Le journalisme citoyen, une nouvelle forme de populisme ?

Résumés

Les initiatives « citoyennes » de création de médias sont nombreuses depuis la Révolution française et se sont conjuguées, à partir des années 2000 à des initiatives de médias « participatifs » ouverts à des contributions de non journalistes également qualifiées de « citoyenne ». Ce travail entend revenir sur les définitions de ce que l’on entend aujourd’hui par « journalisme citoyen » en montrant qu’il s’agit moins de revendications à caractère populistes que d’actes mettant en scène une forme de quête identitaire. L’acte d’écriture sur l’actualité s’articule avec une culture civique empreinte de subjectivité et une forme de recherche identitaire individuelle qui transforme ces journalistes amateur en « sujets-acteurs ».
Since French Revolution, some civic initiatives of media creations are numerous. They have combined from the early 2000s with participative and amateur media experiences open to non-journalists called “citizen journalism” too. This work aim is to work on these definitions of what is called “citizen journalism” in a French context, showing it is less a populist revindication than an identity quest. Writing the news is articulated to a subjective civic culture which transforms those amateur journalists in “subject-actor”.

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Table des matières

Le manifeste pour un média citoyen publié en septembre 2017 dans Le Monde et signé par un certain nombre de personnalités publiques affirmait :

« Quand l’information et la culture sont trop souvent traitées comme des marchandises, quel rôle les citoyens peuvent-ils encore jouer pour faire vivre le pluralisme et le débat ? Cette question appelle une réponse qui ne saurait attendre. Un peu partout, des millions de gens s’investissent et agissent sur leur quotidien sans attendre le bon vouloir des pouvoirs publics et à contre-courant des puissances industrielles ou financières. […] Aussi, à l’image de ces citoyens qui se sont, par exemple, organisés pour produire et commercialiser des aliments […] nous, signataires de ce manifeste, considérons qu’il est possible d’intervenir dans le domaine de l’information et de la culture »[1]« Manifeste pour un nouveau média citoyen », Le Monde du 25 septembre … Suite....

Depuis, Le Media a vu le jour, largement critiqué pour sa proximité plus ou moins assumée avec La France Insoumise, y compris en interne, où plusieurs démissions fracassantes ont eu lieu depuis février 2018, quelques mois après son lancement. Cette initiative qualifiée de « citoyenne » n’est en fait que la dernière d’une longue série, qui se fonde sur l’idée que les médias traditionnels et mainstream représenteraient et seraient fabriqués par une élite et qu’il faudrait les repenser en faisant appel à un peuple citoyen, paré de toutes les vertus.

L’appel au peuple dans les médias n’est pas un phénomène nouveau, il remonte même à la révolution elle-même, comme l’ont rappelé Nicolas Pélissier et Serge Chaudy (2009) ainsi que Cyril Lemieux (1992). A la Révolution, le citoyen Marat fustige des gazettes dont les sources sont trop proches des parlementaires, juge-t-il. Marat revendique ouvertement que son journal L’Ami du peuple symbolise une presse qui serait celle du peuple, une presse patriote, positionnement que ne renierait pas Jean-Luc Mélenchon qui affirmait, en septembre 2017 sur son blog, que « le système médiatique est l’adversaire central de la bataille pour la révolution citoyenne »[2]https://melenchon.fr/2017/09/04/dabrutis-a-mediacrates-calme/, publié le … Suite....

Dans l’immédiat après-guerre, les perspectives technologiques et politiques ont permis à des formes médiatiques alternatives d’émerger et Dominique Cardon et Fabien Granjon montrent bien dans leur ouvrage Mediactivistes (2010) comment les médias alternatifs vont progressivement s’émanciper de l’encadrement partisan pour laisser place aux médias communautaires des années 1970.

Dans le sillage de mai 1968, on va vu ensuite apparaître un certain nombre de médias opposés à une pensée mainstream ou « contre-hégémonique » (ibid.) se revendiquant du peuple ou des citoyens.  Libération à ses débuts, en 1973, joue d’ailleurs cette même carte avec la charte politique du journal : « Peuple, prend la parole et garde la », que reflète aussi sa première une.

Première « une » de Libération,18 avril 1973

 

Il importe ici de questionner cette appellation « citoyenne », facilement utilisée, mais souvent mal à propos. Nous évoquerons dans ce chapitre les initiatives médiatiques participatives nées avec le web 2.0 depuis le début des années 2000 proposant de faire couvrir l’actualité par des amateurs, non professionnels, citoyens lambda et nous défendrons l’idée que ceux qui se prêtent à cet exercice – bloggeurs, informateurs amateurs, commentateurs de la vie politique et sociale – s’inscrivent moins dans une démarche populiste que dans une revendication de nature identitaire.

Une nouvelle ère avec les médias « participatifs » ou l’injonction « au peuple » renouvelée ?

Les médias tour à tour qualifiés de « participatifs », « citoyens », « collaboratifs », « grass roots » ont progressivement mêlé la parole d’experts et d’amateurs dont certains auteurs ont cherché à qualifier la nature ou non « journalistique ». Le caractère hybride des contributions a été mis en avant (Noblet &Pignard-Cheynel 2010 ; Touboul 2006), tout comme leur nature réflexive vis-à-vis de l’identité journalistique ont été soulignées (Le Cam, 2006). La part créative, l’auto-définition de soi apparaissant en filigrane définit ces productions (Aubert, 2009, Canu et Datchary, 2010, Bentley et al. 2007).

Il importe tout d’abord de souligner la variété des supports web qui ont émergé sur ce créneau depuis le début de années 2000. Ainsi, Rue 89 affichait à ses débuts en 2007 (avant d’être racheté par le groupe du Nouvel Observateur de Claude Perdriel en 2011), la volonté de mêler la parole de journalistes, d’experts et « vous ! » (sans que l’on sache très bien si le « vous » renvoyait à soi-même en tant qu’expert, en tant que lecteur, en tant que citoyen). Sur un créneau au départ similaire avant de devenir la tête de pont du journalisme d’investigation, Mediapart s’est lancé en 2008 en revendiquant ses pages « club », bien séparées de celles de la rédaction où interviennent des experts et bon nombre d’universitaires et affirmant : « Le club de Mediapart s’inscrit dans la tradition des clubs où fut énoncé et discuté l’idéal démocratique. En souvenir de ces clubs révolutionnaires de celui des Cordeliers à celui des Jacobins, la philosophie de Mediapart s’inspire de la radicalité démocratique de la trop méconnue déclaration des droits de l’homme de 1793 […] il est donc un lieu de liberté placé sous votre responsabilité de citoyen ». AgoraVox, lancé en 2005 sans rédaction – au contraire des deux initiatives précédentes, – est aujourd’hui encore en 2020 sous-titré « le média citoyen », affichant une promesse dans sa rubrique « qui sommes-nous ? » d’être un « média 100% citoyen et 100% participatif. Ce site et sa philosophie rappelle Centpapiers, lancé en 2006 qui reste assez actif[3]« Fondé en 2006, CentPapiers est un média libre, une source … Suite.... Au chapitre des initiatives qui n’ont pas perduré : Bakchich Info, Streetreporter, Vudesquartiers, lancés à la même époque. Comme le rappellent Nicolas Pélissier et Serge Chaudy (2009 : 93) pour tous ces exemples : « le peuple source apparaît comme une nouvelle légitimité ».

En France, à partir de 2004-2005, les initiatives des publics acteurs des médias consistant à produire de l’information d’actualité ont été qualifiées – et se sont auto-qualifiées – de « journalisme citoyen », en référence à une expression américaine calquée littéralement sur celle de citizen journalism. Cette expression – que nous ne reprenons pas à notre compte préférant parler de journalisme participatif ou, pour reprendre l’expression d’Arnaud Mercier, d’informateurs amateurs – a été pour la première fois employée par Shayne Bowman et Chris Willis dans un rapport sur la question datant de 2003. Ces auteurs en donnent la définition suivante : il s’agit « d’un acte citoyen, à l’initiative des membres d’un groupe jouant un rôle actif dans le processus de collecte, de signalement, d’analyse et de propagation des nouvelles et de l’information »[4]Notre traduction. Shayne Bowman et Chris Willis, We media, how audiences … Suite.... On note pourtant dans cette définition l’absence de dimension civique effective, c’est-à-dire qu’il n’apparaît pas de lien évident entre le fait d’effectuer un travail de collecte, d’analyse et de propagation de l’information et une forme d’engagement citoyen. A notre sens, c’est le lien entre une forme de participation à la vie de la cité que représente ce type d’engagement médiatique, et la vie démocratique qui explique pourquoi il a été fait, de manière abusive, un lien entre le commentaire de l’actualité – dont relève le plus souvent le blogging d’actualité et ce que l’on trouve sur des sites comme AgoraVox – et la dimension citoyenne d’une activité s’inscrivant dans l’espace public.

A l’inverse, faut-il y voir une forme de populisme, dans la mesure où la critique des élites, à commencer par celle des journalistes, transparaît dans ces écrits? Pour répondre à cette question, il importe tout d’abord de s’accorder sur une définition de « populisme » qui permettrait un ancrage épistémologique solide. Pascal Ory dans son ouvrage Peuple souverain (2017), défend l’idée selon laquelle le populisme est une idéologie de synthèse qui permet à la droite de trouver le chemin des classes populaires en adoptant un style de gauche. Il s’agirait aussi d’un renouvellement « réussi » (temporairement) de la pensée de droite dans un style de gauche : souveraineté populaire, critique des élites, nationalisme (idée qui venait, au départ, de la gauche). Cette approche située sur un axe droite / gauche, bien qu’intéressante, ne nous permet pas, à l’évidence, de nous saisir du concept pour répondre à la question posée.

Nous choisissons donc de nous appuyer plus spécifiquement sur l’approche de Jan Werner Müller (2016 : 23) qui propose d’expliquer le populisme par la question du « nous » (versus « eux ») : « Les populistes affirment “nous sommes le peuple ! ” Pareille revendication, qui est toujours d’ordre moral, et en rien d’ordre empirique […] signifie ceci : ” Nous – et nous seuls – représentons le peuple. Tous ceux qui pensent autrement, qu’il s’agisse de manifestants descendants dans la rue ou de députés, se voient ainsi frappés par eux d’illégitimité. […] Les populistes sont nécessairement anti-pluralistes” : ceux qui s’opposent à eux et contestent leur revendication morale d’un monopole de la représentation populaire se voient automatiquement exclus par eux du “vrai peuple” ». En revanche, affirme Müller, les populistes ne s’intéressent pas à la question de la participation des citoyens en elle-même. Leur critique s’adresse non pas au principe de représentation mais bien « aux représentants en eux-mêmes qui ne représenteraient en rien les intérêts du peuple » (Müller, 2016 :53). Aux États-Unis, les termes « populaire et « populiste » sont souvent utilisés comme des synonymes dans la discussion juridique et politique et sont liés à une revendication précise : celle de voir limités les pouvoirs des cours de justice (Kramer, 2004).

A l’évidence, les initiatives de journalismes participatifs dont nous parlons ne correspondent pas à la vision problématique de la démocratie dépeinte dans le paragraphe précédent. Elles émanent de journalistes ou d’intellectuels qui, bien que critiques du système, ne le dynamitent pas en profondeur, se contentant de reprendre à leur compte l’idéal du journalisme – et aujourd’hui du cinquième pouvoir – comme chien de garde de la démocratie[5]A ce titre, l’ouvrage de Joël de Rosnay La Révolte du pronétariat a … Suite.... En revanche, revendiquer un « nous » dont il serait nécessaire de faire entendre la voix, car elle ne s’exprime pas assez dans les médias traditionnels, peut-être une piste intéressante.

Qu’en est-il alors de ceux qui participent à ces initiatives ? Plusieurs analyses ont démontré que la majorité des amateurs présents sur ces sites ont une maîtrise des codes de l’écrit qui leur vient de leur profession – ils s’expriment donc en tant qu’experts et souvent en tant que pigistes free lance – et que la mixité sociale est loin d’être atteinte : ce public reste un public élitiste (Rébillard, 2007 ; Trédan, 2007). Par ailleurs, si les potentialités participatives du web ont été très largement décryptées à l’aune d’un probable renforcement des attributs démocratiques de la sphère publique qui seraient conférés par le web (Barlow, 2008) , il nous semble que renvoyer la participation à une visée civique, d’une part, ou populiste, d’autre part, contribue à occulter la dimension personnelle et identitaire dont relève le choix de s’engager, ce que font, indéniablement, les internautes qui tiennent des blogs d’actualité. Il s’agirait donc moins d’un « nous le peuple », mais d’un « moi au service du peuple » qui expliquerait le positionnement des internautes actifs. Notre propos sera de montrer que ce type de phénomène (participer à l’actualité) relève d’un processus de construction de soi et d’affirmation identitaire qui a peu à voir avec une véritable visée civique, souvent mise en avant par les partisans d’un « journalisme citoyen ».

L’écriture participative : une forme d’engagement qui donne sens à la recherche identitaire

Le point de départ de l’acte contributif est bien souvent une réaction à un événement d’actualité qui est le prétexte à une interrogation sur soi-même et ses valeurs. En réagissant, le public actif utilise l’événement comme une porte d’entrée sur le monde en connexion avec sa propre subjectivité : en articulant ensuite cette réaction avec une recherche documentée et, par exemple, l’écriture d’un billet d’actualité, l’internaute met en scène une forme d’action, à son image.

Dans un article où il s’interrogeait sur les liens entre solidarité et sphère publique, Craig Calhoun (2002) dépeignait le rôle des publics dans le processus de prise de position par rapport à des problèmes publics relevant du bien commun : « L’engagement dans la vie publique établit des solidarités sociales en partie en accroissant l’importance d’identités catégorielles particulières et en partie en facilitant la création de relations directes. […] L’engagement des individus est lui-même une forme de solidarité sociale. Cet engagement inclut des discours rationnels et critiques à propos des affaires publiques, mais il n’y est pas limité »[6]Notre traduction. Si l’on suit, Craig Calhoun, on peut considérer que les discussions publiques à propos des affaires communes s’inscrivent à la fois dans une démarche démocratique et une démarche identitaire.

À la suite de Peter Dahlgren, nous considérons l’identité comme une clef pour comprendre ce qui relève de l’investissement de soi dans une action citoyenne (civic agency). Afin d’agir en tant que citoyen, il est nécessaire que chacun se voit comme un citoyen dont la subjectivité est partie prenante de l’action civique : Peter Dahlgren parle de l’émergence de soi dans un processus à dimension civique, comme un projet réflexif : « Notre identité en tant que citoyens implique une forme de subjectivité publiquement positionnée […]. Nos identités ne sont jamais totalement le produit de notre pensée rationnelle »[7]Notre traduction (Dahlgren, 2009 : 64). Pour Dahlgren, la dichotomie initiale à surmonter entre la dimension « publique », caractérisée par la raison, la rationalité, l’objectivité et la dimension « privée » sous-entendant l’émotion, l’intimité, la culture, le plaisir ne tient plus pour analyser les publics médiatiques actuels, la subjectivité devenant l’aune de compréhension de la vie de tous les jours dont les événements politiques et sociétaux font partie. L’acte d’écriture sur l’actualité est donc très nettement lié à une nouvelle forme de culture civique empreinte de la subjectivité et de la recherche identitaire individuelle, comme le dit très bien cette bloggeuse interrogée pour une recherche que nous avons menée (Aubert, 2014) :

« Les blogs m’ont permis de mener par moi-même de plus nombreuses recherches et de m’auto-former en autodidacte en cumulant les connaissances que j’ai puisées dans mon parcours académique, des rencontres sur le terrain avec des professionnels, des associations, et enfin avec toutes les personnes que je rencontrais au fur et à mesure. Avec [nom du blog], on m’a énormément sollicitée pour présenter le projet auprès de professionnels ou de gens du secteur, pour parler des liens entre web 2.0 et développement durable parce que, mine de rien, on est un blog qui est très connu dans le milieu écologiste et les outils qu’on a créés étaient assez uniques. Donc il y avait aussi cette connaissance du web qui a beaucoup joué. […]. Et donc moi comme j’ai cette passion des médias et cette passion de l’écologie, je suis vraiment au carrefour des deux. » (Femme, 32 ans, formatrice et community manageuse, spécialiste du développement durable, engagée dans des mouvements écologistes, bloggeuse indépendante puis bloggeuse invitée pour lemonde.fr)

Il existe donc un double mouvement dans cette activité contributive : une volonté de transmettre et une nécessité d’imprimer sa marque, de laisser sa trace subjective par un texte livré à la communauté des internautes dont on espère qu’il portera à la fois la marque de sa subjectivité et des ferments pour l’avenir. La volonté de transmission s’articule ensuite avec la prise de conscience d’un problème public (Céfaï, 1996) et se traduit par différents engagements qui sont une forme d’investissement de soi combinant processus d’individualisation et participation sociale, tout en permettant de se forger des appartenances. Le rapport à l’actualité, parce qu’il dit quelque chose des engagements profonds, des centres d’intérêts, qu’il oblige à la confrontation avec le monde pour comprendre « ce qu’il se passe », et chercher d’autres grilles de lecture des événements, est une entrée vers une interrogation sur soi et ses valeurs.

En devenant un sujet agissant du système médiatique, et en s’autonomisant de ce système, les publics forgent leurs propres « expériences sociales », notion que nous employons ici dans le sens que lui confère le sociologue François Dubet[8]« Une notion qui désigne les conduites individuelles et collectives … Suite.... Le travail des journalistes « traditionnels » est évalué, critiqué, mis à distance, ce qui engendre un processus qui définit l’autonomie de ces individus et en fait des sujets-acteurs du système médiatique actuel. Révéler une « distance critique » et adopter une « réflexivité » sur ses propres pratiques médiatiques est un processus de « subjectivation [qui] renvoie à un mécanisme social car elle implique que les acteurs ne se réduisent pas à leurs rôles et à leurs intérêts et aussi qu’ils puissent s’identifier à une définition culturelle de la créativité humaine tout en l’inscrivant dans des rapports sociaux définis en termes d’obstacles à un accomplissement conçu aujourd’hui en termes d’authenticité » explique le sociologue (Dubet, 1994 : 18).

Ici, la participation, l’écriture collaborative ne doivent plus simplement se comprendre comme des actes citoyens traditionnels mais bien comme ce qui permet la co-création de soi. Car l’acte d’écriture est vécu par ces internautes comme créatif : le soi subjectif peut donc s’incarner dans un type d’action valorisant et valorisé qui est surtout publicisé, rendu visible, incarné par la lecture d’un public. Les publics acteurs visent donc à construire leur propre public, à côté de celui des journalistes professionnels.

L’identité construite par l’individu au travers des pratiques évoquées ici dépend donc de l’utilisation réflexive qu’il fait des contraintes et des opportunités de son environnement social. Que ce soit par un processus d’autonomisation vis-à-vis de la sphère médiatique traditionnelle, par un choix de vie qui se traduit par des engagements protéiformes, ou par la recherche d’un positionnement professionnel et civique au sein de l’espace public, les contributeurs amateurs aux médias d’information s’engagent donc dans un récit d’eux-mêmes. La dimension civique de leur participation n’est pas absente, mais elle ne prend son sens que dans son articulation avec la recherche identitaire, dont la production participative véhicule une trace aux yeux d’un public.

Le public des « citoyens » visé par les médias en ligne ouverts à la participation n’est donc pas un public populaire, loin s’en faut, en revanche il a comme volonté de mettre en scène son engagement dans la vie de la cité par le biais de ces publicisations qui sont donc moins une volonté de mise en avant du « moi » que d’un « moi au service du collectif ». Il s’éloigne en cela d’une définition du populisme qui se concentre sur une critique des élites sans chercher à à revivifier une forme de participation active à la vie de la Cité.

Vers une restructuration des modes de participation ?

Depuis le milieu des années 2010, les sites se revendiquant des initiatives du peuple se sont restructurés, ont parfois disparu (comme le Rue 89 des débuts), supplantés par des groupes Facebook et des initiatives de tout bord où la participation est variable et les règles du débat public bien souvent mises de côté. Faut-il y voir la résurgence d’une forme de populisme (« mon opinion représente ce que pense le peuple ») ou s’agit-t-il d’un autre phénomène ? Les médias eux-mêmes, après une période intense d’ouverture aux UGC (contenus générés par les utilisateurs), comme à la BBC (Wardle &Williams, 2010 ; Harrison, 2010 ; Williams, Wardle et Wahl-Jorgensen, 2011) se recentrent sur les interactions via les médias sociaux qui permettent de partager de l’information pour tenter de mieux collaborer et séduire ce public à nouveau réduit au statut d’audience à travers les métriques et les data qu’il laisse derrière lui. Si une recherche récente publiée par l’un des plus grands connaisseurs des questions de journalisme participatif, Alfred Hermida, a mis en évidence que ces problématiques pouvaient se renouveler en travaillant sur des acteurs « périphériques » contestant l’hégémonie des GAFA (Hermida, Young, 2019), force est de constater que la recherche s’axe aujourd’hui plutôt sur celle du partage de l’information et de son commentaire sur les plateformes de réseaux sociaux et s’oriente, là aussi, vers la question identitaire, le besoin de reconnaissance bien davantage que vers celle du populisme. La question du partage d’informations est bien évidemment au cœur de l’économie des médias d’information qui ont investi les réseaux sociaux. La France en 2017, d’après l’enquête Reuters comptait 32% de répondants déclarant avoir partagé une information d’actualité dans la semaine. La tendance à partager s’accentue avec des amis partageant les mêmes vues politiques (Newman et al., 2017).

Les travaux de Coralie Le Caroff ont permis d’affiner le profil des utilisateurs partageant et commentant l’actualité politique (un pratique minoritaire, rappelle la chercheuse) selon qui la forte dimension identitaire du partage est déterminante. « Si le partage d’information politique est animé par des préoccupations collectives, l’actualité est également une ressource parmi d’autres de la construction en ligne orientée vers la quête de lien social, de distinction et de reconnaissance […] Les individus exposent différentes facettes identitaires, qui ne peuvent se résumer à celle du “citoyen informé ” » explique-t-elle (Le Caroff, 2017 : 212).

Les mobiles du partage relèvent d’une volonté d’informer son entourage et d’« intervenir à un niveau local dans la hiérarchie de visibilité de l’information » (ibid. p.214), ce que nous avions mis en évidence par l’expression « rendre visible et se rendre visible » pour un groupe plus spécifique de contributeurs amateurs participant à l’élaboration de l’information d’actualité (Aubert, 2009). Les chercheurs suédois Ljungberg, Stennmark et Zaffar (2017) mobilisent quant à eux la notion de « capital social » empruntée à Bourdieu pour affirmer que l’usage des boutons like, share, comment, sur Facebook, témoigne de l’envie de se montrer populaire à un désir de reconnaissance et de renforcement des liens.

Conclusion

Les pratiques et les initiatives de contestation des médias se suivent et se ressemblent, si ce n’est dans leur forme et les supports qu’elles empruntent, du moins dans leur esprit. Le point de départ est donc bien souvent la contestation d’une forme de légitimité des journalistes traditionnels, assimilés à une élite, souvent proche du pouvoir. Cependant, dans les faits, l’analyse des contenus « participatifs » – et aujourd’hui des commentaires de l’actualité circulant sur les plateformes de réseaux sociaux – ne résiste pas à cette analyse qui voudrait que ces initiatives populaires prennent une tournure uniquement populiste, sauf si l’on reprend l’idée que le populisme veut substituer un « nous » contestataire à un nous élitiste fantasmé. Au-delà de cette constatation, les contenus participatifs traduisent bien plutôt les évolutions de la culture civique qui ne peut s’exprimer aujourd’hui sans son attache identitaire et subjective.

Les dérives de la participation sur le web nous incitent en tout cas à soutenir la nécessité d’une modération des commentaires et d’un encadrement de la parole en ligne qui se veut « informative ».

Références

Références
- 1 « Manifeste pour un nouveau média citoyen », Le Monde du 25 septembre 2017
- 2 https://melenchon.fr/2017/09/04/dabrutis-a-mediacrates-calme/, publié le 4 septembre 2017.
- 3 « Fondé en 2006, CentPapiers est un média libre, une source d’informations, un média citoyen où chacun peut publier une nouvelle, une information, un article, une vidéo » (page d’accueil du site consulté le 13 avril 2018).
- 4 Notre traduction. Shayne Bowman et Chris Willis, We media, how audiences shaping the future of news information, édité par J.D Lasica, Online Journalism review, 2003. En ligne : http://www.hypergene.net/wemedia/download/we_media.pdf
- 5 A ce titre, l’ouvrage de Joël de Rosnay La Révolte du pronétariat a pu être considéré comme un manifeste de ce cinquième pouvoir : « Un des facteurs déterminant du succès du journalisme participatif semble avoir été le déclin de la crédibilité des mass media. En réaction à cette crise de confiance, de nombreux espaces de réflexion et d’analyse ont vu le jour. Internet a contribué à faire prendre conscience aux individus que ce qu’ils lisent dans les journaux, ou voient à la télévision, ne reflète pas nécessairement la réalité » (de Rosnay, 2006 : 123).
- 6, - 7 Notre traduction
- 8 « Une notion qui désigne les conduites individuelles et collectives dominées par l’hétérogénéité de leurs principes constitutifs, et par l’activité des individus qui doivent construire le sens de leurs pratiques au sein même de cette hétérogénéité ». (Dubet, 1994 : 15)


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Pour citer cet article

, "Le journalisme citoyen, une nouvelle forme de populisme ?", REFSICOM [en ligne], Le populisme entre politique et représentation médiatique, mis en ligne le 13 juillet 2020, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/706


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