Militants et journalistes : associés ou rivaux ? Regards croisés en contexte distinct (France – Algérie)

Résumés

Cet article analyse les stratégies de médiactivisme numérique de deux mouvements sociaux situés sur les deux rives de la Méditerranée, en Algérie avec le CMKDDH, en France avec Nuit Debout. En s’appuyant sur deux études de cas empiriques et contextualisées, il ne s’agit pas d’une comparaison stricto sensu, mais d’une lecture articulée de deux expériences de médiactivisme, en miroir, à partir de cadres d’analyse similaires. L’objectif est d’identifier les logiques propres à chaque mobilisation et de montrer comment les rapports entre militants et journalistes sont structurés, dans des contextes politiques, médiatiques et institutionnels très différents. Si les deux mouvements proposent une critique des médias dominants et une information alternative grâce à leurs médias sociaux et à l’utilisation des réseaux sociaux numériques, ils se distinguent dans leurs stratégies.
This article analyzes the digital media activism strategies of two social movements located on opposite shores of the Mediterranean: the CMKDDH in Algeria and Nuit Debout in France.
Drawing on two contextualized and empirical case studies, the approach is not a strict comparison but rather a parallel reading of two media activism experiences, analyzed through similar theoretical frameworks. The aim is to identify the specific logics underpinning each mobilization and to highlight how relationships between activists and journalists are structured within very different political, media, and institutional contexts. While both movements develop a critique of mainstream media and promote alternative information through their own media and use of digital social networks, their strategies diverge significantly.

Texte intégral
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Étudier le rôle des médias numériques « activistes » et des plateformes dans la maturation politique des militants et dans le développement des actions collectives en Méditerranée implique d’interroger la position de ces derniers vis-à-vis des médias institués (Neveu, 2019 ; Champagne, 1993). L’activisme sur les médias numériques renvoie à ce que Dominique Cardon et Fabien Granjon (2013), appellent le médiactivisme, une théorie critique qui part du postulat que les médias traditionnels, ou les médias « dominants », présentent un agenda médiatique qui s’éloigne de l’univers des mobilisations. Cette situation génère une méfiance de la part des militants, qui se tournent finalement vers les médias numériques pour s’organiser et se déployer. De manière générale, ces militants perçoivent les médias traditionnels comme des lieux où se propage une pensée hégémonique (Gramsci, 1975) qui ne s’aligne pas avec les revendications et les objectifs des mouvements qu’ils portent. Le médiactivisme numérique oriente alors leurs actions collectives contemporaines vers la production d’une information « contre-hégémonique » ou « expressiviste » selon les formes qu’elle emprunte. Cette information se déploie notamment sur les réseaux sociaux numériques qui offrent de grandes possibilités de publication et de distribution de contenus en ligne. Elle est « contre-hégémonique » quand elle critique les productions des médias dominants. Elle est « expressiviste » quand elle rend possible une information alternative. La critique contre-hégémonique des médias et la critique expressiviste sont par conséquent deux ressorts distincts et complémentaires du médiactivisme. Le médiactivisme est saisi ici comme une « réaction à une déficience institutionnelle » (Sedda, 2018, p. 5) révélatrice d’une situation perçue de verrouillage de la parole militante du côté des médias institués. Cette réaction médiatique suppose que les militants créateurs de médias numériques sont en permanence en concurrence et en compétition avec les médias traditionnels, ce qui crée une sorte de dualité un peu tranchée entre, d’une part, les médiactivistes numériques et, d’autre part, les journalistes traditionnels.

Il s’agit, dans cet article, d’analyser le médiactivisme numérique à travers deux mobilisations collectives, l’une en France, l’autre en Algérie. La mise en regard de ces deux formes de médiactivisme permettra de faire émerger à la fois leurs spécificités et les dynamiques communes qui les traversent. En effet, si le médiatictivisme présente des pratiques qui vont à l’encontre des médias institués, les contextes dans lesquels il se déploie peuvent varier fortement. Dès lors, la critique des médias qu’il porte peut potentiellement s’incarner de manière différente. C’est du moins l’hypothèse qui est à l’origine de cette recherche. Le régime des médias en France et en Algérie étant différent, notamment en matière de liberté de la presse et de structuration historique du champ médiatique, que nous disent les médiactivismes observés sur ces deux rives de la Méditerranée du rapport aux médias « mainstream », du rapport aux journalistes, des liens possibles entre médiactivistes et journalistes, entre médiactivistes et médias institués malgré leur apparente opposition de principe.

Terrains et Méthode

Nous avons étudié les pratiques médiactivistes numériques de deux mobilisations situées sur les deux rives de la Méditerranée, dans deux contextes politiques différents, en France et en Algérie. Nous proposons ainsi      une analyse croisée, qui ne vise pas à opposer ou aligner les deux cas, mais à explorer, par contraste, les logiques spécifiques de deux médiactivismes structurés autour de tensions communes entre médias institués et médias alternatifs. Cette approche permet d’interroger les formes de collaboration ou d’opposition entre journalistes et militants, selon les contextes de production et de diffusion de la critique médiatique. Elle implique de reconnaître les limites de la transposabilité des cadres interprétatifs d’un contexte à l’autre, en s’interdisant toute généralisation abusive. Loin d’un alignement méthodologique rigide, notre perspective repose sur une mise en tension des deux cas, pour en faire ressortir les traits singuliers tout en repérant des dynamiques convergentes.

La première mobilisation est celle du collectif français Nuit Debout, qui se déploie à partir de 2016 et va essaimer dans toutes les villes de France, et même à l’international. Le mouvement Nuit Debout voit le jour le 31 mars 2016 à la suite d’une manifestation contre la loi Travail[1], ou loi « El Khomri ». À l’appel des syndicats et des organisations de jeunesse, cette manifestation a pu rassembler entre 390 000 et 1,2 million de personnes. Des étudiants, des féministes, des écologistes et divers militants occupent alors la place de la République à Paris. Cet espace parisien, frappé par les attentats de janvier et de novembre 2015, est un haut lieu des manifestations progressistes et un lieu de commémoration. Avec Nuit Debout, la symbolique du lieu va se métamorphoser pour incarner aussi la géographie de la contestation et un militantisme renouvelé dans ses formes, avec une volonté d’occupation de l’espace urbain, en plus de la mobilisation en ligne : « il y a eu cette envie de se retrouver ensemble, de se sécuriser les uns les autres et de se rappeler ce qui fait de nous une humanité », affirme Mehdi Guiraud, militant actif à Nuit Debout[2]. Si la loi El Khomri a déclenché ce mouvement et a été beaucoup évoquée par les participants, elle ne représente qu’un « prétexte » mobilisateur. Après le 31 mars 2016, la lutte s’est élargie et les manifestants affirment surtout être déçus de la politique menée par le gouvernement de Manuel Valls, c’est-à-dire de la « faillite matérielle et symbolique de la social-démocratie »[3]. Le mouvement Nuit Debout incarne ainsi la lutte contre la loi Travail et « son monde » pour demander « plus de démocratie, de transparence dans la vie publique, le respect des citoyens quels qu’ils soient » avance Baki Youssoufou, militant transnational, actif à Nuit Debout. Ce collectif nous intéresse du fait de sa rapide extension vers un mouvement de masse aux préoccupations globales.

 

Notre second terrain est le Collectif des militants kabyles pour la défense des droits humains (CMKDDH), créé en 2017 suite à la répression déployée par le régime algérien à l’encontre des opposants politiques et des journalistes. Engagés pour la défense des droits des citoyens et des minorités ethniques et politiques, les membres de ce collectif organisent des actions ponctuelles et régulières telles que des sit-in, des rassemblements et des manifestations scientifiques et politiques sur la question des droits de l’Homme. Ce témoignage permet de situer son contexte d’émergence : « vu la situation des droits humains qui était déplorable à ce moment-là, nous devions sortir dans la rue, informer les citoyens de la situation alarmante quant aux arrestations arbitraires, l’emprisonnement des journalistes et militants » affirme le militant 1, membre de CMKDDH[4]. Sortir dans la rue et s’indigner dans ce contexte politique autoritaire n’est pas chose simple. Les conditions d’accès à l’espace public traditionnel pour manifester un mécontentement ou une opposition nécessitent tactique et stratégie, comme la collaboration avec des acteurs divers et variés tels des avocats, des universitaires engagés ainsi que l’utilisation systématique de dispositifs de communication numérique. S’inscrivant dans le sillage des actions collectives contemporaines, le web est en effet une ressource importante de coordination, de mobilisation et d’organisation pour ce collectif qui porte des revendications sujettes à des pratiques « aux marges des règles et des lois » (Ayimpam, 2019). Ces pratiques sont considérées, le plus souvent, comme objet de censure dans les médias traditionnels et dans le débat politique dominant en Algérie.

 

Nous avons étudié ces mobilisations en recensant leurs publications en ligne (médias issus de Nuit Debout, site web et pages Facebook du CMKDDH) et nous avons complété ce travail d’analyse documentaire par des entretiens avec des acteurs représentatifs de ces mobilisations. En plus de l’observation approfondie des réseaux sociaux numériques, nous avons collecté un total de 30 témoignages pour la mobilisation Nuit Debout. Cette enquête a été réalisée entre les mois d’octobre et janvier 2019. Pour le CMKDDH, nous avons réalisé des entretiens avec les 9 membres du collectif lors d’un séjour de recherche en Algérie durant le mois de juin 2019.

Avant de nous pencher sur les enjeux sociopolitiques liés à l’engagement en ligne de ces militants kabyles, il nous a semblé pertinent, dans le cadre de ce travail, d’apporter un éclairage sur la situation médiatique en Algérie afin de contextualiser le rapport des acteurs de notre terrain aux discours médiatiques traditionnels. À cet effet, nous avions effectué une micro-enquête préparatoire auprès de journalistes professionnels algériens appartenant aussi bien à la presse écrite qu’aux médias audiovisuels. Elle reposait sur un questionnaire en ligne administré entre octobre 2018 et janvier 2019, autorisant des réponses ouvertes, et sur quelques entretiens semi-directifs, en face à face, auprès de journalistes. Nous avons pu recueillir quatorze témoignages qui nous permettent de proposer une interprétation des enjeux liés à la production journalistique en Algérie et à la marge d’autonomie dont disposent les journalistes dans l’exercice de leur métier.

 

CMKDDH : co-construction critique entre journalistes et militants

 

L’agenda informationnel traditionnel en Algérie, essentiellement le service public, est structuré autour d’un contenu centré sur l’État-émetteur et en faveur de son idéologie politique.  Les médias algériens, notamment ceux dépendants directement ou indirectement de l’État (Dris, 2017), sont, de ce point de vue, un parfait exemple de ce que Gramsci appelle « l’appareil hégémonique » au service de l’idéologie dominante : « la nature du système en place depuis [l’indépendance en] 1962 fait que les tenants du régime ne laissent aucune brèche à la liberté d’expression, même si la Constitution consacre toutes les libertés », affirme un journaliste à El Watan[5]. Les médias se retrouvent donc contraints de s’allier au pouvoir en place ; les journalistes qui refusent de s’y conformer se voient harcelés, intimidés, et parfois emprisonnés.  C’est un « harcèlement judiciaire systématique » également pointé du doigt par une responsable d’Amnesty International pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, selon qui « les autorités algériennes sont prêtes à tout pour faire taire les critiques » (Amnesty International, 27 août 2020). Le climat est en effet délétère pour le journalisme en Algérie. On ne compte plus le nombre de journalistes licenciés ou emprisonnés pour des raisons politiques. La journaliste 2, une ancienne journaliste à la Radio-Tizi Ouzou[6], est un exemple de journaliste kabyle censurée, l’affirmation de l’identité kabyle étant contraire aux velléités nationalistes du régime en place (Chaker, 2023). Elle promeut dans ses productions journalistiques des thématiques autour de la culture et de la langue kabyles : « Durant mon parcours radiophonique, j’ai été convoquée plusieurs fois à cause de mes émissions culturelles. Une fois parce que j’ai diffusé une chanson de Ferhat Mehenni[7], un haut responsable de la radio a décidé de mettre fin à ma carrière si ce n’était l’intervention de mon directeur de chaîne [NB – un autre média où elle travaillait auparavant] […] Un autre incident a eu lieu en plein direct, où l’un de mes invités de l’émission “Imazighen ass-a” a critiqué les tenants du pouvoir en direct. Juste après l’émission, j’étais convoquée et sanctionnée. En résumé, l’engagement pour “taqbaylit” [l’identité kabyle ou, par extension, l’identité berbère] a toujours dérangé les responsables de la radio ».

Informer sur certains sujets, notamment sur la question de l’identité amazighe et de la culture kabyle dans sa composante émancipatrice et militante à l’égard du pouvoir central, représente un délit en Algérie. Les émissions radiophoniques de la journaliste 2 sont contrôlées avant toute diffusion. Elle affirme ainsi avoir été censurée à de nombreuses reprises : « les dernières années avant mon départ définitif, j’étais même taxée d’autonomiste vu le caractère engagé de mes émissions radiophoniques, et leur spécificité kabyle ». Les journalistes se retrouvent alors intimidés, poussés à l’autocensure et parfois même à la démission et à l’exil.

 

Autre exemple de pression et de censure, le « cas » Tighremt. Le 11 mars 2020, Tighremt, le premier quotidien d’expression amazighe, lancé en Kabylie, s’est vu interdit d’impression dans les rotatives de l’État, la Société d’Imprimerie d’Alger, et ce depuis la parution de son numéro 4. Dans un communiqué diffusé sur les réseaux sociaux, la rédaction de ce média privé souligne que cette interdiction n’a été accompagnée d’aucun document écrit, mais uniquement d’un message téléphonique. Lors de cet échange, une source ministérielle a informé le directeur de la publication que les autorités envisageaient de suspendre la parution si les caractères latins utilisés pour la langue kabyle n’étaient pas remplacés par les alphabets arabe ou tifinagh[8]. La rédaction se retrouve stupéfaite devant l’annonce de ce motif sachant que l’enseignement de la langue amazighe en Algérie se fait en utilisant l’alphabet latin. Cette annonce a été perçue comme un double coup dur contre, d’une part, la liberté de la presse et d’expression et, d’autre part, la promotion de la langue amazighe dans son pays, l’Algérie. La rédaction de Tighremt, qui semble ne pas se conformer à l’idéologie monolingue et monoculture arabe promue par l’État, se retrouve, dès lors, interdite d’imprimerie. Elle a donc été contrainte d’arrêter définitivement la diffusion du journal.

 

Pour échapper aux diverses contraintes de la censure médiatique et du monopole de l’État, l’arrivée d’Internet semble être une aubaine pour l’expression des opinions politiques et citoyennes, notamment sur les réseaux sociaux numériques (Merah, 2016). Comme le note Paola Sedda à propos du médiactivisme, « [p]uisqu’il embrasse une diversité d’expériences collectives et d’acteurs, [ce concept de médiactivisme] nous a semblé le plus adapté pour décrire la variété des formes que peuvent assumer les usages critiques de ces médias » (Sedda, 2018, p. 6). Ces usages sortent des cadres de lutte traditionnellement construits autour des partis politiques, des institutions médiatiques ou des associations civiles. Les médias numériques participent au « processus au cours duquel le public constitué par les individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État » (Habermas, 1962, p. 61).

 

À travers l’analyse des publications des militants du CMKDDH, nous observons que le militantisme pour la défense des droits humains et la surveillance des médias dominants vont de pair. Mais le discours de dénonciation s’adresse essentiellement aux médias en tant que structure et pouvoir institués qui perpétue l’idéologie de l’État et qui rejette tout discours d’opposition : « au-delà de l’effritement de la compétence, conséquence d’un système éducatif sclérosé et d’une formation universitaire qui se situe très loin des normes admises dans les pays développés, l’éthique y est souvent sacrifiée sur l’autel des allégeances aux puissants du moment, au pouvoir de l’argent ou au dogme idéologique et/ou religieux. Cette méfiance est en chaque citoyen, y compris, dans une certaine proportion, les journalistes eux-mêmes dont certains vivent mal cette dérive qui est, depuis longtemps, un fait établi » avance Allas di Tleli, ancien journaliste professionnel, écrivain, militant des droits de l’Homme et soutien du CMKDDH.

 

L’autoritarisme du régime algérien malmène ainsi le système médiatique et contrôle la propagation de toute résistance, en même temps que l’absence de corps professionnel institué chez les journalistes (Bouchaala, Merah, 2019) interdit l’émergence d’un véritable contre-pouvoir. Cette situation n’échappe pas aux militants qui se solidarisent avec les journalistes à la moindre répression, ce qui témoigne ici de la possibilité, pour certains journalistes, de s’autonomiser en partie des structures qui les emploient et de trouver, dans les interstices, les moyens d’une parole libre. Cette solidarité entre militants et journalistes professionnels peut se lire comme une réponse au contexte autoritaire, et constitue la singularité de l’espace public algérien.  Sur les réseaux sociaux numériques, les militants du CMKDDH n’hésitent pas à leur adresser des reproches, des critiques documentées et argumentées afin de les interpeller directement, faisant donc le pari de la possible autonomisation des journalistes algériens. Au moins leur opposent-ils leur imputabilité (Bernier, 2016). Mais, par prudence et pour contrecarrer la répression de l’État, les militants ne personnalisent pas leurs publications sur la page du collectif créée sur Facebook et n’emploient jamais le « Je » : « nous utilisons le Vpn, nous signons les déclarations au nom du collectif et non pas par le nom de celui qui a rédigé la déclaration, […] afin d’éviter la police qui se rend souvent la première dans les lieus de rassemblements annoncés » (Lazar Bessadi, membre fondateur de CMKDDH). Ces membres produisent des déclarations publiques, des réflexions critiques et s’expriment en « nous » collectif et rationnel, visant la sensibilisation citoyenne. À travers leurs productions sur la page officielle du collectif, nous constatons que la dimension individuelle est estompée, joignant à la fois des contributions contre-hégémoniques, en constante surveillance de l’appareil politique et médiatique dominant, et des productions militantes expressivistes, qui misent sur l’émancipation de la parole. Le contexte politique autoritaire modifie ici le rapport des militants aux pratiques numériques dans le sens où la valorisation du collectif est plus prudente que la valorisation individuelle ou personnelle.

 

Du côté des journalistes, il n’existe pas de structure médiatique contre-hégémonique en Algérie, c’est-à-dire une structure de journalistes professionnels spécialisée dans la critique des médias, à l’instar d’Acrimed en France. C’est sur les réseaux sociaux numériques, et souvent en collaboration avec des militants amateurs sur le plan informationnel, que les journalistes témoignent des difficultés de leur métier et des entraves auxquelles ils sont confrontés. Si nous nous intéressons aux profils des médiactivistes faisant partie de ce collectif ou simplement de ses sympathisants, certains sont des journalistes professionnels, d’autres simplement des militants, et ils arrivent à travailler ensemble pour peser sur le débat public. Allas di Tlelli est un exemple de ces médiactivistes contre-hégémoniques qui se servent des réseaux sociaux numériques pour légitimer leurs luttes. Journaliste professionnel indépendant, ayant longtemps plus ou moins évolué dans plusieurs quotidiens et autres périodiques. Ses publications critiques à l’égard des pouvoirs politiques et médiatiques atteignent jusqu’à 700 likes et 800 partages sur les réseaux sociaux numériques. Le format de ses publications médiactivistes numériques est long, dense et rigoureux, documenté et professionnel, respectant les normes du journalisme ainsi que la déontologie telles qu’on peut les connaître en France, sur un modèle canonique de journalisme à l’occidental (Chalaby, 1996). Étant donné que les journalistes algériens n’ont pas d’autre structure ou d’espace de critique des médias que les réseaux sociaux numériques, ils ont déplacé les normes et les réflexes de leur métier, à savoir la précision et le travail d’investigation, jusqu’aux mailles du web afin de faire la preuve d’une possible émancipation pour le journalisme tout en dénonçant les aléas de leur profession, le plus souvent en collaboration avec les militants amateurs sur le plan informationnel.

 

Le militant 3 est un autre exemple de ces activistes qui sont aussi des journalistes professionnels au sein du CMKDDH. Journaliste au média ObservAlgérie, il tente dans la mesure du possible de faire passer les communiqués du collectif dans le journal auquel il est rattaché professionnellement : « je médiatise de mon côté à travers mes contacts journalistes qui publient nos événements. Étant moi-même journaliste à ObservAlgérie, je relaie souvent les événements du collectif ». Ces acteurs médiatiques professionnels collaborent dès lors avec les médiactivistes militants pour mobiliser et sensibiliser à la question des droits de l’Homme.

 

Nous en déduisons que, malgré toute la méfiance à l’égard des médias institués, les militants kabyles interrogés pour ce travail n’expriment pas de sentiment de rejet des journalistes, car ces derniers, comme le dit Erik Neveu, ne sont pas « pris dans des logiques structurales » (Neveu, 1999, p. 27). Le témoignage du militant 3 confirme cette vision des journalistes : « quand on se rend dans les locaux des rédactions, l’accueil est chaleureux, les journalistes sont gentils. Le problème ce n’est pas les journalistes, ils traitent la matière, mais après elle n’est pas acceptée par les directeurs ».

Le discours de dénonciation s’adresse essentiellement aux médias en tant que structure et pouvoir institué qui perpétue l’idéologie de l’État et qui rejette tout discours d’opposition. Dissocier donc les militants des journalistes professionnels ne semble pas pertinent en Algérie. Le conflit s’exerce plus souvent au niveau élargi, entre militants et journalistes critiques d’une part, les médias et leur management de l’autre. La dynamique de co-construction d’un discours contre-hégémonique entre les journalistes professionnels et les militants face aux abus de pouvoir souligne ainsi que le médiactivisme en Algérie est à part, qu’il n’oppose pas de manière binaire contestation en ligne et médias dominants, mais qu’il traverse au contraire ces derniers grâce à des individualités critiques. À cet égard, l’absence de véritable liberté d’expression, le poids des structures médiatiques et de la surveillance étatique, poussent certains journalistes vers une forme de militantisme qui conjugue la défense des libertés individuelles à un idéal professionnel journalistique inspiré en partie des canons qui sont ceux du journalisme « occidental ». En s’inspirant des paradigmes de Charron et de Bonville (1996), nous pouvons dire qu’en Algérie, à côté des médias soumis, se déploie aussi un journalisme d’opinion, celui qui revendique le droit de critiquer les pouvoirs établis, tout en s’appuyant sur les codes qui sont ceux du journalisme d’information.

Le passage au « cas » français, dans une logique de regards croisés, s’avère ici particulièrement éclairant : il invite à une lecture contextualisée, où les schèmes interprétatifs ne peuvent être transposés mécaniquement d’un terrain à l’autre. Ce qui vaut au sud de la Méditerranée ne saurait être appliqué à l’identique à sa rive nord au risque de produire des généralisations abusives.

 

Nuit Debout : le double jeu des médiactivistes

 

Le discours critique à l’égard des médias dominants est transversal au sein de la mobilisation Nuit Debout. Certains activistes portent une critique plus ou moins radicale. Ils rejettent les médias « dominants » ou « mainstream » en leur reprochant de céder aux pressions économiques, de participer à la production d’une pensée uniforme et de marginaliser les propositions alternatives. À l’exemple de Thomas, journaliste professionnel et militant au sein de Nuit Debout : « Les médias traditionnels mainstream incarnent la parole dominante, à tous les niveaux, et soutiennent en général (il y a des productions médiatiques et des journalistes qui font exception bien sûr) cette idéologie capitaliste, des vieux hommes blancs hétérosexuels bourgeois conservateurs qui veulent garder leur pouvoir et leur capital accumulé depuis des siècles. […] d’autant plus quand on voit la différence de traitement entre ce qui se passe sur le terrain, en l’occurrence Nuit Debout, et le traitement médiatique par les médias mainstream » (Thomas, journaliste et militant N.D).

 

Les militants que nous avons interrogés, outre leur opposition de principe aux médias mainstream, se montrent méfiants et distants à l’égard du cadrage médiatique dominant, signe à l’évidence d’une réflexivité sur la manière dont est construite l’information. Ils perçoivent comme nécessaire la construction de canaux médiatiques alternatifs qui seraient vecteurs de leurs propres « schèmes d’interprétation » et de leurs propres définitions du mouvement. En marge du filtre médiatique dominant, les militants ont donc tenté de développer leur proximité avec les citoyens au moyen d’une communication numérique cadrée et très investie. Ils ont notamment mis sur pied leur Media Center, une structure de coordination de la production d’information par le mouvement Nuit Debout. Avec le Media Center, ils ont voulu élaborer une parole concurrente et contre-hégémonique pour contrecarrer la narration officielle des médias traditionnels : « le Media Center, c’est construire une narration via les réseaux sociaux, trouver les hashtags qui permettent qu’on relaie un message et ce message-là, c’est le message principal du mouvement. […] Notre objectif, c’est d’influencer les médias pour qu’ils ne racontent pas des conneries sur nous », avance Baki Youssouffou. Concrètement, après avoir décidé quelle thématique mettre en avant et quelle information transmettre aux médias, les membres de ce pôle choisissent un hashtag pertinent et créent du contenu élaboré sur Twitter ou sur Telegram. Ils renforcent la visibilité de cet hashtag accompagné d’un message en le partageant massivement ; d’autres militants suivent la même stratégie en parallèle, et créent d’autres publications en faisant référence au même hashtag. Ce sont ces hashtags qui permettent aux militants du Media Center de rassembler et centraliser toutes les publications créées par les militants autour d’un mot clé.

Toutefois, la mise à distance et la méfiance des militants de Nuit Debout à l’égard des médias mainstream ne sont pas aussi radicales que l’on peut le croire. Avec leurs campagnes de hashtags, les militants produisent certes un récit informationnel alternatif et fédéré autour de mots-clés, mais ils comptent aussi sur la visibilité sociale de leurs hashtags pour que les journalistes des « grands » médias s’en emparent à leur tour et substituent au cadrage dominant des éléments du cadrage alternatif ainsi proposé. En effet, Twitter était et reste un réseau fortement consulté par les journalistes pour suivre en direct l’actualité à travers les publications de ses acteurs (Mercier, Pignard-Cheynel, 2018).

Les militants de Nuit Debout adoptent donc une logique de distanciation vis-à-vis des médias qu’ils appellent « dominants », mais sans pour autant éprouver de l’indifférence ou du désengagement face à leurs pratiques. Au contraire, les militants demeurent conscients du caractère massifié des médias traditionnels et de leur capacité à toucher un vaste public en termes d’audience. À cet égard, leur stratégie communicationnelle numérique intervient implicitement dans le champ médiatique traditionnel afin d’orienter son cadrage et son traitement du mouvement : « on n’avait pas rien à foutre [des médias], mais on avait un objectif militant qui était de mettre le message que nous on voulait dans les médias traditionnels. Donc on se servait d’eux un peu là-dedans, mais pas par moyen interpersonnel direct, mais en tabassant un tas de messages sur les réseaux sociaux », insiste Antoine, membre du Media Center. Baki Youssoufou raconte un épisode où le cadrage en ligne du pôle Media Center a influencé, favorablement, le traitement médiatique de Nuit Debout : « par exemple, lorsqu’il y avait une manif, la manif du 31 mars, qui a créé Nuit Debout. Les médias dès le matin, CNews et BFMTV, ont montré les casses. Donc, toute la journée, on n’a parlé que de ça. Nous, on ne voulait pas qu’il y ait des casses visibles. Donc on a envoyé les gens sur le terrain. On était une centaine en moyenne, on prenait des photos de ce qui se passait. Et quand il y avait des casseurs, on disait exactement où c’est, on faisait des tweets avec un hashtag en disant que la casse n’est pas dans la manifestation, elle est dans une autre rue. Et donc, les médias qui ont diffusé ça, ils ont été interpellés par les citoyens. Et ils ont pu revenir sur ce qu’ils ont dit, ils ont dû dire que c’est en marge de la manifestation, dans les rues adjacentes et ça, ça a cassé la dynamique négative sur le mouvement ».

 

Selon Robert Entmann, « encadrer consiste à sélectionner certains aspects d’une réalité perçue et à les rendre plus saillants dans une communication, de manière à promouvoir une définition particulière d’un problème, une interprétation causale, une évaluation morale et une recommandation de solution pour l’élément décrit » (1993, p. 52-53). Ce cadrage, Nuit Debout a cherché à l’imposer avec ses hashtags, avec son Media Center, avec généralement ses médias sociaux et la caisse de résonance des réseaux sociaux numériques. Ce faisant, les militants de Nuit Debout se sont réappropriés la mission de vigiles, en anglais « media watchdogs », réservée uniquement aux journalistes professionnels ou acteurs académiques. Ils ont développé un discours contre-hégémonique sur les médias qui émerge des marges plutôt que des acteurs institués ou de la profession. En ce qui concerne leurs productions médiatiques, les militants de Nuit Debout reproduisent en revanche les logiques qui sont celles des médias mainstream puisqu’ils décident quelle information mettre en avant sur le mouvement, et quel fait représente le mieux leurs activités engageantes sur le terrain. Ils sont donc dans une position originale, critique des médias d’un côté, producteur d’un discours alternatif de l’autre qui s’incarne dans des logiques médiatiques somme toute traditionnelles, avec pour ambition d’influencer l’agenda-setting (McCombs, Shaw, 1972). En mettant en place le Media Center, les militants de Nuit Debout sont ainsi devenus un nouveau média, qui propose certes un discours contre-hégémonique de surveillance des médias traditionnels, mais se caractérise aussi comme source d’information instituée bien qu’alternative, qui vise d’abord à proposer aux media mainstream une nouvelle narration et à influencer l’agenda médiatique dominant. Cette stratégie d’« auto-média » de Nuit Debout a été portée en collaboration avec des journalistes professionnels. Notons toutefois l’originalité du dispositif puisque le Media Center a une dimension participative et sociale, les militants produisant les contenus qui alimentent les fils Twitter. Un glissement s’opère donc du « gatekeeping » du cercle des professionnels des médias – traditionnels ou contre-hégémoniques – vers l’espace ultra-ouvert des militants. Mais, là encore, ce « glissement » est ambivalent, car une partie des militants n’a pas manqué de se le réapproprier pour mieux l’encadrer.

 

L’analyse des flux de tweets indique à cet égard que la majorité des messages provient des militants plus que des opposants du mouvement, comme le souligne Estelle Pereira : « l’analyse des tweets de Nuit Debout démontre que son utilisation se fait majoritairement par des internautes qui soutiennent la mobilisation. Sur l’ensemble des données (du 28 mars au 31 mai [2016]), on estime à seulement 16 % les tweets publiés ou “retweetés” par des opposants au mouvement – des personnalités ouvertement de droite ou Front national » (Pereira, 2016). Ce nombre exponentiel de tweets positifs sur le mouvement est dû à la stratégie pilotée depuis le Media Center ; c’est une sorte de « propagande positive sur le mouvement » (Baki, militant à N. D). Selon Guillaume Sylvestre, consultant en veille informatique, 2 millions de hashtags “Nuit Debout” ont été générés du 28 mars au 30 mai 2016. « Un nombre plus important que celui concernant la loi Travail (#loitravail, 1,5 million de tweets sur la même période) » dans l’opposition à laquelle le mouvement s’est construit.

 

La communication médiatique hégémonique et la communication militante de Nuit Debout, chacune existant avec ses propres codes, ne peuvent donc pas être traitées séparément puisque ces deux pratiques sont traversées par des dynamiques qui tantôt s’entrelacent, tantôt s’opposent. Ce type de rapport complexe entre médias traditionnels et mouvements sociaux est décrit par Todd Gitlin (1980) comme une « symbiose conflictuelle », c’est-à-dire une sorte de codépendance nécessaire, bien que tendue entre les deux entités. Celle-ci apparaît bien être celle « d’associés -rivaux » (Legavre, 2011) qui pose la question de la nature du cadrage proposé par les militants et les médias traditionnels. Ils sont rivaux dans la mesure où leurs cadres respectifs sont souvent asymétriques et ne partagent pas la même définition de ce qu’est une information de qualité. Pour les militants, certains médias sont dans un rapport de connivence avec les forces économiques et/ou politiques. Les journalistes de ces médias ont souvent des comptes à rendre auprès de leur hiérarchie et choisissent de s’aligner sur des impératifs dictés par leurs entreprises, raison pour laquelle ils peinent à traduire complètement le sens et les aspirations des mobilisations citoyennes. Ils sont en même temps des associés puisqu’ils s’inscrivent dans une logique communicationnelle avec les sources militantes dont ils relaient la production médiatique numérique, gage d’une certaine massification du message militant, même si le passage par le tamis des rédactions des médias mainstream peut être perçu comme une trahison de la parole contestataire. Au moins les deux parties, sachant qu’elles ne peuvent « espérer durablement se débarrasser de l’autre, […] n’ont d’autres choix que de négocier » (Bourricaud, 1961, p. 336).

 

Le dilemme de la critique des médias

 

 

L’analyse du médiactivisme de CMKDDH en Algérie et du mouvement Nuit Debout en France permet, malgré des contextes politiques et sociaux bien différents, d’identifier des traits communs dans ces deux mobilisations. Elle met en lumière, à partir d’un cadre d’analyse partagé, des formes de médiactivisme distinctes et des relations ambivalentes entre militants et médias traditionnels, faites de tensions mais aussi de collaborations ponctuelles. En Algérie comme en France, les acteurs observés développent des stratégies de communication numérique qui articulent, à des degrés divers, critique des médias dominants et recherche d’une visibilité médiatique. Plutôt que de postuler une opposition binaire entre médias institués et médias alternatifs, notre approche met en évidence des logiques hybrides : les militants critiquent les cadrages médiatiques dominants, mais cherchent aussi à les infléchir, voire à les utiliser comme vecteur de diffusion de leurs messages.
Ce type d’analyse croisée permet ainsi de mieux comprendre les modalités d’articulation entre production militante de l’information et logiques médiatiques instituées, sans les confondre ni les opposer de manière schématique. Elle ouvre des pistes pour une lecture plus nuancée des rapports entre militants et journalistes, entre espace numérique et sphère médiatique, selon les contextes politiques dans lesquels ces interactions prennent forme.

 

La parole médiactiviste numérique ne s’érige pas en alternative absolue aux médias traditionnels : elle les critique pour mieux s’y immiscer, à chaque fois à travers la sensibilisation des professionnels de l’information que sont les journalistes. En Algérie, parce que les journalistes trouvent des libertés dans les interstices que leur offrent des rédactions souvent sous contrôle (Belgacem, 2024). En France, parce que Twitter a servi et sert encore de source primaire d’information pour nombre de journalistes qui contournent ainsi les sources plus officielles que sont les représentants institués dans le cadre des mobilisations, qu’il s’agisse de la police, des élus ou des leaders syndicaux. De ce fait, les médias mainstream peuvent parfois servir le cadrage des militants et le prolonger dans la sphère médiatique dominante. Les finalités affichées par les membres qui tendent à écarter le paysage médiatique traditionnel de l’univers des luttes contemporaines et les finalités réelles divergent in fine. Cette divergence explique pourquoi les médias mainstream sont finalement aussi acceptés comme moyens de communication afin de porter le message des mobilisations auprès du plus grand nombre. Les médias traditionnels « semblent être toujours influents dans la formation des opinions et jugements portant sur les mobilisations sociales » (Guaaybess, Pélissier, 2019, p. 11). Ils restent donc des institutions importantes dans le cadre des actions collectives contemporaines.

 

C’est ici qu’émerge le dilemme de la critique des médias. En effet, il y a une interdépendance entre médias alternatifs en ligne et médias mainstream, mais les premiers ont plus besoin des seconds que l’inverse. C’est que les réseaux sociaux numériques permettent des « coups de force symboliques » (Neveu E., 1999) à destination des médias dominants, mais ils ne s’y substituent pas (encore) véritablement. Ils constituent (déjà) le terrain de rencontre entre ces « associés-rivaux », c’est-à-dire entre les militants et les médias dominants. Et, dans cette rencontre, l’ascendant est en faveur des médias dominants, seuls à même de massifier le message, au moins dans les imaginaires.

 

La critique des médias ne parvient donc pas à outrepasser le présupposé de l’influence des mass media, de la parole instituée dans un média qui a pignon sur rue, au profit d’une influence plus diffuse, rhizomique, véritablement décentralisée. La création d’un « pôle Media Center » par Nuit Debout en témoigne de manière évidente. La parole alternative finit ici par espérer devenir la norme, s’imposer à la place de ceux-là mêmes qu’elle dénonce, ce qui pose la question de sa légitimité comme alternative radicale. Soit il s’agit effectivement de nier la légitimité des structures mass-médiatiques, et la radicalité suppose alors que le médiactivisme se refuse à son tour à toute forme de coordination centralisée, soit il s’agit d’espérer transformer une parole minoritaire dans les mass media en parole correctement représentée, dans une perspective somme toute démocratique qui considère que les paroles alternatives ne le sont que parce qu’elles ne sont pas encore parvenues à fédérer suffisamment. Mais cette approche, que la relation de dépendance semble justifier en creux, est problématique pour le médiactivisme puisqu’elle légitime sans aucun doute la pertinence de la critique expressiviste, mais conteste celle de la critique contre-hégémonique qui, finalement, appelle à la suppression du système mass-médiatique.

 

Il est  toutefois important de souligner que le rapport qu’entretiennent les médiactivistes aux médias traditionnels diverge d’un contexte politique à l’autre : la critique du travail journalistique depuis les marges de l’espace informationnel vise, en France, à discréditer les formes traditionnelles de gatekeeping quand, à l’inverse, ce gatekeeping opéré par les journalistes, garants d’un certaine exigence déontologique, s’impose comme une échappatoire à la surveillance de la parole dans l’espace public algérien, que ce soit dans les médias traditionnels ou sur internet. L’enjeu : instituer une alternative, c’est-à-dire en Algérie un journalisme qui incarne la liberté d’expression ; en France, où cette dernière est garantie, faire émerger en ligne des médias plus proches des aspirations sociales et des mouvements militants de gauche, au moins dans notre cas.

[1] Loi n°2016-1088 du 08/08/2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours parcours professionnels, proposée par la ministre du Travail, Myriam El Khomri, et dont l’objectif est de donner plus d’autonomie aux entreprises pour améliorer la compétitivité.

[2] L’ensemble des citations sont tirées des entretiens que nous avons réalisés auprès des militants du collectif Nuit Debout.

[3] Propos de Vincent Pinel, ingénieur, 42 ans, et militant à Nuit Debout.

[4] Les entretiens auprès des militants et soutiens du mouvement CMKDDH ont été menés lors d’une enquête de terrain financée par l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC). Certains témoignages sont anonymisés à la demande des interviewés.

[5] Un quotidien indépendant algérien d’expression française, fondé en 1990. Il est connu pour son ton critique et sa défense de la liberté de la presse.

[6] Une radio publique régionale, d’expression kabyle.

[7] Chanteur engagé, homme politique et écrivain. Membre fondateur du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie. Un mouvement qui revendique la souveraineté de la région de Kabylie.

[8] Il s’agit de l’écriture utilisée par les Berbères depuis l’antiquité. En Algérie, elle est conservée surtout chez les Touareg (les berbères du sud d’Algérie). Les Kabyles écrivent leur langue en latin.



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Pour citer cet article

, "Militants et journalistes : associés ou rivaux ? Regards croisés en contexte distinct (France – Algérie)", REFSICOM [en ligne], 16 | 2025, mis en ligne le 24 juillet 2025, consulté le Sunday 30 August 2026. URL: https://refsicom.org/1539


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