Table des matières
Introduction – vers la septième dimension
Il n’y a plus de journalistes ni de journalisme ! Marc-François Bernier dans son dernier livre affirme qu’il n’y a plus de journalisme, mais plutôt des journalismes[1]Marc-Francois Bernier, Les journalismes. Québec, Presses de … Suite.... Jean-Marie Charon, le sociologue des médias, cosigne avec la chercheuse Adenora Pigeolat un livre qui nous explique pourquoi les journalistes quittent la profession en parallèle avec une dévalorisation du métier en particulier dans les conditions de rémunération[2]Jean-Marie Charon, Adénora Pigeolat, Hier, journalistes, ils ont quitté … Suite.... Ce livre présente une enquête sur la réalité précaire du milieu du journalisme en France. Une expérience qui résonne avec l’expérience hyperconcurrentiel du journalisme dans les autres pays en Occident et qui révèle, dans son processus de déstructuration et de restructuration, un grand changement plus vaste de société.
Il nous semble qu’il faut donc aller plus loin dans l’analyse et surtout avoir le courage de la mener à terme. Nous ne sommes pas face seulement à un changement technologique ou de pratiques professionnelles[3]Colette Brin, Jean Charron, Jean (de) Bonville, (Sous la direction de), … Suite..., car nous sommes face à un changement de société qui se traduit par un changement de civilisation. La révolution numérique qui remplace celle de l’imprimé, associée à un choc démographique et à un fonctionnement de type post-industriel, dont Internet et l’écran sont le cœur, permet à chacun d’entre nous d’être son propre média, sans carte de presse. La révolution technologique s’accompagne donc d’une révolution sociale qui nous amène vers ce que nous nommons un nouvel « humanisme social ».
Pour Michel Serres « À chaque révolution de société correspond une révolution de support de communication »[4]Michel Serres, Petite Poucette. Paris : Éditions Le Pommier, 2012. Henri-Jean Martin nous rappelle, de son côté, qu’avec la naissance du livre moderne au Moyen-âge, la structure du livre et sa visualisation, manuscrit avec les calligraphes, puis typographique avec les imprimeurs, traduit la logique dominante d’une société. L’évolution des styles typographiques, de l’écriture, constitue aussi « l’image de marque et la représentation symbolique d’une société ou d’un groupe social[5]Henri-Jean Martin, Mise en page et mise en texte du livre français. La … Suite...». L’évolution de chaque support de l’écriture vers un autre traduit donc quelque chose de la société. « L’écrit tient du langage qui n’est pas celui de la parole et que la logique d’une époque est étroitement tributaire des procédures techniques utilisées lors de la fixation des raisonnements sur le papyrus, le parchemin ou le papier et aujourd’hui l’écran.[6]Ibid., Henri-Jean Martin, introduction». L’écran qui est l’aboutissement technique d’une forme de théologie de l’image[7]Alain Besançon, L’image interdite. Une histoire intellectuelle de … Suite... révèle les racines de notre civilisation vidéochrétienne[8]Derrick de Kerckhove, La civilisation vidéo-chrétienne, préface de Guy … Suite....
On assiste à une nouvelle forme d’interactivité sociale plus complémentaire et moins hiérarchique, et une nouvelle forme d’interaction avec la technologie. On assiste aussi à la restauration ou au renforcement de la souveraineté de l’individu[9]Guy Millière, « L’information dans l’ère post-industrielle », MEI … Suite.... Chacun peut recevoir des données, de l’information, mais il peut aussi émettre des données et de l’information. Cependant, on assiste en même temps à un regroupement des groupes d’information, médias et de télécommunication, comme les GAFAM, autour d’internet et de l’écran, et non plus autour du support papier et de l’imprimé. On assiste aussi à l’émergence d’une nouvelle imputabilité des médias envers leurs publics[10]Marc-Francois Bernier, Le cinquième pouvoir. La nouvelle imputabilité … Suite... ce qui nous force à développer des analyses sur les liens entre la concentration de la propriété des médias, les changements technologiques et le pluralisme de l’information[11]Éric George, « Parcours d’une recherche sur les liens entre … Suite....
Si cette révolution numérique du « tout en un » renforce cette souveraineté individuelle, elle peut dans le même temps fragiliser cette souveraineté comme on a pu le voir avec les fuites d’informations organisées par le lanceur d’alerte Edward Joseph Snowden. On va découvrir en effet que nous sommes largement espionnés par la NSA aux États-Unis et ailleurs, mais aussi par l’ensemble des services secrets des différents pays à travers le monde. L’affaire d’espionnage politique du Watergate qui va aboutir à la démission de Richard Nixon, alors président des États-Unis, n’est plus qu’un lointain souvenir et ne représente plus grand-chose par rapport aux millions de personnes surveillés à travers le monde aujourd’hui.
Cette situation provoque une concurrence et un état de guerre entre ce qu’Edmund Burke (1787) nommait le « Quatrième état » (par rapport aux États des Anciens Régimes : noblesse, clergé et tiers état) https://www.thoughtco.com/what-is-the-fourth-estate-3368058[12]Kathy Gill, “What Is the Fourth Estate?” Thought Co, Feb. 16, … Suite... et le cinquième pouvoir des gens ordinaires[13]Éric Le Ray, Le journal sans journalistes ou le cinquième pouvoir des … Suite.... Certains comme Balzac ou Beaumarchais, en France, ont traduit ce concept par le « Quatrième pouvoir » médiatique traditionnel (par rapport au pouvoir législatif, exécutif et judiciaire (Locke 1632-1704) & (Montesquieu, 1689-1755)[14]Franck Baron, La séparation des pouvoirs. Vie publique, au cœur du … Suite... associé le plus souvent à la presse écrite et à un fonctionnement de type industriel hiérarchique. Cependant, l’ensemble des médias traditionnels sont concernés par ce quatrième pouvoir alors que les médias numériques du cinquième pouvoir sont plus associés à un fonctionnement de type post-industriel avec une organisation plus hétérarchique qui est plus proche de l’opinion publique et des gens ordinaires.
Cette situation conflictuelle dans un contexte de complémentarité ou de remplacement des anciens médias par les nouveaux, ne plait pas aux capitalistes de connivence associés au GAFAM[15]GAFAM est l’acronyme des géants du web – Google, Apple, Facebook, … Suite... ou aux regroupements médiatiques traditionnels comme Quebecor, Transcontinental ou Gesca au Canada ou le groupe Bolloré en France par exemple. Ils soutiennent les pouvoirs en place ou des courants politiques d’opposition, des lobbys, qui veulent influencer ou prendre le pouvoir, en échange de services financiers, de subventions directes ou indirectes, ou d’influences sur des événements, comme des élections, afin d’assurer leur développement.
La reprise en main du 5e pouvoir des gens ordinaires par les GAFAM, après l’élection de Trump en 2016, fut radicale. Les GAFAM tentent aussi de maintenir en même temps leur pouvoir sur les médias traditionnels propres à l’ère industrielle du quatrième pouvoir tout en soutenant le développement des médias sociaux et leurs réseaux de développement interindividuel, associé au cinquième pouvoir. On a vu ainsi apparaître une politique d’achat ou d’investissement de ces GAFAM dans les médias traditionnels comme le rachat du Washington Post par Amazon[16]Donald Hebert, « Pourquoi le PDG d’Amazon a-t-il racheté le … Suite..., pour les amener vers le numérique ou pour maintenir un certain pouvoir d’influence sur eux. Ceci se passe aussi dans un contexte d’une société civile hétérarchique émergente propre à une société post-industrielle. Après la période de copiage des anciens médias par les nouveaux médias, comme les GAFAM à l’origine de ce cinquième pouvoir qui leur a échappé un moment, nous vivons une période de coexistence, avant la période de remplacement, qui a déjà commencé dans certains secteurs des médias d’information où la gestion du flux numérique est devenue une réalité constante et quotidienne.
Le fonctionnement industriel
Le fonctionnement industriel, explique Guy Millière, repose sur la production de marchandises matérielles et implique une utilisation importante de main-d’œuvre dans le secteur produisant ces marchandises matérielles. « Le fonctionnement post-industriel repose sur une production immatérielle (vente de brevets, de services, de savoir-faire) et implique un glissement graduel de la population active vers le secteur correspondant à cette production immatérielle[17]Op.cit., Guy Millière,1994, pp. 75-80». Millière s’inspire des travaux de Peter Drucker (1993), pour qui la logique économique du fonctionnement industriel a toujours reposé sur l’innovation technique, sur la création, sur la propagation des connaissances ; « les sociétés s’industrialisant ont, au fur et à mesure de leur industrialisation, été de plus en plus étroitement tributaires du développement d’institutions d’enseignement efficaces et de moyens de mise en circulation de l’information performants[18]Ibid.,pp. 75-80».
Millière cite à nouveau Drucker pour qui la logique économique du fonctionnement post-industriel a pour matériau essentiel et presque unique l’innovation, la création et la connaissance ; « les sociétés post-industrielles sont dans une situation de dépendance matricielle par rapport à l’efficacité des institutions d’enseignement et à la performance des moyens d’information[19]Ibid.,pp. 75-80». Le fonctionnement industriel, ajoute enfin Guy Millière, « s’est toujours accommodé de processus de centralisation et a pu impliquer par lui-même des processus de centralisation : concentrations sectorielles permettant des économies d’échelle, relations maison mère-filiales, transmission de directives sur un mode unidirectionnel, etc. [20]Ibid.,pp. 75-80». Le fonctionnement industriel a pu aller de pair aussi, précise Millière, avec une division du travail séparant décideurs et exécutants. « Le fonctionnement post-industriel remet en cause fondamentalement les procédures centralisatrices et fait éclater les structures que ce fonctionnement suscitait. Il brise les anciens clivages de la division du travail et fait de chacun un décideur potentiel[21]Ibid.,pp. 75-80 ».
Le phénomène de remédiation est actif, expliquent Bolter et Grusin[22]J.D Bolter; R Grusin. Remediation. Understanding New Media. Cambridge: … Suite.... Les nouveaux médias copient, vampirisent, les anciens médias avec une période de complémentarité ou de coexistence puis de remplacement. À l’époque des calligraphes au Moyen-Âge, en Occident, les premiers imprimeurs ont copié ces calligraphes dans leur style, la police, le corps, la ponctuation et la mise en page. Après cette période de copiage, de 1450 à 1500, les maîtres imprimeurs ont, petit à petit, remplacé les maîtres calligraphes en développant leur propre système technique, leur propre style. « Les livres imprimés qui se dégagèrent peu à peu de ces encombrants ancêtres pour conquérir au long de plusieurs siècles leurs normes et leur autonomie[23]Op.cit., Henri-Jean Martin, introduction».
Ils sont devenus autonomes et indépendants par rapport aux acteurs de l’ancien système technique. Les calligraphes ont disparu et la calligraphie est devenue un art alors que les acteurs de cet ancien système technique représentaient une industrie qui avait le monopole de la reproduction de l’écriture. On va assister au même phénomène avec la rotative et le passage de la typographie manuelle à caractère mobile à la linotype puis à la monotype. Il fallait suivre le rythme du passage de la presse papier à feuille à la presse rotative de masse à papier continu. Le goulet d’étranglement dans ce cas va faire passer la typographie et la lithographie d’un statut, là aussi, d’industrie avec un monopole, à un statut d’art minoritaire, avant leur remplacement par l’offset, l’héliographie, au milieu du 20e siècle et à partir de 1993 par le numérique avec l’apparition de la première presse numérique indigo venant d’Israël. Avant on imprimait et on diffusait les données, les informations, aujourd’hui on diffuse les données, les informations et on imprime éventuellement.
La période que nous traversons, explique Servanne Monjour, « s’avère passionnante, car elle fait cohabiter, pour quelque temps, l’analogique et le numérique[24]Servanne Monjour, Mythologies postphotographiques. L’invention … Suite...». L’appartenance corporative, le langage, l’éthique, la prétention à être le chien de garde de la liberté et de la démocratie, pour un journaliste traditionnel, n’existent plus. L’ère de l’individu et son prolongement technologique, à l’ère de l’ordinateur quantique et de l’intelligence artificielle, ne laisse plus de place aux pouvoirs intermédiaires et aux métiers de l’ère industrielle. Ils coexistent encore un moment avec les nouveaux métiers de l’ère post-industrielle, mais pour combien de temps encore ?
Le fonctionnement post-industriel
Guy Millière explique que le fonctionnement post-industriel implique un changement d’organisation, car, précise-t-il, la structure pyramidale de l’ère industrielle est condamnée à l’obsolescence au profit du réseau qui permet à tous ses membres d’apporter leur contribution et leur créativité. En fondant sa réflexion sur les travaux de Peter Drucker, mais aussi de George Gilder (MIT)[25]George Gilder, Microcosm, The Quantum Revolution in Economics and … Suite..., Millière précise que la hiérarchie cède la place à l’hétérarchie ce qui se traduit par « une complémentarité synergique de singularités créatives individuelles[26]Op. cit., Guy Millière., 1994, pp.75-80». Ainsi chaque individu devient-il son propre entrepreneur via l’exploitation de son capital intellectuel. On change de dimension comme l’explique Guy Millière dans son livre sur la septième dimension (2009). Il y analyse le processus de dématérialisation et le passage de l’analogique au numérique, de l’atome au photon, la lumière, qui annonce une quatrième révolution post-industrielle, celle de l’économie de la connaissance et des services.
Millière interprète cette logique d’ensemble comme un passage vers une sixième dimension : « Aux quatre dimensions qui structure l’espace-temps, à la cinquième dimension qui concerne les déplacements dans les quatre dimensions de l’espace-temps, s’ajoute la dimension constituée par la réalité virtuelle où l’on est dans l’univers du Web[27]Guy Millière, La septième dimension. Le nouveau visage du monde : … Suite... ». Ainsi, la société post-industrielle semble-t-elle se fonder, ou « se recomposer », sur cette sixième dimension avec un ensemble d’entreprises « plateforme » fonctionnant d’une façon hétérarchique. Guy Millière prévient que, si les sociétés continuent à exister en valorisant une analyse en quatre ou cinq dimensions avec une nostalgie de l’ère industrielle, sans intégrer le caractère « globalement révolutionnaire » de la sixième dimension, nous risquons le déclin.
Alors qu’on apprenait depuis les origines le métier de journaliste sur « le tas », c’est par la formation que le journaliste et le journalisme ont tenté de renforcer une crédibilité professionnelle et surtout une légitimité que ce métier n’avait pas à sa naissance. Malheureusement, avec le temps, si ce métier s’est organisé, syndiqué, a développé une éthique de travail, un langage et des pratiques professionnelles reconnues, on a assisté à une crispation professionnelle et un phénomène corporatiste en réaction à l’apparition d’Internet et des médias sociaux numériques. Se sentant en danger, à juste titre, on a assisté, en réaction à l’apparition de ces nouvelles technologies, à une crispation professionnelle, mais aussi à une dérive idéologique en particulier dans les écoles et les centres de formation qui n’ont pas su investir dans le numérique pour s’adapter à ce changement technologique et de société. Ce manque de vision et de prospective, de ces acteurs de la formation, a donc provoqué un éloignement avec le public et en réaction une distanciation des médias avec les lecteurs, les auditeurs ou les téléspectateurs. Une perte de crédibilité professionnelle et surtout de légitimité s’est à nouveau développée comme au moment de la naissance de la presse et du journalisme. Par ailleurs, les écoles et les centres de formation restent trop souvent attachés à l’univers industriel et à un environnement moral et idéologique particulier, qui ne sont pas adaptés à la nouvelle société post-industrielle, qui, elle, est attachée à la mondialisation. Le journalisme et le journaliste, à notre sens, tendent à disparaître sous sa forme traditionnelle, même s’ils tentent de survivre grâce aux subventions pour maintenir un quatrième pouvoir illusoire associé à un passé révolu dans un ultime réflexe corporatiste. C’est dans le secteur de la formation que se trouvait l’avenir du métier de journaliste, mais face à cette démocratisation de l’accès à l’information et de la diffusion de cette même information, à l’ère du numérique et de l’Internet de dernière génération, on semble avoir loupé le coche ! On n’a pas su assumer ce nouveau rôle et on s’est perdu en route à cause de différents facteurs : un certain aveuglement idéologique, des crispations de professionnels qui se sont réfugiés et se sont perdus dans les bras de l’État, des subventions publiques et du corporatisme autojustificatoire. Au final, la crainte d’Aldous Huxley, exprimée dans le meilleur des mondes, s’est réalisée. La vérité est noyée dans un océan d’insignifiance[28]Neil Postman, Se distraire à en mourir. (1re édition EN, 1985). Paris : … Suite... par la tyrannie du plaisir et de la connivence[29]Yves Roucaute, Splendeurs et misères des journalistes. Paris : Éditions … Suite....
La formation des journalistes et les enjeux autour de la qualité du contenu de l’information
La sortie du livre d’Ivan Chupin en 2018, sur les écoles du journalisme en France[30]Ivan Chupin, Les écoles du journalisme. Les enjeux de la scolarisation … Suite... avec une approche sociologique originale, nous permet de réagir et de partager une réflexion plus générale sur le journalisme dans cet article. Cette réflexion est valable aussi pour la presse au Québec, au Canada et plus largement en Amérique du Nord, ou ailleurs dans le monde, car la révolution du numérique n’épargne aucun continent, aucune nation, aucun secteur.
Le livre de Chupin est organisé en deux parties. La première partie porte sur « Le triomphe de la scolarisation du journalisme (fin du XIXe siècle-milieu des années 1970[31]Ibid., Ivan Chupin, p. 23». C’est le temps de la formalisation, de l’organisation, de la réglementation et de l’apparition d’un certain équilibre dans un nouveau système technique[32]Bertrand Gilles, Histoire des techniques : Technique et civilisations, … Suite... associé à l’apparition d’un nouveau métier, le journaliste associé au support, le journal, et à la production de l’information de masse à partir de la rotative et du papier, à base de bois, en rouleau. Une production de masse enracinée dans la seconde révolution industrielle qui émerge à partir du XVIIIe siècle, celle de la machine à vapeur, de l’électricité et du passage à la mécanique du fer. Elle s’appuie elle-même sur la première révolution industrielle, celle du Moyen Âge et du temps de l’apparition de la typographie de Gutenberg sur parchemin qui remplace le papyrus, et de la mécanique du bois. C’est le temps de la maîtrise des voyages sur les eaux et des énergies associées au vent et à la force des hommes comme avec les moulins à vent ou à eau.
La seconde partie est « Le temps des crises : dérèglements et nouvelles règles pour la formation des journalistes[33]Op.cit., Ivan Chupin., p. 151», qui semble exprimer une réaction du « système technique de la presse du quatrième pouvoir traditionnel » face au système technique associé à la révolution numérique du « tout-en-un » d’une société post-industrielle émergente qui vient le remplacer. Après, un processus de copiage ou d’appropriation, puis de coexistence entre deux périodes, celle de la première révolution industrielle autour de l’imprimerie avec la seconde, celle de la mécanisation et de la rotative, on assiste à un remplacement au cœur de la société évolutive qui émerge de la société traditionnelle, avec en perspective une troisième révolution autour de l’informatisation depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est le temps du goulot d’étranglement où le système technique, attaché à l’ère industrielle, approche de ses limites et de la fin. Il n’est plus adapté au monde de l’instantané, de la révolution numérique, de l’interactivité, du retour immédiat, et du cinquième pouvoir des gens ordinaires[34]Op.cit., Éric Le Ray, 2017 rendu possible par cette révolution technologique associée à une révolution sociale. L’évolution du métier de journaliste a atteint dans le temps, un certain niveau de développement qui fait apparaître aussi ses limites, car il est rattaché à l’ancien système technique industriel. C’est un métier qui fut en perpétuelle évolution à l’intérieur de ce système, car en phase avec une révolution technologique permanente. Mais il ne l’est plus, car le journalisme n’est pas adapté à cette réalité technologique, associée à une nouvelle dimension, comme nous l’a expliqué Guy Millière. Cette évolution laisse place, cependant, à l’apparition d’un nouveau système technique qui émerge sur une autre base que l’analogique. Le changement, la révolution perpétuelle, reste cependant la norme même dans le numérique, à l’image de l’être humain, qui est perfectible, faillible, créatif et innovant constamment.
Les journalistes produisent le contenu des médias du quatrième pouvoir attaché au monde industriel. Mais ces journalistes et ces supports ne sont plus adaptés au monde post-industriel du 5e pouvoir des gens ordinaires. On se souviendra que lors de l’apparition des GAFAM, ces derniers ont assuré leur développement en pillant les médias traditionnels, sans avoir besoin de payer les journalistes. Par ailleurs, le marché publicitaire a suivi le même chemin que ce pillage, en se précipitant vers les GAFAM et les médias sociaux en délaissant les supports traditionnels pour suivre leurs publics. L’imprimerie a mis 50 ans pour remplacer les calligraphes, mais ce secteur ne concernait que l’élite et était limité aux personnes sachant lire et écrire et à l’Europe. Progressivement, les innovations technologiques, autour de l’Internet, sont devenues mondiales et non plus locales, à l’image des GAFAM ou des téléphones intelligents qui équipent la plupart des citoyens du monde. Soit près de 8 milliards d’individus équipés chacun d’un outil multimédia, mobile et convergent. Le livre de poche, du moyen âge, fut la première expression d’une démocratisation de l’accès au savoir et à l’information, même si cette démocratisation était encore limitée aux personnes alphabétisées. Aujourd’hui, en une vingtaine d’années, le nouveau système technique s’est répandu partout à travers le monde, et l’écran, des téléphones ou des tablettes, est l’interface dominante de ce début du XXIe siècle.
Avec le livre de Chupin, on remonte le temps en exposant les débuts des écoles de journalisme en France, à Paris en 1899, grâce à une Américaine Dick May, de son vrai nom Jeanne Weill, sœur de l’historien Georges Weill, qui va fonder l’École Supérieure de journalisme, sur le modèle des écoles créées dans les années 1880 aux États-Unis[35]Thomas Ferenczi, L’invention du journalisme en France. Naissance de la … Suite.... Après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’aux années 1970 puis 1990, on assiste à l’apparition d’une phase fusionnelle entre formation, profession et formation continue, avec la concurrence de l’université qui se lance également dans la formation des journalistes. L’apparition de la première école en France, créée par une femme, à la fin du XIXe siècle, est associée, on l’oublie trop souvent, à l’augmentation chez les individus du niveau de scolarité et à une vague d’alphabétisation sans précédent dans l’histoire humaine. Jean-Yves Mollier nomme cette vague la révolution silencieuse[36]Jean-Yves Mollier, La lecture et ses publics à l’époque contemporaine. … Suite..., celle des mots, de la lecture et de l’écriture, à partir des années 1810 et 1830, quand l’école va devenir obligatoire. C’est la période du mouvement de « La connaissance utile », cher à Pierre Albert[37]Pierre Albert, « Le Journal des connaissances utiles de Girardin … Suite... et Jean-François Revel[38]Jean-François Revel, La connaissance inutile. Paris : Éditions Grassel, … Suite..., et des débuts, en 1836, d’Émile de Girardin dans la presse. Les débuts aussi d’Hippolyte-Auguste Marinoni (1823-1904) fondateur de la presse moderne avec sa rotative et le groupe de presse construit autour du Petit Journal qui va permettre l’apparition des médias de masse. Marinoni débuta sa carrière de mécanicien chez Émile de Girardin, l’auteur de la loi de 1881, avant de devenir le « Napoléon de la presse »[39]Éric Le Ray, Marinoni. Le fondateur de la presse moderne (1823-1904). … Suite... que l’on connaît avec Le Petit Journal, le premier quotidien populaire de France qui apparaît en 1863. Grâce à Marinoni vers 1867 le tirage va monter à plus d’un million d’exemplaires faisant de ce périodique un des premiers au monde. Marinoni va bâtir aussi un des plus importants groupes de presse de niveau international autour du Petit Journal qui sera copié à travers le monde. Girardin et Marinoni font partie des fondateurs de la presse moderne en Europe et en Occident. Ils vont aussi développer le modèle économique de la presse moderne qui va dominer cette industrie jusqu’à l’arrivée du numérique et de l’IA à la fin du XXe siècle.
Cependant, pour que la presse se développe, il faut des lecteurs, mais également des auteurs. Ces derniers viennent, dans un premier temps, souvent du monde de la littérature et de la noblesse ou de la haute bourgeoisie qui savent écrire, ce qu’Ivan Chupin traduit par avoir des « dispositions sociales [40]Op.cit., Ivan Chupin., p. 9». L’expérience des premiers publicistes est par ailleurs hybride et se situe entre un statut d’écrivain et de journaliste, une sorte de mutant des lettres[41]Marie-Françoise Melmoux-Montauban, M-F, L’écrivain-journaliste au XIX … Suite... avant de devenir journaliste à part entière. Le recrutement pour les premiers publicistes, ceux qui rendent publique l’information, est donc assez large au départ, puisqu’on peut apprendre les rudiments du métier « sur le tas » sans passer par une école, et cela pendant près de deux cents ans. Avec l’apparition d’Internet, du numérique et des nouveaux médias sociaux, on assiste en fait, paradoxalement, à un retour aux sources ! On voit apparaître de nouveaux acteurs de la diffusion ou de la construction d’une information considérée comme réalisée ou construite par des amateurs, des non professionnels, des autodidactes. On entre ainsi au cœur de l’objectif du livre d’Ivan Chupin, qui consiste « à comprendre comment le journalisme est-il parvenu à se scolariser alors même que la plupart des professionnels considéraient à la fin du XIXe siècle qu’il était possible de l’apprendre directement “sur le tas ?” selon l’expression employée par les acteurs[42]Op.cit., Ivan Chupin., p. 9», et ce jusqu’à aujourd’hui jusqu’à la fin du XXe siècle. Ce fut le cas aussi depuis l’Antiquité chez les Grecs, avec les crieurs qui annonçaient les événements locaux, ou les Romains, avec la tradition écrite avec les Acta Diurna.
On peut regretter que, dans la plupart des réflexions sur les métiers de l’information et du journalisme, il y a un manque de perspective historique sur l’aspect technique par ignorance et souvent mépris de cette réalité. Il est intéressant de faire le parallèle avec la crise actuelle du métier de journaliste et les changements technologiques que l’on observe aujourd’hui par rapport à ceux que l’on a connus hier. Des changements techniques ont eu lieu : comme le passage chez les « ours », les imprimeurs, de la presse dite de Gutenberg à feuille à « deux coups » (deux passages) à une presse à feuille à « un coup » (un seul passage). La mécanisation des machines à imprimer avec Koenig et Bauer pour le journal The Times de Londres entre 1795 et 1814 et l’adaptation de la machine à vapeur puis de l’électricité au processus de production de l’imprimé fut déterminante. Le passage de la mécanique du bois à la mécanique du fer annonce le passage à la rotative, au papier en bobine et l’émergence des médias de masse, issus d’une société de plus en plus lettrée, évolutive et démocratique avec une démographie galopante.
En même temps, le passage des maîtres calligraphes, aux maîtres typographes, chez les « singes », annonce une association avec les « ours », les maîtres imprimeurs. La tradition américaine à la Benjamin-Franklin de « l’imprimeur journaliste » est connue pour cela par exemple. Le passage à la rotative va annoncer aussi le passage de la casse à la Linotype, puis à la Monotype avec la transition vers la photocomposition de première, de seconde et de troisième génération. Avec l’informatisation, on assiste au passage De la page à l’écran[43]Dominique Autié, De la page à l’écran, Toulouse, Édition intexte, … Suite...et à la troisième génération celle de la micro-informatique avec les infographes, les « maîtres de l’image-écran » d’aujourd’hui à l’ère de ce que nous nommons la « mécanique virtuelle ». Ils vont remplacer les typographes. Cette mécanique du 0 et du 1 remplace celle de la mécanique du bois et du fer[44]Op.cit., Éric Le Ray, 2009, Marinoni, 2017 le cinquième pouvoir des gens … Suite...et permet le développement de la galaxie « Steve-Job », de l’ordinateur et du téléphone intelligent individuel mobile et convergent. Ce dernier annonce aussi un passage vers autre chose que nous commençons à peine à toucher du doigt, une autre dimension[45]Op. cit., Guy Millière., la septième dimension, 2009, une révolution du numérique du « tout en un » qui nous prépare à l’avènement d’une civilisation du numérique qui remplace celle de l’imprimé.
Au niveau social, grâce à Internet et à la révolution du numérique, on remet l’homme dans les conditions de l’oralité et de la conversation. Chacun peut communiquer directement en devenant son propre média et être en quelque sorte un journaliste citoyen, alors qu’avant, cette activité était associée aux maîtres de l’écriture (calligraphes) et aux maîtres imprimeurs. Une élite qui avait le droit de porter l’épée comme tout bon aristocrate de la classe ouvrière. Le journalisme a cru devenir cette élite aussi. On semble ainsi revenir aux sources de la diffusion traditionnelle de transfert de l’information dans le champ de la communication directe grâce à la parole, par l’intermédiaire de chaque individu ordinaire[46]George Orwell, 1984, Nineteen Eighty-Four. Londres: Éditions Secker and … Suite... et de l’oralité au cœur de la conversation[47]E Katz; É Maigret; D Dayan,« L’héritage de Gabriel Tarde. Un … Suite.... On sort l’individu des moyens de communication associés uniquement à l’écriture. On reste cependant dans le champ de la communication indirecte, née justement avec l’écriture, pour sortir de l’oralité qui monopolisait toute notre mémoire. On retourne au premier média naturel chez l’homme, qui est « la parole » dans le contexte d’une communication directe d’avant l’écriture. En mettant de l’avant l’écran et l’image veut-on remettre en cause le statut de l’écriture au sein de la civilisation occidentale ?
On retrouve ce phénomène avec Skype, Facebook, Zoom, Instagram, Tik-Tok, ce qu’on nomme les médias sociaux numériques. Chacun, chaque citoyen, apporte de l’information et la diffuse dans les médias émergents. On peut comparer ainsi cette période contemporaine à celle de pionniers comme Nathaniel Butter en Angleterre. En 1622, il publie le premier hebdomadaire de quatre pages, ou encore en France, avec Théophraste Renaudot. Ce dernier publie le premier numéro de sa Gazette le 30 mai 1631. Butter comme Renaudot, ne sont pas journalistes, et pour cause, ce métier n’existe pas encore. Ils ou elles viennent de l’inventer. Ce sont de simples citoyens, médecins pour le second. Ils prennent l’initiative de publier leur propre journal grâce à la nouvelle technologie de l’époque : la typographie. Elle fut inventée, là aussi, par un homme étranger aux métiers de l’imprimerie, une technique d’impression qui nous vient d’Asie : Gutenberg. Il va, par son invention, permettre le remplacement de la calligraphie et des maîtres de l’écriture par les maîtres imprimeurs qui à leur tour, vont permettre l’émergence des métiers de l’édition, du journalisme et des « maîtres de l’image-écran ». On retrouve en effet un parallèle intéressant avec la révolution sociale et la révolution technologique d’aujourd’hui dans le passage de l’imprimé au numérique et à l’écran. On voit en effet émerger de nouveaux métiers, de nouveaux médias et un cinquième pouvoir des gens ordinaires notamment avec les médias sociaux comme Facebook, Twitter, Instagram et autres blogues ou sites internet personnalisés où l’individu devient son propre média. Les pouvoirs de médiations traditionnels du quatrième pouvoir sont ainsi concurrencés, remis en cause et remplacés par les nouveaux médias où le citoyen journaliste prend une place importante. On vient remplacer le métier de journaliste traditionnel associé à une carte de presse, des organisations syndicales et à un ordre professionnel, qui n’est plus adapté à la révolution numérique d’aujourd’hui. Un nouveau processus de démocratisation de l’accès à l’information fondé sur Internet et l’écran rencontre les mêmes résistances qu’a l’apparition de la presse de Gutenberg ou de la rotative à la fin du XIXe siècle et de la première presse populaire de l’époque.
Entre société industrielle et société post-industrielle, entre copiage, complémentarité et remplacement, le temps des crises
Dans le livre d’Ivan Chupin, on y présente l’apparition des écoles professionnelles, en France, à partir de la création du Centre de formation des journalistes, le développement des écoles privées et des formations universitaires dans les années 1960. Puis, en même temps que se développent Internet et le monde post-industriel, se développe un autre rapport à la formation et à la production de l’information, et à sa diffusion. Vient « le temps des crises[48]Op.cit., Ivan Chupin., p. 151». La crise de croissance, avec l’apparition de nouvelles écoles de journalisme. La crise de la concurrence entre les 14 écoles reconnues par la profession et la centaine d’écoles non reconnues (privées comme publiques, écoles comme universités). La crise du rapport de la presse du quatrième pouvoir avec celle du cinquième pouvoir, celle des citoyens ordinaires. La crise du rapport à l’État par rapport à son intervention dans le monde de la presse par l’intermédiaire des subventions aux médias traditionnels du quatrième pouvoir et de ses écoles depuis la Seconde Guerre mondiale. La crise aussi du rapport aux syndicats subventionnés et à leur place aujourd’hui, alors qu’ils sont nés de l’imprimerie avec l’aide des typographes qui symbolisent cet enracinement du social avec l’Ancien Monde industriel. Les modèles de formation attachés à l’ère industrielle sont remis en cause et il apparaît de nouvelles formes de formations attachées à l’ère post-industrielle, où la production de contenu est le fruit d’une collaboration avec des lecteurs/auteurs citoyens ou auditeurs, voire même des téléspectateurs. C’est enfin la crise technologique autour de la révolution numérique à l’ère d’Internet, du « téléordinateur[49]George Gilder, Y a-t-il une vie après la télé ? Paris, Éditions … Suite...», de l’intelligence artificielle, de l’ordinateur quantique, de la fibre optique et des téléphones et tablettes intelligents. Ces technologies ont un impact sur la pratique du journalisme et la formation, mais aussi sur la façon de s’informer.
Les premières applications de l’intelligence artificielle aux journalismes
Le professeur Patrick White et Nicolas St-Germain, étudiant à la maîtrise en communication de l’UQAM, ont présenté récemment leur projet de recherche, dans le cadre du 88e congrès de l’ACFAS, sur « Les impacts de l’IA sur les pratiques journalistiques au Canada ». Un compte rendu a été présenté par Patrick White et publié dans le magazine numérique spécialisé Cscience[50]Nathalie Dansereau, « Les médias sortiront-ils la tête de l’eau … Suite.... L’usage de cette technologie varie selon le média explique Patrick White. Sur les 13 médias contactés, 9 sur 13 ont demandé à rester anonymes. Outre le Globe and Mail et La Presse canadienne – The Canadian Press, qui a une utilisation poussée, six autres répondants en font un usage limité. Plus du tiers des médias sondés n’utilisent pas pour l’instant l’IA comme le quotidien Métro, propriété de Métro Média, qui ne compte pas en faire usage dans les cinq prochaines années. Les moyens financiers ainsi que la portée du média jouent un rôle dans l’intégration ou non de cette technologie. Les tendances observées, même à l’étranger, confirment que les médias les plus riches sont souvent ceux pouvant se permettre d’intégrer ce type d’outils étant donné leur capacité à absorber les risques économiques. Ici, c’est la presse anglophone qui semble la plus active avec le Globe and Mail qui utilise l’outil Sophi. Patrick White constate une disparité dans l’usage de l’IA dans les salles de rédaction au Québec et au Canada anglais[51]Ibid., Nathalie Dansereau, 2021. L’IA progresse aussi plus rapidement à l’étranger qu’ici au Québec ou au Canada, notamment dans les sphères de la recherche, de l’analyse d’information, de la production de nouvelles, dans l’archivage des nouvelles et la diffusion optimale des contenus en ligne.
D’après la journaliste du magazine numérique CScience[52]Ibid., Nathalie Dansereau, 2021 qui rend compte de la communication de Nicolas St-Germain dans le cadre du 88e congrès de l’ACFAS, cet outil optimise automatiquement 99% des pages Web, toutes les 10 minutes et choisit la nouvelle qui sera placée en évidence pour personnaliser l’expérience du lecteur. Elle intervient aussi dans la maquette du journal imprimé et décide si l’article sera réservé au mur payant ou non. Le Globe and Mail, le plus actif, dit avoir gagné 40% d’affluence sur son site Internet et connu une hausse de 10% des abonnements. La Presse canadienne (PC) utilise de son côté l’outil ULTRAD pour la traduction automatique des dépêches de l’anglais vers le français. Les autres répondants de l’étude n’utilisent que des outils de monitorage intelligents comme CrowdTangle et DataMinr pour suivre les tendances et recevoir des alertes, des robots conversationnels (« chatbots ») ou des outils de personnalisation afin de suggérer des articles à partir du profil du lecteur.
Patrick White précise que, dans son étude, il a pu constater des usages multiples de l’IA qui pourraient libérer certains journalistes « afin de réaliser davantage de contenu à haute valeur ajoutée : optimiser la rentabilité de leurs contenus produits en ligne, automatiser la page d’accueil d’un média, détecter de fausses nouvelles, recommander des contenus intemporels ou d’archives personnalisées au lecteur, automatiser des nouvelles routinières (sports, finances ou autres), transcrire de l’audio et de la vidéo en quelques secondes, etc. ». Toujours d’après l’étude, un second constat permet d’expliquer que les répondants possèdent une connaissance de base au sujet des outils liés à l’IA ainsi que leur champ d’applicabilité, « mais qu’ils ne possèdent pas l’expertise pour concevoir les outils ». Pour résumer, le manque d’expertise, le manque de temps et le manque d’intérêt expliquent que la plupart des répondants ne veulent pas pour l’instant de l’IA. Patrick White pense que les médias sondés sont conscients des avantages que peut leur apporter cette technologie, « surtout quant à l’économie de temps, mais en même temps, elle semble encore perçue par certains comme n’ayant pas d’avantages pour eux, surtout pour des raisons économiques », car la plupart des médias et des journaux sont en mode survie comme on a pu le voir avec la fermeture brutale du Huffington Post Québec.
Patrick White précise que la technologie n’est pas là pour remplacer le travail des journalistes. Pourtant, on a pu constater en 2020 l’abolition de postes d’éditeurs au profit de robots-journalistes pour tous les éditeurs chez MSN Québec et MSN UK News. Est-ce une déclaration de principe plutôt qu’un compte rendu fidèle de la réalité de ce métier confronté à une transformation radicale depuis plusieurs années pour ne pas dire à sa disparition ? Les solutions proposées comme les enquêtes, les journalistes de solutions, de données ou la production d’infolettres spécialisées et de longs balados sont-ils des fonctions propres aux journalistes ? D’ici 5 ans, souligne M. St-Germain, l’IA ne pourra pas faire plus de 12% de l’ensemble des tâches journalistiques. Alors ces nouveaux mots comme le robot, le programme informatique ou bien ceux associés aux outils liés à Internet et à l’IA, n’annoncent-ils pas la venue d’un nouveau système technique, d’un nouveau modèle d’information et de nouveaux métiers avec de nouveaux noms qui vont remplacer l’ancien système technique associé au journalisme et aux journalistes ? « Il y aura un déplacement de la main-d’œuvre vers des emplois de journaliste à forte valeur ajoutée. Les emplois, les rôles et les tâches évolueront. Le travail humain sera mélangé à celui des algorithmes. Il faudra s’adapter aux capacités de l’IA et à ses limites. Les journalistes devront être formés pour concevoir, mettre à jour, peaufiner, valider, corriger, superviser et maintenir ces systèmes[53]Ibid., Nathalie Dansereau, 2021». Mais est-ce encore du journalisme ? La résistance que l’on constate dans la volonté d’investir ou pas dans cette technologie de l’IA montre qu’il y a une limite, un goulet d’étranglement que les professionnels actuels de l’information ne veulent pas franchir. Vouloir justifier cette situation uniquement par des raisons économiques, par manque de culture historique, qui contribueraient à creuser les inégalités entre les médias fortunés et les moins nantis, n’est pas reconnaître que d’aller plus loin sur la voie de l’IA ce serait changer de métier, changer d’univers et de dimensions comme l’explique Guy Millière dans son livre sur la septième dimension (2009).
On retrouve au XIXe siècle le même discours, cette même résistance avec les mêmes justifications, quand il a fallu adopter ou non la rotative comme moyen de production. On passait d’une production limitée à une production de masse avec une accélération et un changement de toute la chaîne des industries graphiques, de la typographie à la presse jusqu’à la diffusion et la distribution de l’imprimé. De même, des conflits, de la résistance, voire de l’opposition, vont apparaître à la fin du XXe siècle, entre les typographes et les informaticiens quand ces derniers vont remplacer les premiers pour devenir infographes.
Un monde hiérarchique vertical avec un centre et des périphéries, « j’imprime et je diffuse », se fait remplacer par un monde hétérarchique plus horizontal avec des relations plus complémentaires « je diffuse et j’imprime » grâce à Internet. La troisième étape est la gestion du flux numérique constant où l’on n’imprime plus. Dans ce processus, chacun devient son propre média et devient en même temps le centre de production et la périphérie de cette même production d’information. La personne peut ainsi émettre de l’information tout en pouvant en recevoir. Ce qui était réservé aux pouvoirs de médiation des métiers officiels, comme les imprimeurs, les journalistes, les patrons de presse, les éditeurs, les enseignants, issus des révolutions industrielles, celles du Moyen Âge et celles du XIXe siècle, sont mis de côté avec la révolution numérique d’aujourd’hui. La démocratisation de ce pouvoir de médiation, associée à la révolution technologique post-industrielle du numérique et d’Internet, permet aux gens ordinaires de devenir leur propre entrepreneur de l’information et de jouer au journaliste sur Facebook ou Twitter sans avoir suivi de formation dans les écoles de la profession, attachées au monde industriel, ni détenir une carte de presse. On retourne en quelque sorte au début de l’apparition du journalisme, ce « nouveau métier », quand on apprenait sur « le tas » comme dans les médias sociaux aujourd’hui.
Le décalage et la rupture sont là, à notre sens. D’un côté, on a inventé une façon de recueillir de l’information propre aux périodes du Moyen Âge puis du XVIIIe siècle, et enfin jusqu’aux années 1960, vers le milieu et la fin du XXe siècle. Des organisations syndicales se sont développées, un langage, des habitudes, des règles, une éthique[54]Marc-Francois Bernier, Éthique et déontologie du journalisme. Québec, … Suite..., des méthodes de travail. Mais ils ne sont plus du tout adaptés à la production de l’information d’aujourd’hui à partir des médias émergents numériques, d’Internet et des technologies numériques mobiles. Par ailleurs, nous utilisons de plus en plus quotidiennement l’intelligence artificielle, confrontés que nous sommes à une masse d’informations et de données de plus en plus importante associée à un choc démocratique. Si, au XIXe siècle, nous étions à peine un milliard d’individus sur Terre, nous dépassons aujourd’hui les sept milliards, en à peine 100 ans.
L’information plutôt qu’une opinion. Du contenu de qualité plutôt que du contenu médiocre ou des « fake-news »
On accuse l’information venant des médias émergents de ne produire que des « fake news », alors que le problème des fausses informations est vieux comme l’histoire des communications de l’être humain, et en particulier de l’histoire de la presse à imprimer, du journal et du journalisme. Robert Darnton rapporte dans son livre sur l’Apologie du livre, demain, aujourd’hui, hier, un échange à travers une lettre de Niccolò Perrotti, humaniste et érudit italien, écrite à Francesco Guarnerio en 1471, à peine vingt ans après l’invention de Gutenberg : « (…) En fait j’ai vu un seul homme imprimer en un mois autant qu’auraient pu en écrire à la main plusieurs personnes en un an. (…) C’est pour cette raison que j’ai été conduit à espérer que, dans un bref délai, nous aurions une telle quantité de livres que pas un seul ouvrage ne pourrait être obtenu faute de moyens ou par manque. (…) Cependant ô combien humaines – je vois que les choses ont tourné de manière différente de ce que j’avais espéré. Car, à présent que n’importe qui est libre d’imprimer ce qu’il veut, on ignore souvent le meilleur et on écrit au contraire, simplement pour le divertissement, ce qu’il serait préférable d’oublier ou, mieux encore, d’effacer de tous les livres. Et même quand on écrit quelque chose qui mérite d’être lu, on le tord et le corrompt au point qu’il vaudrait bien mieux se passer de tels livres, plutôt que d’en avoir mille exemplaires qui répandent des faussetés de par le vaste monde[55]Robert Darnton, Apologie du livre, Demain, aujourd’hui, hier, Paris, … Suite...».
On trouvait le même discours d’opposition avec l’apparition de la presse populaire au XIXe siècle, autour du Petit Journal ou du Petit Parisien en France, par exemple. S’était celle de la seconde révolution industrielle. Mais cette réalité de la manipulation ou du manque d’objectivité de l’information remonte plus loin encore à l’Empire romain et aux Grecs, voire à la civilisation égyptienne ou à la Préhistoire[56]Louis-René Nougier, L’essor de la communication, Colporteurs, … Suite.... Donc, bien plus loin que l’apparition du journal, le support d’information d’où provient le mot journaliste. Un nom de profession associé au support de diffusion de l’information. Un métier qui émerge avec la disparition de la figure de « l’écrivain journaliste » au moment de l’affaire Dreyfus[57]Op.cit., Marie-Françoise Melmoux-Montauban, 2003 à partir d’un « savoir-faire technico-pratique » pour devenir une « discipline », donc une science. Une prétention qui va causer sa perte, comme dans toute science humaine qui n’est pas une science exacte, comme dans la médecine ou la conquête spatiale, par exemple.
Le journalisme n’est cependant pas seulement relié à un support. Car même dans le numérique, Internet ou l’infonuagique, l’enjeu de la qualité du contenu de l’information reste le même, mais n’est pas relié à un statut professionnel en particulier. Le rapport à la vérité, au savoir et à la connaissance reste le même. Il est un rapport universel qui dépasse l’appartenance. Il s’agit d’un état d’esprit et d’une éthique personnelle ou d’un choix idéologique comme on le voit en France avec Médiapart qui est un média militant sous la direction d’Édwy Plenel connu pour son engagement politique particulier[58]Pierre Péan; Philippe Cohen, La Face cachée du Monde : du … Suite.... Ce média, qui a choisi le numérique et la publication en ligne, a choisi le modèle du payant dans le tout numérique sans subventions avec la volonté de revenir au journalisme d’enquêtes et d’investigations. Ce qui cause la perte de crédibilité des journalistes, et des médias en général, est l’importance accordée au message moral, à une idéologie comme le rappelle Péan et Cohen au sujet du journal Le Monde[59]Ibid., Pierre Péan; Philippe Cohen, 2003, mais qui s’applique aussi à la presse en général. Cependant en même temps cela participe de la diversité nécessaire associée, dans une démocratie, à une liberté d’expression et à une presse libre et non subventionnée qui survit grâce à ces lecteurs et au marché publicitaire. Cela nécessite aussi une économie de marché, libre, associée à la liberté d’entreprendre et d’échange où l’information est au cœur de l’économie de marché ce qui en fait sa grande valeur. Mais au lieu de se concentrer sur les faits et l’information, on diffuse une opinion, des croyances, notre sentiment, les hypothèses et non les faits de cette information. Le journaliste apparaît ainsi plus comme un militant que comme un médiateur d’informations.
La genèse du journalisme à la française est donc le passage, la coexistence, mais aussi les conflits entre un « journalisme de doctrine ou d’opinion[60]Op. cit., Thomas Ferenczi, 1993, p.12 » attaché à une tradition française d’un journalisme qui associe politique et littérature et un « journalisme d’information »[61]Ibid., Thomas Ferenczi, 1993, pp.14-16 qui nous vient des coutumes propres à la presse anglaise et américaine qu’on tente dès la fin du XIXe siècle d’acclimater dans la presse française jusqu’à nos jours (voir l’histoire du Petit Journal (1863) qui prend exemple sur le Times de Londres et l’histoire de l’Express à ce sujet qui va s’inspirer de la presse américaine dans les années 1970). La genèse du journalisme contemporain apparaît ainsi paradoxalement en France plutôt comme celle d’une combinaison originale, entre une presse d’information et une presse d’opinion, sous forme d’une résistance à la toute-puissance de l’information face à ce qui est perçu comme une « américanisation » de la profession. Une situation que l’on retrouve au Québec, pris dans une double tradition anglaise et française.
Cependant, que le support soit analogique avec le papier, ou numérique à travers l’écran, le support mobile ou sédentaire, la tablette, l’ordinateur, le téléphone ou la liseuse, le rapport au contenu, sa qualité, sa pertinence reste le pilier d’une bonne ou d’une mauvaise information. D’un bon ou d’un mauvais journalisme. On reste donc dépendant de ce contenu pour savoir si l’on satisfait aux exigences démocratiques d’avoir répondu au « droit de savoir » et « d’être informé »[62]Edwy Plenel, Le droit de savoir. Paris : Éditions Don Quichotte, 2013 des citoyens dans une véritable démocratie qui valorise une réelle liberté d’expression, limitée par le seul pouvoir judiciaire. Que l’on soit effectivement dans le quatrième pouvoir, associé à l’ère industrielle, ou dans le cinquième pouvoir, associé à l’ère post-industrielle, les limitations de cette liberté d’expression du pouvoir médiatique ne devraient l’être que par le seul pouvoir judiciaire légitime, un pouvoir qui vient en résonance avec le pouvoir exécutif et législatif. Ce n’est souvent pas le cas, car le pouvoir médiatique et le 5e pouvoir des gens ordinaires se prennent trop souvent pour le pouvoir judiciaire.
Le retour de l’État et du monopole professionnel
La déréglementation, associée à cette crise des supports de communication, entraîne de nouvelles règles pour la formation des journalistes même si, comme on l’a vu parfois, cela n’assure pas la qualité du contenu, espérée, demandée, attendue, car l’intention non objective et l’absence de neutralité politique ne sont pas là. Le cas du CFPJ ou du CFJ[63]François Ruffin, Les petits soldats du journalisme. Paris : Éditions Les … Suite... est exemplaire, mais également la concurrence des formations, avec l’intervention de l’État en perspective, notamment à travers les subventions à la presse depuis 1945 et aux écoles de journalisme lors de la crise financière des années 1990. Mais également, l’intervention du monde des affaires et de l’argent, qui s’impose partout où l’information[64]J Gleick, L’information : l’histoire, la théorie, le déluge. Paris : … Suite... est reine, et pas seulement en démocratie. La révolution numérique et d’Internet, avec le passage de la société industrielle vers la société post-industrielle, a un coût. « Le renforcement de la technicité des formations (informatisation et essor de l’audiovisuel) conduit les écoles à engager de grandes politiques d’investissement pour pouvoir rester dans la concurrence. [65]Op.cit., Ivan Chupin., p 22 et p 167»
C’est la faiblesse du livre d’Ivan Chupin, de ne pas insister davantage sur cette révolution technologique du numérique qui impose le renforcement de cette technicité des formations et ces investissements financiers. Cette révolution rend accessible cette pratique ou cette activité à tous, aux gens ordinaires où chacun devient son propre média, le cinquième pouvoir, et remet en cause l’existence même de l’ensemble des institutions de formation et plus largement la place du métier de journaliste aujourd’hui et sa corporation, comme fondement du quatrième pouvoir. Cela explique aussi ce retour inquiétant de l’État alors que « la profession journalistique a toujours entretenu une distance vis-à-vis de tous types de régulations extérieures au corps. [66]Op.cit., Ivan Chupin., p. 296»
Plusieurs ouvrages bien connus ont traité de cet aspect, dans L’édition sans éditeurs, Après le livre, Une presse sans Gutenberg ou bien dans La fin des journaux et l’avenir de l’information ou La presse sur tablette. Les journaux et magazines de demain ? Réussir sa publication numérique ou Le journal sans journalistes ou le cinquième pouvoir des gens ordinaires. On ne voit aucune de ces publications dans la bibliographie, alors qu’il y a un impact de la technologie et du numérique sur la formation des journalistes, leur identité et leurs pratiques professionnelles. L’investissement en locaux et en matériel coûte cher et nécessite un « retour de l’État » pour aider cette mise à jour, cette restructuration nécessaire de l’industrie avec une tentative de reprise en main des professionnels par « la profession ». Elle fut plus rapide aux États-Unis, car il y a moins d’intervention de l’État, et la restructuration, le passage au numérique et à une presse en ligne, fut plus radicale. Mais cette intervention de l’État, avec la complicité des professionnels pour ne pas disparaître trop rapidement, est faite en vain, car on ne fait que prendre du retard sur une restructuration nécessaire qui devrait suivre l’évolution naturelle du marché de l’information. Il ne s’agit en effet, pas simplement de changements technologiques ou de changement de pratiques professionnelles, mais encore une fois d’un changement de civilisation. Ce changement de civilisation de l’imprimé vers celle du numérique provoque l’émergence d’une nouvelle régulation au sein de la profession avec une tentative de maintenir un monopole inutile en réaction. Cette dernière est vu par beaucoup comme une sorte d’apologie du livre, du journal et de l’imprimé sous sa forme traditionnelle, celle du codex. Celui-ci continue à dominer le marché malgré le numérique, après avoir été le volumen, depuis la naissance de l’imprimerie et de la typographie. On ne sort pas ainsi d’un conditionnement séculaire de 600 ans sans effets en retour ou le codex reste au cœur du processus de la communication avant d’être remplacé par l’écran. Le remplacement des anciens médias par les nouveaux peut prendre du temps. « La persistance du pouvoir du vieux codex illustre un principe général dans l’histoire de la communication : un moyen de communication n’en chasse pas un autre, au moins à court terme. La publication de manuscrits prospéra longtemps après l’invention de Gutenberg ; les journaux n’éliminèrent pas le livre imprimé ; la radio ne remplaça pas le journal ; la télévision ne détruisit pas la radio et Internet ne poussa pas les spectateurs à renoncer à leurs postes de télévision. [67]Op.cit., Robert Darnton, 2009, p 16» Le changement technologique cependant ne nous apporte pas un message de continuité, mais de rupture sur le long terme. La période de copiage des anciens médias par les nouveaux, associé à une période de coexistence puis de remplacement peu prendre du temps.
On peut interpréter cette réaction comme une résistance ou comme une crispation corporatiste. Elle apparaît en opposition à cette nouvelle façon de produire de l’information en continu, une nouvelle forme de journalisme citoyen, un nouveau métier donc, avec l’émergence de nouvelles écoles et de nouvelles façons de former un journalisme polyvalent, notamment avec le multiplateforme. C’est le journaliste numérique[68]Alice Antheaume, Le journalisme numérique. Paris : Éditions Presses de … Suite.... Il doit maîtriser différentes formes de production d’informations. C’est l’apparition des journalismes[69]Op.cit., Marc-Francois Bernier, Les journalismes, 2021. On y associe texte, image, son, vidéo, hypertexte, avec une diffusion immédiatement mondiale, même si l’enjeu est souvent local. Un contexte et une réalité que McLuhan a définis comme étant l’expression d’un « village global » qui se passe dans notre quartier, près de chez nous, tout en étant accessible au niveau mondial.
L’ouvrage d’Ivan Chupin contribue aux sciences sociales à plusieurs niveaux, nous explique l’auteur dans l’univers franco-français. Sur le plan de la sociologie des professions en perspective avec une sociologie des relations professionnelles, afin d’aborder l’angle de la profession journalistique par la formation. Une sociologie des élites intellectuelles qui explique comment la création et la formation du métier de journaliste se sont retrouvées prises dans des conflits majeurs de l’histoire politique française. Une élite très politisée avec une évolution vers une éthique de la neutralité que l’on recherche encore aujourd’hui[70]Op.cit., Pierre Péan Pierre; Philippe Cohen, La Face cachée du Monde, … Suite.... Une étude comparée avec la tradition anglo-saxonne et/ou germanique aurait été la bienvenue. Chupin contribue aux sciences sociales en présentant les politiques publiques de l’enseignement supérieur avec l’emprise ou la collaboration (suivant le regard que l’on porte sur cette relation) du monde économique sous couvert de « professionnalisation ». L’économie de l’information avance plus vite que l’évolution de l’univers des écoles et des universités, ce qui explique l’abandon de ces institutions privées ou publiques par leur profession. « Certains patrons de presse (…) rompent avec une tendance à l’autorégulation (…) et une gestion paritaire des formations[71]Op.cit., Ivan Chupin., p. 22 (Chupin, p.22) ». Cela explique la recherche d’une aide financière auprès de l’État pour remplacer les acteurs professionnels qui sont déjà, par nécessité, ailleurs, avec le flux numérique. Cette association ne fait que ralentir ou renforcer une fin inéluctable des anciens modèles de formation, qui ne sont plus adaptés à la nouvelle réalité de l’information en ligne d’une presse « Pure-player ». On présente également une sociologie des sciences et des disciplines avec les enjeux de pouvoir en perspective notamment due à la proximité du journalisme avec le monde politique. « C’est parce qu’il était un outil politique au service d’élites en lutte (républicains contre les catholiques) qu’il a pu prendre toute sa place dans les écoles dès 1899. [72]Ibid., Ivan Chupin, p.17»
Au final, on veut limiter le lecteur à un simple rôle de consommateur d’information. Alors que, comme en politique, il veut que sa voix compte et que les informations répondent à son besoin d’être informé en vérité et non d’être éduqué à une morale ou une idéologie. Il devient exigeant, mais également autant client, donc consommateur d’informations, que producteur d’informations en devenant son propre média « individual is the message.[73]Op.cit., Éric Le Ray, 2017 » Le contenu est devenu ainsi un enjeu pour tout le monde, la responsabilité de tout le monde et de chaque individu. Chacun participe à la production d’une information de qualité ou à la consommation d’une information médiocre. Chacun donc participe aussi à la réalisation d’une formation de qualité ou à une formation médiocre. Comme on dit souvent, il n’y a pas de responsabilité sans liberté ni de liberté sans responsabilité. Il n’y a donc pas d’information de qualité sans volonté d’avoir une information de qualité. C’est la même chose pour la formation.
La « société mérite les médias qu’elle est [74]Francis Balle, Médias et Sociétés – … Suite...», car ils sont à l’image de la société d’où ils sont. De même « elle mérite les écoles ou les instituts de formation que sont ses médias et cette société. » Ces écoles ou ces universités forment les producteurs d’informations même si une grande partie sort encore de l’apprentissage « sur le tas » surtout à l’ère post-industrielle. Dans l’intérêt de chacun d’entre nous, pour être bien informés, restons vigilants en maintenant une vraie liberté d’expression, d’opinion et d’information. Cette concurrence des sources d’informations ou de produits garantit une vraie diversité de point de vue avec une vraie pluralité médiatique, que les médias soient traditionnels ou numériques. Elle permet aussi de mieux comprendre l’influence des GAFAM qui remettent en cause, d’après Pascal Salin, la conception traditionnelle de la concurrence et du monopole sur laquelle sont basé les législations publiques des États pour limiter cette concurrence: « (…) la concurrence incite les producteurs de biens à rechercher les meilleurs moyens de satisfaire les clients, par exemple en essayant de leur proposer des biens de meilleure qualité que les autres, ou des biens moins chers [75]Pascal Salin, « Les GAFA ne nuisent pas à la concurrence », irefeurope, … Suite...» (Pascal Salin, 2021). Salin propose ainsi une nouvelle définition : « je définis la concurrence comme une situation où il y a liberté d’entrer sur un marché (ou de créer un nouveau marché), alors que le monopole résulte au contraire d’une contrainte qui empêche la liberté d’entrer sur un marché (ou de créer un nouveau marché [76]Ibid., Pascal Salin, Irefeurope, 2021 ». Cette contrainte est souvent une contrainte publique associée à un État qui a pour conséquence de générer des législations qui produisent en fait des monopoles publics par leurs interventions (privilèges, taxes, interdiction de laisser d’autres producteurs d’entrer sur un même marché en échange de services ou de taxes). En supprimant les législations et réglementations sur la concurrence, la liberté et la concurrence fondée sur la liberté d’entrer sur un marché ou de créer un nouveau marché, aurait pour conséquence de supprimer les monopoles publics conséquences de leurs interventionnismes. Les GAFAM constituent une preuve supplémentaire du caractère erroné, explique Salin, de la théorie traditionnelle de la concurrence et du monopole qui produis ces monopoles publics. Salin prend l’exemple de Google qui est une entreprise informatique « utile pour tous les individus dans le monde précisément parce qu’elle peut fournir toutes les informations existant dans le monde. Pour toutes les personnes qui sont à la recherche d’informations précises, il serait beaucoup moins utile qu’il existe un grand nombre d’entreprises susceptibles d’apporter des informations (auquel cas d’ailleurs chaque entreprise se spécialiserait dans un domaine particulier, ce qui compliquerait la recherche des informations par les individus). On doit donc considérer que le fait d’avoir une seule grande entreprise dans le monde pour une activité particulière est indispensable dans ce cas. Il y a d’ailleurs liberté d’entrée sur le marché et s’il n’y a pas (ou peu) d’entreprises offrant les mêmes services que les GAFAM c’est précisément parce que cela serait nuisible [77]Ibid., Pascal Salin, Irefeurope, 2021». Par ailleurs Google comme Amazon ou Facebook qui risque d’être démantelé par l’état fédéral américain, assument un rôle d’intermédiaire extrêmement utile afin de permettre aux entreprises commerciales qui apparaissent sur ces plateformes de se faire connaître dans le monde pour un budget publicitaire limité par rapport à celui qu’ils auraient du dépenser s’ils avaient dû assumer eux-mêmes ce budget.
Cette non-intervention publique est à notre sens la seule garantie, au final, de produire une information de qualité et, par prolongation, d’avoir une formation de qualité. Le métier de journaliste, et le journalisme disparaissent avec l’ère industrielle. Une nouvelle ère post-industrielle s’impose avec une nouvelle façon de s’informer et d’informer et avec une nouvelle façon aussi de se former et d’être éduqué. Il en va de l’avenir du « citoyen numérique », de son « identité numérique » au sein de notre nouvelle civilisation du numérique issue de la civilisation occidentale. Une évolution de la société et des technologies qui renforcent d’un côté, mais aussi affaiblissent, de l’autre, en même temps les libertés démocratiques individuelles qui restent cependant toujours aussi fragiles.
Références
| - 1 | Marc-Francois Bernier, Les journalismes. Québec, Presses de l’Université Laval, 2021 |
|---|---|
| - 2 | Jean-Marie Charon, Adénora Pigeolat, Hier, journalistes, ils ont quitté la profession, Toulouse, Éditions Entremises, 2021 |
| - 3 | Colette Brin, Jean Charron, Jean (de) Bonville, (Sous la direction de), Nature et transformation du journalisme. Théorie et recherches empiriques, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2004 |
| - 4 | Michel Serres, Petite Poucette. Paris : Éditions Le Pommier, 2012 |
| - 5 | Henri-Jean Martin, Mise en page et mise en texte du livre français. La naissance du livre moderne (XIVe-XVIIe siècles). Avec la collaboration de Jean-Marc Chatelain, Isabelle Diu, Aude Le Dividich et Laurent Pinon, Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, introduction |
| - 6 | Ibid., Henri-Jean Martin, introduction |
| - 7 | Alain Besançon, L’image interdite. Une histoire intellectuelle de l’iconoclasme, Paris, L’esprit de la cité, Fayard, 1994, pp 253-306 |
| - 8 | Derrick de Kerckhove, La civilisation vidéo-chrétienne, préface de Guy Maruani, Paris, éditions Retz-Atelier Alpha Bleue, 1990 |
| - 9 | Guy Millière, « L’information dans l’ère post-industrielle », MEI « Médias et information », 1994, no 2, pp. 75-80. |
| - 10 | Marc-Francois Bernier, Le cinquième pouvoir. La nouvelle imputabilité des médias envers leurs publics, Québec, Presses de l’Université Laval, 2016 |
| - 11 | Éric George, « Parcours d’une recherche sur les liens entre concentration de la propriété des médias, changements technologiques et pluralisme de l’information. Quelques enseignements d’ordre épistémologique », dans George Éric (sous la direction de), Concentration des médias, changements technologiques et pluralisme de l’information, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015 |
| - 12 | Kathy Gill, “What Is the Fourth Estate?” Thought Co, Feb. 16, 2021 |
| - 13 | Éric Le Ray, Le journal sans journalistes ou le cinquième pouvoir des gens ordinaires. « People is the message ». Les gens sont le message ! Entre copiage, complémentarité et remplacement. Montréal : Éditions Libertés numériques, 2017 |
| - 14 | Franck Baron, La séparation des pouvoirs. Vie publique, au cœur du débat public, 2018, https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/270289-la-separation-des-pouvoirs |
| - 15 | GAFAM est l’acronyme des géants du web – Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – qui sont les cinq grandes firmes américaines qui dominent le marché du numérique. https://fr.wikipedia.org/wiki/GAFAM |
| - 16 | Donald Hebert, « Pourquoi le PDG d’Amazon a-t-il racheté le Washington Post ? », Le Nouvel Observateur, 7 août 2013. |
| - 17 | Op.cit., Guy Millière,1994, pp. 75-80 |
| - 18, - 19, - 20, - 21 | Ibid.,pp. 75-80 |
| - 22 | J.D Bolter; R Grusin. Remediation. Understanding New Media. Cambridge: Éditions The MIT Press, 1999 |
| - 23 | Op.cit., Henri-Jean Martin, introduction |
| - 24 | Servanne Monjour, Mythologies postphotographiques. L’invention littéraire de l’image numérique. Montréal : Éditions Les Presses de l’Université de Montréal, 2018 |
| - 25 | George Gilder, Microcosm, The Quantum Revolution in Economics and Technology: Simon & Shuster, New York, 1989, trad. Fr. Interéditions, 1991 |
| - 26 | Op. cit., Guy Millière., 1994, pp.75-80 |
| - 27 | Guy Millière, La septième dimension. Le nouveau visage du monde : Paris, les éditions Cheminements, collection l’à part de l’esprit, 2009 |
| - 28 | Neil Postman, Se distraire à en mourir. (1re édition EN, 1985). Paris : Éditions Fayard ∕ Pluriel pour l’édition en français, 2010 |
| - 29 | Yves Roucaute, Splendeurs et misères des journalistes. Paris : Éditions Calmann-Lévy, 1991 |
| - 30 | Ivan Chupin, Les écoles du journalisme. Les enjeux de la scolarisation d’une profession (1899-2018). Rennes : Éditions Presses universitaires de Rennes, 2018 |
| - 31 | Ibid., Ivan Chupin, p. 23 |
| - 32 | Bertrand Gilles, Histoire des techniques : Technique et civilisations, technique et sciences. Paris : Éditions Gallimard, collection La Pleïade, 1978 |
| - 33, - 48 | Op.cit., Ivan Chupin., p. 151 |
| - 34, - 73 | Op.cit., Éric Le Ray, 2017 |
| - 35 | Thomas Ferenczi, L’invention du journalisme en France. Naissance de la presse moderne à la fin du XIXème siècle, Paris : Éditions omnibus, 1993, p. 252. |
| - 36 | Jean-Yves Mollier, La lecture et ses publics à l’époque contemporaine. Essais d’histoire culturelle. Paris : Éditions Presses universitaires de France, 2001. |
| - 37 | Pierre Albert, « Le Journal des connaissances utiles de Girardin (1831-1836…) ou la première réussite de la presse à bon marché », Revue du Nord, 1984, volume 66, n°261-262, avril-septembre. Liber Amoricum. Mélanges offerts à Louis Trenard. pp. 733-744 |
| - 38 | Jean-François Revel, La connaissance inutile. Paris : Éditions Grassel, 1988 |
| - 39 | Éric Le Ray, Marinoni. Le fondateur de la presse moderne (1823-1904). Paris : Éditions L’Harmattan, 2009 |
| - 40, - 42 | Op.cit., Ivan Chupin., p. 9 |
| - 41 | Marie-Françoise Melmoux-Montauban, M-F, L’écrivain-journaliste au XIX siècle : un mutant des lettres. Saint-Étienne : Éditions des Cahiers intempestifs, collection Lieux littéraire, 2003 |
| - 43 | Dominique Autié, De la page à l’écran, Toulouse, Édition intexte, 2003 |
| - 44 | Op.cit., Éric Le Ray, 2009, Marinoni, 2017 le cinquième pouvoir des gens ordinaires |
| - 45 | Op. cit., Guy Millière., la septième dimension, 2009 |
| - 46 | George Orwell, 1984, Nineteen Eighty-Four. Londres: Éditions Secker and Warburg, 1949. |
| - 47 | E Katz; É Maigret; D Dayan,« L’héritage de Gabriel Tarde. Un paradigme pour la recherche sur l’opinion et la communication ». Paris : Éditions C.N.R.S. Hermès, 1993, volume 11-12, pages 265 à 274. https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-1993-1-page-265.htm |
| - 49 | George Gilder, Y a-t-il une vie après la télé ? Paris, Éditions Dagorno, 1994 (fr) |
| - 50 | Nathalie Dansereau, « Les médias sortiront-ils la tête de l’eau grâce à la techno ? » cscience.ca, 03-05-2021, https://www.cscience.ca/2021/05/03/les-medias-sortiront-ils-la-tete-de-l-eau-grace-a-la-techno/ |
| - 51, - 52, - 53 | Ibid., Nathalie Dansereau, 2021 |
| - 54 | Marc-Francois Bernier, Éthique et déontologie du journalisme. Québec, Presses de l’Université Laval. 3e edition, 2014 |
| - 55 | Robert Darnton, Apologie du livre, Demain, aujourd’hui, hier, Paris, Gallimard, nrf essais, 2009 – 2011 pour la version française, 2018 pages, pp.16-17. |
| - 56 | Louis-René Nougier, L’essor de la communication, Colporteurs, graphistes et locuteurs dans la préhistoire. Paris : Éditions Lieu communes, 1988 |
| - 57 | Op.cit., Marie-Françoise Melmoux-Montauban, 2003 |
| - 58 | Pierre Péan; Philippe Cohen, La Face cachée du Monde : du contre-pouvoir aux abus de pouvoir. Paris : Éditions mille et une nuit, 2003 |
| - 59 | Ibid., Pierre Péan; Philippe Cohen, 2003 |
| - 60 | Op. cit., Thomas Ferenczi, 1993, p.12 |
| - 61 | Ibid., Thomas Ferenczi, 1993, pp.14-16 |
| - 62 | Edwy Plenel, Le droit de savoir. Paris : Éditions Don Quichotte, 2013 |
| - 63 | François Ruffin, Les petits soldats du journalisme. Paris : Éditions Les Arènes, 2003 |
| - 64 | J Gleick, L’information : l’histoire, la théorie, le déluge. Paris : Éditions Cassini pour la version française, 2015. |
| - 65 | Op.cit., Ivan Chupin., p 22 et p 167 |
| - 66 | Op.cit., Ivan Chupin., p. 296 |
| - 67 | Op.cit., Robert Darnton, 2009, p 16 |
| - 68 | Alice Antheaume, Le journalisme numérique. Paris : Éditions Presses de Sciences Po, 2013, 2016 |
| - 69 | Op.cit., Marc-Francois Bernier, Les journalismes, 2021 |
| - 70 | Op.cit., Pierre Péan Pierre; Philippe Cohen, La Face cachée du Monde, 2003 |
| - 71 | Op.cit., Ivan Chupin., p. 22 |
| - 72 | Ibid., Ivan Chupin, p.17 |
| - 74 | Francis Balle, Médias et Sociétés – Édition-Presse-Cinéma-Radio-Télévision-Internet. Paris : Éditions Montchrestien – 15e éd, 1988, 2009, 2011 |
| - 75 | Pascal Salin, « Les GAFA ne nuisent pas à la concurrence », irefeurope, 17 janvier 2021 : https://fr.irefeurope.org/publications/articles/article/les-gafa-ne-nuisent-pas-a-la-concurrence/ |
| - 76, - 77 | Ibid., Pascal Salin, Irefeurope, 2021 |
Références bibliographiques
- Albert Pierre, « Le Journal des connaissances utiles de Girardin (1831-1836…) ou la première réussite de la presse à bon marché », Revue du Nord, 1984, volume 66, n°261-262, avril-septembre. Liber Amoricum. Mélanges offerts à Louis Trenard. pp. 733-744, 1015 pages.
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- Autié Dominique, De la page à l’écran, Toulouse, Édition intexte, 2003, 169 pages.
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- Salin Pascal, « Les GAFA ne nuisent pas à la concurrence », irefeurope, 17 janvier 2021 : https://fr.irefeurope.org/publications/articles/article/les-gafa-ne-nuisent-pas-a-la-concurrence/
- Serres Michel, Petite Poucette. Paris : Éditions Le Pommier, 2012, 87 pages.
- Swift Art. “Americans’ Trust in Mass Media Sinks to New Low.” Gallup.com, Gallup, 14 september 2016. https://news.gallup.com/poll/195542/americans-trust-mass-media-sinks-new-low.aspx
- White Patrick. Recherche: Les médias sondés sur leur utilisation de l’IA,03-05-2021,
- https://lesecrans.ca/ia-recherche-uqam-patrick-white/
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