Les subjectivités numériques comme fiction Présentation

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Si hier la publicité était largement décriée, car jugée « ennemie de la bonne culture et du bon goût », considérée de surcroît invasive et manipulatrice de nos jugements rationnels, aujourd’hui l’auto-promotion à laquelle se livre le Sujet contemporain hyperconnecté s’est si bien généralisée sur les réseaux numériques qu’un nouveau paradigme post-réel semble émerger. Alors que cette mise en avant de soi, comme stratégie foncièrement capitaliste, génère de plus en plus de confusions entre réalité et représentation, surtout dans l’esprit de sujets fragiles ou exposés, allant même jusqu’à mettre en péril leur santé mentale, il devient urgent de penser nos modes de présence sur les réseaux comme modes alarmants et problématiques. Il conviendrait en l’occurrence de ramener ces modes à leur valeur première de représentation, c’est-à-dire d’artifice des langages. Ce qui permettrait sans doute d’y déceler les usages et les manifestations d’une subjectivité numérique alternative, supplétive, compensatoire, cathartique, exilique, frénétique, addictique, fantasmagorique, voire fictionnelle.

Nos présences en lignes questionnent en effet nos usages d’un « Soi numérique » dont l’exposition et la diffusion multiplateformes remettent en cause le principe de réalité. En élargissant quelque peu la perspective sur la notion de fiction, comme le fait Olivier Caïra (2011) qui considère que « toute représentation serait fiction […] (qu’) une voix au téléphone serait fictionnelle puisque la transmission technique et les normes conversationnelles ‘irréalisent’ notre interlocuteur. », on pourrait marquer de « fictionnalité » les modalités de cette exposition numérique. Laquelle fictionnalité semble suivre souvent ce qu’on pourrait désigner, cette fois-ci dans un prolongement contemporain de Goffman, comme « stratégie de soi », à travers un processus de « subjectivation » (Cardon, 2013, Cardon 2017, Citton 2016). Ce processus étant entropique en lui-même, incontrôlable, et aujourd’hui exacerbé par les plateformes de « self broadcasting » mis entre les mains de chacun.

Dans ce processus de « subjectivation » à large échelle, notre présence en ligne ne coule pas de source. Elle ne découle pas non plus de notre vie réelle, et souvent elle devient le viatique pour y introduire une part de fiction. Acte et intention d’acte peuvent se dissocier et, suivant une ligne de fracture directrice de soi, le sujet numérique se crée un profil (avatar) renforcé par performativités singulatives / récompenses redondantes qui sculptent un moi numérique dé-réalisé.

Ce dossier de REFSICOM consacré aux subjectivités numériques comporte quatre contributions choisies pour leur complémentarité et leur exemplarité des questions évoquées dans cet argument.

 

L’article de Harrat interroge la subjectivité dans un monde post-médiatique, où le sujet échappe aux catégories de la véridiction. Le point de vue sociologique et philosophie adopté conforte une analyse du « narcissisme » numérique et des stratégies de mise en avant de soi. Or, ce sujet manipulateur de son propre soi numérique expériemente, à son insu, sa propre manipulation par les algorithmes « machiniques » dont il devient l’objet de fabrication. En s’appuyant sur les études pionnières de Dominque Cardon, essentiellement, l’auteure enrichit de sa réflexion étoffée la complexité du champ disciplinaire consacré à la subjectivité numérique et ses déploiements.

 

L’article de Krim prend comme objet une pratique numérique insidieuse, à savoir le bad buzz, ayant connu un essor important dans le contexte post-pandémique. En partant de la fragilité du monde réel guetté par le confinement et le monde virtuel interconnecté du web, menacé de bug, l’auteur établit un lien entre crise du lien social empirique et émergence d’une pratique de création de contenus numériques d’ampleur. Il propose dans ce contexte un parallélisme entre métier d’acteur (vaudeville par ex.) et influenceur web contemporain. Le motif de la polémique intentionnelle sert pour ce dernier de prétexte pour la mise en avant de soi, numériquement parlant, et pour la fidélisation d’une audience autour d’un profil et d’une subjectivité fabriqués, dans le cadre de pseudo-querelles.

 

Dans son étude consacrée au blog littéraire « l’autofictif » de l’écrivain français Éric Chevillard, Mouina analyse, quant à lui, la stratégie langagière mise en place par cet auteur sur le web, ainsi que sa présence numérique, qui figure en complément de son image d’auteur « traditionnel ». L’étude s’inscrit ainsi dans le cadre de la stratégie éditoriale comme horizon théorique. Elle s’attèle par ailleurs à l’analyse des relais numériques (méga plateformes web) qui reprennent et diffusent cette image de soi numérique de l’auteur en question.

 

Salmi, enfin, examine la présence du sujet numérique dans la littérature, marocaine en particulier, pour en sonder ses configurations. Dans ce sens, l’univers numérique apparaît comme « nouvel » horizon fictionnel qui vient s’additionner à – voire rompre avec- les univers de la fiction traditionnelle. L’auteur interroge, spécifiquement, la relation à la technique et au numérique à partir de situations narratives improbables. L’incidence du numérique comme thème mais aussi comme réalité interroge certains paradigmes historiques et culturels pris en charge par le récit classique, ce qui ouvre pour le roman marocain des perspectives transversales et transdisciplinaires.

 

Nous tenons à remercier les membres du Comité scientifique qui ont participé à l’évaluation des propositions d’articles de ce numéro :

Belarbi Mokhtar ; Bendahan Mohamed°; Bérubé Farrah ; Daghmi Fathallah ; Dalibert Marion, Diédhiou Paul ; El Bouazzaoui Mohamed ; El Bour Hamida ; El Maouhal Mokhtar, El Oufir Saloua ; Kane Oumar ;  Laborde Aurélie ; Laouidat M’hammad ; Lazar Mirela ; Loum Ndiaga ; Merah Aissa ; Micheau Béatrice ; Moustir Hassan ; Pulvar Olivier ; Rigoni Isabelle ; Romli Abdellah ; Touati Zeineb ; Toumi Farid.



Pour citer cet article

, "Les subjectivités numériques comme fiction Présentation", REFSICOM [en ligne], 14 | 2024, mis en ligne le 15 juin 2024, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/1386


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