La diversité, caractéristique de la Méditerranée, est à la source d’influences réciproques, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Dans son ouvrage classique associé à l’École des Annales, Fernand Braudel (2017) analyse ainsi la richesse des échanges commerciaux et communicationnels tous azimuts sur et autour de la Méditerranée, en des temps marqués par un niveau de développement technologique bien inférieur à celui de notre époque. L’historien insistait sur les liens tissés entre populations de cultures différentes, réunies sous l’appellation-label de « Mare Nostrum » et par le destin commun qu’elle symbolise.
Espace d’échanges et de rencontres, la mer Méditerranée est aussi traversée par des lignes de fracture, souvent marquées par l’incompréhension — ou une compréhension inégalement partagée et asymétrique confinant parfois à la violence. La Méditerranée voit s’entrechoquer des espérances souvent contrariées, entre un « Nord » riche mais frileux, et un ou des « Sud(s) » où les libertés sont globalement limitées, le développement économique entravé. La « différence » ne suit pas seulement une ligne sud-nord de démarcation. Pensons aux Balkans, pensons aux tensions qui traversent les trois États du Maghreb central. Partout, pourtant, les images et les paroles circulent, notamment sur les réseaux sociaux numériques (RSN). Les imaginaires se percutent, au risque parfois de l’incompréhension, voire du rejet. L’altérité est dans quelques cas déniée, laissant place à une forme de radicalité qui se déplace, se dissémine et brouille les frontières entre espace public et espaces d’expression numériques que les plateformes institutionnalisent.
Aussi, l’espace méditerranéen, objet de conquête et de discorde territoriales (Dézéraud, 2022), nous invite à interroger la place de la communication dans la constitution d’identités plurielles, paradoxalement rassembleuses et singulières (Rasse, 2013). Dans un tel contexte, comment appréhender la diversité, cet étendard de la « communication monde », à l’heure où les plateformes numériques imposent une redéfinition des liens et des usages ? Entre dispositifs médiatiques, dynamiques d’actions collectives et formes d’expression des mouvements sociaux, en Méditerranée, les problématiques se multiplient à l’image de ce qui la définit : la complexité.
Ces legs contrastés de la diversité qui unifie la Méditerranée nous rappellent que la communication a irrémédiablement pour revers l’incommunication (Dumas, 2016). L’une est le corollaire de l’autre : parce qu’elle repose de manière essentielle sur la relation entre une diversité d’acteurs, la communication peut dégénérer et se métamorphoser en acommunication quand, à défaut de consensus minimal et de représentations partagées, le dialogue devient véritablement impossible (Wolton, 2019).
Ce numéro 16 de la revue REFSICOM questionne les enjeux de la communication et des incommunications en Méditerranée dans la période la plus récente, parce qu’un acteur nouveau et tendanciellement hégémonique s’est imposé dans nos pratiques communicationnelles : les plateformes numériques.
Le terme de « plateforme » est tombé dans le langage commun et a acquis une acception de plus en plus large, au point de perdre sa spécificité (Bullich, 2021). Il servira ici à désigner toutes les formes d’intermédiation et de participation caractéristiques des dispositifs techniques déployés par les acteurs globaux du numérique tels que Google, Meta ou TikTok, mais également les dispositifs numériques participatifs plus confidentiels, ceux par exemple utilisés dans les « civic tech ». La logique participative est centrale dans les « plateformes » et explique leur capacité à s’imposer au cœur de tous nos échanges, qu’ils passent par de « petits » dispositifs ou par les plus célèbres des réseaux sociaux numériques. Pourtant, aucun des articles proposés ne cède au techno-déterminisme. La communication reste fondamentalement une activité humaine, quand bien même recourt-elle à des techniques, ce qui explique pourquoi la question des RSN est saisie d’abord au prisme des enjeux sociaux et politiques en Méditerranée, et pourquoi elle est également inséparable des problèmes d’incommunication et d’acommunication. Tous les auteurs mobilisent par ailleurs la notion d’engagement : la communication nous engage, l’engagement peut provoquer l’incommunication, l’engagement est le mantra des RSN, l’engagement est politique, citoyen, émotionnel. Finalement, croiser les enjeux de communication et des incommunications en Méditerranée, au prisme des plateformes, nous conduit à penser les engagements dans leur diversité, dans une perspective d’abord infocommunicationnelle.
Dans le premier article de ce dossier, Fetta Belgacem propose une analyse fondée sur deux études de cas, en lien avec des mobilisations citoyennes, sur les deux rives de la Méditerranée : Nuit Debout en France, le CMKDDH en Algérie. D’un pays à l’autre, les mobilisations citoyennes passent en partie par les RSN, par le médiactivisme, mais pas seulement. La présence physique, l’occupation des rues restent essentielles dans les engagements militants. Les militants entretiennent toutefois des rapports différents avec les journalistes entre sud et nord de la Méditerranée : en Algérie, l’indépendance journalistique est appréciée qui autorise les journalistes les plus courageux à relayer des messages qui ne s’alignent pas nécessairement sur les desiderata du pouvoir en place quand, en France, l’indépendance journalistique sert à stigmatiser les médias « mainstream », même si les infiltrer reste un objectif légitime pour influencer ensuite l’agenda politique.
L’engagement est saisi au seul prisme des RSN dans le deuxième article. Sinem Boyraz analyse la manière dont les RSN sont des outils de mobilisation lors du séisme de 2023 en Turquie, avec une étude centrée sur l’utilisation de Twitter (devenu X). Si cette plateforme a permis d’alerter sur le risque sismique à travers quelques tweets sur le sujet – qui n’ont toutefois pas suscité d’engagement –, elle sera précieuse pour la mobilisation citoyenne après la catastrophe, qu’il s’agisse d’être sur le terrain ou, ensuite, de s’associer à une mobilisation plus générale, d’ordre plus émotionnel. Mais Twitter est aussi un espace de désinformation.
Le troisième article, proposé par Audrey Bonjour et Anne Gagnebien, explore la manière dont les RSN peuvent contribuer à favoriser l’engagement citoyen des jeunes. L’article analyse une initiative européenne, Citizen Campus, à partir de sa déclinaison marseillaise autour du projet « Vénères et solidaires ». Marseille s’impose comme un condensé de Méditerranée, caractérisé par une grande diversité des origines, une fracture numérique et parfois culturelle, qui génère de la communication et de l’incommunication, puisque certains jeunes s’emparent du dispositif quand d’autres boudent YouTube et refusent même d’être filmés.
Le quatrième article, de Cristiane Tavares-Rochas, analyse la manière dont les « civic tech » sont mobilisées dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur pour favoriser la participation démocratique et citoyenne. Mais cette participation, rendue possible grâce à des dispositifs numériques, ne saurait remettre en question un rapport plus vertical à la politique où les responsables sont d’abord « élus » et prennent leurs décisions à ce titre, au risque d’une démocratie participative qui serve d’alibi.
Un dernier article clôt le dossier. Nadine Tamer y analyse l’offre médiatique libanaise et sa reconfiguration à l’heure du numérique. Internet permet aujourd’hui des initiatives médiatiques en ligne qui transcendent en partie les cadres médiatiques hérités du partage politico-confessionnel du Liban. En ligne, des engagements nouveaux, politiques et journalistiques à la fois, permettent de faire émerger des voix alternatives ou « indépendantes » qui tentent de construire un imaginaire libanais moins fragmenté et plus juste. L’article illustre ces tendances émergentes avec une étude de cas consacrée au pure player Mégaphone.
Enfin, dans la rubrique « expérience de recherche » hors dossier, mais toutefois en écho avec celui-ci, Ayoub Sibari revient sur un terrain d’étude original, la musique traditionnelle de Salé, au Maroc, et sur la manière dont elle est promue sur les plateformes numériques les plus utilisées.
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Les coordinateurs remercient les membres du comité scientifiques qui ont participé avec eux à l’évaluation des textes qui constituent cette livraison du n° 16 de REFSICOM :
Mirna Bassil, Fathallah Daghmi, Michel Durampart, Jeanne Ferrari-Giovanangeli, Magali Nonjon, Alessandro Leiduan, Valérie Jeanne-Perrier, Maud Pélissier, Nicolas Pélissier, Franck Rennuci, Ioanna Vovou.
Références bibliographiques
Braudel Fernand, La Méditerranée, Paris, Flammarion, « Champs histoire », 2017.
Bullich Vincent, « Plateforme, plateformiser, plateformisation : le péril des mots qui occultent ce qu’ils nomment », Questions de communication, 2021, n° 40, pp. 47-70.
Dézéraud Philippe, « Méditerranée : la délicate rencontre entre territorialisation de l’espace maritime et concept de bien commun de l’humanité », Confluences Méditerranée, n° 120, 2022, pp. 29-40.
Rasse Paul, « Diversité culturelle et communication à la lumière de la Méditerranée », Dans Bernard Françoise et Durampart Michel, Savoir en action. Culture et réseaux méditerranéens, Paris, CNRS Éditions, 2013, 352 p.
Wolton Dominique, « Communication, incommunication et acommunication », Hermès, La revue, n° 84, 2022, pp. 200-205.
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