Les rapports journalistes-politiciens en Côte d’Ivoire depuis 1990 au prisme de la régulation. Entre continuité, reconfiguration et rupture

Résumés

Cette recherche examine les rapports entre journalistes et politiciens de Côte d’Ivoire depuis 1990, en lien avec les manquements éthiques et déontologiques des journaux locaux. Elle offre l’occasion d’analyser l’évolution de cette presse écrite ivoirienne depuis une trentaine d’années. Elle cherche à appréhender les fautes professionnelles qui persistent dans les productions de ces médias imprimés et celles qui semblent avoir complètement disparues. La recherche adopte une approche qualitative. Elle s’appuie sur les différents rapports d’activité du principal organe de régulation, en l’occurrence l’Autorité nationale de la presse (ANP), produits entre 1990 et 2020. L’étude est complétée par des entretiens semi-directifs menés auprès des responsables de l’ANP. Nos résultats montrent que le journalisme tel que pratiqué dans ces médias n’a pas eu une trajectoire rectiligne. Il est marqué par une rupture significative, du fait de la disparition de certains manquements éthiques et déontologiques très décriés de la première décennie de l’époque multipartite. Cependant, ce type de journalisme s’est certes débarrassé de certaines fautes déontologiques, mais en conserve d’autres qui témoignent du lien très fort entre médias imprimés et politiques en contexte ivoirien.
This research examines the relationship between journalists and politicians in Côte d'Ivoire since 1990, in relation to the ethical and deontological failings of local newspapers.
It provides an opportunity to examine the evolution of the Ivorian print media over the past thirty years. It seeks to apprehend the malpractices that persist in the productions of these print media and those that seem to have completely disappeared.
The research adopts a qualitative approach. It is based on the various activity reports of the main regulatory body, the Autorité nationale de la presse (ANP), produced between 1990 and 2020.
The study is complemented by semi-structured interviews with ANP officials.
Our results show that journalism as practiced in these media has not had a straight trajectory. It is marked by a significant break, due to the disappearance of certain much-criticized ethical and deontological shortcomings of the first decade of the multi-party era. However, while this type of journalism has got rid of certain ethical lapses, it retains others that testify to the very strong link between print media and politics in the Ivorian context.

Texte intégral
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Cette étude s’inscrit dans le sillage des travaux portant sur les rapports entre la presse et les acteurs politiques (Le Bohec, 2000). Elle est menée dans un contexte ivoirien, dans la perspective de la régulation des médias assurée depuis plus d’une trentaine d’années par l’Autorité nationale de la presse (ANP). Nous abordons ici les connivences à l’œuvre entre journalistes et hommes politiques et les conséquences éditoriales qui en découlent. Nous partons de l’année 1990 qui marque l’avènement d’une pléthore de journaux privés coïncidant avec la création de plusieurs dizaines de formations politiques.

 

Depuis cette période, les productions la presse écrite ivoirienne ont retenu l’attention de nombreux chercheurs (Bahi, 1998 ; Bailly, 2001 ; Toussaint, 2007 ; Karimu, 2017). Ces derniers décrivent dans leurs travaux des pratiques journalistiques comparables à celles d’une « mauvaise presse » (Lemieux, 2000). En effet, Aghi Bahi pointe un « manque de maturité professionnelle et journalistique » qui se caractérise le plus souvent par la « non-vérification des informations, injures voire délation … » (Bahi, 1998, 38). Diégou Bailly, quant à lui, évoque des journaux qui baignent dans la précarité, avec en guise de contenu informationnel un « cocktail de rumeurs, de demi-vérités et de mensonges » (Bailly, 2001, 172).

 

Pour favoriser de meilleures pratiques journalistiques, nombre de dispositifs ont été mis en place aussi bien par l’État ivoirien que par les organisations professionnelles du secteur des médias. Il s’agit des séminaires de formation, des fonds d’aide à la presse, des lois portant régime juridique de la presse, du code de déontologie du journaliste ivoirien, pour ne citer que ces exemples. Des avis admettent que ces journaux ont pourtant bénéficié d’un environnement socioéconomique favorable : « […] de bonnes unités d’impression, un excellent système de fabrication, un système de distribution tout aussi efficace et, par-dessus tout, un pouvoir d’achat des lecteurs qui, bien qu’érodé, reste relativement élevé par rapport aux autres pays de la sous-région » (Sy Savané, 2003, 54).

 

Les médias imprimés ivoiriens ne sont pas les seuls à faire l’objet de vives critiques suscitées par leurs contenus. Ailleurs, sur le continent, les productions des journaux d’informations font également l’objet de récriminations. Au Zimbabwe, la presse est accusée de véhiculer des exagérations, des rumeurs, et des ragots (Mabweazara & Strelitz, 2011). Au Congo, des travaux évoquent la corruption, la diffamation, l’outrage, l’offense ou l’injure (Mubangi Bet’ukany, 2007). Au Cameroun, la diffamation et la propagation de fausses nouvelles sont répandues dans des journaux (Atenga, 2005). Dans ses travaux, Emmanuel Adjovi parle de corruption et d’affairisme médiatique au Benin (Adjovi, 2003), Quant à Marie-Soleil Frère, elle relève des articles relevant de la diffamation et des insultes dans les journaux du Burkina Faso (Frère, 2000). Enfin, à propos de la presse sénégalaise, Frank Wittmann évoque le clientélisme, la corruption, et les ragots (Wittmann, 2006).

 

L’objectif de cette étude est d’examiner les rapports entre journalistes et politiques en Côte d’Ivoire dans la perspective des activités de régulation effectuées par l’ANP, qui répertorient régulièrement les fautes professionnelles contenues dans les articles de presse. Nous formulons à cet effet les questions de recherche suivante : Comment évoluent les rapports entre journalistes et politiques ivoiriens, en considérant les productions éditoriales de la presse locale depuis plus de trois décennies ? Quelles sont les ruptures et les permanences qui offrent une perspective d’analyse de l’évolution des médias imprimés de Côte d’Ivoire depuis 1990 ? Quels sont les manquements éthiques et déontologiques qui persistent dans les productions de ces médias ? Quels sont ceux qui ont complètement disparu ? En quoi ces fautes journalistiques témoignent-ils d’une proximité ou d’une prise de distance d’avec la classe politique dont ces journaux sont liés ?

À travers ces divers questionnements, nous voulons vérifier l’hypothèse suivante : le modèle éditorial qui a pris son essor au début des années 1990, perdure depuis plus de trois décennies et occasionne des manquements professionnels liés à l’engagement des journalistes aux côtés des politiques.

Notre propos s’organise en deux parties. Nous montrons dans un premier temps, la principale caractéristique de la presse écrite ivoirienne, une presse politisée et sous influence, animée par des journalistes militants. Nous consacrons la seconde partie aux manquements éthiques et déontologiques relevés par l’organe de régulation de la presse écrite l’ANP et qui pourraient être liés au soutien éditorial des journalistes aux acteurs politiques.

 

Une presse politisée et sous influence animée par des journalistes militants 

 

Rares sont les études sur l’évolution de la presse ivoirienne et les productions de ses acteurs qui se passent de son histoire. En effet, pour mieux appréhender cet environnement médiatique particulier, une approche sociohistorique s’impose au chercheur. Les journaux ivoiriens actuels sont les héritiers de ceux de l’ère du multipartisme (Bailly, 1995). Nous indiquions plus haut que l’année 1990 représente en effet une période charnière dans l’évolution sociopolitique de la Côte d’Ivoire, ainsi que le début de l’émergence d’une presse écrite privée aux ordres. Depuis cette date, on assiste à une prolifération de journaux aux lignes éditoriales qui s’entrechoquent. Entre 1990 et 1996, se sont près de 178 journaux partisans qui ont été créés (Frère, 2016), à quelques exceptions près.

Sur la liste des promoteurs de presse de cette période établie par les services étatiques chargés de recevoir les demandes d’autorisation de publication, on constate une diversité de profils (Bailly, 2001) : anciens journalistes issus de la presse étatique, opérateurs économiques, étudiants, religieux, retraités et de nombreux hommes politiques, pour ne citer que ces quelques exemples. L’irruption des politiques dans l’environnement médiatique ivoirien qui se reconfigure, les positionne au rang de promoteurs de journaux pas comme les autres. Abdoulaye Sangaré constate en effet que : « Les premiers journaux font leur apparition sur le marché, sous la houlette des partis émergents, comme le Front populaire ivoirien de Laurent Gbagbo ou le Parti ivoirien des travailleurs (PIT) du Pr Francis Wodié. Le PIT est le premier à créer un organe de presse privé, Téré » (Sangaré, 2017, 242).

 

Ainsi, l’immixtion des politiques dans le secteur médiatique a donc un fort impact sur ce secteur d’activités. Moussa Zio qui met en exergue le lien presse-politique, pointe « une proximité dangereuse » (Zio, 2012). Pour lui, ces relations sont déséquilibrées, car en défaveur des journalistes qui subiraient de ce fait une instrumentalisation. Il ajoute : « Être proche d’un parti politique : euphémisme pour mettre au jour les liens de dépendance entre les politiques et les médias. Dépendance économique. Dépendance idéologique. Double dépendance qui n’est pas sans influencer le contenu des journaux » (Zio, 2012, 10). Quant à Ibrahim Sy Savané, il précise : « Le contenu des journaux tant décrié a été influencé par cette situation dans laquelle il fallait donner aux militants ce qu’ils voulaient lire, ou faire plaisir à un commanditaire de l’ombre. Ceux des journaux ne disposant d’aucun de ces “atouts”, ont vite disparu ou, à la rigueur, se sont installés dans le braconnage. Paraissant épisodiquement pour vitupérer, avant de retomber dans le silence » (Sy Savané cité par Zio, 2012, 10). Les analyses des auteurs susmentionnés, soutiennent que le lien étroit entre les journalistes et les hommes politiques influe négativement sur le contenu des journaux ivoiriens. Dans ce contexte, une remise en cause de ce rapprochement journalistes-hommes politiques pourrait permettre de corriger les pratiques et contribuer à améliorer les fautes professionnelles reprochées aux journalistes.

 

Si la plupart des travaux s’accordent sur les répercussions des rapports entre les journalistes et le monde de la politique, ceux qui s’inscrivent dans une approche diachronique ne sont pas nombreux. Cette approche qui est la nôtre nous paraît importante. Elle aide à observer les permanences et les ruptures à propos de ces relations qui semblent corrompre la production médiatique locale.

 

Outre les fondateurs des journaux, l’étude sociodémographique des journalistes qui démarrent leur carrière, à partir de 1990, évoquent des entrants aux profils variés et surtout sans formation aux règles de base du métier. On retrouve dans cette catégorie socioprofessionnelle, une forte proportion d’étudiants et de diplômés en quête d’un premier emploi. Pour ces profils atypiques, le journalisme s’apparente à une profession « en attendant » (Bailly, 2001), un job alimentaire qui représente une transition entre la fin des études et l’insertion professionnelle. Moussa Zio évoque ce groupe socioprofessionnel : « Sur le demi-millier de journalistes exerçant dans les rédactions des journaux du début du multipartisme, moins d’une centaine sont passés par une école de formation et sont détenteurs d’un diplôme en journalisme. Le militantisme politique des années 90 va marquer le journalisme, d’où cette période de journalistes “sofas” (militants qui se comportent en soldats mobilisés pour la cause de leur parti politique et ont pris d’assaut les rédactions) » (Zio, 2005, 8). Recrutés en qualité de rédacteurs, ces journalistes se retrouvent face à un dilemme éditorial, une équation à multiples entrées. Dans cette situation, comment rester journaliste, au sens dénoté du terme, et accepter parallèlement des ordres des employeurs, ces politiques qui escomptent des retombées électoralistes et propagandistes en investissant dans les médias ?

Ainsi, les contenus problématiques des journaux de l’ère multipartite et qui foulent au pied les règles éthiques et déontologiques de la profession, attirent l’attention de l’opinion ivoirienne et même internationale.

 

L’éthique en otage ou l’accroissement des manquements professionnels

 

Dans le contexte médiatique ivoirien, la pratique du journalisme se caractérise surtout par un engagement farouche et sans faille des journalistes à la cause des politiques qui les emploient. Ce soutien entraîne un traitement médiatique spécifique des thématiques abordées sous un angle partisan. Comme l’ont si bien noté les chercheurs convoqués dans notre étude, ce type de journalisme se décline par des écrits virulents, des analyses biaisées et propagandistes (Blé, 2009), des articles à sens unique qui dépeignent négativement l’adversaire politique (Rambaud, 2009). Tout est mis en œuvre, d’un point de vue éditorial, pour contribuer au maintien au pouvoir de l’homme politique promoteur de presse ou pour favoriser son élection.

 

Depuis sa création en 1991, l’organe de régulation de la presse écrite ivoirienne[1], l’Autorité nationale de la presse (ANP) se charge de traquer les fautes professionnelles contenues dans les journaux ivoiriens. Elle statue en se référant à la loi portant régime de la presse et le code de déontologie du journaliste ivoirien. Les agents de cette institution commis à la lecture critique des médias imprimés et numériques relèvent tous les manquements professionnels et élaborent des statistiques qui seront consignés dans un rapport annuel adressé aux autorités ivoiriennes[2]. Ce sont ces données de l’ANP qui nous permettent d’illustrer cette recherche.

 

Entre 1995 et 2005, l’instance de régulation a recensé les atteintes aux règles éthiques et déontologiques suivantes : injures ou irrévérences (38,2%), incitations à la révolte, à la violence et au crime (29,7%), incitations au tribalisme, au racisme et à la xénophobie (12%), non-respect de l’esprit de la confraternité (9,8%) et mauvais traitement de l’information (4,6%), selon les rapports d’activités de l’ANP de 1995 à 2005. Si tous les journaux dans leur ensemble sont concernés par cette escalade, une demi-douzaine d’entre eux se distinguent par leur constance à produire des contenus jugés excessifs. Ils sont donc logiquement classés parmi les journaux les plus sanctionnés de cette période 1995-2005. Il s’agit des titres suivants : Le Bélier, Notre Voie, Le National et Tassouman (Zio, 2012). Ces journaux peuvent être également catégorisés selon leur appartenance ou accointance politique. Le Bélier et Le National sont réputés proches du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Notre Voie est le porte-voix officiel du Front populaire ivoirien (FPI) et Tassouman (qui signifie le feu, en langue malinké, une ethnie ivoirienne) est connu pour sa proximité avec le Rassemblement des républicains (RDR). À cette liste, on peut également ajouter La Bombe (proche du PDCI) et L’œil du peuple (journal satirique du FPI). La volonté politique d’instrumentaliser les médias est donc la cause principale de ce type de journalisme, comme le note Diégou Bailly : « En fait, ce mal endémique trouve ses causes profondes dans la nature même de la presse et du rôle des journalistes, tels que définis par différents régimes politiques depuis l’indépendance. Aussi, en cessant de percevoir la presse exclusivement comme un outil de développement et une arme de combat, l’information deviendrait-elle, non plus seulement un message (propagandiste), mais aussi un produit-marchand » (Bailly, 2001, 172).

Pour sa part, l’organisation Reporters sans frontières (RSF) estime qu’ : « à chaque crise, une partie de la presse se transforme en véritables brûlots haineux et racistes […]. Les Ivoiriens sont mal informés. À de rares exceptions près, les médias locaux ont déserté le terrain de l’information au profit de commentaires et d’éditoriaux partisans » (RSF, 2004, 91).

Dans le milieu journalistique ivoirien, cette pratique journalistique suscite l’appellation de journaux de combat. Sans vouloir épiloguer sur ce terme qui prend d’autres significations dans d’autres contextes, nous nous rangeons derrière les explications de Diégou Bailly. Ce dernier définit ce journalisme de combat de la façon suivante : « Pour les “démocrates” en lutte contre l’ordre ancien, la presse n’est qu’une arme de combat et le journaliste le “soldat de la liberté et de la démocratie”. Pour les héritiers du parti unique, la presse doit défendre la République menacée par des “aventuriers”. Et, des journalistes-patriotes sont réquisitionnés pour mener ce “noble” combat. Dans un cas comme dans l’autre, la presse est perçue comme une arme de combat et les journalistes considérés comme des soldats, utilisateurs de cette arme » (Bailly, 2001, 171).

 

Approche théorique et méthodologique

 

Dans le cadre de cette recherche, nous analysons les relations entre les journalistes et les hommes politiques, en nous référant à la théorie de l’agenda setting. Cette théorie a été popularisée à partir de 1972, à la suite des travaux de Maxwell McCombs et Donald Shaw (1972) qui se sont intéressés au déroulement de la campagne américaine de 1968. Les deux chercheurs ont émis l’hypothèse selon laquelle il existe une corrélation entre les sujets abordés par les médias et ceux considérés comme importants par les électeurs. La fonction d’agenda setting est entendue ici comme « interprétation ou hypothèse selon laquelle les grands organes d’information agiraient moins sur l’opinion ou sur les gouvernants en leur disant ce qu’il faut penser qu’en leur insinuant, subrepticement, ce à quoi il faut penser » (Balle, 2006, 11). Elle peut être abordée sous trois angles : celui des médias, celui des acteurs politiques et celui des citoyens. Nous nous intéressons aux deux premiers angles : le couple médias et acteurs politiques.

 

Nous convoquons cette théorie ici dans l’intention de souligner les accointances entre les journalistes ivoiriens et les politiques. Nous soutenons plus haut que la plupart des journaux ivoiriens ont été fondés par des hommes politiques ou des personnes qui leur sont proches. Ces derniers font appel à des journalistes pour les soutenir dans leurs ambitions politiques. En effet, dans ces journaux, évoluent des rédacteurs qui ont été recrutés pour produire des articles favorables aux politiques et aux partis qu’ils dirigent. Les relations journalistes-politiques structurent clairement les lignes éditoriales qui ne souffrent d’aucune ambiguïté. Ainsi, les premiers produisent des articles pour soutenir les seconds dans leur volonté de conquérir le pouvoir ou de s’y maintenir ; et les seconds contribuent comme sources d’information et comme pourvoyeurs de fonds nécessaires à la survie de ces médias qui leur sont favorables. On insistera ici sur une mise en œuvre de l’agenda setting dans le sens où ces journaux et leurs animateurs déterminent l’ordre du jour des débats politiques avant, pendant et après les campagnes électorales ; qui sont des périodes de tension et de dérives médiatiques en Côte d’Ivoire (Le Pape & Vidal, 2002). Ils fixent ainsi l’agenda, de manière à concentrer l’attention des citoyens sur un nombre limité de thématiques (Auboussier & Huré, 2016) en occultant celles qui peuvent fâcher ou déranger les acteurs politiques qu’ils soutiennent.

 

Sur le plan méthodologique, notre travail adopte une approche qualitative. Nous nous appuyons sur une analyse de type documentaire. En effet, nous exploitons principalement les différents rapports d’activité de l’ANP, l’organe de régulation de la presse écrite et numérique, produits entre 1990 et 2020. Ce sont des documents confidentiels qui ne sont adressés qu’à un nombre restreint d’autorités ivoiriennes, comme l’exige la loi portant régime juridique de la presse de 2022, en son article 54. Ces rapports sont utiles pour notre recherche, car ils contiennent un certain nombre d’informations importantes sur l’évolution de la presse écrite et les médias numériques. Dans ces documents sont consignées toutes les fautes journalistiques commises durant tout le long de l’année par chaque média imprimé et numérique de Côte d’Ivoire, ainsi que les sanctions infligées aux entreprises de presse contrevenantes et leurs journalistes. On y trouve aussi des statistiques et des graphiques qui indiquent la progression des manquements professionnels pour chaque média.

Nous exploitons également des entretiens semi-directifs que nous avons sollicités auprès des membres de l’ANP. Nous avons contacté pour cette recherche les six interlocuteurs suivants : le président de l’ANP, le directeur de la presse, le directeur de la documentation, le directeur du service juridique, le responsable du service monitoring et un conseiller. Toutes ces personnes, à leurs différents niveaux, sont chargées du développement qualitatif des médias écrits et numériques en Côte d’Ivoire. Nous avons recueilli leurs avis au cours du mois de décembre 2023, au siège de l’ANP. Les entretiens d’une durée maximale d’une heure, ont été menés autour des questions principales suivantes :

-Quelles améliorations peut-on relever dans ces journaux dont le modèle éditorial est né de la proximité entre journalistes et hommes politiques, à la faveur du multipartisme en 1990 ?

-Peut-on raisonnablement mettre les améliorations constatées aujourd’hui dans ces journaux à l’actif de l’ANP et des moyens de coercition mis en œuvre ?

-Quelles fautes déontologiques liées à l’engagement partisan de ces journaux demeurent, en dépit des mesures prises ?

-Dans quel sens peut-on (encore) qualifier les journaux actuels de journaux-militants ou de combat ?

Dans ce travail, nous utiliserons les identifiants ANP 1, ANP 2 , ANP 3, ANP 4, ANP 5, et ANP 6, pour désigner respectivement les personnalités suivantes: le président de l’ANP, le directeur de la presse, le directeur de la documentation, le directeur du service juridique, le responsable du service monitoring et un conseiller.

 

Résultats : Des ruptures significatives, mais une persistance du journalisme de combat 

 

Nous avons compilé et établi une moyenne sur la base des données statistiques de l’ANP concernant les manquements de la presse écrite ivoirienne sur deux périodes : entre 1995 et 2005 et entre 2010 et 2020. Ces chiffres nous servent à mettre en exergue les permanences en termes de fautes professionnelles dans ces médias ainsi que les ruptures. Autrement dit, nous cherchons à déterminer ce qui a changé en termes de pratiques éditoriales liées à l’engagement politique de ces médias imprimés, et les agissements qui persistent. L’approche par comparaison des chiffres statistiques de la période 1995-2005 et ceux de 2010-2020 nous semble un indicateur intéressant. L’exploitation de ces données quantitatives, ainsi que les entretiens avec les responsables de l’ANP permettent d’obtenir les résultats suivants.

 

Figure 1. Principales fautes de 1995 à 2005. Source : Diagramme réalisé par l’auteur à partir des statistiques de l’ANP.

 

Figure 2. Principales fautes de la presse écrite ivoirienne de 2010 à 2020. Source : Diagramme réalisé par l’auteur à partir des statistiques de l’ANP.

 

En observant les deux graphiques ci-dessus issus de l’exploitation des rapports de l’ANP, nous constatons que sur les deux périodes sus indiquées, les fautes sont loin d’être identiques. Des manquements semblent avoir complètement disparu. Il s’agit des injures ou irrévérences, des incitations à la révolte, à la violence et au crime, des incitations au tribalisme, au racisme et à la xénophobie et du non-respect de l’esprit de la confraternité qui représentent respectivement les dérives les plus importantes de la période 1995-2005. Cette remarque est confirmée par l’un de nos interviewés : « Les infractions graves (injures, incitation à la haine, à la xénophobie…) ont quasiment disparu des colonnes des journaux » (ANP 2). Quant à l’interviewé ANP 3, il reconnaît en termes d’amélioration que « Le ton est de moins en moins virulent. Les manquements au code d’éthique et de déontologie sont en légère baisse ».

 

En revanche, seules les fautes liées au mauvais traitement de l’information subsistent, mais pas dans les mêmes proportions que les nouveaux manquements relevés. Les nouvelles fautes, ou du moins celles qui ont pris de l’importance au détriment des autres, durant la période 2010-2020 sont, par ordre d’importance : le déséquilibre dans le traitement de l’information, les articles à caractère publicitaire, la violation du droit à la présomption d’innocence et la manipulation de l’information. Un nouveau type de manquement fait son apparition depuis quelques années et tend à s’amplifier au fil des années : il s’agit de la publicité clandestine ou déguisée. Se prononçant sur les fautes qui perdurent, l’enquêté ANP 6 note : « Au nombre de ces fautes régulièrement commises, je pourrai citer le déséquilibre dans le traitement de l’information. Les comptes rendus d’activités politiques foisonnent dans les colonnes des journaux. Leur traitement porte plus les caractéristiques de journalistes militants, refusant des avis contraires à ceux de son bord politique. Nous y observons très peu d’enquêtes, de dossiers ».

 

Lorsqu’on compare les titres de presse de la première période d’étude à ceux de la seconde, on remarque que la majorité des journaux de l’ère 1995-2005 ont disparu du paysage médiatique ivoirien. Ces titres qui cumulaient les manquements et qui étaient régulièrement frappés de sanction sont : Tassouman, L’œil du peuple, Le National, La Bombe, Le Libéral, pour ne citer que ces quelques journaux emblématiques de cette époque. Ils ont été remplacés par de nouveaux journaux qui poursuivent le combat politique, assurant ainsi la mission qui leur a été assignée par leurs parrains. Notons que le terme « journalisme de combat » est perçu autrement par l’interviewé ANP 1 : « Du point de vue du régulateur, le terme journal de combat est vide de sens sur le plan de la déontologie. Cela ne peut être retenu comme une ligne éditoriale car le seul combat que peut revendiquer un journal, c’est d’assurer le droit du public à l’information, la mission d’informer du journaliste, une information juste, honnête, équilibrée et équitable. À preuve, aucun journal ne s’est déclaré auprès du procureur de la République comme journal de combat ». Toutefois, il nuance ses propos et confirme l’engagement des journaux pour la cause des politiques : « Cependant, dans les faits, il ne faut pas occulter que quoique déclarés comme des journaux d’information générale, la plupart des quotidiens s’illustrent par des couleurs qui traduisent leur appartenance politique. En effet, les hommes politiques financent la création de journaux pour en faire un instrument de combat politique. Ces journaux prennent fait et cause pour les partis politiques auxquels ils sont rattachés. Ce sont des journaux d’obédience politique. Par conséquent, ils mènent le combat des partis politiques et des personnalités dont ils défendent la cause ».

 

En ce qui concerne les nouveaux journaux, le rapport d’activités de l’ANP au titre de l’année 2017, fournit des précisions. Il dresse une liste de quatre journaux qui totalisent le plus grand nombre de sanctions. Ce sont : LG Info, Le Temps, Le Nouveau Courrier, et La Voie Originale. Ces publications ont été créées à partir de l’année 2005 et sont toutes proches du Front populaire ivoirien (FPI). Ce parti qui était au pouvoir entre 2000 et 2011, sera confronté à une rébellion armée entre septembre 2002 et avril 2011. Toutefois, les journaux actuels conservent une caractéristique commune à ceux qui ne sont plus édités : ils soutiennent toujours les politiques, même si cette ligne éditoriale est déclinée avec moins de virulence. L’interviewé ANP 1 estime à ce sujet que : « De nombreux journaux ivoiriens sont encore de combat dans la mesure où ils ont été créés par des hommes politiques et/ou des partis politiques pour servir leurs causes politiques. Dans certains cas, il s’agit de journaux créés par des citoyens ordinaires qui, par glissement pour diverses raisons, se sont retrouvés à la solde d’hommes politiques ou de partis politiques ». Quant au volet économique, notre interlocuteur ajoute : « D’un point de vue financier, ils sont soutenus, bon an mal an, par les parrains. La bonne gestion et la rentabilité financière de l’entreprise ou du journal semble importer peu. D’un point de vue éditorial, ils privilégient moins l’information et davantage les commentaires, les opinions et la communication au profit de leurs “parrains”. La tonalité des écrits varie au gré des événements et des intérêts politiques, souvent avec des pics à l’occasion d’élections à grands enjeux telle l’élection du président de la République ».

 

Discussion : Conjoncture économique, lassitude de l’opinion et pressions de l’ANP

 

Cette recherche a pour objet les productions de la presse écrite ivoirienne analysées à l’aune de son engagement politique et de la régulation de l’ANP. Elle tente de vérifier l’hypothèse selon laquelle le modèle éditorial qui a pris son essor au début des années 1990, perdure depuis plus de trois décennies et occasionne des manquements professionnels liés à l’engagement éditorial des journalistes aux côtés des politiques.

À la lumière de nos résultats, on peut déduire que le modèle éditorial en vigueur pendant la période 1995-2005, et caractérisée par les outrances et incitations à la haine et à la violence, a fortement baissé en intensité. Mais ce type de journalisme n’a pas pour autant disparu. Il a fait sa mutation en se reconfigurant : les fautes de l’ère 1995-2005 sont complètement reléguées à la portion congrue, au point qu’on pourrait vite conclure qu’elles ont disparu. En nous appuyant sur notre recherche, nous pouvons affirmer que la réduction (pour ne pas parler de disparition) de certaines dérives journalistiques, résulte des actions contraignantes de l’organe de régulation. En effet, si l’ANP avait paru peu efficace par le passé, la loi n° 2004-643 du 14 décembre 2004 portant régime juridique de la presse lui donne un second souffle (Karimu, 2018). Cette loi de 2004 octroie avec insistance des moyens de coercition à l’organe de régulation (article 47) qui peut désormais interdire de parution des journaux pour fautes lourdes : quatre mois (au maximum) pour les quotidiens et de six mois (au maximum) pour les autres périodiques, à l’exception des trimestriels dont la suspension maximum est de dix-huit mois (article 70). En sus de cette suspension d’activités de l’entreprise de presse, s’ajoutent des saisies d’exemplaires des journaux (article 72), ainsi que de lourdes sanctions pécuniaires d’un montant maximal de quinze millions de F CFA (environ 22868 Euros).

À propos de la contribution de l’organe de régulation à l’amélioration des contenus, l’interviewé ANP 4 affirme : « Les améliorations constatées dans la presse de combat sont en partie liées à l’action de l’ANP qui, au-delà de la coercition légale exercée sur la presse, développe une politique d’accompagnement aux entreprises et aux rédactions. A titre d’exemple, je cite ANP Academy, le programme mensuel de sensibilisation et de renforcement des capacités des journalistes et de l’éducation et à l’information du public ». Quant à l’interviewé ANP 6, il abonde dans le même sens et donne d’autres informations sur la question : « L’action de l’ANP, surtout la régulation économique a permis d’assainir le secteur en réduisant considérablement le nombre de publication sur le marché. Et en autorisant que les publications légalement constituées et à même de respecter la convention collective annexe des journalistes et professionnels de la communication. Entamée en 2013, cette régulation a permis le retrait sur le marché de 23 publications en 2016. Aussi, les différentes sensibilisations, formations et sanctions de l’ANP ont un impact positif sur la qualité des écrits […] ».

 

En dehors de ces mesures coercitives du régulateur, il est très probable également que la lassitude du public face à des articles acrimonieux et peu informatifs se soit traduite par des refus d’achat. On sait en effet que les chiffres de vente des médias imprimés en Côte d’Ivoire se sont effondrés depuis le début des années 2000. Le rapport d’activités de l’ANP de 2019 confirme cette santé morose : « Cette année, les chiffres de vente des journaux sont encore à la baisse et présentent un tableau peu reluisant de la santé financière des entreprises de presse. En attendant de voir l’Etat accroître son appui au secteur, à travers l’organe en charge de la gestion de l’aide publique à la presse, la presse imprimée peine à retrouver ses repères […] » (Rapport ANP, 2019, 10).

La disparition des titres incendiaires ainsi qu’un grand nombre de publications de la période 1990-2000, montre que ces journaux n’étaient pas économiquement viables. Leurs financiers occultes ou connus, certainement découragés de les financer à perte, les ont abandonnés purement et simplement. Une presse très politisée n’est donc pas toujours synonyme de réussite éditoriale et économique. Dans une étude, Moussa Zio évoquait à juste titre les deux principales causes de la disparition record de ces médias imprimés : « Sur les cinq dernières années (2000 –2005) les journaux ivoiriens, tous les titres confondus, ont perdu six millions d’acheteurs. Sur les 178 titres recensés en 1996, il ne reste plus sur le marché, en 2005, que seulement 35 » (Zio, 2005, 3-4).

 

La poursuite du combat au profit du politique a visiblement conduit à une réorientation des lignes éditoriales dans lesquelles les opinions et les commentaires occupent désormais de moins en moins d’espaces. Le rapport d’activités de l’ANP au titre de l’année 2017 illustre cette tendance : « En matière de régulation du contenu éditorial, la tendance est en baisse pour ce qui est des manquements graves. Toutefois, le déséquilibre dans le traitement et la publicité non mentionnée sont relevés à longueur de monitoring » (ANP, 2017, 45).

Les manquements actuels sont une preuve que les journaux sont toujours arrimés aux politiques, comme l’indique Abdoulaye Sangaré : « Il ressort que la presse écrite privée n’a jamais pu rompre le cordon ombilical qui la lie aux circonstances et aux acteurs politiques qui ont favorisé son éclosion » (Sangaré, 2017, 42). En outre, les fautes de la période 2010-2020 révèlent des difficultés de traitement de l’information, surtout d’ordre politique. Comment être à la fois partisan, engagé aux côtés des entrepreneurs politiques et pratiquer un journalisme qui privilégie les faits ? Comment se débarrasser des oripeaux d’un « journalisme dévoyé et fourvoyé », pour emprunter les termes de Hien Ollo Pepin (2005)? Ce sont de telles problématiques qui se posent désormais aux animateurs des journaux politiquement engagés.

 

Conclusion

Dans cette recherche, nous avons tenté d’examiner les rapports entre journalistes et politiques en Côte d’Ivoire, en nous fondant sur les rapports de l’ANP qui répertorient régulièrement les fautes professionnelles contenues dans les articles de presse. Nous avons mis en évidence les ruptures et les permanences de ce modèle éditorial controversé qui a prévalu dans l’évolution des journaux ivoiriens. Nous sommes parvenu à des résultats qui indiquent une réduction très significative, voire une disparition des fautes décriées entre 1995 et 2005 : injures ou irrévérences, incitations à la révolte, à la violence et au crime, incitations au tribalisme, au racisme et à la xénophobie et non-respect de l’esprit de la confraternité.

En revanche, la période 2010-2020 est celle d’une reconfiguration des lignes éditoriales inhérentes à ces journaux dédiés aux combats politiques dans le contexte ivoirien. Elles se matérialisent par l’émergence de nouveaux manquements qui pourraient expliquer le fait que les journaux restent très politisés dans leur ensemble. Il s’agit du déséquilibre dans le traitement de l’information, des articles à caractère publicitaire (publicité déguisée), de la violation du droit à la présomption d’innocence et de la manipulation de l’information. De plus, les rédacteurs de ces journaux semblent éprouver des difficultés à aborder les informations politiques, dans une volonté de privilégier les faits au détriment des opinions.

 

Ce modèle éditorial en vigueur depuis 1990, voire bien avant cette date, ne fait visiblement plus recette. Les chiffres d’affaires rendus publics par l’ANP soulignent les difficultés financières des entreprises de presse éditrices de ces journaux. Il est indéniable que les fonds provenant des politiques se font de plus en plus rares. Les entreprises de presse ont tendance de plus en plus, pour escompter quelques maigres revenus, à multiplier les publi-reportages déguisés, en violation du code éthique et déontologique qui proscrit formellement cette pratique.

Cependant, notre étude comporte des insuffisances surtout qu’elle ne prend pas en compte toute la période allant de 1995 à 2020 sans discontinuer. Elle laisse de côté les années 2005 à 2010 pour lesquelles nous n’avons pu obtenir de la documentation, alors qu’elles méritent, elles aussi, d’être investiguées, dans le but d’appréhender finement les permanences et ruptures du journalisme de combat dans le contexte ivoirien, à travers la presse écrite. Notre recherche pourra être étendue au journalisme numérique, pour comprendre si l’impact du rapport journalistes-politiques très fort dans la presse écrite, est moins visible dans le cadre des sites d’information en ligne.

[1] Depuis l’adoption de la loi portant régime juridique de 2017, l’ANP régule désormais les sites d’information, hors ceux du secteur audiovisuel.

[2] Il s’agit des personnalités suivantes : président de la République, premier ministre, président de l’Assemblée nationale, président du Conseil économique, social, environnemental et culturel, ministre chargé de la presse, ministre chargé de l’Economie et des Finances, ministre chargé de la Justice, ministre chargé de l’Intérieur et au ministre chargé du Budget et du Portefeuille de l’Etat.



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Pour citer cet article

, "Les rapports journalistes-politiciens en Côte d’Ivoire depuis 1990 au prisme de la régulation. Entre continuité, reconfiguration et rupture", REFSICOM [en ligne], 17 | 2025, mis en ligne le 28 décembre 2025, consulté le Friday 24 July 2026. URL: https://refsicom.org/1619


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