La subjectivité peut être définie comme étant le « caractère de ce qui appartient au sujet », c’est « le domaine des réalités subjectives[1] », une dimension dans laquelle l’être humain fait l’expérience du monde et de lui-même. D’un point de vue purement discursif « on appelle subjectivité la présence du sujet parlant dans son discours » (Dubois et Mével, 1994, 452). Ces multiples définitions que nous venons de mentionner permettent de comprendre que la subjectivité est le propre de tout un chacun se manifestant à travers les faits, gestes et paroles du sujet. Néanmoins, avec le déploiement de la cyber culture et la prédominance du numérique, la subjectivité, telle qu’elle se présente dans les sociétés actuelles, prend un tout autre tournant. En effet, elle devient « un processus machinique fait de coupures et de connexions » (Genosko, 2019, 173). Si la subjectivité est essentiellement intérieure, elle tend à s’extérioriser : « […] elle n’est pas intérieure, elle ne correspond ni à l’esprit ni à une personne. La subjectivité est extérieure, projetée par centrifugation, hors du centre consacré de l’individualité présumée souveraine de l’ego » (Ibid.). À présent, c’est la machine qui gère voire contrôle la subjectivité du sujet. Cette situation, pour le moins inédite, constitue un point de bascule dans notre compréhension du sujet contemporain en son rapport à la « subjectivité machinique » (Guattari, 2003, 55).
Cette mise en perspective qui dévoile une intrication toujours grandissante entre le « soi réel » et le « soi numérique » nous amène à poser des questions on ne peut plus légitimes : comment la radioscopie du sujet contemporain hyperconnecté trahit une véritable volonté de promotion de soi qui se situe à la limite du narcissisme ou du cyber-narcissisme[2]? Le monde créé par le sujet contemporain n’est-il pas pour lui un moyen lui permettant de se dédouaner d’une réalité sur laquelle il n’a que peu de contrôle ? L’auto-promotion à laquelle se livre le sujet numérique ne lui permet-elle pas de déployer une image qui serait « sa marque de fabrique » ? L’espace numérique ne favorise-t-il pas l’émergence d’un être caméléon capable de changer à volonté sa personnalité et son physique donnant ainsi aux autres un simulacre de l’être ? Conscient du pouvoir de l’image, le sujet contemporain ne procède-t-il pas à un embellissement de soi pour attirer les autres ? Dans un espace virtuel où le paraître prime sur l’être, le sujet numérique utilise toutes formes de stratégies pour parvenir à ses fins ; dans ce sens, la dimension morale n’est-elle pas engagée ? Quelle place occupe le corps dans cette économie ? N’entre-t-il pas à son tour dans ce processus de subjectivation ? Interroger la manière avec laquelle se réalise la subjectivité numérique chez le sujet contemporain implique de mobiliser des questions qui relèvent du philosophique et du psychologique. C’est ainsi que dans le cadre de notre analyse nous mobiliserons l’approche philosophique, sociologique et psychologique, lesquelles approches permettront de mieux comprendre les modalités de construction du sujet numérique et de sa subjectivité ainsi que son interaction avec ses semblables. Les travaux de Michel Maffesoli, de Gilles Lipovetsky et de Félix Guattari, entre autres, constitueront notre socle théorique.
Conscient que les travaux abondent dans ce sens, nous avons estimé qu’il serait plus judicieux de proposer une réflexion qui interroge cette question sous différents angles. Le présent article appelle donc une traversée des régions de l’être du sujet contemporain hyperconnecté et des processus de subjectivation mis en œuvre au sein des réseaux numériques.
Pour étudier la réalisation de la subjectivité numérique chez le sujet contemporain nous procéderons, tout d’abord, à une radioscopie du sujet numérique, puis nous analyserons les différentes stratégies mises en œuvre par ce dernier pour réaliser une meilleure auto-promotion. Et, enfin, nous démontrerons que cette fabrique de l’image à laquelle il se livre trahit un véritable culte du corps[3].
Radioscopie du sujet contemporain hyperconnecté
En faisant la radioscopie du sujet contemporain hyperconnecté, nous tenterons de dévoiler les soubassements de sa subjectivité digitalisée. C’est cette visualisation de ce qui se dérobe aux regards et cet approfondissement / compréhension de l’être que nous voulons apporter en étudiant le sujet numérique. Comprendre sa façon d’être au sein de l’espace numérique nécessite de faire le tour de l’ensemble des éléments qui composent son identité. Pour mener à bien cette enquête, nous nous intéresserons à la mise en visibilité de soi sur internet avant de nous attarder sur certains traits de caractère qui se développent dans cet espace virtuel.
Le sujet numérique semble se présenter comme un être calculateur qui comprend les rouages du monde post-médiatique et essaie d’en tirer profit. C’est ce que laissent entendre les propos de Dominique Cardon tirés de son article intitulé « Réseaux sociaux de l’internet ». Pour lui, le sujet numérique « introduit […] une logique de calcul dans les relations sociales des individus : course au nombre d’amis, fabrication d’une image de soi avantageuse, utilisation opportuniste des “amis” numériques » (Cardon, 2011, 145). À ceci vient s’adjoindre une « logique opportuniste aux formes plus immédiates de la sociabilité vécue » (Ibid., p.144).
Dans cette course effrénée au nombre d’amis (ou followers pour reprendre le mot technique utilisé dans certains réseaux sociaux comme Twitter, Instagram, Tiktok, Twitch, etc.), le sujet numérique endosse une autre propriété, à savoir la manipulation des autres utilisateurs / subjectivités. En effet, pour attirer leur attention et les amener à souscrire au contenu qu’il propose, le sujet numérique les implique dans son univers fictionnel. Posts, reels, et tweets, entre autres, sont autant d’éléments qui génèrent une forme de dépendance vis-à-vis du contenu proposé.
Relevons au passage que le déploiement de la cyberculture favorise l’émergence d’un autre trait de caractère chez le sujet contemporain, il s’agit de la double présence. Autrement dit, le sujet numérique est présent à la fois sur le plan de la réalité et dans l’espace numérique. On assiste alors à un dédoublement du moi : au moi réel vient s’ajouter un « double holographique » (Baudrillard, 1981, 155). Ce phénomène de duplication, le sujet numérique semble l’imposer comme étant la réalité même. Cette nouvelle façon d’être qui passe à travers le moi fictionnalisé éclipse toute possibilité de présence (ou Dasein au sens heideggérien du terme[4]). Ce va-et-vient permanent entre les deux subjectivités/ identités implique l’idée de « simulation » (Cardon, 2008) que Dominique Cardon définit comme suit : « […] la distance entre identité numérique et identité réelle renvoie au processus de simulation que facilitent les technologies du web en autorisant les personnes à endosser des rôles qui échappent à leur univers quotidien » (Ibid., p.101).
Pour élargir sa visibilité sur les différentes plates-formes de réseaux sociaux, « l’homo ecranis » (Lipovetsky, Serroy, 2007, 283) n’hésite pas à rendre publique sa vie privée qui subit, elle aussi, une forme d’embellissement nous renvoyant ainsi à l’idée de fictionnalisation[5] « sur ces plates-formes […] les participants présentent différemment leur identité, exposant leur quotidien et leur personne » (Cardon, 2011, 144). Cette forme d’exhibitionnisme que nous lisons chez le sujet numérique s’accompagne d’un certain présentisme[6]. Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer cette volonté perpétuelle d’actualiser sa ligne éditoriale, d’user d’images pour s’affirmer.
Conscient du pouvoir de l’image et de son influence grandissante sur les autres subjectivités, le sujet numérique ne manque pas de l’utiliser comme un élément lui permettant d’avoir le contrôle sur les autres. En témoigne la tendance presque généralisée au travestissement identitaire. C’est ce pouvoir de l’image qui est souligné par Régis Debray dans Vie et mort de l’image où nous pouvons lire : « les images, contrairement aux mots, sont accessibles à tous, dans toutes les langues, sans compétences ni apprentissage préalables » (Debray, 1992, 493). Ceci permet au sujet numérique d’étendre le pouvoir et l’influence de sa subjectivité à une échelle plus grande vu que l’image se présente comme un message facilement perceptible partout dans le monde. Le soi numérique étend donc son influence au-delà de la zone géographique et linguistique où il vit pour atteindre d’autres subjectivités.
Les différentes propriétés que nous avons pu analyser, jusqu’à présent, donnent l’impression que le sujet numérique maîtrise à la perfection le monde fictionnel qu’il met en place ainsi que sa façon d’y exister. Or, nous notons chez lui une forme « d’asservissement machinique[7]». On assiste alors à une inversion des rôles. Le sujet devient objet : celui qui contrôle se trouve contrôlé. Autrement dit, c’est la machine et ses algorithmes qui prennent le dessus sur l’homme, gérant ainsi sa subjectivité. C’est ce qui est souligné par Coline Sénac dans son article intitulé « les subjectivités à l’ère du numérique » où on peut lire : « […] la machine propose une sémiotique signifiante tendant à limiter la constitution du sujet qui est présenté au sein de ces espaces numériques » (Sénac, 2021, 9).
Cet appauvrissement de l’être auquel on assiste crée une sorte de « machino-dépendance de la subjectivité » (Guattari, 2003, 43) chez l’homme contemporain limitant de ce fait ses aptitudes tant intellectuelles que communicationnelles : « Maintenant, précise Guattari, c’est la machine qui va passer sous le contrôle de la subjectivité, pas d’une subjectivité humaine reterritorialisée, mais d’une subjectivité machinique d’un nouveau genre » (Ibid., p.55). Cette intervention récurrente de la machine diminue drastiquement la capacité d’agir et de penser du sujet numérique faisant de lui un être mimétique.
La carte qui suit résume bien les différents traits de caractère / identité que relève Dominique Cardon en procédant à la radioscopie du sujet contemporain hyperconnecté :
Figure 1 : Cartographie des traits identitaires projetés sur les plateformes du web 2.0. Source : Cardon Dominique, « Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0, Réseaux », 2008/6, n° 152, p.99.

Modalités de l’auto-promotion du soi numérique
Bertrand Gervais distingue entre trois fonctions principales de l’écran : « il sert à protéger, dissimuler et à présenter » (Gervais, 2022). C’est cette dernière fonction qui nous intéresse au premier chef étant donné que c’est par l’entremise de l’écran que le sujet contemporain parvient à « présenter » son moi aux autres utilisateurs et ainsi à se mettre en scène.
Cette dépendance envers les écrans, qui deviennent le dispositif à travers lequel nous regardons le monde et via lequel le monde nous regarde, invite à mettre en relation la fulgurance de leur développement et la volonté toujours grandissante chez les personnes de se mettre en avant. A ce sujet, Vivian Sobchack ne manque pas d’affirmer que « les écrans ne sont pas seulement les médiateurs de notre connaissance du monde, de nous-même et des autres : au-delà de la représentation ils sont devenus le moyen privilégié par lequel s’affirme notre existence même » (Sobchack, 2016, 30). Cette culture de l’écran qui s’est largement répandue dans nos sociétés au point de s’y enraciner nous amène à analyser, dans les lignes qui suivent, son impact sur la mise en visibilité de soi.
Pour assoir son image / sa subjectivité, le sujet contemporain trouve un certain réconfort dans l’outil numérique. Ainsi, les différentes plateformes offrent, à des degrés variés, la possibilité d’une présentation de soi plus ou moins complète : travail, études, localisation, âge, situation familiale, situation amoureuse, ou encore des précisions sur la taille, la couleur des cheveux et des yeux. Ces différentes informations peuvent faire l’objet soit d’une falsification (dans ce cas le personnage réel est en contradiction avec le personnage numérique), soit avoir une certaine véracité. Dans d’autres cas, le réel et le fictionnel se rejoignent rendant la possibilité de démêler le vrai du faux difficile voire impossible. C’est cette oscillation entre le-tout-montrer et le-tout-cacher, entre la visibilité et l’invisibilité, entre la réalité et la fiction que rend si bien le schéma proposé par Dominique Cardon. La figure 2, mentionnée ci-dessous, revient sur les différentes plateformes qui permettent, suivant leurs fonctionnalités et leurs politiques, d’accorder une visibilité spécifique à l’utilisateur. Si certaines plateformes permettent de « tout montrer » en dévoilant au grand jour la vie privée de l’individu, d’autres jouent la carte de la discrétion en ne laissant transparaître que des bribes de l’identité du sujet numérique. Entre hypervisiblité et visibilité réduite, entre « identité narrative » et « identité civile », l’individu a l’embarras du choix.
Figure 2 : Visibilité et invisibilité chez le sujet numérique. Source : Cardon Dominique, « Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0, Réseaux », 2008/6, n° 152, p.124.

« Les pratiques individuelles et sociales d’auto-valorisation et d’auto-organisation de la subjectivité » (Guattari, 2003, 50) passent par un certain nombre de stratégies que le sujet numérique met en place pour promouvoir son image. De ce fait, les images publiées sur Facebook, Instagram, Tiktok, Snapchat, etc. sont souvent accompagnées d’éléments de langage : mots, phrases courtes, hashtags, minimessages, etc. À ceci s’ajoute la possibilité de modifier/esthétiser les images postées qui peuvent subir une forme d’embellissement grâce aux différents filtres que proposent ces applications. La perfection plastique vers laquelle tendent les sujets numériques leur permet de s’afficher auprès des autres et de s’imposer dans ce monde numérique car « se publier sous toutes ses facettes sert à […] accroître les chances d’être identifié par les autres », explique Cardon (Cardon, 2011, 142). Les deux structures (iconique et verbale) travaillent de concert, aidant ainsi le sujet contemporain hyperconnecté à véhiculer cette image de soi.
Le souci de l’image et de l’impression qu’elle génère chez les autres subjectivités pousse le sujet numérique à être au goût du jour, obéissant ainsi à un « système de la mode[8] » qui prédomine dans la société. On assiste alors à l’avènement d’un véritable culte du corps subissant lui aussi une forme de fictionnalisation.
Le sujet numérique ou le culte du corps
Avec le déploiement de la cyberculture, il semblerait que le corps ne revêt plus uniquement une dimension matérielle, mais qu’il se trouve virtualisé. Désormais, il s’inscrit dans l’image visible : une page Facebook, une photo de profil sur Instagram, un portait Meetic, une story, etc. Ces éléments sont autant d’incarnations virtuelles. Ainsi, le corps dénué de sa dimension charnelle amène à une reconsidération de la place qu’il occupe au sein de l’espace numérique.
Une chose est sûre : l’ère numérique dans laquelle nous vivons introduit une véritable rupture dans notre façon de concevoir le corps humain. Corps réel et corps numérique sont traités différemment : le premier est relégué au second plan, tandis que le deuxième est minutieusement construit et montré. Cette monstration n’est pas dénuée d’une part de fiction qui tend à embellir le charnel faisant de lui « un bel objet de consommation » (Baudrillard, 1970, 199) pour les autres utilisateurs. Ce devenir virtuel du corps appel à penser le problème sous un angle à la fois philosophique, sociologique, sémiotique, esthétique et communicationnel.
C’est dans la même lignée que Michel Maffesoli en propose une analyse riche d’enseignements alliant à la fois le sociologique et le sémiotique. Son approche basée sur une attention, presque chirurgicale, aux éléments de la vie quotidienne lui permet de démêler et de comprendre les agissements du sujet contemporain, et ce, en allant voir « au creux des apparences[9] ». C’est ainsi que dans son chapitre intitulé « MySpace » figurant dans son essai ayant pour titre Iconologies. Nos idol@tries postmodernes[10], Michel Maffesoli scrute les manifestations de la postmodernité tout en dressant le portrait d’un individu dominé par l’obsession de l’image et la hantise de la communication. Cette iconolâtrie 2.0 conjuguée à une adoration du corps sont loin d’être le signe d’un repli sur soi ou d’une quelconque forme de solitude, comme on peut très bien l’imaginer, elles constituent d’après le sociologue français une ouverture sur l’autre allant même jusqu’à les considérer comme : « une nouvelle socialité » en cours d’élaboration (Maffesoli, 2008, 134). Il nous livre donc une vision des choses qui va à l’encontre des thèses défendues jusqu’à présent, lesquelles voient dans la cyberculture le catalyseur de l’enfermement sur soi : « Mais, c’est cela la ruse de la technique. Un tournant s’est opéré. […] Cette cyberculture réinvestit les affects et recrée une mythologie spécifique : le lien social n’est plus annihilé par la technique, il est, bien au contraire, conforté par ses effets » (Ibid.). D’après le sociologue français, le sujet contemporain hyperconnecté ne saurait être en phase d’un rempli sur lui-même, mais travaille son image et son corps pour plaire au plus grand nombre. Soucieux d’orner et de transformer son corps, il va même jusqu’à l’artialiser[11]/ l’esthétiser comme en témoignent ces propos tenus par Maffesoli : « La cyberculture permet de faire de sa vie une œuvre d’art. Un art vécu au quotidien. Un art contaminant, de proche en proche l’ensemble de l’existence sociale » (Ibid.).
Face à cette incapacité du corps réel à assurer au sujet numérique une certaine notoriété auprès de ses semblables, le corps numérique prend donc le relais. Ainsi, la subjectivité contemporaine ne semble donc pouvoir se faire que sur fond d’un corps idéalisé/ esthétisé à outrance permettant l’émergence « de nouvelles définitions de soi et de nouvelles occasions d’interaction sociale » (Casilli, 2011, 5).
Après avoir mentionné la place insigne qu’occupe le corps chez le sujet contemporain hyperconnecté, notre intérêt se portera à présent sur les différentes pratiques liées à l’esthétisation du corps numérique dans le contexte des réseaux sociaux. Le premier outil utilisé est de nature purement photographique. En effet, le selfie sur Instagram est augmenté d’un ensemble d’effets (effects or filters)[12] qui ont pour visée principale de transformer le visage le rendant plus attractif. C’est ce que laissent entendre les propos tenus par Elisabeth Eglem : « certaines techniques de modification de l’apparence sont orientées vers la publication sur les réseaux suivant une logique de création de profils valorisants » (Eglem, 2017, 105). Cette technique de maquillage digital[13] donne même la possibilité à un néophyte de donner à ses photos un aspect artistique « l’observation des photos des autres, l’entraînement au selfie et l’utilisation de tutoriels accessibles en ligne permet d’acquérir le savoir-faire nécessaire à la réalisation de photos menant à un autre soi » (Ibid.).
À l’embellissement numérique du corps s’ajoutent d’autres stratégies permettant de le mettre encore plus en valeur. Il s’agit de la pose à adopter lors de la prise de photos qui, elle aussi, a son rôle à jouer dans ce processus visant à véhiculer une image parfaite de soi et de son corps. Ainsi, la manière avec laquelle se présente le sujet numérique : sourire, cadre, regard, aident à réaliser cela.
La technè[14] se met ici au service de l’homme contemporain pour donner aux autres l’impression d’un être achevé qui serait à la limite de la perfection « le corps consisterait en une configuration idéale produite par une culture à une époque donnée » (Ibnelkaïd et Colón De Carvajal, 2018, 232). Sans le soutien du numérique, le sujet contemporain perdrait toute emprise sur ses followers. Il n’existe donc virtuellement que grâce à d’autres « je » qui tombent sous le charme d’une image souvent factice, ou d’une parole savamment choisie qui vient accompagner celle-ci.
Conclusion
En définitive, nous pouvons dire que les techniques de l’auto-promotion et de l’embellissement du corps auxquelles se livre le sujet contemporain hyperconnecté entrent dans le processus global de la subjectivation. Elles participent également à créer un monde fictionnel, voire idéalisé dont le sujet numérique semble tirer les ficelles.
Cette situation aurait été impensable sans le développement des outils numériques et technologiques grâce auxquels le sujet numérique parvient à façonner son monde et son image. Pour amener les autres utilisateurs à croire dur comme fer en ce monde créé de toutes pièces, le sujet numérique s’inscrit dans une logique du faire-croire et du mimétisme. L’Homo ecranis[15] est en puissance un Homo imitans[16]. Il met tout en œuvre pour redorer son image auprès de ceux qui le suivent (les followers), et ce, en s’appuyant sur des techniques déjà vues chez les autres utilisateurs. Cette stratégie bien ficelée du faire-croire et de l’imitation démontre sa propension à l’action afin de pousser l’autre à entrer plus facilement dans son univers. À son tour, la subjectivité altéritaire développe, elle aussi, une forme d’action, car (faut-il le rappeler ?) la croyance est aussi une disposition à l’action d’après les propos du logicien américain Charles S. Peirce. C’est entre l’acte performatif du sujet numérique et l’acte réceptif de la subjectivité altéritaire que se situe la subjectivation.
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