Espace public et cadrage médiatique : cas des émeutes au Sénégal

Résumés

L’article postule une réciprocité entre les mouvements de contestation observés dans l’espace public et le cadrage médiatique. Les manifestations de mars 2021 au Sénégal, servent de cadre d’étude avec une analyse lexicométrique d’un corpus d’articles de presse en ligne. Les résultats montrent que le cadrage médiatique se voit bousculer par l’ébullition au niveau des réseaux socionumériques et la dissémination des manifestations au-delà des espaces urbains. Ainsi, le cadrage a dépassé largement la dimension judiciaire, pour aborder des enjeux politiques, des préoccupations socioéconomiques dans un contexte pandémique du coronavirus très complexe. L’article plaide in fine pour une approche triptyque : espaces médiatiques- numériques- physique.
The article postulates a reciprocity between the protest movements observed in the public space and the media framing. The demonstrations of March 2021 in Senegal serve as a framework for study with a lexicometric analysis of a corpus of online press articles. The results show that media framing is being shaken up by the upheaval in social and digital networks and the dissemination of demonstrations beyond urban spaces. Thus, the framing has gone far beyond the judicial dimension to address political issues and socio-economic concerns in a very complex coronavirus pandemic context. The article argues in fine for a triptych approach: media spaces – social networks - physical.

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Table des matières

Introduction

De l’avènement du Printemps arabe aux manifestations des Gilets jaunes, en passant par les récentes mobilisations en Afrique, Nigéria (#EndSARS), République Démocratique du Congo (#CongoIsBleeding) Cameroun (#EndAnglophoneCrisis) et au Sénégal (#FreeSenegal), les mouvements sociaux cristallisent l’espace public. La couverture de ces mouvements de contestation par des médias de masse souvent transnationaux atteste, à des degrés variables, de leur notoriété croissante.  Ainsi les premiers travaux ont mis en évidence des relations contrastées ou ambivalentes entre mouvements sociaux et arènes médiatiques évoquant un vampirisme médiatique (Gitlin, 1980), un pseudo-événement de contestation comme stratégie d’accès aux médias (Charon, 1986) ou encore une symbiose conflictuelle (Champagne, 1990).

Les médias sont partie prenante de l’espace public d’autant plus que le cadrage médiatique peut influer sur la perception et la formation des opinions dans l’espace public dans le sens où « ce qui est rendu accessible par les médias oriente l’attention du public, contribue largement à configurer les perceptions de la situation, induit des imputations et constitue certains objets en critères d’évaluation » (Gerstlé,1997, p. 91). De la même manière les opinions exprimées sur l’espace public ont tendance à s’arrimer avec l’agenda setting. Soit une relation de réciprocité qu’il serait pertinent d’explorer. Une démarche qui permet de remettre en question le rapport intrinsèque qu’il y aurait entre l’espace public et la formation d’une opinion publique dite éclairée.  L’objectif de cet article consiste à voir dans quelle mesure les mouvements de contestation observés dans l’espace public configurent ou reconfigurent le cadrage médiatique et vice versa. L’article postule qu’il y aurait une réciprocité voire une interdépendance entre les manifestations dans l’espace public et le cadrage médiatique.

Pour vérifier cette hypothèse, les manifestations observées en mars 2021 au Sénégal, servent de cadre d’étude. Qualifié au fur et à mesure de l’affaire « sweet beauté » ou « Sonko » d’émeutes de la faim par les médias, et nommé FreeSenegal au niveau des RSN, ce mouvement de contestation est intéressant à investiguer au regard de la polyphonie du traitement médiatique mais aussi des mutations qu’il a engendré dans l’espace public sénégalais. Sur une temporalité circonscrite du 1er au 13 mars 2021, l’étude s’appuyant  des modèles d’analyses lexicométriques de contenu se focalise sur les articles publiés par la presse en ligne. L’article est structuré autour du positionnement théorique et de la démarche empirique et présente enfin les   principaux résultats, lesquels oscillent entre des cadrages médiatique juridique, politique et socio-économique tandis que les manifestations semblent avoir fortement reconfiguré l’espace médiatique.

Ancrage théorique et définition des concepts

Les travaux actuels portant sur les sociétés postrévolutionnaires conquises par la communication abordent la construction de l’espace public (physique et/ou numérique) résultant de l’élargissement de l’espace médiatique, des usages du Web et de l’émergence des médias alternatifs et citoyens (Zouari, 2017) Cet article s’inscrit dans le sillage des travaux déjà menés sur l’espace public africain (Dakouré et Gadras, 2020 etc.) ainsi que leur médiatisation /médiation à travers les médias de masse ou les réseaux socio-numériques. A cet effet, les concepts d’espace public, de mouvements de contestation mais aussi de cadrage médiatique sont mobilisés pour aborder des contextes sociopolitiques complexes et spécifiques en Afrique subsaharienne.

De l’espace public habermassien aux mouvements de contestation

Jürgen Habermas dans un contexte historique, politique et institutionnel dominé par la bourgeoisie a introduit le concept de l’espace public (1962). Sa définition canonique renvoie à un « processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État ». Depuis lors, l’espace public a subi de multiples critiques tout en restant une partie intégrante de la théorie de l’action communicationnelle (Halhgren, 2000).

Ainsi plusieurs débats théoriques et épistémologiques ont tenté de revisiter, voire reproblématiser la thèse habermassienne sous l’angle communicationnel. C’est dans ce cadre que Dominique Wolton initie le concept d’espace public médiatisé afin de relever le caractère « fonctionnellement et normativement indissociable du rôle des médias » (1992, 31). Hannah Arendt pour sa part, a relié le concept de publicité avec les théories de la démocratie. De son côté, Isabelle Pailliart invite à « se dégager d’une vision idéale et normative de l’espace public » (1995, 200) afin de mettre en exergue la pluralité du concept. Dans le même sillage, Bernard Miège évoque une fragmentation de l’espace public contemporain (1996). Il distingue quatre modèles de communication médiatique qui structurent l’espace public contemporain : la presse d’opinion, la presse commerciale, les médias de masse et la généralisation des techniques de communication dans tous les champs sociaux (1997, 113-126 ; 1995a, 165-169) mettant davantage en lumière la dimension communicationnelle de l’espace public (1997, 113). Sa proposition de considérer l’émergence de nombreux espaces publics, lesquels se chevaucheraient du fait de l’usage des technologies de l’information et de la communication (1989, 166), élargit l’espace public aux dispositifs socionumériques.

Peter Dahlgern confirme l’élargissement de l’espace communicationnel et la pluralité de l’espace public : « le net produit une myriade de mini-espaces publics spécialisés et d’espaces publics alternatifs » (2000). A sa suite, Nikos Smyrniaos a introduit la théorie de la socio-économie politique de l’espace public numérique, lequel permet entre autres, d’identifier et d’analyser les « ressources communicationnelles dans les arènes publiques de l’internet [telles que] la parole publique, la visibilité des idées et des personnes, l’influence dans la formation de l’opinion publique et des représentations sociales, la capacité à imposer son agenda politique et à définir le cadrage des faits politiques etc. » (2020).  Il convient avec Bernard Miège que la « sphère publique contemporaine, à la fois fragmentée et globale, est constituée d’une multitude d’espaces enchevêtrés et connectés au premier rang desquels se trouvent les médias traditionnels (presse, audiovisuel etc.) et les espaces physiques de sociabilité politique (institutions, réunions, assemblées, manifestations etc.). La socio-économie politique de l’espace public numérique telle que théorisée par Nikos Smyrniaos  nous paraît pertinent pour « analyser les arènes publiques […] constituées par des espaces publics appartenant aux médias traditionnels, aux plateformes oligopolistiques de l’internet mais aussi à une pléthore de structures et de groupements divers y compris les mouvements de contestation » (2020).

Le triptyque proposé par Erick Neveu (1996), pour définir les mouvements sociaux demeure une référence en sciences sociales et humaines. L’auteur distingue trois dimensions l’«action collective », « l’agir ensemble comme projet volontaire » et intentionnel, la croyance en une cause et « la notion de concertation ».  Même si la perspective reste sociologique, Erik Neveu souligne le rôle complexe des médias dans le jeu des acteurs contestataires (1999).

Démarche méthodologique

Les manifestations observées au Sénégal entre le 1er et le 13 mars 2021 servent de cadre à la recherche. Durant cette période, le pays a fait face une vague de violences sans précédent suite à l’arrestation du député Ousmane Sonko, principal leader de l’opposition. Accusé de viol et de menaces de mort par une jeune femme de 20 ans, en pleine pandémie de Covid 19, la dénonciation de son interpellation a déclenché de violentes manifestations au niveau des principales villes du Sénégal avec des affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants. Qualifié au fur et à mesure de l’affaire « Sweet beauté » ou « Sonko » d’émeutes de la faim par les médias, et nommé FreeSenegal au niveau des RSN, ce mouvement de contestation est intéressant à investiguer.  Il constitue ainsi un cas d’étude en matière de mouvement de contestation déployé sur divers espaces physique, numérique et médiatique. Des travaux ont déjà été menés sur la mobilisation en ligne de ce mouvement (Djimbira, 2021).  Cet article met l’accent sur la presse en ligne nationale, souvent occultée dans les couvertures médiatiques.

Deux outils méthodologiques sont mobilisés à ce propos, le cadrage médiatique, et l’analyse lexicométrique. Le concept de cadrage (framing) renvoie au processus de création de « schèmes d’interprétation » qui permettent à des individus de « localiser, percevoir, identifier et étiqueter des événements ». L’agenda setting de deuxième niveau (McCombs, 2004), très liée au concept de framing, cadrage est constitué d’attributs sur lesquels les médias vont insister dans le traitement de l’information afin de cadrer le débat.   La lexicométrie regroupe « toute une série de méthodes qui permettent d’opérer des réorganisations formelles de la séquence textuelle et des analyses statistiques portant sur le vocabulaire à partir d’une segmentation » (Salem, 1986). L’analyse lexicométrique se focalise sur l’arène médiatique et les spécificités lexicales de contenu de presse (1609 au total)[1]L’extraction sur fichier CVS a été opéré sur le moteur de recherche … Suite... contenant les expressions « manifestations mars 2021 Sénégal » « émeutes de mars au Sénégal » et « FreeSenegal » rédigés par trente-quatre (34 médias) dont vingt-deux (22) portails[2]dakaractu, leral, senxibar, infos15,  seneweb, senego, xibaaru, legalsen, … Suite..., trois (3) mainstream[3]lesoleil, rfm, sudonlineet neuf (9) presse locale[4]tambacounda, baolinfo, echoriental, thieydakar, prestigethies, koldanews, … Suite..., publiés en ligne sur une période circonscrite du 1er au 13 mars 2021.

 

Concernant l’exploration des données, la Classification Hiérarchique Descendante (CHD) de type Reinert (Reinert, 1983) implémentée dans le logiciel Iramuteq (Ratinaud, 2014) a servi d’outil de traitement. Cette procédure expérimentée par Nikos Smyrniaos « permet après nettoyage, lemmatisation et segmentation du corpus, de construire […] une série de bipartitions par analyse factorielle, afin de réunir les segments où apparaissent les mêmes ». L’ensemble de la démarche a permis de cerner le cadrage médiatique sur les émeutes du mois de mars 2021.

Cadrage médiatique entre judiciarisation, politisation et frustration sociale

Au début de l’affaire « Sonko », le cadrage médiatique qualifiait le dossier de personnel et moral. Par la suite, les médias se sont focalisés sur la procédure judiciaire. La dimension politique au regard du statut d’opposant à la personne mise en cause, a été prégnante dans les discours médiatiques de même que la médiation des religieux ayant permis de mettre fin aux manifestations. Enfin le cadrage médiatique a mis en visibilité le contexte socioéconomique amplifié par la pandémie du Covid-19, comme le facteur explicatif de la montée en puissance des manifestations et des frustrations des jeunes principaux acteurs de la contestation. Ainsi, le cadrage médiatique semble fluctuant selon, l’évolution de la situation, les acteurs qui s’expriment, l’ampleur des mobilisations physiques et les réactions des gens ordinaires. L’analyse lexicométrique a permis d’identifier les mots récurrents, leurs fonctions, leurs relations etc.

Fig. 1

Seck-Sarr, Dendogramme, corpus articles en ligne C4D (Iramuteq), novembre 2022, Saint-Louis

La figure CHD[5]Caractéristiques lexicales du corpus : 13 899 segments de textes … Suite... ci-dessous distingue deux sous-ensembles lexicaux et trois classes de discours. Le premier sous-ensemble, renvoie aux appels pour la préservation de la paix et au respect du peuple sénégalais (classe 3), il expose d’autres facteurs pouvant expliquer l’amplification du mouvement de contestation en l’occurrence : la situation de précarité chez les jeunes sans emploi et le contexte pandémique du Covid 19 (classe 2). Le second sous ensemble constitué d’une seule classe relate le marathon judiciaire de l’affaire « Ousmane Sonko » (classe 1). Deux axes semblent se dégager les logiques politico-socioéconomiques et la procédure judiciaire avec leurs répercussions dans l’espace public.

Cadrage du feuilleton judiciaire de l’affaire « Ousmane Sonko »

Au début de l’affaire entre le 02 et le 03 février 2021, le cadrage médiatique était caractérisé autour de la plainte déposée contre le leader Ousmane Sonko pour « viols et menaces de mort », les raisons qui l’ont amené à fréquenter le salon de beauté en plein couvre-feu, ses rapports avec la plaignante. L’affaire est cadrée à la fois comme un problème personnel et moral[6]Les termes « Sonko », « Ousmane » « affaire » sont … Suite.... D’autant plus que le leader du Pastef (les Patriotes) « avait joué du registre de la vertu et de l’irréprochabilité en politique dans la construction de son récit politique » (Smith, 2021). D’emblée le cadrage s’inscrit dans la distinction entre le privé et le public comme c’est le cas dans ce genre de dossier notamment celui de l’affaire DSK (Wagner, 2014).

Par la suite, les médias ont orienté le regard vers les prises de position du gouvernement à travers le procureur de la République qui avait aussitôt mis en branle la machine judiciaire et les parlementaires saisis pour lever son immunité parlementaire.

L’analyse de la classe (1) qui représente 46,44% du corpus montre un changement d’angle de traitement journalistique désormais orientée sur les manifestations. Le champ lexical mobilisé pour caractériser le mouvement se résume ainsi selon les occurrences : « Sonko, Ousmane, manifestation, affaire, arrestation, manifestant, convocation, ordre, juge, gendarmerie (top 10 des mots de la classe 1).

L’affaire Ousmane Sonko est envisagée comme l’élément déclencheur (Libaert, 2018) des manifestations faisant craindre des conséquences sur le champ politique et la sécurité nationale du pays. Le feuilleton judiciaire se doublera d’une ambiance de campagne électorale (Smith, 2021.) aux enjeux politiques énormes.

Cadrage focalisé sur les enjeux politiques et la médiation des religieux

La lecture des manifestations ne s’est pas seulement focalisée sur la dimension juridique, le facteur politique a été déterminant dans le cadrage médiatique. L’analyse du champ lexical de la classe (3) qui représente 29,22% du corpus laisse apparaitre des interpellations /appels au Président, à la République pour la préservation de la paix, de la stabilité, du respect des droits dans le pays. Pour ce faire, les médias ont donné la parole à « des experts » (surtout universitaires), à des « religieux », à la société civile ou des personnalités lambda (jusqu’ici inconnus de l’espace public » sous forme d’interviews, ou de contributions ou de communiqués.

La convocation de « l’expertise » dans le discours médiatique (Campion et Van Wynsberghe, 2001) afin de « décrypter des phénomènes complexes » (Boniface, 2007) « quitte à renoncer à un décryptage équilibré de l’évènement pour favoriser une lecture dichotomique censée être plus dynamique [permet de mieux] comprendre la structuration de l’espace public telle qu’elle découle (en partie) de cette pratique récurrente » (Campion et Van Wynsberghe, 2001) au sein des médias.

Par « experts », il faut entendre « des spécialistes interviewés dans le but d’éclairer un fait d’actualité, notamment lorsque celui-ci est présenté comme complexe » (ibid.). Raison pour laquelle, « il est fréquemment demandé aux universitaires d’intervenir dans la presse écrite ou électronique (Létourneau, 2013).

 Ainsi dans l’affaire « Sonko » les universitaires ont investi l’espace public ou du moins le débat médiatique à travers un manifeste signé par 102 universitaires afin de dénoncer la « crise de l’État de droit au Sénégal » (Seneweb 01/03/2021)[7]SENEWEB,  “Crise de l’État de droit au Sénégal” : … Suite.... Selon l’écrivain Felwine Sarr, la mise en branle de l’appareil judicaire et du pouvoir législatif a « d’emblée conférer à [l’affaire Sonko] un caractère politique (Sarr, 2021)[8]Sarr Felwine, «  Sénégal, une démocratie à la dérive | Le Club … Suite.... Le politologue Maurice Soudieuk Dione n’hésite pas à qualifier les manifestations comme « l’une des crises politiques les plus graves de son histoire dans un contexte particulier de crise sanitaire doublée d’une crise économique » (Dione, 2021)[9]SENEPLUS, … Suite.... De son côté l’historien Mamadou Diouf, a tenu à lever le caractère inédit de ces évènements à caractère politique en dressant une brève cartographie des manifestions qui marquait le Sénégal depuis l’indépendance :  les évènements de 1988 (le gouvernement a été obligé de décréter l’état d’urgence) ; la proclamation des résultats des élections de 1993 et l’assassinat de Me Babacar Seye, vice-président de la Cour Suprême), le contexte de fin de mandat du précédent président, Abdoulaye Wade (juin 2021). Sous le régime Macky Sall, les événements récents d’arrestation de Karim Wade (emprisonné trois ans, gracié partiellement puis « exilé » au Qatar) et de Khalifa Sall l’ancien maire socialiste de Dakar emprisonné pendant deux ans et demi (mars 2017-septembre 2019) et ainsi empêché de concourir à la présidentielle de février 2019 (Smith, 2021) sont perçus comme [une façon d’éliminer] les rivaux les plus sérieux avant les joutes électorales.  Pour autant l’affaire « Sonko » semble être déconnectée du calendrier électoral mais c’était sans compter « la détermination à liquider Sonko et à le sortir de l’espace public » (Diouf, 2021)[10]Détonnant entretien avec Pr Mamadou Diouf : Macky Sall, Ousmane Sonko et … Suite....

Face à ces sorties médiatiques, le   porte-parole du parti au pouvoir précise qu’il n’était pas en phase avec ces « Cent deux universitaires qui interpellent le gouvernement, alors que c’est la vocation première de la société civile ». Dans la foulée un des représentants de la société civile déclare « les adversaires politiques sont éliminés par des voies non conventionnelles et qu’il faut faire très attention à l’existence d’une démocratie sans opposition crédible. » (Alioune Tine pour un entretien-vérité, Walf quotidien, 01/03/2021)

Par ailleurs, les discours de la classe 3 étaient orientés sur la préservation de la paix dans le pays. A ce niveau la médiation des religieux a très été présente dans le cadrage médiatique. Suite à l’annonce de la plainte, le collectif des religieux pour la sauvegarde de la paix civile a entamé une médiation.  « Ils ont pu rencontrer Ousmane Sonko le 27 février, mais leur tentative de rencontrer la plaignante est restée sans suite ». (Seneplus 01/03/2021)[11]LES RELIGIEUX ENTAMENT UNE MEDIATION | SenePlus [consulté le 05 mars … Suite....  A la veille de la convocation du leader de Pastef son guide religieux informe à travers un communiqué : « Au nom de la paix et de la stabilité du pays et après en avoir longuement discuté avec plusieurs personnalités politiques, de la société civile, mais aussi de différentes obédiences religieuses du pays, j’ai demandé à M. Ousmane Sonko de bien vouloir déférer à la convocation du juge qui souhaite l’entendre ce mercredi 3 mars 2021 » (leral, 02/03/2021)[12]Ousmane Sonko va déférer à la convocation du juge : L’assurance est … Suite....

Au bout de sept jours de manifestations ayant occasionné treize (13) morts et plusieurs blessés, la médiation des religieux a permis de mettre fin aux manifestations quotidiennes de rue.  « A la demande du Khalife général des mourides Serigne Mountakha Mbacké, le Mouvement pour la Défense de la Démocratie (M2D) suspend provisoirement ses manifestations sur le territoire national » (Senego, 12/03/2021)[13]Médiation Touba : Les 4 recommandations urgentes du M2D soumises à Macky … Suite....  Peut-on dès lors penser que face à la détresse du politique, la force du religieux s’est imposée (Valadier, 2007) ?

Quant aux points de vue des citoyens « ordinaires » (De Certeau, 1983) ils se retrouvent dans le corpus des lettres ouvertes adressées au Chef de l’État comme l’illustre cet extrait : « Monsieur le Président de la République, j’ai l’honneur de vous adresser cette lettre ouverte pour vous interpeller sur les gros nuages qui s’amoncellent dans le ciel sénégalais et qui peuvent entrainer une tornade de larmes et menacer la stabilité de notre cher pays, dans un contexte ouest-africain imprévisible et instable » (Senego, 02/03/2021) [14]Affaire Sonko : Ahmed Bachir Mbacké* interpelle Macky Sall (senego.com) … Suite....

La classe (3) témoigne donc de la configuration de l’agenda politique en fonction des discours tenus au niveau de l’espace public. La parole est principalement laissée à des interlocuteurs bénéficiant d’un statut d’expert ou disposant d’une certaine notoriété. L’étude de la classification rend tout de même compte « d’un effort pour rendre visible des postures et des paroles de mobilisés » (Smyrniaos, 2019) permettant ainsi d’établir des rapprochements aussi minimes soient-ils avec la (classe 2),

Cadrage socio-économique dans un contexte pandémique

Le cadrage de la classe (2) avec 24,35% des segments de textes classés concentre les discours sur le contexte social et économique, présenté comme le facteur explicatif de la montée en puissance des manifestations[15]L’analyse des correspondances montre un léger rapprochement entre la … Suite.... Il met en visibilité certaines frustrations des jeunes principaux acteurs de la contestation. En effet, « Au-delà du cas d’Ousmane Sonko, c’est le cri des populations contre les mesures sanitaires du Covid-19, la paupérisation, l’absence de perspectives décriée par la jeunesse » (Djimbira, 2021) qui cristallisent la contestation. La question de l’emploi figure en tête de la classe (2) avec un champ lexical spécifique :« Emploi, jeunesse, financement, projet, secteur, formation, insertion, économie, fonds, action, programme, entreprenariat […] » (classe 2, profils)

Les revendications à ce niveau fustigent les « milliards » injectés dans les programmes de jeunesse avec des résultats mitigés mais aussi la réponse apportée par le Président de la République en promettant « une réorientation budgétaire dans ce sens ». Une réponse jugée ponctuelle invitant l’État à « définir une politique de la jeunesse et de l’emploi des jeunes »

Fig. 2

Seck-Sarr Analyse des correspondances, corpus articles en ligne C4D (Iramuteq), novembre 2022, Saint-Louis

Toutefois les politiques de jeunesse ne sont pas seules en cause comme l’atteste le champ lexical suivant : vaccin, covid, santé, pandémie etc.

Le cadrage médiatique après avoir identifié plusieurs facteurs conjecturels ayant contribué à la crise, en arrive à la conclusion selon laquelle « le contexte de la pandémie Covid-19, et les mesures prises par le Sénégal pour y faire face (notamment le couvre-feu), […] ont exarcerbé la frustration des jeunes. En réponse à ces frustrations, le Prédisent semble comprendre que « la colère qui s’est exprimée ces derniers jours est aussi liée à l’impact d’une crise économique aggravée par la pandémie COVID-19 ». Il annonce dans son seul et unique discours l’allégement du  couvre-feu dans les régions de Dakar et de Thiès et une «  une réorientation des allocations budgétaires pour améliorer de façon substantielle et urgente les réponses aux besoins des jeunes en termes de formation, d’emploi, de financement de projets et de soutien à l’entreprenariat et au secteur informel » ( Discours 08-03-2021) [16]Message à la nation de son Excellence Monsieur le Président de la … Suite....

Conclusion

Le cadrage médiatique de l’affaire Sonko se voit bousculer par la tournure des événements. Au départ centrées, sur la dénonciation de l’arrestation de Sonko, les manifestations ont dépassé largement la dimension judiciaire, pour aborder des enjeux politiques et démocratiques, des préoccupations socioéconomiques dans un contexte pandémique du coronavirus très complexe comme en témoigne l’analyse lexicale.   Ainsi on peut confirmer l’existence d’une certaine interdépendance entre les manifestations dans l’espace public et le cadrage médiatique.

Par ailleurs, l’analyse du corpus laisse apparaitre une redondance de l’information, un traitement médiatique ambigu entre une volonté de rendre visible les manifestants au début des événements et une tendance d’invisibilité. A titre d’exemple le mouvement #FreeSenegal n’a pratiquement pas fait l’objet de mention dans le corpus étudié.  Pour autant, ce hashtag lancé le 3 mars 2021 a enregistré plus de 2 millions de tweets et plus de 2 milliards d’impressions (vues)[17]Galsen CM’s tweet – “Pour ceux qui veulent les visuels … Suite...(Djimbira, 2021).

Dans une perspective critique, si l’on prend en compte les dispositifs médiatiques et socionumériques il apparait des concordances au niveau des discours (contenus). Cependant, le cadrage médiatique, vacille entre une lecture juridico-politique et socio-économique des mobilisations tandis que les interactions socionumériques cristallisent  d’une part, des idéologies de liberté d’expression  avec la prise de parole de citoyens « ordinaires » qui « sous le règne monopolistique des médias classiques, n’auraient pas eu droit de cité » (Graham & Sacha 2007) et, d’autre part des opinions divergentes (Falisse & Nkengurutse 2019) entre Etat de droit et « Aarsunudemocratie » (préserver notre démocratie) . En outre, malgré l’accent mis sur ces cadres médiatiques et socionumeriques « […] l’expression publique appelle un territoire, celui de la place vide, un espace symbolisant l’espace commun par excellence et un espace partagé au sens de “milieu” » (Nassima, 2016).  Comme en témoigne la dissémination des manifestations au-delà des espaces urbains.

Au regard de ces entrelacements, l’article plaide in fine pour une démarche englobante prenant en compte aussi bien les dimensions médiatiques, socionumérique mais aussi physiques de l’espace public afin de mieux saisir les mouvements de contestations.  D’autant plus qu’à  la suite de ces manifestations, les médias ont relayé l’arrestation de plusieurs jeunes traqués par les vidéosurveillances installés dans les espaces publics physiques et à travers les publications sur les réseaux socionumériques. Soit une nouvelle configuration de l’espace public induite par l’intelligence artificielle qu’il serait pertinent d’étudier.

Références

Références
- 1 L’extraction sur fichier CVS a été opéré sur le moteur de recherche Check4Decision[1]  développé par un consortium de quatre universités dont trois sénégalaises et une française[1] et financé par le Centre d’Excellence Africain en Mathématiques, Informatique et TIC (CEA-MITIC).
- 2 dakaractu, leral, senxibar, infos15,  seneweb, senego, xibaaru, legalsen, fajarinfos, seneplus, actu24, sunubuzzsn, allodakar, koumpeu, yamatele, dakarmidi, limametti, dakarmatin, vivafrik, senemusique, senegal7, senegalpost
- 3 lesoleil, rfm, sudonline
- 4 tambacounda, baolinfo, echoriental, thieydakar, prestigethies, koldanews, ndarinfo, djolofdjolof, leparcellois
- 5 Caractéristiques lexicales du corpus : 13 899 segments de textes contenant 496392 occurrences dont 22344 formes différentes. La classification reprend 95,77 % de ce corpus.
- 6 Les termes « Sonko », « Ousmane » « affaire » sont significatifs de la classe 1 avec respectivement 1687. 1210, 711 occurrences dans le corpus, ils qualifient les manifestations comme une résultante d’un problème personnel du leader de l’opposition.
- 7 SENEWEB,  “Crise de l’État de droit au Sénégal” : 102 universitaires appellent “à la résistance” dans un Manifeste (seneweb.com) [consulté le 05 mars 2022].
- 8 Sarr Felwine, «  Sénégal, une démocratie à la dérive | Le Club (mediapart.fr) [consulté le 05 mars 2022].
- 9 SENEPLUS,  https://www.seneplus.com/opinions/sauver-le-senegal-preserver-letat-de-droit-et-la-democratie, [consulté le 05 mars 2022].
- 10 Détonnant entretien avec Pr Mamadou Diouf : Macky Sall, Ousmane Sonko et les émeutes (lobs.sn) [consulté le 05 mars 2022].
- 11 LES RELIGIEUX ENTAMENT UNE MEDIATION | SenePlus [consulté le 05 mars 2022].
- 12 Ousmane Sonko va déférer à la convocation du juge : L’assurance est de Serigne Abdou Mbacké (leral.net) [consulté le 05 mars 2022].
- 13 Médiation Touba : Les 4 recommandations urgentes du M2D soumises à Macky Sall (senego.com) [consulté le 05 mars 2022].
- 14 Affaire Sonko : Ahmed Bachir Mbacké* interpelle Macky Sall (senego.com) [consulté le 05 mars 2022].
- 15 L’analyse des correspondances montre un léger rapprochement entre la classe (2) et (3)
- 16 Message à la nation de son Excellence Monsieur le Président de la République (presidence.sn) [consulté le 05 mars 2022].
- 17 Galsen CM’s tweet – “Pour ceux qui veulent les visuels 👇🏾! #FreeSenegal ” – Trendsmap


Références bibliographiques

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Pour citer cet article

, "Espace public et cadrage médiatique : cas des émeutes au Sénégal", REFSICOM [en ligne], VARIA, mis en ligne le 14 juin 2023, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/1337


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