielles et une recherche d’autonomie par rapport aux syndicats[12]Emmanuel Guigo, « Gouverner avec la rue ? Michel Rocard Premier ministre … Suite....  On serait tenté d’y ajouter une troisième singularité avec l’utilisation du réseau Télétel pour organiser la contestation. Les infirmières sont dans une situation paradoxale : appréciées des Français, mais dévalorisées au sein du système de santé. Le décret de Michèle Barzach pris sous le gouvernement de Jacques Chirac en décembre 1987 est pour beaucoup d’entre elles une marque supplémentaire du mépris dont elles s’estiment être les victimes. La ministre de la Santé supprime en effet les conditions de titre et de diplôme pour rentrer dans leurs écoles de formation. Le décret va donc à l’exact inverse de l’évolution d’une profession qui nécessite une formation de plus en plus poussée pour prodiguer des soins médicaux toujours plus techniques qui confèrent en retour un rôle et des responsabilités toujours plus grands. Ces missions nouvelles ne sont pas reconnues ni au niveau du salaire ni au sein de l’hôpital[13]« L’attitude et le comportement du corps médical envers les … Suite.... La crise éclate aussi, et peut-être surtout, parce que le travail s’est modernisé, professionnalisé alors que dans le même temps, dans les représentations collectives, le métier reste cantonné à un sacerdoce[14]Sur l’histoire du métier d’infirmière et de la manière dont il est … Suite.... Un message posté sur la messagerie télétel résume ainsi cette situation :  « Nous ne voulons plus être considérés comme des bonnes sœurs ou des dévoués, mais comme des travailleurs à part entière[15]Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la … Suite... ». Au printemps 1988, une première manifestation à Paris est organisée[16]Le 25 mars 1988, mais elle rencontre peu d’écho dans les médias. Lire … Suite.... Les infirmières de l’Île-de-France vont dès lors être très actives jusqu’à créer le 28 avril une coordination régionale qui appelle à une manifestation pour le 29 septembre. Cette dernière rassemble 30.000 infirmières à Paris et fait connaître le mouvement et ses revendications[17]Le journal télévisé de 13h d’Antenne 2 réalise un reportage sur le … Suite.... C’est donc au sens plein du terme une « prise de parole » d’une profession jusque là peu mobilisée[18]Danièle Sénotier précise toutefois que des mobilisations ont déjà eu … Suite..., sans aucune caisse de résonance dans l’espace public : faible syndicalisation (6 à 7%), faible politisation, absence d’un ordre pour les défendre à la différence des médecins et des sages-femmes. Cette visibilité nouvelle dans la rue et dans les médias trouve son prolongement sur le Minitel, outil de communication qui, quoi que puisse avoir été son audience[19]Dans sa note de travail, Danièle Kergoat procède à un décompte à … Suite..., nourrit cette affirmation : « Encouragements les plus sincères les IDE de St Brieuc vous soutiennent nous gagnerons toutes unies[20]Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de … Suite... ».

3615 ALTER, un réseau numérique au service du mouvement social : la rencontre avec les infirmières

L’utilisation de la télématique nécessite, entre autre choses, des démarches administratives, auprès de France Télécom, mais également commerciales pour trouver un centre serveur à même de s’occuper de la gestion et du stockage des données. Un service commercial qui se paye. À cela s’ajoutent les compétences minimales en informatique pour faire fonctionner le service au quotidien. Par conséquent, la mise en place d’un service minitel nouveau prend un temps qui ne correspond en rien à celui d’une contestation éruptive, ramassée dans le temps et se voulant autonome des syndicats. L’utilisation du Minitel par les infirmières nécessite donc un acteur additionnel qui, offrant ses services, devient une opportunité supplémentaire de communication indépendante. Cet acteur, c’est le 3615 ALTER. Il s’agit d’un service où communique un patchwork d’associations de l’extrême-gauche non-communiste (écologie, économie sociale et solidaire, féminisme, tiers-mondisme entre autres). Fondé à la fin de l’année 1986, le service est initialement destiné à favoriser la communication entre ces associations et à supporter collectivement le coût d’un service sur Télétel. L’une des associations les plus actives est le Centre d’information et d’initiative sur l’informatisation (CIII) fondée en 1979 et qui, à travers son magazine Terminal, se veut un acteur critique de l’informatisation en France, plaidant pour une informatique non soumise aux intérêts financiers et  non inféodée au léviathan étatique[21]Aurélie Gono, « Une première histoire de Terminal », Terminal. … Suite.... Bref, ALTER est en pointe sur les enjeux communicationnel et démocratique de l’informatique, ce qui conduit l’un de ses animateurs à écrire sur la messagerie des infirmières : « Le Minitel est un outil fabuleux : vous pouvez toutes et tous y inscrire ce que vous ressentez, ce que vous revendiquez….Votre message est diffusé sur toute la France – il y a 5 millions d’utilisateurs potentiels qui sont des usagers…Soyez conscients que ce que vous écrivez ici est un formidable lien : une Reliance avec tous les usagers[22]Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la … Suite... ». Au final, ce ne sont pas les infirmières qui sollicitent ALTER mais bien ce dernier qui propose de mettre à disposition son service pour aider le mouvement[23]Bernard Prince, Emmanuel Videcoq, « Félix Guattari et les agencements … Suite.... Aussi, on peut considérer que le 3615 ALTER est un espace virtuel à disposition de la contestation infirmière, où elle peut communiquer librement, diffuser des informations et organiser son autonomie (Mailland & Drisoll, 2017). Toute proportion gardée, le  Minitel est précurseur d’Internet, en rendant possible l’expression de toutes les opinions là où les limitations techniques des autres médias en ferment les portes au plus grand nombre.

Le Minitel et la contestation sociale: l’approfondissement démocratique et ses limites

Le réseau numérique correspond à l’esprit et au fonctionnement de la coordination infirmière

Lorsque les négociations s’entament fin septembre sous l’égide de Claude Évin, ministre de la Santé du gouvernement socialiste dirigé par Michel Rocard, le collectif des infirmières parisiennes est exclu des discussions car il n’est pas jugé représentatif de la profession. Pour se légitimer aux yeux du ministère, les infirmières décident d’élargir leur représentativité en organisant à Paris le 8 octobre une assemblée générale afin de faire émerger une coordination nationale. Cette forme d’organisation n’est pas nouvelle, elle date des années 1970[24]Didier Leschi, « Les coordinations, filles des années 1968 », Clio, … Suite.... Toutefois, les infirmières la reprennent à leur compte car elle correspond à une autonomisation des travailleurs vis-à-vis des centrales syndicales dans un contexte de retour des luttes sociales. Issue de collectifs locaux qui nomment des représentants aux assemblées générales nationales, la coordination se veut à la fois plus démocratique et plus représentative – chaque représentant étant le porte-voix des enjeux et des interrogations locales – en lieu et place des syndicats, faiblement implantés chez les infirmières.  Cet égalitarisme revendiqué structure l’organisation de la coordination selon les principes de la démocratie directe : assemblées générales régulières, expression libre de l’ensemble des personnes mobilisées, délégation sans pouvoir décisionnaire. Ce désir d’échapper à des formes hiérarchiques d’organisation trouve son pendant communicationnel sur le réseau numérique Télétel, sis sur le Minitel, au sein d’une messagerie « Participer au débat » consacrée au mouvement, mise en place à partir du 2 octobre 1988. Ce besoin d’autonomie est donc porté par la montée en puissance de la contestation, entre son apparition dans les agendas politique et médiatique déclenchée par la manifestation du 29 septembre et la création de la coordination le 8 octobre. Durant cette période de temps fort qui s’étend jusqu’au 23 octobre, le taux de grévistes parmi les infirmières peut être supérieur à 80%. Le caractère massif de la grève contribue à une prise de conscience de la force du mouvement.  Le service Minitel ouvre donc à un moment où enfle ce dernier. Il y a un désir de se compter, de se reconnaître comme des égaux et de partager une expérience commune. Le Minitel recrée virtuellement cet entre-soi professionnel. Le jaillissement de la parole sur le réseau est un puissant facteur d’égalisation politique, car il n’est nul besoin d’une maîtrise experte en informatique, d’un réseau ou d’une position sociale pour s’y exprimer[25]Bien-sûr, comme de nombreuses études le soulignent pour Internet, … Suite.... Comme la coordination,  la messagerie télématique se façonne dans un esprit communautaire, éphémère et égalitaire[26]Pour ce qui concerne Internet, il semble que de façon générale les … Suite.... « Je viens de réaliser que avec ce super outil on va pouvoir continuer à discuter ensemble. On parlait l’autre jour en AG de faire des commissions de réflexion sur le statut, le travail de nuit…etc…On peut les écrire là-dessus et en discuter à distance c’est génial…[27]Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la … Suite... ». S’identifiant au plus près des procédures démocratiques du mouvement, le Minitel efface la barrière entre « représentés et  représentants » (Cardon, 2010, p.38) comme sur Internet plus tard. Profondément moderne, c’est un prolongement virtuel  des discussions[28]Prolongement des discussions certes, mais pour un faible nombre … Suite... et il participe d’un fonctionnement dynamique et labile du système démocratique interne, car les infirmières mobilisées ne laissent jamais vacant le pouvoir, le délèguent sous surveillance et discutent, contestent et valident les décisions prises[29]Ce fonctionnement est propre à l’esprit des coordinations qui multiplie … Suite... (Ogien et Laugier, 2010) : « Délégués n’oubliez pas la base discutez avec nous. Dans les services la très grande majorité des infirmières refuse d’étendre le mouvement aux autres personnels de santé[30]Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de … Suite... ».

Le Minitel, expression d’une subjectivité politique

Les relations entre la coordination et les syndicats se dégradent au fur et à mesure que le conflit se prolonge et rentre dans une phase de négociation[31]Les rapports entre la coordination et les syndicats sont complexes et … Suite.... La coordination nationale créée, elle veut montrer sa capacité à mobiliser et à faire plier le gouvernement sur un premier point : faire partie de ces négociations. Elle lance une grève à partir du 10 octobre, le jour de leur reprise et jusqu’au 13, où elle appelle à une manifestation massive à Paris (Champagne, 1984). De leur côté, les centrales syndicales[32]CFDT, FO, CGT, CFTC et CGC. retournent négocier le lundi et, soulignant la fracture avec la coordination, organisent une manifestation le 13, mais pas à la même heure. Ce jour-là, point d’orgue du mouvement dans la rue, 80.000 infirmières battent le pavé parisien, la manifestation syndicale réunit 15.000 personnes. Mireille Gez, de la coordination nationale, estime devant les caméras de FR3 qu’après cette démonstration de force,  la coordination ne pouvait être que reconnue comme partenaire dans les négociations[33]Régis Nusbaum, « Manifestation des infirmières », Soir 3, 13 octobre … Suite.... Le lendemain, 14 octobre, dans la nuit, Michel Rocard invite effectivement à Matignon l’ensemble des parties en présence, y compris la coordination infirmière, pour finaliser les négociations[34]Entre la fin septembre et la mi-octobre, la coordination bénéficie … Suite.... Incontestablement,  il y a une lutte pour la prééminence basée sur deux légitimités démocratiques qui s’opposent. Pour la coordination, il est indispensable d’apparaître comme le mouvement le plus représentatif afin d’asseoir sa crédibilité comme interlocutrice du gouvernement[35]Le gouvernement de Michel Rocard est confronté à une série de … Suite.... Un objectif difficile à atteindre. Le gouvernement et les syndicats considèrent que la légitimité démocratique est celle des élus par l’onction du suffrage universel. Des urnes découlerait la source unique de légitimité, corsetant le rôle des infirmières à celui de spectateur et disqualifiant leurs voix discordantes et particulières là où l’élu (syndical ou politique) représenterait l’intérêt général (Rosanvallon, 2010, 404-409). Le mouvement des infirmières est à la recherche d’une légitimité alternative, mais la tentative de se réclamer  représentatif est vaine là où les élus, syndicaux et politiques, ne voient jamais en lui qu’un assemblage disparate d’intérêts particuliers.

Dans ce contexte, le Minitel a une double fonction. La première est d’être un outil pour rendre la coordination infirmière plus autonome. Les syndicats sont reconnus par le gouvernement, ils ont les moyens financiers, la logistique, les relais médiatiques, la maîtrise technique des répertoires d’action. La coordination a le nombre, l’enthousiasme…et l’aide de nombreuses infirmières syndiquées[36]Interviewée en mai 1989 par L’Infirmière magazine, Nicole Benevise … Suite.... Devant la disproportion des forces, le Minitel est un outil de communication pour consulter la base, diffuser des informations, convenir des moyens de la lutte (Neveu, 2010) comme le montre ce message : « Coord Yonne rassemble les cartes d’électeurs des IDE afin de les remettre au préfet après la manif de samedi. Serait-il possible d’étendre cette action ?[37]Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la … Suite... ». La seconde est d’être un lieu refuge d’une double manière. Le vidéotex permet d’abord la critique des syndicats dans un espace libre, anonyme, et dans un entre-soi relatif[38]Le service de messagerie est un forum dans lequel des non-infirmières … Suite.... D’autre part, face à un système politique et syndical sourd, voire méprisant, qui les disqualifie, le Minitel est un lieu de réunions virtuelles où les discussions servent de lieu de « remédiation » (Mathias, 2008) politique pour maîtriser des formes alternatives de l’action[39]Si les infirmières utilisent une innovation comme le Minitel, c’est … Suite.... Certains messages soulignent ce rôle de refuge : « IDE en rupture d’acceptation de la clownerie syndicale ! 7 % de syndiqués et ils ont le culot de signer […] ces nouvelles formes de fonctionnement que l’on expérimente toutes à nos frais sont un nouveau vent de fraîcheur pour déboulonner ce système rouillé[40]Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de … Suite... » ?

Le Minitel : un porte voix limité dans le régime médiatique de la fin des années 1980

La majorité des syndicats signe un protocole d’accord le 24 octobre.  La veille, la coordination a voté la fin de la grève mais la poursuite du mouvement. La dynamique protestataire s’essouffle et la coordination survit encore une année avant qu’en décembre 1989 une partie de ses membres décide de se regrouper dans une union professionnelle. Le collectif s’effiloche et la désillusion est vive. La messagerie télématique en témoigne : « Infirmières : la coordination a été vaincue dans sa vie et il faut que cela se sache la coordination a un cadavre dans la bouche[41]Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la … Suite... ». La coordination n’a donc pas obtenu entièrement satisfaction et le Minitel en est le baromètre. Certains propos acrimonieux envers les infirmières, tenus sur le Minitel suite à la décomposition progressive de la coordination au cours de l’année 1989, expriment cette bascule  dans l’errance des mots[42]« Il convient par conséquent de construire à nouveaux frais … Suite... : « Des salaires à moins de 6000 balles, la bourre permanente, des mentalités de bonniche ou de kapo ou alors la fuite vers des secteurs où on nous prend moins pour des billes[43]Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de … Suite... ». Une fois la dynamique contestataire épuisée, le Minitel est donc le lieu d’une colère qui s’exprime sans pouvoir y trouver de débouchés ni dépasser la sphère numérique où elle s’exprime. Le Minitel n’est pas un porte-voix, son poids réel dans l’environnement médiatique est très faible, là où la télévision domine l’époque. Aussi, le Minitel ne jouit que d’une faible reconnaissance comme outil de communication politique et même parmi les infirmières mobilisées peu l’utilisent, ce que vient confirmer a posteriori la difficulté à trouver des témoins pour cette enquête.

Conclusion

Le Minitel participe au total à la construction de la mobilisation des infirmières pour en définir les contours et la mettre en acte, et ceci au travers des similitudes de fonctionnement entre la coordination et la messagerie numérique. Cette dernière permet l’affirmation d’un milieu professionnel, de conjuguer autonomie de pensée et prise de décision commune. Ce que ne dément pas David Lytel qui met en exergue le rôle novateur du Minitel dans la contestation sociale : « Those rare occasions in which telematics does make a difference in real political conflict are found primarily in horizontal communications – among citizens similarly aggrieved who seek to organize their displeasure – than in communications between citizens and the state or political parties[44]David Lytel, Media Regimes and Political Communication. Democracy and … Suite... ». L’ensemble des services qu’elle offre distingue la télématique des autres médias (interactivité, variétés des informations, large diffusion, etc.) et entraîne des expériences qui sont toutefois davantage de l’ordre de l’apprentissage numérique que de la révolution médiatique. Malgré des usages multiples, la télématique ne remet jamais en cause la prédominance de la télévision dans la médiatisation et la gestion de la vie politique nationale. Nonobstant cette règle générale, la fonction sociale et politique du Minitel, même en minorant son impact et son rôle, ne peut être ignorée dans les années 1980, a fortiori au regard de l’impact majeur du numérique dans les décennies suivantes.

Références

Références
- 1 La citation du titre est une retranscription d’un message écrit par des infirmières sur le service minitel de la coordination infirmière le 25 octobre 1988. L’abréviation « MNTL » y signifie Minitel. Dans Danièle Kergoat, « De la jubilation à la déréliction. L’utilisation du Minitel dans les luttes infirmières (1988-1989). Note de travail », dans Jean-Michel Denis (sous la dir. de)., Les Coordinations de travailleurs dans la confrontation sociale, Paris, L’Harmattan, 1994, p.97.
- 2 « Il s’agissait donc bien, à travers le minitel, de la constitution d’un “nous” qui non seulement respecte mais part de la diversité des situations, des vécus, des sensibilités des individus et des groupes », Danièle Kergoat, Op. cit., p.74.
- 3 « Comme certains historiens et sociologues l’ont souligné, les infirmières n’ont pas attendu 1988 pour mener des luttes. Certes, celles-ci n’ont pas pris l’ampleur de celle de 1988 », Danièle Sénotier, « Cent ans d’évolution de la profession », dans Danièle Kergoat et al., Les Infirmières et leur coordination 1988-1989, Paris, Lamarre, 1992, p.47.
- 4 Nicole Benevise interviewée par une journaliste d’Antenne 2 explique : « la profession infirmière n’est pas syndiquée ou pratiquement pas donc notre seul moyen d’existence aujourd’hui c’est au travers de cette coordination. Donc le moyen de le prouver aujourd’hui ça va être, sur le plan national, d’arriver à déterminer quelle est réellement notre représentativité […] pour pouvoir être reconnues et enfin entendues », Françoise Joly, « Grève infirmière », A2 le journal 20h, archives de l’INA, 8 octobre 1988.
- 5 Par voie de conséquence, notre étude porte davantage sur les différentes utilisations du Minitel par les infirmières à partir des messages qu’elles y laissent. Ce qui est une manière de travailler sur les rares traces du Minitel politique qui subsistent.
- 6 Pour ce qui concerne les témoignages d’infirmières, certaines pistes se sont révélées infructueuses et l’épidémie de COVID a par la suite considérablement ralenti ce travail de collecte. C’est donc une recherche qui se poursuit actuellement au gré des vagues de contagion.
- 7 Les médias restituent le mouvement social tout en adoptant des points de vue qui tendent à le déformer. L’analyse de la contestation en prenant appuie partiellement sur les médias de l’époque doit tenir compte de cette réalité.
- 8 À partir de 1983 le terminal est distribué gratuitement dans les foyers français par l’administration des Postes, ce qui assure son succès. En 1988, 22 % de la population français a un accès télétel depuis son domicile ou son travail. Lire à ce sujet, Julien Mailland, Kevin Driscoll, Minitel: Welcome to the Internet, Cambridge, The MIT Press, 2017, p.13.
- 9 Valérie Schafer, Thierry Benjamin Thierry, Le Minitel: L’enfance Numérique de La France, Paris, Nuvis, 2012.
- 10 Marie Marchand, La grande aventure du Minitel, Paris, Larousse, 1987.
- 11 Patrick Champagne. « “L’Heure de vérité” [Une émission politique très représentative] », Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 71-72, mars 1988, pp. 98-101.
- 12 Emmanuel Guigo, « Gouverner avec la rue ? Michel Rocard Premier ministre et la médiatisation des mouvements sociaux (1988-1991) », Le Temps des Médias, n°35, hiver 2020, p.37-53.
- 13 « L’attitude et le comportement du corps médical envers les infirmières sont faits de condescendance, de supériorité, de morgue, d’injustice », dans Martine Schachtel et Alain Rebours, Ras la seringue. Histoire d’un mouvement, Paris, Lamarre-Poinat, 1989, p.31. Le propos est sans doute excessif, mais il est significatif du manque de reconnaissance éprouvé par les infirmières.
- 14 Sur l’histoire du métier d’infirmière et de la manière dont il est envisagé par la société, lire Danièle Sénotier, Op.cit., p.23-55.
- 15 Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la coordination des infirmières, 3 mars 1989, cités dans Danièle Kergoat, Op. cit., p.88.
- 16 Le 25 mars 1988, mais elle rencontre peu d’écho dans les médias. Lire Martine Schachtel et Alain Rebours, Op. cit., p.35-36.
- 17 Le journal télévisé de 13h d’Antenne 2 réalise un reportage sur le mouvement à la veille de la journée de mobilisation du 29 septembre. Voir « Soutien à la grève des infirmières + interview Schwartzenberg », A2 le journal de 13h, archive de l’INA, 28 septembre 1988.  Un article du Monde se fait l’écho des revendications des infirmières dès le 18 septembre 1988, dans « Pour protester contre la dégradation de leur profession les infirmières seront en grève le 29 septembre », lemonde.fr, 18 septembre 1988.
- 18 Danièle Sénotier précise toutefois que des mobilisations ont déjà eu lieu, la plus récente datant de 1984. Lire Danièle Sénotier, Op. cit., p.45-51.
- 19 Dans sa note de travail, Danièle Kergoat procède à un décompte à partir d’un corpus non-exhaustif. Entre le 2 octobre 1988 et le 22 février 1990, elle comptabilise 464 messages postés dans la rubrique « participer au débat » de la messagerie dédiée au mouvement.
- 20 Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la coordination des infirmières, 20 octobre 1988, cités dans Danièle Kergoat, Op. cit., p.83.
- 21 Aurélie Gono, « Une première histoire de Terminal », Terminal. Technologie de l’information, culture & société, L’Harmattan / CREIS, 2005, pp.65-90.
- 22 Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la coordination des infirmières, non datés, cités dans Danièle Kergoat, Op. cit., p.74
- 23 Bernard Prince, Emmanuel Videcoq, « Félix Guattari et les agencements post-média. L’expérience de radio Tomate et du minitel Alter », Multitudes, 2005/2, n°21, pages 23 à 30.
- 24 Didier Leschi, « Les coordinations, filles des années 1968 », Clio, n°3, 1996, p.1-15.
- 25 Bien-sûr, comme de nombreuses études le soulignent pour Internet, d’importantes limites existent à l’usage politique du numérique. À fortiori pour le Minitel. Le but est ici davantage de souligner son caractère novateur pour l’époque.
- 26 Pour ce qui concerne Internet, il semble que de façon générale les discussions y soient surtout le fait des plus engagés politiquement, lire Thierry Vedel, « L’Internet et la démocratie : une liaison difficile », dans Pascal Perrineau et Luc Rouban (sous la dir. de), La Démocratie de l’entre-soi, Paris, Les Presses de Science Po, 2017, p.81.
- 27 Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la coordination des infirmières, 22 octobre 1988, cités dans Danièle Kergoat, Op. cit., p.73.
- 28 Prolongement des discussions certes, mais pour un faible nombre d’infirmières, sans doute les plus investies par ailleurs. À propos d’une analyse des limites de l’agora numérique, lire Marie-Gabrielle Suraud, « Le débat électronique. Entre agir communicationnel et stratégie militante », dans Ahmed Dahmani et al., La Démocratie à l’épreuve de la société numérique, Paris, Karthala, 2007, p.179-192.
- 29 Ce fonctionnement est propre à l’esprit des coordinations qui multiplie les assemblées générales pour valider les décisions en commun. Les discussions et les débats se prolongent partiellement sur le Minitel.
- 30 Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la coordination des infirmières, du 2 au 14 octobre 1988, cités dans Danièle Kergoat, Op. cit., p.82.
- 31 Les rapports entre la coordination et les syndicats sont complexes et évolutifs. Lire Martine Schachtel et Alain Rebours, Op. cit., p.107-114.
- 32 CFDT, FO, CGT, CFTC et CGC.
- 33 Régis Nusbaum, « Manifestation des infirmières », Soir 3, 13 octobre 1988.
- 34 Entre la fin septembre et la mi-octobre, la coordination bénéficie d’une lente, mais ascendante progression dans la hiérarchie des rencontres gouvernementales : d’abord reçue par le directeur de cabinet du ministre de la Santé, puis directement par le ministre, mais sans les syndicats et  enfin par le Premier ministre.
- 35 Le gouvernement de Michel Rocard est confronté à une série de mouvements sociaux en cette fin d’année 1988. Lire Ludivine Bantigny, La France dans le monde. De 1981 à nos jours, Paris, Seuil, 2013. p.56-57.
- 36 Interviewée en mai 1989 par L’Infirmière magazine, Nicole Benevise précise « La coordination n’est pas née par hasard, mais grâce à une poignée de militants syndiqués dont certains sont engagés politiquement. Avec eux, nous avons découvert ce qu’était la rédaction d’un tract ou d’un communiqué de presse. Ces militants […] nous ont apporté leur savoir-faire et nous ont aidés », citée par Hélène Le Doaré, « Une double interprétation des événements (1988-1989) », dans Danièle Kergoat et al., Op. cit., p.87.
- 37 Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la coordination des infirmières, 19 octobre 1988, cités dans Danièle Kergoat, Op. cit., p.84.
- 38 Le service de messagerie est un forum dans lequel des non-infirmières peuvent intervenir.
- 39 Si les infirmières utilisent une innovation comme le Minitel, c’est également en lien avec le contexte des années 1980 qui est celui d’un apprentissage de l’informatique avec l’augmentation du nombre d’ordinateurs personnels dans les foyers et l’installation du Minitel au domicile des Français. À ce propos, lire Benjamin Thierry « “Révolution 0,1”. Utilisateurs et communautés d’utilisateurs au premier âge de l’informatique personnelle et des réseaux grand public (1978-1990) », Le Temps des médias, n°18, 2012/1, p.54-64.
- 40 Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la coordination des infirmières, du 22 octobre 1988, cités dans Danièle Kergoat,  Op. cit., p.86.
- 41 Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la coordination des infirmières, du 30 septembre 1989, cités dans Danièle Kergoat, Op. cit., p.73.
- 42 « Il convient par conséquent de construire à nouveaux frais l’architecture conceptuelle susceptible de décrire les modalités originales d’une “e-citoyenneté” pensée non comme l’attribut d’un « Sujet » usager des réseaux, mais comme l’effet statutaire incertain et volatil d’un système communicationnel sur les agents qui y coexistent », Paul Mathias, Op. cit., p.123.
- 43 Propos laissés dans la rubrique minitel « participer au débat » de la coordination des infirmières, 17 juin 1989, cités dans Danièle Kergoat, Op. cit., p.92.
- 44 David Lytel, Media Regimes and Political Communication. Democracy and interactive media in France, Doctorat de Science politique, Université de Cornell, 1995, conclusion.


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Pour citer cet article

, "Le Minitel détourné par des infirmières révoltées", REFSICOM [en ligne], Métamorphoses de l’action citoyenne sur les réseaux numériques, mis en ligne le 28 février 2022, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/1053


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