Avec le Covid-19, le monde s’est trouvé face à une crise réelle, sanitaire mais aussi sociale, politique et économique. Une rupture qui a créé l’événement médiatique par excellence. Depuis, le rapport à l’espace-temps a changé, le rythme de la vie s’est ralenti subitement et l’ordre des priorités a été revu, puis modifié.
Cette transformation est justifiée par le fait que « la crise représente un danger […] elle est, toutefois, un révélateur de dysfonctionnements larvés, un élément de réponse à un blocage ou à une inadaptation technique, économique ou sociale, un accélérateur de restructurations devenues inéluctables », comme la décrit Thierry Libaert dans son livre La communication de crise[1]Libaert Thierry, La communication de crise (5e édition), Paris, Dunod, … Suite.... Mais, toute crise peut, selon lui, « représenter une opportunité positive de développement par la remise à plat d’un mode de fonctionnement inadapté ». La crise sanitaire actuelle ne constitue pas une exception dans la mesure où la plupart des prévisions et des expertises insistent sur la remise en cause de l’ordre (du désordre) mondial.
Patrick Lagadec s’arrête pour sa part, sur l’aspect médiatique en définissant la crise comme « une situation où de multiples organisations, aux prises avec des problèmes critiques, soumises à de fortes pressions externes, d’âpres tensions internes, se trouvent brutalement et pour une longue durée sur le devant de la scène, projetées aussi les unes contre les autres… le tout dans une société de communication de masse, c’est-à-dire en direct, avec l’assurance de faire la Une des informations radiodiffusées, télévisées, écrites, sur une longue période »[2]Lagadec Patrick, La gestion des crises : outils de réflexion à … Suite....
Ce qui caractérise la crise du Covid-19, au-delà de l’effet surprise, le danger et la médiatisation, c’est son aspect universel, international et fédérateur. Elle génère une pléthore de discours (savants et profanes) où la communication est le maître-mot ; elle s’impose comme un besoin vital, un outil de survie et un remède à l’isolement. Les Technologies d’Information et de Communication en sont le catalyseur et le vecteur incontournables.
En ces temps difficiles où les pays du Nord et du Sud se figent brutalement, où l’autre (tout autre) devient suspect et porteur de contamination, de grandes transformations s’opèrent dans nos sociétés. La méfiance règne, l’incertitude s’installe, la peur engendrant la distanciation est le dénominateur commun. Face au Covid-19, le monde entier est comme paralysé. L’humanité n’a pas vécu de telles situations depuis plus d’un siècle, et ne s’est pas préparée à l’affronter.
Dans les démocraties comme sous les dictatures, en Occident comme en Orient, dans les pays pauvres comme dans les pays riches, les décideurs politiques sont confrontés à cette crise sanitaire qui les dépasse et qui les met à l’épreuve. Des choix ont été faits, des décisions sont prises et seront jugées au fil du temps. Christian Morel montre dans Les décisions absurdes que « les crises majeures peuvent découler de décisions mûrement réfléchies »[3]Morel Christian, Les décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales … Suite.... Lors de cette crise du Covid-19, des discours sont prononcés et repris ; des mesures sont adoptées avec des conséquences graves sur la vie quotidienne, l’économie, les marchés, l’emploi, le chômage, la santé publique, l’éducation et l’environnement ; comme le fait remarquer Geneviève Paicheler, dans le numéro 41 de la revue Hermès sur la lutte contre le Sida, « lorsque la puissance publique énonce sa position sur un problème de santé, cela rend visible autant son implication que les solutions qu’elle envisage de mettre en œuvre »[4]Paicheler Geneviève, « Les associations de lutte contre le sida et la … Suite....
Il est sans dire que « l’établissement d’un Agenda-setting (un programme d’ordre du jour) est le processus par lequel les problèmes et les solutions alternatives gagnent ou perdent l’attention du public et des élites »[5]Hilgartner Stephen, Bosk Charles, « The Rise and Fall of Social … Suite....
En adéquation avec l’Agenda-setting du moment, toutes les autres crises qui préoccupaient le monde jusque-là sont relayées au second plan. Les guerres en Syrie, au Yémen ou en Libye, le réchauffement climatique, les crises sociales, les élections, tout cela n’est plus une priorité. Juste le virus (invisible), qui envahit la planète et à l’encontre duquel des termes comme « guerre » et « ennemi » sont déployés, perturbe l’ordre établi, remet en cause toutes nos certitudes et bouleverse notre mode de vie.
Tous les secteurs de l’économie mondiale sont confrontés à des difficultés majeures, sans aucune certitude sur le prix à payer dans les années à venir. La recherche scientifique médicale s’oriente vers un objectif unique, celui de trouver un vaccin et des traitements alternatifs. Le corps médical se fixe une seule priorité, celle de contenir la pandémie. Tout le reste semble ajourné ou reporté. Les médecins et « spécialistes » affluent sur les plateaux de télévision de l’information en continu. Les médias nationaux et internationaux semblent trouver une source d’actualité intarissable.
En effet, un seul sujet d’actualité occupe les esprits et autour duquel tous les flux d’information se concentrent. Aux quatre coins de la terre, « loin d’être le seul apanage des scientifiques et experts, la compréhension des épidémies est aussi du ressort des médias »[6]Fintz Matthieu et Youla Sylla Thierno, « Les guerres de la grippe aviaire … Suite...- soulignent Matthieu Fintz et Sylla Thierno Youla à propos de la grippe aviaire -, les productions médiatiques traditionnelles comme celles des nouveaux médias et réseaux sociaux numériques ne parlent que de ce nouveau Coronavirus. Vérités et infox s’entremêlent, information et désinformation se côtoient. « Les réseaux sociaux sont le théâtre de l’expression mais pas de l’information »[7]Wolton Dominique, Informer n’est pas communiquer ?, Paris, CNRS … Suite... comme le rappelle Dominique Wolton. Les premières études le prouvent, l’opinion publique se retourne en masse vers les médias traditionnels qui consolident leur légitimité en jouant la carte de la proximité.
Cependant, avec le confinement forcé et la fermeture des frontières entre les pays, de nouvelles formes de communication numériques se développent et bravent l’isolement. Le télétravail, la télémédecine, l’enseignement à distance, etc., se généralisent sans précédent et soulèvent de nouveaux défis communicationnels. Les entreprises se métamorphosent littéralement pour s’adapter à la crise et la gérer en interne avec l’absence du personnel et des salariés. La réalité de cette situation montre qu’« il ne peut y avoir de bonne communication de crise sans intégration de la communication globale et de l’analyse des risques au plus haut niveau du management de l’entreprise », selon le constat de Judy Larkin dans son livre Strategic reputation risk management[8]Larkin Judy, Strategic reputation risk management, London, Palgrave … Suite....
Les rapports sociaux prennent des formes nouvelles et paradoxales, avec d’une part une distance physique et une rupture sociale imposées, et d’autre part le développement du lien social et de la cohésion sur l’espace médiatique et plateformes technologiques. Les réseaux sociaux numériques viennent combler cette absence du lien social habituel, augmentant la demande sur les infrastructures et échafaudant toutes sortes de théories sur la naissance et la propagation du virus. Deux maitres mots s’imposent aux décideurs : l’enseignement à distance et le télétravail.
Cette épreuve unique et extrême place l’humanité au regard de ses fragilités, ses rapports à la vie, à la mort, à l’inconnu, au réel et au virtuel, bref face à « l’incertitude » dirait Edgar Morin[9] … Suite..., et – en se basant sur « une pensée complexe » – mériterait d’être analysée, expliquée sous tous ses aspects, en l’occurrence : communicationnel, médiatique, social, politique, juridique, philosophique, environnemental, éthique, etc.
Dans ce dossier de la revue REFSICOM, consacré à l’émergence et le développement de la crise sanitaire imprévue du Covid-19, plusieurs questions se posent notamment sur la relation avec les médias, la gestion du flux informationnel et le débat citoyen. Comment la crise sanitaire a été couverte par les médias, aussi bien sur le plan quantitatif que qualitatif ? Comment se sont opérées les mutations du métier et les bouleversements des pratiques dans les rédactions ? Quels défis ont rencontrés les journalistes qui ont continué à informer et couvrir la crise du Covid-19, que ce soit sur le plan de l’exercice de leur métier ou les contraintes de l’accès et la diffusion de l’information ?
La dimension des réseaux et des TICs fait partie dans cette crise. Quels sont les liens qui existent entre la désinformation, la toile et l’état de panique renforcé ?
Comment peut-on analyser la gestion de la crise sanitaire de la part des responsables politiques ? Comment la crise a-t-elle occupé la sphère politique ? Quel regard peut-on porter sur la conjugaison du discours médical et/ou scientifique avec le discours politique dans cette gestion de crise ?
Comment peut-on évaluer la démocratisation de la communication sur les réseaux sociaux, qui a connu un véritable rebond grâce aux TIC, dans tous les domaines professionnels et socio-culturels ; la communication virtuelle demeurant la seule disponible, avec la fermeture de toutes frontières et de toute possibilité de rencontre réelle ?
Quelle dimension éthique accompagne la gestion de la crise sanitaire avec le traçage, l’accès aux données personnelles privées, sans oublier l’évolution de l’éthique médicale, etc. ? La rupture et l’isolement imposés auront forcément des impacts psychologique et social non négligeables qui nécessiteraient une réelle résilience ; comment peut-on les analyser du point de vue communicationnel ?
Dans le but de couvrir l’ensemble des questionnements soulevés, les contributions à ce neuvième numéro de la revue REFSICOM ont été réparties selon leur pertinence et leur appartenance à l’un des quatre axes suivants :
Axe I – La multiplication des discours face à la crise : politique / profane au scientifique savant
- Covid-19 et relations internationales : comment la force de l’événement dicte le discours et remodèle les positions paradigmatiques ? Ndiaga LOUM
- « La polémique Raoult » : brouillage de la communication. Renata VERGA
- Quand les réseaux sociaux prennent part à la communication du ministère de la santé du Maroc durant la pandémie Covid-19. Issam EL MILOUDI, Soumaya EL MENDILI
- Covid-19 et stratégies de conquête du pouvoir d’État en Côte d’Ivoire. Ahou Florence AFNEY
Axe II – La couverture médiatique de la crise entre médias traditionnels et RSN
- Le journalisme de la débrouille en contexte de crise sanitaire. Jean Marie TCHATCHOUANG
- Crise du Covid-19 et rôle des médias au Maroc : analyse du contenu d’une émission télévisée. Mariam HAJOUJI IDRISSI
- Les usagers marocains des RSN : complices ou victimes des fake news du Covid-19 ? Malika ABENTAK, Tilila MOUNTASSER
- Le journal l’Équipe face à l’épreuve de la crise sanitaire : Une reconfiguration du contrat de lecture. Fabien WILLE, Patrice de LA BROISE
Axe III – Des problématiques engendrées par la crise sanitaire : l’impact psycho-social
- Comportements d’autoprotection face à la Covid-19 à l’aune des déterminants psychosociaux et des moyens de communication. Soufian AZOUAGHE, Mohamed BOUA, Ahmed KHAOUDI, Abdelaziz EL BARDOUNI, Abdelkarim BELHAJ
- Covid-19 et confinement en Tunisie : Quelles conséquences sur la communication familiale ? Zohra GHARBI
- Situation des migrants et des sans domicile en France face à la pandémie. Jimy BOULOS
- Plateforme de l’isolement et Covid-19, un inédit mortifère pour les chauffeurs VTC. Sylvie ALEMANNO, Salma EL BOURKADI
Axe IV – Les mutations vers l’enseignement à distance et le télétravail
- La communication entre familles et écoles privées par temps de pandémie au Maroc : ruptures et continuités. Moulay Idriss EL OUAFA
- L’usage de l’enseignement à distance en Algérie à l’heure de la crise sanitaire Covid-19. Abdelouahab MAKHLOUFI
- Quelle approche managériale pour la gestion de la crise de Covid-19 au Maroc. Souâd TOUHAMI
Nous tenons à remercier les membres du comité scientifique qui ont participé à la lecture et l’évaluation des articles :
Akhiate Yassine°; Amsidder Abderrahmane°; Antunes Da Cunha Manuel°; Azouagh Soufiane°; Bendahan Mohamed°; Chakouk Said°; Corroy Laurence°; Daghmi Fathallah°; El Maouhal Mokhtar°; El Mendili Soumaya°; El Ouafa Jamal°; Ennassiri Hassan°; Jreijiry Roy°; Merah Aissa°; Moumen Nadia°; Nader Amal°; Sadaka Georges°; Toumi Farid°; Viallon Philippe°; Youssoufi Khadija.
Références
| - 1 | Libaert Thierry, La communication de crise (5e édition), Paris, Dunod, 2020, 128 p. |
|---|---|
| - 2 | Lagadec Patrick, La gestion des crises : outils de réflexion à l’usage des décideurs, Paris, Ediscience International, 1992, 326 p. |
| - 3 | Morel Christian, Les décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales et persistantes, Gallimard, Paris, 2002, 320p. |
| - 4 | Paicheler Geneviève, « Les associations de lutte contre le sida et la communication publique : une influence minoritaire », in Psychologie sociale et communication, la revue Hermès, 2005/1 (n° 41), p.p.103-109. |
| - 5 | Hilgartner Stephen, Bosk Charles, « The Rise and Fall of Social Problems: A Public Arenas Model », in American Journal of Sociology, 94(1), 53-78, 1988. |
| - 6 | Fintz Matthieu et Youla Sylla Thierno, « Les guerres de la grippe aviaire en Égypte », Égypte/Monde arabe, Troisième série, 4 | 2007, mis en ligne le 31 décembre 2008, consulté le 02 décembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/ema/1780 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ema.1780 |
| - 7 | Wolton Dominique, Informer n’est pas communiquer ?, Paris, CNRS Éditions, 2009, 147 p. |
| - 8 | Larkin Judy, Strategic reputation risk management, London, Palgrave Macmillan, 2002, 276 p. |
| - 9 | https://lejournal.cnrs.fr/articles/edgar-morin-nous-devons-vivre-avec-lincertitude. |
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