Comprendre le fonctionnement des télévisions publiques en Afrique subsaharienne, à l’instar de la télévision nationale congolaise Télé-Congo, nécessite de tenter d’analyser leur organisation. Benoit Lafon stipule que, « le média télévisuel est en effet – comme tout autre média d’ailleurs – une organisation sociale instituée et, plus particulièrement pour la télévision du monopole […] » (Lafon, 2012, 13). La télévision est donc un média d’information et indéniablement une organisation. Dans la même perspective, Jérôme Bourdon, affirme que, « L’organisation médiatique est un autre niveau d’analyse indispensable à la compréhension du travail des médias » (Bourdon, 2009 : 127). Pour apprécier son rôle il faut avant tout connaître ses structures et ses publics (Tudesq, 1999, 3). Dans son article « Les trois ordres de l’économie symbolique de la télévision », Pierre Musso note que, « les modes d’organisation de la télévision sont liées aux conceptions politiques qui les légitiment » (Musso, 2003, 149). En énumérant trois modes d’organisation de la télévision, notamment : le « pluralisme intra-institutionnel », le « pluralisme inter-institutionnel » et les « champions nationaux et européens », il aboutit à la conclusion que ceux-ci n’ont pas la même vocation, mais demeurent la résultante des choix opérés par les acteurs politiques (Musso, 2003, 13). En fait, la manière dont une machine télévisuelle est organisée par l’État, du point de vue de sa structure, c’est-à-dire, de son organisation administrative et du champ de la pratique journalistique, a bien des incidences fortes sur son orientation et ses finalités. Étienne Allemand (1981), définit la machine télévisuelle comme étant une machine de gestion et d’organisation. La gestion renvoie à l’économie et l’organisation est totalement liée au politique, à l’idéologie et au social. En effet, parler de la télévision comme dispositif de communication politique, c’est se référer à son organisation, à son fonctionnement et à la production de ses contenus. Ainsi, dans ce travail, nous allons nous intéresser aux aspects politiques et au contexte général de l’organisation de cet espace public d’expression médiatique, et à la communication de l’État. Tenter d’analyser le rapport entre cette institution télévisuelle et le champ du pouvoir politique, et voir si cet outil placé sous tutelle du ministère de la Communication fonctionne comme un contre-pouvoir ou n’est-il qu’un simple instrument de gouvernementalité de l’État, comme l’affirme Michel Foucault (1978). En qualifiant la télévision d’instrument de gouvernement, Lafon indique que, l’institution télévisuelle a pour vocation d’appuyer la politique gouvernementale […] en évitant soigneusement de mettre en visibilité les partis d’opposition et les débats politiques (Lafon, 2012, 16). Elle est intrinsèquement liée à l’État, combinée à ce dernier, assure-t-il. En effet, il s’agit dans cette étude, d’examiner la nature politique de la télévision publique congolaise, organisée en administration et en structure médiatique destinée à assurer la communication de l’État. D’ailleurs, dans son ouvrage « Histoire de la télévision sous de Gaulle », Jérôme Bourdon définit la télévision comme étant un outil pour atteindre un résultat, qu’il soit politique ou culturel (Bourdon, 1990, 6). Nous allons donc porter notre analyse sur l’examen de l’organisation et la pratique de ce moyen de communication public qui s’avère détourné par l’emprise politique et institutionnelle. Nous envisageons dans notre analyse de revisiter la télévision nationale publique, dite de service public, en nous appuyant sur une approche sociopolitique des médias et de la télévision, et une approche organisationnelle. Il convient de mettre en relief l’aspect organisationnel de cet espace public médiatique, dans le but de vérifier notre hypothèse qui stipule que : l’organisation de la télévision nationale publique Télé-Congo est sous contrôle étatique et des pouvoirs politiques, dans un contexte d’ouverture du paysage audiovisuel congolais dans lequel se joue la concurrence. Le présent article est structuré autour d’une double assise théorique et d’une démarche méthodologique. Il se propose, en premier lieu, de mettre en lumière les relations anciennes entre la communication politique et la télévision publique en Afrique subsaharienne, avant de s’intéresser au système audiovisuel congolais sensiblement en situation de monopole étatique, et au rôle du ministre et ministère de la Communication dans la gestion de ce diffuseur public. En dernier lieu, il tente de monter comment s’articule le contrôle étatique du champ informationnel au Congo.
Cadre théorique :
Nous adoptons pour cette étude, deux champs théoriques. L’approche sociopolitique des médias et de la télévision et l’approche organisationnelle. Étudier la télévision publique en Afrique subsaharienne, c’est investir le champ d’un dispositif purement politique. Car, le modèle de la télévision publique dans cette partie de l’Afrique s’est construit sous l’influence politique coloniale. Comme l’indique Jean-Tudesq, « la télévision est une prothèse occidentale appliquée au cerveau africain » (Tudesq, 1999, 19). En effet, l’approche sociopolitique nous permet d’évoquer l’influence du champ politique sur le champ médiatique. Nous convoquerons Michel Foucault qui définit la télévision publique comme un instrument de gouvernementalité de l’État. Selon Foucault (1994), la télévision est un dispositif discursif qui exerce une influence sur les comportements, dont les pouvoirs politiques se dotent pour mettre au service de la gouvernementalité de l’État. Les moyens médiatiques sont, en ce sens, des dispositifs à dominante idéologique dont se servent les acteurs étatique et politique pour forger l’opinion publique. Dans la même optique, nous mobiliserons les travaux de Benoit Lafon (2012) ; Caroline Ollivier-Yanniv (2000) ; Ludovic-Robert Miyouna (1991), pour analyser la logique des acteurs gouvernants fortement marquée par des pesanteurs politiques et idéologiques sur le rôle de la télévision publique. À en croire Pierre Bourdieu, le phénomène télévisuel confère l’accès à la notoriété publique, qui est d’une grande valeur pour les hommes politiques. Le paraphrasant, Léo Hoek déclaré que, « l’une des caractéristiques de l’espace télévisuel est l’influence […]. La télévision tend aux spectateurs une paire de lunettes qui offre une vision idéologique… » (P. Bourdieu, cité par Léo Hoek, 2001, 5-14). En outre, la notion d’approche organisationnelle nous paraît être la mieux adaptée et susceptible de mieux nous faire saisir l’organisation de cet outil télévisuel. Christine Musselin (2001) indique que « l’approche organisationnelle fait référence à une posture, à la manière d’appréhender l’action publique et de définir les objets à étudier […] ». De ce fait, on s’accorde avec Musselin sur cette notion de posture, car l’organisation télévisuelle renvoie à la posture que la chaîne de télévision occupe. La télévision nationale congolaise connaît une organisation à deux niveaux : sur le plan administratif et au niveau de la pratique professionnelle communicationnelle. C’est sur ces deux approches théoriques axées sur les travaux des auteurs précités que nous construirons notre argumentaire.
Méthodologie
Nous nous appuyons sur un corpus de quinze (15) entretiens semi-directifs réalisés avec les experts du domaine des médias audiovisuels au Congo, les responsables hiérarchiques de Télé-Congo, anciens et nouveaux et les journalistes de la rédaction. Ce choix opéré sur ces catégories d’acteurs vise leurs différentes expériences. En effet, les experts disposent d’une expérience accumulée et une bonne connaissance de cet outil, les responsables hiérarchiques constituent l’instance de prise décision et de répercussion des directives de la tutelle, et les journalistes sont les acteurs de terrain. Par ces trois catégories d’interlocuteurs nous mettons en relief la question de la représentativité d’un échantillon constitué de plusieurs types d’acteurs capables de nous fournir trois niveaux de discours sur la logique des entrepreneurs étatique et politique vis-à-vis de la télévision publique. En mobilisant une diversité de ressources nous envisageons de mieux cerner cette emprise étatique et politique sur cet outil télévisuel, en croisant les différents points de vue. Hervé Fénéteau affirme que, la méthode des entretiens semi-directifs convient pour effectuer des études d’approfondissement […], et laisse une liberté de parole à l’interviewé (Fénéteau, 2007, 13). Ainsi, avons-nous, à travers ces entretiens, enregistré et analysé trois niveaux d’information ou de discours sur cette mainmise à laquelle se heurte la télévision publique. Sur le fond, nous avons tenté d’analyser leurs points de vue que nous avons aussi représentés dans des tableaux en calculant le pourcentage de la fréquence des variables, suivant le discours des interlocuteurs (élevée, moyenne ou non définie). Brazzaville a constitué notre laboratoire social pour cette investigation. Dix entretiens ont été menés en juillet et août 2019. Et cinq autres ont été complétés en décembre 2023, via le dispositif sociotechnique WhatsApp qui constitue un mode d’échange en distanciel, en ayant pris le soin de noter les réponses. Brazzaville, la capitale du Congo, est la principale scène médiatique nationale, et le siège de Télé-Congo y est installé. Nous n’avons rencontré aucune difficulté à contacter nos trois catégories d’interlocuteurs. Cependant, parmi les acteurs médiatiques sollicités, certains ont préféré se dérober, craignant les représailles des gouvernants, car pour eux, Télé-Congo est un domaine de souveraineté de l’État. Pour l’analyse des ressources mobilisées, nous nous sommes appuyés sur trois techniques de traitement des données, fréquemment utilisées pour des recherches qualitatives, notamment : l’analyse descriptive ; explicative et interprétative de données.
Résultats
Communication politique et télévision publique en Afrique subsaharienne : des relations étroites issues du contexte colonial
La communication de l’État, c’est la communication politique. Elle met l’accent sur les instruments et les acteurs politiques qui permettent de vulgariser le message du gouvernement et des institutions, donc de l’État. Cette communication constitue un phénomène massif et hétérogène fondamentalement caractérisé par une diversité de structures – l’ensemble des institutions ministérielles et certains responsables de l’administration (Ollivier-Yaniv, 2000, 9-10). En effet, cette communication recouvre divers moyens mis en œuvre au cœur de l’État. Ce que Ollivier-Yanniv présente comme une sorte de contrat communicationnel entre l’État et les citoyens. En fait, il s’agit d’un élément constitutif de la stratégie gouvernementale. Voilà pourquoi, préfaçant l’ouvrage de Caroline Ollivier-Yaniv, « L’État communiquant », Lucien Sfez reconnaît le côté stratégique de la communication gouvernementale, en ces termes : « la communication du gouvernement est affectée : il ne dialogue pas, il n’échange pas, il ne met rien en commun. Il explique des décisions déjà prises, exécutoires. […] Il impose des normes aux citoyens-sujets » (Sfez, préface in Ollivier-Yaniv, 2000, 7). C’est de cette manière que fonctionne la communication gouvernementale ou étatique dans les pays d’Afrique francophone subsaharienne, dont le Congo-Brazzaville. C’est par cette voie qu’agit la domination idéologique, c’est-à-dire la façon dont une classe au pouvoir (élite politique) exerce son influence sur les autres classes sociales (Armand & Michele Matellart, 2004, 52). Il est ici question de montrer le rapport très politisé que Télé-Congo entretient avec les acteurs étatiques et les pouvoirs politiques, et par ailleurs, le contrôle de l’organisation télévisuelle par l’État. Vraisemblablement, nous tenterons de décrire l’organisation d’une structure télévisuelle qui assure la communication de l’État. Pour paraphraser Lafon (2012, 13), il s’agit d’une machine télévisuelle très étatisée, présentant un caractère politique très affirmé. Instrument du pouvoir, la télévision est encore soumise en Afrique francophone subsaharienne à des structures administratives qui la rattachent ainsi que ses personnels directement aux gouvernements (Tudesq, 1992, 73). C’est le cas de Gabon Télévision, où le statut public influence celui du personnel ainsi que son financement, comme le fait remarquer Arthur Sabi Djaboudi (2017). En effet, c’est dans ce contexte que nous allons faire notre démonstration dans cette analyse. Depuis l’époque du Parti unique au Congo-Brazzaville de 1969 à 1990, la volonté des dirigeants politiques de contrôler les médias et d’orienter l’information s’observait à travers la réglementation et l’instauration des instances de contrôle de l’information par l’État. Au nombre de ces instances : le Département presse propagande et information, le ministère de l’Information et des postes et télécommunications, la Presse présidentielle, etc. À cette époque du monolithisme politique, l’État et le Parti Congolais du Travail (PCT) Parti-État, exerçaient une emprise totale sur le domaine de l’information. Au niveau politique, deux autres organes, le département Éducation et Idéologie, et le département Propagande presse et information avaient une forte mainmise sur le domaine des médias. Dans le fonctionnement officiel des institutions, c’est le Parti qui imposait la ligne politique et médiatique, et qui dirigeait également l’État. Le rôle des médias n’était non seulement d’informer le public, mais aussi et surtout de le mobiliser, en vue de son adhésion à l’idéologie : le marxisme-léninisme. L’État était fondé à intervenir dans l’organisation et le fonctionnement des médias dont on a décrété qu’ils constituaient un quatrième pouvoir. Dans les différentes analyses consacrées à sa thèse doctorale, intitulée : la télévision congolaise, Ludovic Robert Miyouna a illustré le fait qu’à l’époque du Parti unique « l’élite politique congolaise n’a fait que détourner la télévision en sa faveur pour l’utiliser à des fins de conservation personnelle du pouvoir » (Miyouna, 1991, 450). L’instrumentalisation de l’environnement médiatique en général et particulièrement de la télévision nationale par les dirigeants politiques obéit à l’idée que les moyens de communication ont un pouvoir d’influence et de mobilisation des masses. Ce qui fait que, dans l’entendement des gestionnaires étatiques, les médias soient vus comme les auxiliaires de la politique. Les États africains subsahariens issus de la colonisation possèdent un faisceau d’indices communs sur le plan médiatique, qui justifient de cette logique du colonisateur, qui reste fortement imprégnée dans leur démarche. Ils conçoivent les médias comme des instruments de conservation du pouvoir. En fait, les médias sont considérés comme un champ de luttes politiques par les élites au pouvoir. C’est pour cela que, les gestionnaires étatiques et la majorité des acteurs politiques ont avant tout le souci de contrôler la télévision. Dans ses travaux doctoraux, Pierre Minkala-Ntadi indique que les « médias officiels » dans les nouveaux États indépendants, sont des organes de presse étatiques chargés de diffuser et d’illustrer la politique du gouvernement (Minkala-Ntadi, 2012, 201). En Côte d’Ivoire, l’un des principaux textes adoptés pour la première fois en 1991, après le retour au multipartisme et au pluralisme médiatique, notamment la loi n° 91-1033 du 31 décembre 1991, portant régime juridique de la presse, dispose en son article 3, que « Le service public national de la radiodiffusion et de la télévision est un monopole d’État… ». De même, au Congo-Brazzaville, faisant suite la conférence nationale de 1991, la loi n° 8-2001 du 12 novembre 2001 a été adoptée, consacrant la libéralisation du paysage médiatique (liberté d’expression et pluralisme des médias). Mais, dans la pratique l’on assiste plutôt à une libéralisation de façade où les « opérateurs privés », triés sur le volet, sont des proches du régime, avec des organes médiatiques destinés à faire la propagande pro-gouvernementale. Le phénomène des conférences nationale qui a accéléré le retour de la vie démocratique en Afrique subsaharienne a occasionné un tournant décisif avec la « libéralisation des paysages médiatiques », mais ces espaces se heurtent à la rigidité des systèmes politiques dont l’une des ambitions est le contrôle des instances médiatiques publiques. Alors qu’à la faveur de cette « libéralisation », les médias audiovisuels s’inscrivent dans un environnement où la concurrence est très active et constitue le centre du jeu. Ainsi, cette libéralisation connaît un impact mitigé sur le plan informationnel et de la libération de la parole dans les médias. Au Congo-Brazzaville, l’instance de régulation des médias, qualifiée d’autorité indépendante ne parvient pas à veiller à ce que la télévision demeure un outil au service de l’intérêt général. Par ailleurs, « le cadre juridique qui met en œuvre la libéralisation audiovisuelle dans ce pays, et fait du Conseil supérieur de la liberté de communication une instance de régulation indépendante, a été contesté par les professionnels des médias à l’occasion des assises de la presse congolaise, tenues du 25 au 28 octobre 2018 » (Okoti, 2022, 371).
Abordant la question de cette mainmise politique sur les médias dans un article intitulé : « Les médias publics face aux défis du pluralisme et de la convergence au Burkina Faso », Dimitri Régis Balima, note que :
« Le fait colonial et néocolonial a eu un impact réel à la fois sur les dirigeants et les promoteurs de presse. Les moyens d’information (on parlait à l’époque de moyen d’information au lieu de moyen de communication parce que l’esprit qui caractérisait les médias de l’époque était autoritaire.) étaient organisés en amont selon une structure pyramidale ou un système d’information uni vectoriel découlant du commandement militaire. Cet usage hérité de la colonisation a rendu excessive la mainmise de l’État sur les canaux de diffusion : presse écrite, radio, télévision […] ». (D. R. Balima, 2014, 147-157).
Pour montrer l’attachement de la télévision à des systèmes étatiques et politiques en Afrique francophone subsaharienne, Miyouna affirme que, l’expérience africaine de la télévision laisse apparaître des points de similarité essentiels, parmi lesquels l’appartenance de ces moyens de communication à l’État, qui en assure l’orientation générale (cadre légal), la gestion et le financement » (Miyouna, 2004). Les médias en Afrique au Sud du Sahara, dits de « service public », bénéficient d’une longue tradition héritée de l’administration coloniale. Pendant la colonisation ce furent des dispositifs médiatiques (télévisions et radios) au cœur d’enjeux politiques bien définis. Dans ce même ordre d’idées, Marie-Soleil Frère, faisant allusion aux processus de démocratisation en Afrique à la fin des années 1990 indique que :
« Quand des militaires sont revenus au pouvoir suite à un coup d’État ou quand les anciens dictateurs sont parvenus à se faire élire « démocratiquement », la mainmise sur l’espace public a resurgi rapidement. Là où ont éclaté des conflits armés (Rwanda, Burundi, Centrafrique, Congo-Brazzaville, RDC, Côte-d’Ivoire…), une mise au pas des médias d’État a contraint ces derniers à servir la propagande du gouvernement, au nom du patriotisme ou de la défense de la sécurité nationale » (M-S Frère, 2020, 185).
Comme le remarque André Jean-Tudesq « le poids du passé se prolonge dans le présent » (Tudesq, 1999, 7). On peut donc penser que, c’est cette même logique de contrôle et de domination qui semble continuer à s’exercer. Au sujet de Télé-Congo, indique Miyouna, « cette volonté farouche d’assujettir politiquement les technologies de la communication, d’encadrer la formation de l’opinion publique, de cultiver les déficits d’originalité et de pertinence dans le traitement de l’information, déstabilise le ressort essentiel de capitalisation du savoir que constitue le média, et rend caduque le projet initial de transformation sociale et d’épanouissement » (Miyouna, 2004). Cette emprise étatique et politique est le dénominateur commun des télévisions publiques en Afrique francophone subsaharienne. Dans sa recherche doctorale sur la production et la diffusion de la culture par Gabon Télévision, Marina Matsanga Nziengui fait constater que la télévision gabonaise ne s’organise pas en fonction des nécessités des métiers de l’information, mais des directives des hommes politiques au pouvoir. Les acteurs étatiques au Gabon se sont attelés à s’approprier et à contrôler cet organe majeur d’information et de la communication depuis sa création. De son côté, Karidiata Kamagaté qui a étudié le régime juridique des médias audiovisuels en Côte-d’Ivoire après la libéralisation en 1990, affirme que « Le régime juridique des médias est le reflet des idéologies nationales, des conceptions politiques, des niveaux de développements des États, de la nature de leurs besoins et de l’ampleur de leurs moyens. C’est de l’État législateur que dépendent l’organisation et le mode de fonctionnement de la télévision en Afrique » (Kamagaté, 2002, 19).
Le système audiovisuel au Congo, à l’ère « démocratique » : une sorte de monopole d’État aménagé
Au sortir de six mois de guerre civile atroce, déclenchée le 5 juin 1997, au cours desquels les médias publics ont été la cible privilégiée des belligérants, le gouvernement congolais prenait l’option de réorganiser les structures médiatiques, dont la télévision nationale très affectée. De nombreux décrets portant création, attributions et organisation de la télévision furent signés par le président de la République. La télévision nationale est ainsi recréée par le décret n° 98-388 du 9 novembre 1998, à travers lequel le gouvernement décide d’exercer un contrôle direct sur cette instance par un cadre légal bien encadré, et en lui attribuant un rôle théorique de service public. Car, pour les gouvernants, la télévision est plutôt un instrument du combat politique et idéologique, un appareil médiatique partisan voué à la cause des acteurs du Parti au pouvoir. Le contrôle direct exercé par les gouvernants sur la télévision publique s’organise administrativement et politiquement par le biais du ministère de la Communication qui est la structure de tutelle. Pour se référer à la théorie Foucaldienne des dispositifs médiatiques, Télé-Congo est un instrument de gouvernementalité de l’État, par lequel se déploie la vulgarisation du discours officiel et la publicisation de l’action de l’État. En effet, les gestionnaires étatiques accaparent les médias officiels en les rattachant au gouvernement qui y exerce son influence sur le contenu des programmes et les acteurs journalistiques. Comme l’atteste Jérôme Bourdon, « les médias sont dirigés par un petit nombre d’individus qui les utilisent à leurs fins propres pour manipuler le public » (Bourdon, 2009,103). La prise de conscience des acteurs étatiques et politiques sur le rôle social de la télévision et celui de son importance dans la communication politique les conduit à s’en accaparer et à l’influencer sans tenir compte des règles qui régissent la démocratique sous lequel la société vit. Ainsi, le monopole absolu du contexte du Parti unique décrit précédemment a fait place au monopole aménagé à l’ère du pluralisme politique. Le schéma ci-dessous présenté montre comment le pouvoir politique renforce la mise en tutelle de l’administration du domaine de la communication en général, et en particulier celle de la télévision nationale publique – Télé-Congo.
Schéma sur l’emprise de l’État dans la nomination des cadres aux postes de responsabilité dans la hiérarchie de l’information, au ministère de la Communication et à la télévision nationale congolaise.
| Le président de la République nomme le ministre de la Communication |
| Le président de la République nomme le directeur général de Télé-Congo en Conseil des ministres |
| Le Premier ministre nomme les directeurs centraux des six directions de Télé-Congo |
| La direction technique | La direction de l’Information | La direction de la production | La direction commerciale | La direction des programmes | La direction des affaires administratives |
| Le ministre de la Communication nomme les 24 chefs de services et de sections |
Les acteurs journalistiques qui devront être nommés aux différents postes représentés dans ce schema doivent cautionner l’action des acteurs gouvernants, comme à l’époque du général de Gaulle, où la télévision se reduisait strictement à un service public en situation de monopole, telle que le décrit, Aude Vassallo, dans son ouvrage : « La télévision sous de Gaulle. Le contrôle gouvernemental de l’information (1958/1969), en ces termes : « Le gouvernement nourrit plusieurs objectifs lorsqu’il use de la communication télévisuelle : il veut : 1/construire son image médiatique, 2/expliquer sa politique, 3/favoriser l’acceptation des actions gouvernementales par deux moyens : la promotion de celle-ci et le dénigrement de ses adversaires » (Vassallo, 2005, 46).
Le rôle du ministère de la Communication et des Médias
Le ministère de la Communication au Congo-Brazzaville, tantôt appelé ministère de la Communication et des Médias, est le principal référent des médias depuis l’indépendance de ce pays. Les médias publics sont totalement sous sa dépendance. Il joue le rôle principal de contrôle des ondes, avec une grande emprise sur la télévision. Pour les gouvernants, la télévision est un puissant moyen d’informer, voire de gouverner (Vassallo, 2005, 48). Autrement dit, un instrument de gouvernementalité de l’État, comme le définit la théorie Foucaldienne des dispositifs discursifs. Le ministère de la Communication, très stratégique pour les acteurs étatiques, permet d’exercer une influence sur le contenu des productions, des programmes et sur la ligne éditoriale des médias. Dimitri Régis Balima fait d’ailleurs constater que : « Dans la pratique quotidienne, les médias d’État se sont souvent montrés de connivence avec l’exécutif au point de cacher et de taire les informations importantes lorsque celles-ci n’étaient pas à leur avantage […] (Balima, 2014, 147-157). Au Congo, les tâches assignées au ministère de la Communication dans l’exécution de la politique de l’État sont toujours consignées dans un décret du président de la République. Et, depuis la fin de la guerre du 5 juin 1997, ce ministère connaît plusieurs décrets qui précisent chaque fois ses attributions. Le rôle de ce ministère est celui d’expliquer et de faire comprendre à l’opinion publique l’action du gouvernement et de l’État. De ce fait, il exécute la politique du gouvernement dans le domaine de l’information et de la communication, telle que définie par le président de la République. Ainsi, d’après le décret n° 99 – 215 du 31 octobre 1999, en son article 1er, « Le ministère de la Communication, est l’organe de conception et d’exécution de la politique du gouvernement dans les domaines de l’information et de la communication ». La télévision nationale – Télé-Congo est l’une des administrations sous tutelle, sa dépendance vis-à-vis de ce ministère est très accentuée et pèse d’un poids considérable. Les effets de cette tutelle sont observables aussi bien dans la production de l’information (strictement gouvernementale et institutionnelle) que par le traitement de celle-ci qui est orientée par un cadre juridique très encadré, et aussi par les injonctions du ministre de tutelle et autres dignitaires du pouvoir. Il faut relever que la constance du contrôle étatique et politique sur ce média empêche la diffusion des voix politiques discordantes. Les opérateurs privés, très proches des gouvernants, régis par la même loi n° 8-2001 du 12 novembre 2001, affichent souvent une attitude complaisante vis-à-vis des autorités étatiques.
Les missions du ministre de la Communication Porte-parole du gouvernement
Responsable de la communication gouvernementale, le ministre de la Communication assure dans ce domaine, la coordination de ce qui contribue à construire, entretenir et à améliorer l’image du gouvernement et de l’État. Il harmonise les stratégies et édicte des règles en matière de communication, car la politique et la stratégie sont consubstantielles. Il veille à la cohésion des prises de parole des membres du gouvernement et de l’ensemble des acteurs institutionnels et étatiques. Dans son action, il doit concilier trois priorités : la motivation du gouvernement, l’image de l’État et la satisfaction de l’opinion publique. Dans son deuxième rôle qui est celui de porte-parole, il est le chef d’équipe de la communication du gouvernement. Il joue le rôle d’interface, il parle au nom du gouvernement et de l’État. Il est habilité et jouit pleinement de la confiance du chef de l’État et de l’ensemble du gouvernement. Au nom du gouvernement, il doit transmettre des valeurs, les objectifs et l’esprit du régime. Cette mission lui permet d’œuvrer dans les différents secteurs de l’État. Au sujet de cette communication politique, Pierre Leroux et Philippe Riutort, indiquent que : « La personnalisation de la communication politique a donné une visibilité spécifique à un ensemble de pratiques rationalisées autour de techniques de plus en plus directement liées à la médiatisation de la politique ou visant plus ou moins directement celle-ci » (Leroux & Riutort, 2019, 229). Cette communication se fait au premier plan par le président de la République, dans un « mode vertical et injonctif de la communication de l’État indiquant bien l’autorité toujours présente de son plus haut dignitaire, en même temps que la caractéristique autoritaire et personnalisée du régime, en dépit de son affichage démocratique formel » (Cabedoche, 2020, 39). Ensuite, elle se fait par l’ensemble des membres du gouvernement. En fait, la communication gouvernementale est la résultante de prises de parole ou d’actions de communication mises en œuvre par les acteurs sus indiqués. Il convient d’ajouter à cette liste les journalistes qui sont les fonctionnaires de l’État, et agents de Télé-Congo, organisme sous-tutelle du ministère de la Communication, dont la connivence avec les acteurs politiques au pouvoir est manifeste. Car, l’action de Télé-Congo consiste à promouvoir le discours des gestionnaires étatique et politique qui la fait vivre. En effet, cette instance publique télévisuelle joue un rôle de publicisation de la parole publique avec les prises de parole privilégiées des acteurs gouvernants.
Tableau n° 1. Répartition des interlocuteurs sur l’existence ou non d’une mainmise institutionnelle et politique sur Télé-Congo et ses programmes
| Catégorie | Il existe une mainmise institutionnelle et politique sur les programmes de Télé-Congo | Il n’existe pas une mainmise institutionnelle et politique sur les programmes de Télé-Congo | Non défini | Total |
| Pourcentage | 100% | 0% | 0% | 100% |
Source : Entretiens réalisés à Brazzaville en juillet-août 2019 et complété en décembre 2023
Le résultat des enquêtes sur l’existence ou non d’une mainmise institutionnelle et politique sur Télé-Congo et ses programmes, laisse apparaître la prépondérance d’une seule tendance. La prédominance du point de vue selon lequel, il existe une mainmise institutionnelle et politique totale sur ce média. Tous les acteurs interrogés se sont prononcés à 100°℅ pour reconnaitre qu’à Télé-Congo les dirigeants politiques et les acteurs institutionnels ont une forte emprise sur cette chaîne et ses programmes. En évaluant ce pourcentage en rapport avec les différentes catégories représentées, il se révèle que, l’écart entre la première et la deuxième catégorie est de 100°℅. De même, entre la première et la troisième, par le fait que, la deuxième et la troisième catégorie affichent un pourcentage de 0°℅. Au sujet de cette mainmise, les points de vue de tous des acteurs enquêtés sont convergents. Pour le Professeur Ludovic Robert Miyouna, ancien Conseiller aux Médias du ministre de la Communication et des Médias :
« Il y a une mainmise institutionnelle, en ce sens que, les institutionnels aiment bien se mirer à la télévision. Et le journal de Télé-Congo n’est pas alimenté comme on pourrait l’observer dans les pays européens où le journaliste va là où il y a un événement important. Au Congo, lorsqu’une institution organise une activité, elle appelle des journalistes, c’est une sorte de relation contractuelle, et beaucoup viennent parce qu’il y a une gratification (5000 ou 10.000 CFA). Et l’institution donatrice se voit reproduite à la télévision, le plus souvent exagérément. C’est un contrat moral. Effectivement, l’information à Télé-Congo est uniquement institutionnelle dans la pratique »[1].
De son côté, Sébastien Kamba, ancien directeur des programmes à Télé-Congo, pense que « cette mainmise part depuis la nomination des cadres. Selon lui, les premiers responsables de Télé-Congo sont choisis sur des bases purement politiques »[2]. La volonté de contrôler ce média public par les acteurs gouvernants se traduit, entre autres, par le choix des responsables à placer à la tête de cette structure. En effet, il est difficile d’accéder à des postes de responsabilité dans les médias officiels lorsqu’on n’est pas membre ou sympathisant du camp au pouvoir. Car, la nomination des anciens directeurs de la presse présidentielle à la direction générale de la télévision est systématique. Cela prouve à suffisance que les gestionnaires étatiques nomment des cadres dans ce média en fonction de la proximité politique. Ceux-ci sont nommés par décret présidentiel à l’issue de Conseils des ministres. Ainsi, l’influence gouvernementale est renforcée par la nomination de ces responsables et « le contrôle étroit de leur action plaçant ainsi cet organe sous la dépendance du pouvoir politique qui n’hésite pas à l’orienter dans le sens de ses propres intérêts » (Sabi Djaboudi, 2017, 57). Selon Guy-Noël Sam’Ovhey Panquima, ancien directeur général de Télé-Congo « c’est une attitude qui se justifie par le fait que la ligne éditoriale de Télé-Congo et la volonté du pouvoir sont symétriques »[3]. Par ailleurs, Augustin Elenga Oyomba, le directeur de l’Information de cette chaîne reconnaît qu’« il y a des injonctions régulières de la tutelle et d’autres dignitaires du pouvoir »[4]. Au cours de nos entretiens, un autre interlocuteur, Casimir Mboro Gueye, ancien chef de service technique à la télévision et membre du Conseil supérieur de la liberté de communication, laissait entendre ce qui suit : « C’est vrai, la mainmise institutionnelle est là, il y a des injonctions des ministres, mais elle était beaucoup plus accentuée pendant le monopartisme. Actuellement, c’est surtout le fait qu’il y a souvent des émissions politiques fabriquées en dehors de la télévision qu’on vient ajouter après la conception de la grille de programmes »[5]. Dans cette même perspective, Bienvenu Boudimbou, journaliste et enseignant à l’université Marien Ngouabi affirme que :
« Les journalistes de la télévision sont à la solde des acteurs étatique et politique. Serviables et complaisants, ils reçoivent toujours quelque chose pour leur poche. Lorsqu’ils repartent à la station, ils se mettent au service de ceux qui ont payé commande comme au restaurant. Avec une telle d’attitude, on ne peut pas avoir une information objective, libre, saine et même complète. Ce sont les attitudes de connivence entre les journalistes et les acteurs politiques au pouvoir, qui sont compromettantes pour la télévision »[6].
En effet, tous les journalistes de Télé-Congo interrogés, ont reconnu sans ambages cette emprise étatique et politique sur ce média public. Félix Ntsoumou, l’un des journalistes de la rédaction pense qu’« il ne faut pas se voiler la face, la mainmise institutionnelle existe bel et bien. D’après lui, Il arrive souvent que la tutelle s’illustre par des injonctions à l’endroit de la classe médiatique. Et certains acteurs sociopolitiques ou institutionnels interviennent aussi souvent par le truchement du ministre de la Communication »[7]. Archie Ignoumba, l’une des présentatrices de JT dans la chaîne pense que, cela est une évidence. « Les injonctions de la tutelle et des autorités politiques sont des réalités que les acteurs journalistiques vivent quotidiennement. Du coup, renchérit cette interlocutrice, qu’« il est difficile pour les journalistes de Télé-Congo d’exercer le métier comme il se doit. Car, ils subissent beaucoup d’influences dans l’exécution des tâches »[8]. De même, Estelle Mbété, journaliste-reporter et présentatrice des JT affirme que : « les agents de Télé-Congo connaissent beaucoup de pressions politiques. La conduite à tenir est souvent dictée par notre tutelle, le ministère de la Communication »[9]. Ainsi, le Secrétaire général du syndicat national des journalistes du Congo, définit cette télévision nationale comme « un attribut du pouvoir »[10]. Même tonalité avec Noémie Kokot, journaliste à la rédaction qui révèle ce qui suit :
« Ceux qui voient cette emprise politique sur Télé-Congo ont bien raison. À Télé-Congo on n’exerce pas le métier librement, il y a trop de pesanteurs politiques, psychologiques. Quand vous rentrez d’un reportage politique qui concerne l’opposition, votre papier doit être réécrit par le directeur de l’Information. Pourtant, il n’était pas en reportage avec vous. À l’inverse, quand vous réalisez un reportage sur une activité gouvernementale, de la majorité présidentielle ou du Parti au pouvoir, la direction de l’Information ne tient pas compte du minutage. L’extrait de l’interview peut durer deux minutes ou plus. »[11].
Ainsi, constatons-nous que, sur cette question de la mainmise étatique, du contrôle politique sur l’information télévisuelle, un consensus se dégage au niveau des points de vue des auteurs en SIC et des acteurs de terrain interviewés, qui s’accordent sur le fait que mainmise étatique et politique sur cette instance production médiatique est indéniable. C’est une logique qui tire ces racines de l’époque coloniale où les médias étaient avant tout des instruments de domination aux mains des gouvernants.
Tableau n° 2. Répartition des acteurs médiatiques sur les rapports que Télé-Congo entretient avec les différents acteurs extérieurs : gouvernementaux, politiques, économiques et sociaux…
| Catégorie | Les rapports que Télé-Congo entretient avec les différents acteurs extérieurs (gouvernementaux, politiques, économiques, sociaux…) sont des rapports d’assujettissement et de subordination vis-à-vis de ces auteurs | Les rapports que Télé-Congo entretient avec les différents acteurs extérieurs (gouvernementaux, politiques, économiques, sociaux…) sont des rapports de collaboration sur le même pied d’égalité avec ces acteurs | Non défini | Total |
| Pourcentage | 93% | 7% | 0% | 100% |
Source : Entretiens réalisés à Brazzaville en juillet-août 2019 et complété en décembre 2023
Ce qui se dégage de ce tableau, c’est que les résultats des acteurs médiatiques interrogés, en pourcentage, sur les rapports que Télé-Congo entretient avec les différents acteurs extérieurs, nous renseigne sur le grand déséquilibre entre la première catégorie des interviewés et la deuxième. On voit que la proportion des acteurs affirmant que les rapports que Télé-Congo entretient avec les acteurs précités sont des rapports d’assujettissement et de subordination, est de 93 ℅. Et la deuxième catégorie des interlocuteurs qui représentent 7 ℅, pensent que Télé-Congo et ces acteurs extérieurs entretiennent des rapports de collaboration sur un même pied d’égalité. La catégorie des non définis, la troisième, affiche 0 ℅. Ces données permettent par ailleurs de comprendre les rapports que Télé-Congo, en tant qu’acteur social entretient avec d’autres acteurs sociaux nationaux. Aussi, permettent-elles d’évaluer son degré de neutralité en sa qualité de chaîne de télévision publique, qui s’auto proclame une chaîne du service public. En fait, les 93 ℅ d’opinions des interlocuteurs la plaçant comme une chaîne assujettie prouvent à suffisance que Télé-Congo n’est pas une chaîne neutre et impartiale, donc loin d’être strictement une télévision du service public dans la pratique et garantissant l’intérêt général. D’ailleurs, Sébastien Kamba, ancien directeur des programmes pense que, « les responsables de Télé-Congo entretiennent avec ces différents acteurs en question des rapports intéressés, pour leur propre profit. Ces acteurs extérieurs donnent toujours de l’argent aux journalistes de Télé-Congo pour orienter en leur faveur le traitement de l’information. Ce sont donc des rapports d’assujettissement que la télévision publique entretient avec ces acteurs extérieurs. Il en est aussi de même pour le directeur de l’information, Augustin Elenga Oyomba, qui affirme que « Télé-Congo est manipulée à souhait et de bout en bout par les acteurs politiques ». « C’est une chaîne assujettie, il ne faut diffuser que ce qui plaît aux gestionnaires étatiques »[12], renchérit-il. De même, Sam’Ovhey Panquima, ancien directeur général de cette chaîne publique s’inscrit dans cette catégorie des enquêtés qui qualifient ces rapports « de rapports d’assujettissement de la télévision vis-à-vis de tous ces acteurs »[13]. Casimir Mboro Gueye, indique à ce sujet que « Le plus souvent les membres du gouvernement et ceux des autres institutions aiment imposer des choses aux journalistes ». « Les hommes politiques exercent une emprise politique et les acteurs institutionnels influencent parfois avec de l’argent »[14]. Pour lui, Télé-Congo est un média assujetti aux acteurs extérieurs et au pouvoir de l’argent. Pour sa part, Bienvenu Boudimbou, journaliste et enseignant à l’université Marien Ngouabi, se dit n’avoir que deux mots pour qualifier cette relation : « subordination et servilité de Télé-Congo vis-à-vis de ces acteurs extérieurs ». Pour lui, « les journalistes de cette chaîne publique se comportent comme s’ils étaient au servir des acteurs sociopolitiques »[15]. Pour sa part, Christian Kimbembé, directeur technique à la télévision, pense qu’il faut nuancer. « Avec le gouvernement et les hommes politiques, ce sont des rapports d’assujettissement. La télévision nationale est soumise au gouvernement qui y exerce une influence nocive. En revanche, avec les acteurs associatifs et religieux se sont des rapports de collaboration, d’égal à égal »[16]. Ce point de vue est partagé par le journaliste Félix Ntsoumou, qui estime qu’« avec les acteurs sociaux Télé-Congo entretient des rapports de collaboration »[17]. À la lecture globale de ce tableau, on remarque qu’au regard des différents points de vue exprimés, la catégorie dominante représente 93 ℅ des enquêtés, contre 7 ℅ pour la catégorie suivante et 0 ℅ pour dernière la catégorie non définie. Les 93 ℅ qui prédominent pensent que ce sont des rapports d’influence, de subordination, de domination, d’assujettissement de Télé-Congo à l’égard de ces acteurs extérieurs. Ces influences s’exercent sur les plans informationnel, programmatique, politique et économique. Cette télévision ne peut qu’être influencée par les acteurs étatiques, car il s’agit, à en croire Caroline Ollivier-Yaniv, « d’un moyen d’intervention du pouvoir exécutif dans le champ de l’information, (Ollivier-Yaniv, 2000, 126). Dans cette même perspective, Marie-Soleil Frère (2000, 456), affirme que « les médias ont toujours constitué un enjeu majeur et la lutte pour leur contrôle a été de tous les temps un combat opiniâtre pour les pouvoirs politiques et les puissances d’argent ». Influencée par les acteurs de l’action publique « cette télévision n’est pas le relai de toutes les opinions », atteste Benjamin Ngoma[18], un de nos interlocuteurs. En effet, sur cette question des rapports que Télé-Congo entretient avec les acteurs politique et institutionnel, une seule tendance se dégage au terme de cette analyse, notamment la convergence de la position des auteurs mobilisés et les points de vue dominants des acteurs interrogés qui se situent à 93°%. Par ailleurs, au sujet de la mainmise institutionnelle et politique sur ce média, tous les acteurs interrogés se prononcent à 100°% dans le tableau précédant, sur le fait qu’il existe une emprise politique totale. De ce fait, il convient de souligner que cette convergence de vues des auteurs et des acteurs de terrain rejoint bien notre hypothèse qui stipule que, l’organisation de la télévision nationale publique Télé-Congo est sous contrôle étatique et des pouvoirs politiques, dans un contexte d’ouverture du paysage audiovisuel congolais dans lequel se joue la concurrence.
Le contrôle étatique du champ informationnel au Congo
L’attention des politiques flotte comme une ombre tutélaire sur les médias : nominations, attribution de fréquences, ligne éditoriale des journaux télévisés. Ils ne ménagent pas leur vigilance, et n’hésitent pas à agir s’ils peuvent en influencer son fonctionnement (Dagnaud, 2000, 37). Comme le témoignent ces propos de Dominique Marchetti, « dans de nombreux pays le poids important de l’État dans les modes d’organisation des professionnels et des entreprises médiatiques, […] la structuration du champ journalistique et de ses productions est aussi et souvent le produit de celle des champs politiques… » (Marchetti, 17-32). Au Congo, outre le ministère de la Communication, l’État dispose d’autres canaux qui ont également vocation à contrôler l’information dans le but d’améliorer son image, sous-entendu l’image du gouvernement et celle du Chef de l’État, symbole de l’existence de la nation (Sabi Djaboudi, 2017, 71).
La Direction Générale de l’Administration de l’Information (DGAI)
Après la guerre du 5 juin 1997, le décret présidentiel n° 99-213 du 31 octobre 1999, crée une direction générale de l’administration de l’information, un organe technique placé sous la tutelle du ministère de la Communication, pour l’assister dans l’exercice de ses attributions dans le domaine de l’administration de l’information et de la communication. C’est une sorte de service de liaison interministériel pour l’information (SLII) (Ollivier-Yanniv, 2000, 101), à l’image de celle créée en France en 1963, conformément à la loi rectificative des finances n° 63-778 du 31 juillet 1963. De nos jours, en France, cette coordination de l’action de la communication gouvernementale est assurée par le Service d’Information du Gouvernement (SIG). À l’instar donc du (SIG), la direction générale de l’administration de l’information assume des missions bien définies par le gouvernement congolais. Celles-ci s’inscrivent dans le cadre de la conception et la proposition de la réglementation en matière d’information et de communication. En effet, cette (DGAI) est chargée d’assumer toutes les missions ci-dessous énumérées :
Tableau n°3 : les missions de la DGAI
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-assurer la coordination de la communication du gouvernement ; -concevoir les campagnes d’information du gouvernement ; -fournir de l’information au gouvernement sur l’état de l’opinion ; -suivre et analyser des informations diffusées par les médias publics et privés ; -concevoir et proposer la politique du gouvernement en matière de communication audiovisuelle, de presse et d’édition ; -orienter, contrôler et coordonner les activités des directions placées sous son autorité ; -établir des dossiers divers sur l’activité gouvernementale ; -suivre et analyser les problèmes de l’audiovisuel, de la presse et l’édition ; -promouvoir et développer le système national et pluraliste de la communication audiovisuelle, de la presse et de l’édition ; -étudier les autorisations d’exploitation et affectations des fréquences aux services d’émission ; -contribuer à l’étude et à l’élaboration de la réglementation des activités audiovisuelles, de presse et de l’édition ; -suivre l’application et l’utilisation des techniques de production et des nouvelles technologies de la communication par les services de l’audiovisuel public et privé ; -suivre et analyser les problèmes de la presse et de l’édition ; -veiller sur l’application des règles de la déontologie professionnelle ; -gérer les contentieux.
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Source : Entretiens réalisés à Brazzaville en juillet-août 2019 et complété en décembre 2023
En effet, les structures de communication des différents ministères travaillent en interdépendance totale avec la DGAI, et en rapport avec les mesures ci-dessus répertoriées. Et cette Direction Générale de l’Administration de l’Information a dans ses prérogatives la mission d’assurer le contrôle et la coordination des activités de communication dans les différents cabinets ministériels, la radio et la télévision publiques, et même à la presse présidentielle.
Les différentes structures de communication étatique pour le contrôle de l’information
Il s’agit de la presse présidentielle, de la presse primature (l’équipe de presse du premier ministre) et des différentes cellules de communication des cabinets ministériels, composées entièrement de journalistes de la télévision. L’institutionnalisation de cette politique de communication gouvernementale par la Direction Générale de l’Administration de l’Information repose sur l’installation pérenne des cellules de communication au sein des ministères, animées par les journalistes de la télévision publique. Ce sont des dispositifs d’information d’État. Ces dispositifs sont des instruments du pouvoir, outils de gestion de l’information du gouvernement, au sens foucaldien du terme. L’une des particularités des journalistes des médias publics, c’est qu’ils sont régis par des structures informationnelles de commandement fortement hiérarchisées et reliées à l’autorité politique, qui est susceptible d’exercer sur eux un pouvoir d’influence ou un pouvoir d’inflexion sur le contenu de l’information. En plus de s’assurer le contrôle de l’information par la présence des professionnels de la télévision publique dans les structures gouvernementales, chaque ministère possède, suivant une thématique précise, une émission dans la grille de programmes de Télé-Congo. Comme l’indique Ollivier-Yaniv, des structures, des acteurs et des techniques qui travaillent à l’instrumentalisation de l’information et de la communication à l’échelle gouvernementale (Ollivier-Yanniv, 2002).
La presse présidentielle
La presse présidentielle qui constitue une direction à part entière a l’exclusivité de la couverture médiatique de toutes les activités du président de la République. Sa mission est bien définie. Soigner l’image du président de la République, diffuser spécifiquement les informations de celui-ci et donner de la visibilité à ses actions menées tant dans des missions officielles que privées. Toutes les actualités présidentielles sont diffusées en priorité dans le journal télévisé et dans un magazine illustré qui compile toutes les activités couvrant la semaine. Ce magazine illustré est considéré comme un type de programme à part entière et occupe une place prépondérante dans la programmation de Télé-Congo. Dans ce programme, les allocutions du président et bien d’autres de ses activités sont diffusés en intégralité au point de perturber régulièrement le cours normal de la programmation initiale de la télévision. Les discours du chef de l’État, les captations en direct des sessions plénières de l’Assemble nationale et du Sénat sont considérés comme une sous-catégorie hors grille, et de ce fait, ils ont un caractère exceptionnel et ne peuvent pas être évalués sur l’antenne en termes de temps. La direction de la presse présidentielle relève soit de l’autorité hiérarchique du secrétaire général de la présidence soit du ministre d’État, directeur du cabinet du président de la République. Celle-ci est constituée d’un effectif de soixante (60) agents : journalistes et techniciens, venant tous des médias publics, en majorité de la télévision, et structurée de la manière ci-après : une direction ; une coordination des actualités ; une coordination technique ; une coordination de services administratifs et financiers ; une coordination de la production et de la réalisation ; une coordination des archives ; une coordination des projets. Chacune de ces coordinations compte trois ou quatre services, ce qui donne un total de vingt services. Cette presse présidentielle dispose de grands moyens financiers par rapport aux différentes instances d’expression médiatique publique.
La presse du premier ministre et les cellules de communication des ministres.
La presse de la primature est un service de presse du premier ministre, constitué de plusieurs journalistes et techniciens de la télévision publique. Sa mission première est d’assurer la visibilité du chef du gouvernement et de son action. Véhiculer une image claire du premier ministre et promouvoir sa notoriété. Faire connaître ses atouts spécifiques pour le différencier des autres membres de l’équipe gouvernementale. Par ailleurs, il y a le phénomène des cellules de communication des ministères, animées par les journalistes des médias publics. Ce sont des équipes de presse fixent dans chaque ministère, qui emploie des journalistes travaillant en situation de bi appartenance, c’est-à-dire, en même temps dans les rédactions de la télévision et la radio, et dans les cabinets ministériels, pour assumer la politique de communication gouvernementale. En ce sens, Caroline Ollivier- Yaniv fait constater que : « Depuis la seconde moitié du XXe siècle, la mise en œuvre d’actions d’information et de communication constitue un ensemble de démarches intégrées à la division du travail des appareils exécutifs nationaux. Les États se sont en effet dotés de structures politico-administratives animées par des professionnels de la communication […] en vue de faire connaître, de justifier et de valoriser les choix de politiques publiques…» (Olliver-Yanniv, 2009, 87). En lien avec cette démonstration de Caroline Ollivier-Yaniv, les journalistes membres des cellules de communication ont pour mission d’assurer la couverture médiatique des activités des départements ministériels et de faire des comptes-rendus (reportages et commentaires) dans les journaux télévisés et parlés. De plus, ils fournissent des contenus des activités des ministres dans la presse papier pour en assurer la vulgarisation. Dans ses travaux de recherche sur la presse au Congo-Brazzaville, Gilles Alain Diamouangana, fait remarquer que, « Beaucoup d’articles et de reportages relèvent d’attachés de presse des ministres qui endossent parfois la double casquette de journalistes dans les médias publics. Mués en reporters permanents, ils utilisent la presse officielle et privée, pour diffuser assez régulièrement, moyennant finances, la communication des ministères » (Diamoungana, 2013, 314). Ces journalistes, « Conseillers » ou « Attachés de presse » sont des « vendeurs » de contenus politiques, pour reprendre l’expression de, Oksana Lychkovska (Lychkovska, 2017), dans son article intitulé « Pouvoir contemporain et deux types de journalisme dans l’espace médiatique et politique ukrainien ». En effet, la télévision publique en Afrique subsaharienne a souvent été considérée « comme une vitrine d’exposition personnelle » (Frère, 2020, 185), des dirigeants au pouvoir. La stratégie mise en œuvre dans cette structure est avant tout de promouvoir l’image des acteurs étatique et politique. Comme le confirme une fois de plus, Ollivier-Yaniv : « L’institutionnalisation de la communication gouvernementale repose en premier lieu sur l’existence d’un corps de fonctionnaires recrutés pour se consacrer spécifiquement à la communication au sein de l’appareil d’État. Ces fonctionnaires constituent le Governmental information and communication service (GICS), rattaché au cœur du pouvoir exécutif » (Ollivier-Yanniv, 2002). C’est dans cette logique décrite par Caroline Ollivier-Yaniv que s’articule le travail des journalistes dans ces cellules de communication. Ils font une sorte de propagande. Ce sont des postes pour assurer la communication des dirigeants politiques. En effet, ils font de la communication politique et perçoivent des rémunérations au sein de ces cabinets ministériels, en sus de leurs salaires de fonctionnaires de l’État. Comme l’indique le Rapport de l’Observatoire Congolais des Médias sur l’état de la presse au Congo-Brazzaville en 2005 « Beaucoup de professionnels de l’information, expérimentés ont déserté la télévision publique, pour trouver refuge dans des cabinets ministériels et dans d’autres institutions » (Rapport de l’Observatoire Congolais des Médias, 2006, 13).
Conclusion
Cette étude sur l’instance télévisuelle met en évidence une conception de la télévision publique sous l’emprise étatique et du pouvoir politique au Congo-Brazzaville. L’analyse des approches historique, sociopolitique, juridique et organisationnelle le prouve à suffisance. Sur le plan sociohistorique le fonctionnement et l’organisation de la télévision en Afrique subsaharienne reste fortement influencée par l’héritage colonial. Comme l’indique Bertrand Cabedoche, « Du côté de la communication de l’État, rien n’aurait donc changé depuis les indépendances africaines, en dépit de l’adoption du multipartisme et l’élargissement de l’information au privé » (Cabedoche, 2020, 29). En se référant aux analyses menées sur le contrôle politique, de l’organisation administrative, des aspects communicationnels de cette production médiatique, du statut des acteurs journalistiques et du cadre légal, il y a lieu d’envisager une certaine lecture en rapport étroit avec notre hypothèse. Premièrement, l’instrumentalisation de ce diffuseur public à des fins politiques montre clairement la volonté des gouvernants à se servir de cet outil télévisuel comme instrument du pouvoir. Comme l’indique Blum, la classe politique envisage toujours la télévision comme un support à conquérir (Blum, 1982, 21). Cette volonté s’exprime d’abord par la manipulation du statut juridique. Le décret n° 2003-224 du 21 août 2003, portant attributions de ce diffuseur, encore vigueur, dispose en son article 1er, que : « La direction générale de la télévision nationale est l’organe technique qui assiste le ministre de la Communication dans l’exercice de ses attributions en matière de télévision ». Deuxièmement, cet espace télévisuel est fortement monopolisé pour l’information gouvernementale et institutionnels. Et les sources d’information sont uniquement gouvernementales. Troisièmement, l’organisation de cette instance télévisuelle au niveau de sa structure administrative et sur le plan informationnel est totalement sous contrôle étatique et politique. En effet, pour les acteurs étatique et politique, la télévision doit assurer des missions régaliennes : établir une communication verticale du sommet à la base citoyenne (Mohamed Oumar, 2007, 63). Autrement dit, servir de porte-voix pour les gouvernants (Regourd & Sahli, 2005). Un canal intermédiaire entre les institutions et les citoyens, qui rend possible la manipulation (Blum, 1982, 22), pourtant ce média public doit faire face à une concurrence accrue sur les plans national et international, depuis cette libéralisation en demi-teinte du paysage audiovisuel congolais (PAC) en 1991.
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