Quand le vote FN côtoie l’abstention. Étude des déterminants du vote lors du premier tour de l’élection présidentielle française de 2017

Résumés

Au même titre que le vote blanc ou l’abstention, le vote extrême a été rapproché de l’expression d’une protestation, d’un désaccord ou d’une revendication. Ainsi, on a désormais l’impression que les électeurs des partis extrêmes et les abstentionnistes sont les mêmes individus. Ils présenteraient donc les mêmes profils socio-économiques. Dans cette perspective, le présent article s’est fixé pour objectif de comparer la sociologie de ces deux groupes de citoyens en partant des conclusions de diverses études et en les complétant par une confrontation des résultats départementaux du premier tour de l’élection présidentielle française de 2017 à des données socio-économiques et démographiques publiées par l’INSEE. Ces travaux mettent alors en avant la relativité de l’influence des médias dans les processus électoraux, dans la lignée des travaux de Lazarsfeld (Lazarsfeld, Berelson et Gaudet 1940) (Berelson, Lazarsfeld et McPhee 1954).
In the same way as the blank vote or the abstention, the extreme vote has been linked to the expression of a protestation, a disagreement, or a claim. Thus, one now feels that the electorate of extreme parties and the no-voters are the same persons with identical socio-economic profiles. In this context, the present article aims at comparing the sociology of each of these two groups of citizens, building on the results of several studies and comparing the regional results of the first round of the French presidential election of 2017 and socioeconomic and demographic datas published by the INSEE. The present paper exhibits the relative effects of the medias in electoral processes, which falls in with Lazarsfeld works (Lazarsfeld, Berelson et Gaudet 1940) (Berelson, Lazarsfeld et McPhee 1954).

Texte intégral
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Table des matières

Introduction.

Comme le souligne Yves Surel (Surel 2011), un certain nombre d’élections récentes ont permis aux partis populistes, notamment en Europe, d’atteindre des scores qui portent à s’interroger sur cette montée des extrêmes. Ces tendances reflètent en effet une certaine tension à la fois sociale, sociétale, économique et politique (Canovan 1999) (Leca 1996).

Un certain nombre de travaux soutiennent que les médias ne seraient pas pour rien dans cette montée des extrêmes. Entre autres, Fârte (Fârte 2019) démontre que, malgré des discours moralisateurs, ils alimentent le populisme plutôt que de l’affaiblir. Ce constat vaut depuis la création du Front National[1]Le Front National (FN) est devenu le Rassemblement National (RN) le 1er … Suite... pour Elbory (Elbory 2013) qui va plus loin et affirme : « Le FN est un pur produit du libéralisme et des médias qui le servent. Dans les années 1980, c’est d’ailleurs ces médias qui ont fait monter le Front National afin de le transformer en outil électoral ».

De manière plus générale, il est certain que les médias ont été l’outil privilégié de la propagande au cours de périodes particulières, comme, par exemple, la Première Guerre Mondiale où ils permettaient de fédérer un peuple contre son ennemi tout en valorisant sa propre nation. Cependant, dans des périodes moins troublées, de nombreuses études tendent à penser que l’impact des messages médiatiques sur la formation de l’opinion est plus relatif. En effet, comme le souligne Dézé (Dézé 2008), même si l’accès des partis politiques aux médias est plus difficile en France que dans d’autres pays, il n’en reste pas moins que le FN n’a cessé de progresser dans les élections depuis une trentaine d’années.

Dès les années 1940, cette relativité de l’influence des médias dans les processus électoraux a été mise en avant. Notamment, les travaux de Lazarsfeld (Lazarsfeld, Berelson et Gaudet 1940) (Berelson, Lazarsfeld et McPhee 1954) mènent à deux constats essentiels. D’une part, le nombre des changements d’intention de vote susceptibles de se produire au cours d’une campagne électorale est faible malgré la quantité d’informations diffusées par les médias. D’autre part, les changements de bord sont plus souvent dus aux échanges avec son environnement social (famille, amis, collègues de travail, …) qu’aux discours des candidats ou aux commentaires des journalistes et éditorialistes.

Ce sont donc davantage des facteurs sociologiques qui influencent la formation des intentions de vote que le matraquage médiatique des périodes pré-électorales. Lazarsfeld remet ainsi en question à la fois la puissance des médias et le mythe du citoyen éclairé qui offrirait sa voie en fonction de la pertinence de la campagne des candidats. Plus précisément, il conclut que le vote est prédictible à partir de variables sociologiques telles que le lieu de résidence, le revenu, la profession ou encore la confession.

Avant ces affirmations et jusqu’à nos jours, de nombreux travaux ont tenté de modéliser les comportements humains de manière à émettre des théories prédictives, notamment en matière de vote. Par exemple, Serge Galam, physicien initiateur de la « sociophysique »[2]La sociophysique est courant de réflexion qui introduit des concepts … Suite..., a développé une modélisation qui lui permet d’estimer a priori les résultats de votes (Galam 2008) (Cheon et Galam 2018). Son modèle a démontré sa robustesse en annonçant la victoire du « non » lors du référendum sur une possible constitution européenne en 2005, la défaite d’Alain Juppé lors des primaires de la droite en 2017 ou encore la victoire de Donald Trump (Galam 2017). C’est pour ces raisons que les travaux de Serge Galam ont gagné le devant de la scène médiatique au mois de mai 2017 (JDD 2017) (Feertchak 2017) (Brigaudeau 2017)… Le physisien expliquait alors que son modèle n’excluait pas la victoire de la candidate du Front National au second tour de l’élection présidentielle française du 7 mai 2017 en raison de l’existence d’une « abstention inavouée » (Hayden 2010) (Galam 2012) (Galam 2018). En d’autres termes, si les sondages attribuaient à Marine Le Pen 42% d’intentions de vote et que 90% de ces personnes allaient réellement voter, la candidate frontiste pouvait remporter l’élection si moins de 65,17% des électeurs déclarés d’Emmanuel Macron votaient effectivement pour lui.

Nous savons tous désormais que Marine Le Pen n’a pas été élue et que le taux d’abstention a été, lors du second tour, de plus de 25%. Cependant, selon Galam, c’est bien, du moins partiellement, l’abstention qui permettrait aux partis extrêmes de monter en puissance.

En France, la montée de l’extrême droite semble si prégnante que certains qualifie le pays de « prototype de la nouvelle extrême droite » (Carter 2011). La corrélation entre le taux d’abstention et le score des candidats populistes mise en évidence par Galam a déjà été débattue à plusieurs reprises dans le monde politique et les médias (Peillon 2017) (Boissieu 2011)… Par exemple, après les élections municipales de 2014, le Monde affirmait qu’il n’existe pas de lien entre l’abstention et le score du FN (Roger 2014). L’argumentation reposait sur un paradoxe mathématique. D’une part, l’abstention était supérieure de 4,43 points à la moyenne nationale dans les villes où le FN se maintenait au second tour. Mais, d’autre part, cette même abstention était plus faible de 1,05 point dans les villes où le FN obtenait plus de 20% des voix. A l’inverse, quelques mois plus tard, en février 2015, Edouard Philippe déclarait : « Systématiquement, quand les participations sont faibles, les scores du Front national sont plus élevés. C’est une mécanique dont il faut avoir conscience. » (Bourdin 2015).

L’analyse de Serge Galam semble trancher ce débat sur une base scientifique. Cependant, les travaux du physicien sont un modèle prédictif théorique. Au même titre que les modèles de prévision de croissance en économie ou de prévision du temps qu’il fera en météorologie, celui de Serge Galam contient une part d’incertain et une marge d’erreur. Pour confirmer la robustesse du lien qu’il semble établir, il semble utile de tester cette corrélation sur des données empiriques. On se propose donc ici d’expliciter et de comprendre cette relation entre une abstention élevée et un score du Front National renforcé.

L’idée développée ici réside dans le fait que les travaux des sociophysiciens viennent confirmer les propos de Lazarsfeld selon lesquels, d’une part, les particularités socio-économiques des électeurs rendent prédictibles leur choix de vote et, d’autre part, les médias n’ont qu’un rôle négligeable dans le processus décisionnel des votants. On se demande alors s’il est possible de dégager des profils types d’électeurs qui viendraient confirmer ces affirmations. Plus particulièrement, l’analyse de Galam reposant sur une proximité socio-économique entre abstentionnistes et électeurs du Front National, il est intéressant de tenter d’identifier une typologie de ces deux catégories de citoyens.

Dans cette perspective, nous proposons de confronter le lien entre l’abstentionnisme et le vote FN à des données d’enquêtes et à des données de statistique publique. En effet, nous confronterons, dans un premier temps, les résultats départementaux du premier tour de l’élection présidentielle française de 2017 à des données socio-économiques et démographiques publiées par l’INSEE. Dans un second temps, afin de ne pas limiter l’étude à un seul cas et à une unique méthode nous reprendrons succinctement les conclusions de l’étude du cabinet SLPV Analytics sur les législatives de 2012 (SLPV Analytics 2014), puis nous mettrons en évidence les similitudes sociodémographiques des abstentionnistes et des électeurs du Front National à partir des résultats de l’enquête Ipsos « PRÉSIDENTIELLE 2017, 1er tour: sociologie des électorats et profil des abstentionnistes » (Teinturier 2017). La conclusion permettra de revenir sur le rôle des médias dans la décision des électeurs de porter leur choix sur tel ou tel candidat.

Analyse socio-démographique des résultats du premier tour de l’élection présidentielle française de 2017

Figure 1: Cartes de l’abstention et du score du Front National au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 au niveau régional

Nous proposons dans un premier temps de mettre en évidence le lien entre le taux d’abstention et le vote extrême à travers leurs contextes. Plus que de se demander si les abstentionnistes et les électeurs du FN présentent des caractéristiques similaires, on s’est demandé si ces deux comportements ne seraient pas des réponses à un contexte.

En effet, en observant les cartes relatives au taux d’abstention et au score du FN lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, on s’aperçoit qu’au niveau régional (figure 1), une forte abstention va de paire avec un score élevé de la candidate d’extrême droite dans la plupart des régions. Si ce constat est moins évident au niveau départemental (figure 2), il semble tout de même légitime de se demander si ce ne sont pas des caractéristiques communes de ces zones géographiques qui amènent les électeurs à prendre des positions extrêmes ou à s’abstenir. Ces constats sont confirmés par une méthode statistique simple : la régression linéaire. Grâce à celle-ci, on s’aperçoit de l’existence d’un lien linéaire entre le taux d’abstention et le score du Front National (partie gauche de la figure 3). En d’autres termes, lorsque le taux d’abstention d’une région varie, la part des voies obtenues par le FN dans cette région suit proportionnellement la même tendance. Cette relation est moins évidente au niveau départemental (partie droite de la figure 3). Cela ne signifie pas qu’il n’existe aucune liaison entre abstention et vote extrême à l’échelle des départements mais plutôt que le lien entre ces deux données n’est pas une relation de proportionnalité (l’une va varier plus que proportionnellement par rapport à l’autre).

Pour ces raisons, notre étude porte sur le niveau géographique départemental. Ce qui nous intéresse ici n’est pas de savoir si le score du Front National évolue plus ou moins rapidement que le taux d’abstention. On s’aperçoit que ces variables varient dans le même sens. Nous souhaitons donc comprendre si des éléments de la situation départementale ont une influence à la fois sur le choix des personnes qui s’abstiennent et sur celui des individus qui vote à l’extrême droite.

Figure 2: Cartes de l’abstention et du score du Front National au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 au niveau départemental

A ce titre, afin de faire ressortir leurs caractéristiques communes, nous avons comparé un certain nombre de données socioéconomiques et démographiques de ces territoires aux résultats du premier tour de l’élection présidentielle française de 2017. Dans le but de rendre compte des comportements électoraux liés à ces contextes dans leur globalité, nous avons choisi de considérer une abstention « au sens large » en additionnant le taux d’abstentions et les parts de votes blancs et nuls et en les regroupant sous le nom d’abstention. De la même manière, les décisions extrêmes, qu’on nommera aussi « vote populiste », sont le regroupement des scores de Marine Le Pen et de Nicolas Dupont Aignan, son seul soutien déclaré lors de l’entre-deux tours.

En ce qui concerne les données fournies par l’INSEE sur les territoires étudiés, le niveau le plus adapté semble être le département, pour lequel l’ensemble des items que nous considérons est disponible. Les départements d’outre-mer et la Corse ont été exclus de l’analyse en raison de leurs situations particulières quant à l’abstention. Les variables que nous retiendront pour décrire le contexte départemental sont :

  • Sur le plan démographique :
    • Le nombre d’habitants en 2016
    • Le nombre d’inscrits sur les listes électorales en 2017
    • La structure de la population regroupée par classes d’âge (- de 20 ans, 20-59 ans, 60 ans et +)
    • La structure de la population par sexe
    • La composition des ménages (homme/femme seul(e) ou couples avec ou sans enfants)
    • La part d’immigrés dans la population
  • Sur le plan économique :
    • La répartition de la population par catégories socio-professionnelles
    • Les taux de chômage global, des jeunes et des seniors
    • Le revenu médian
    • Le revenu disponible moyen des 10% les plus aisés
    • Le revenu disponible moyen des 10% les plus pauvres
    • La part des ménages payant l’impôt sur le revenu
    • La structure des emplois en incluant les parts des indépendants seuls, des employeurs, des CDI, des CDD et des autres types de contrats
    • La part des salariés à temps partiels
  • Sur le plan sociétal :
    • Le niveau de diplôme (Pas de diplôme ou DNB, CAP/BEP, baccalauréat ou études supérieures)
    • La typologie des logements (résidence principale): Maisons, appartements ou autre
    • La part des propriétaires de leur résidence principale
    • La criminalité des 18 mois précédents l’élection pour 100 000 habitants en comptabilisant et distinguant les nombres de: meurtres et homicides, atteintes physiques et psychologiques, délits économiques et financier, infractions liées à l’immigration, atteintes aux mineurs et les autres délits.
Figure 3: Régressions linéaires du score du Front National par rapport au taux d’abstention lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017

L’objectif de notre analyse est de comprendre les liens qui pourraient exister entre les scores de l’extrême droite, le taux d’abstention et l’ensemble des éléments de contexte que nous venons de décrire en s’appuyant sur les résultats du premier tour de l’élection présidentielle française de 2017 au niveau départemental. L’outil statistique le plus approprié s’appelle l’analyse en composantes principales (ACP). Elle consiste à analyser les corrélations entre plusieurs variables en les regroupant (grâce à des méthodes de géométrie spatiale) sur des axes appelés dimensions. L’ACP fait partie d’un ensemble de méthodes d’analyses multifactorielles, c’est-à-dire qu’elles ont pour but de résumer un grand nombre d’informations autour d’éléments essentiels. Grâce aux graphiques fournis par ces processus statistiques, l’ACP permet de rendre compte de manière visuelle et intuitive des résultats. Elle n’en reste pas moins un outil fiable et puissant puisqu’en se basant sur des outils mathématiques pertinents, elle offre un résumé et une vue complète des relations existantes entre les variables étudiées.

Dans notre cas, le résultat de l’ACP est tout à fait concluant dans la mesure où l’information synthétisée sur les dimensions construites représente un résumé de 52,35% des informations totales issue des données collectées.

Figure 4 : Distribution des départements sur les 2 premières dimensions définies par une analyse en composantes principales

Ainsi grâce aux figures 4 et 5, nous pouvons détailler quels sont les facteurs contextuels qui influencent le plus la variabilité conjointe du score de l’extrême droite et du taux d’abstention. La première dimension (axe horizontal des figures 4 et 5) oppose des départements comme la Manche, la Dordogne ou la Vendée à des départements tels que le Val de Marne ou les Hauts de Seine. Les premiers sont caractérisés par une part plus importante de résidences individuelles dont les occupants sont propriétaires ainsi que par une part accrue de plus de 60 ans et de couples sans enfant. Les seconds sont, au contraire, habités par des individus résidants en appartements, parmi lesquels les 20-59 ans sont sur-représentés. Ils sont aussi le lieu de davantage d’infractions, notamment des atteintes aux biens et aux personnes. En d’autres termes, le premier axe oppose des départements ruraux à des départements urbanisés voire très urbanisés. Cette dimension capte à elle-seule près de 37% des informations contenues dans notre base de données. Le milieu de vie est ainsi la première cause commune à une abstention plus forte et à un score du Front National plus élevé. La ruralité favorise ces deux phénomènes tandis que les milieux urbains y sont moins propices.

Si on considère la deuxième dimension (axe vertical des figures 4 et 5), on s’aperçoit que le deuxième ensemble d’éléments qui font augmenter simultanément le taux d’abstention et la part des voies obtenues par la candidate du Front National sont des facteurs économiques. Un taux de chômage, et en particulier un taux de chômage des seniors, important accroit le taux d’abstention et le score du FN, à l’image du Vaucluse. A l’inverse, une situation économique départementale plus favorable, reflétée notamment par un premier décile du revenu moyen plus élevé, est un contexte qui nuit au Front National et à l’abstention, comme dans les Yvelines.

De manière générale, l’analyse en composantes principales fournit de nombreux autres axes qu’il n’est pas toujours utile d’explorer dans la mesure où leur contribution à l’explication des phénomènes qui nous intéressent est moindre. Cependant, dans le cadre de notre étude, le troisième axe reflète 13,94% de l’explication fournie par le jeu de données considéré. Il met en évidence qu’au delà du contexte économique, le contexte social est plus ou moins propice à la fois au Front National et à l’abstention dans les départements. Il oppose ainsi des zones géographiques où le niveau social (exprimé par une sur-représentation de certaines catégories socio-professionnelles) et le niveau d’éducation variant, font varier le taux d’abstention et le score du Front National.

En somme, si la part des voies obtenue par le Front National et le taux d’abstention varient de manière concomitante, il apparaît que ces fluctuations trouvent toutes les deux leurs origines communes dans des contextes départementaux identiques caractérisés d’abord par une urbanisation plus ou moins importante (la ruralité étant un facteur favorable  l’abstention et au FN) et, ensuite, par un contexte socio-économique qui, lorsqu’il est moins bon, augmente la probabilité de s’abstenir ou de voter pour les candidats d’extrême droite.

Figure 5: Distribution des variables sur les deux premières dimensions d’une analyse en composantes principales

Analyse sociodémographique comparée de l’abstention et du vote FN

Nos conclusions sont confirmées par l’existence de similitudes entre la sociologie des abstentionnistes et celle de l’électorat du Front National, et plus généralement des votes extrêmes. Pour le mettre en évidence, nous nous appuyons sur les résultats d’une étude menée par l’institut de sondage IPSOS sur les intentions de vote lors du premier tour de l’élection présidentielle française du 2017 (Teinturier 2017). En observant les statistiques descriptives proposées par ce sondage d’intentions de vote, on s’aperçoit d’un certain nombre de points communs dans la représentation de certains groupes d’individus parmi les abstentionnistes et parmi les électeurs potentiels du Front National.

La qualification et le niveau de diplôme sont des facteurs déterminants dans le choix de s’abstenir ou de voter mais également dans la décision de se tourner vers un vote extrême. Plus précisément, les intentions de votes recueillies montrent que les abstentionnistes sont surreprésentés parmi les employés et les ouvriers (1 sur 3) tout comme les personnes déclarant avoir l’intention de voter pour Marine Le Pen (1 employé sur 3 et 37% des ouvriers[3]Parmi les suffrages exprimés.). Dans le même ordre d’idée, plus on considère une catégorie de population avec un diplôme élevé, plus la tendance à s’abstenir ou à voter pour Marine Le Pen diminue. ¼ des détenteurs d’un diplôme de niveau inférieur ou égal au baccalauréat déclarent s’abstenir alors qu’ils ne sont plus que 1 sur 5 parmi ceux qui ont obtenu un diplôme supérieur au niveau bac+2. Cette diminution est encore plus nette en ce qui concerne le vote d’extrême droite puisque 30% des détenteurs d’un diplôme inférieur au baccalauréat et 24% des détenteurs d’un diplôme de niveau baccalauréat déclarent vouloir voter pour la candidate du Front National quand 15% des détenteurs d’un diplôme de niveau Bac+2 et 9% de ceux qui ont un niveau Bac+3 ou supérieur font le même choix.

Le contexte social et économique est également au centre de l’orientation du vote (y compris dans le choix de l’abstention) des individus. Les classes les plus favorisées d’un point de vue économique et les citadins sont moins enclines que les autres à s’abstenir ou à voter pour le Front National. Plus le niveau de revenu du foyer des personnes interrogées augmente et moins le taux d’abstention et les intentions de vote de Marine Le Pen est fort : parmi ceux dont le revenu est supérieur à 3000 euros par mois, seuls 16% s’abstiennent et 15% des votants s’orientent vers le Front National tandis que parmi les plus défavorisés (dont le revenu est inférieur à 1250 euros par mois), 30% s’abstiennent et 32% des votants désirent donner leur voie à Marine Le Pen.

La taille de l’agglomération où vivent les répondants montre que la ruralité et les communes les plus petites sont favorables à la percée de l’extrême droite et de l’abstention. Ainsi c’est à la campagne et dans les agglomérations de moins de 100 000 habitants que les scores de l’abstention et les intentions de vote pour Marine Le Pen sont les plus élevés.

En revanche, en ce qui concerne l’âge des votants, on s’aperçoit que les scores de l’extrême droite ont tendance à augmenter tandis que l’abstention s’estompe avec le vieillissement du groupe considéré. Les abstentionnistes représentent une personne de moins de 34 ans sur 3 alors qu’ils ne sont plus que 1 sur 4 entre 35 et 59 ans et moins de 15% après 60 ans. A l’inverse, les probables électeurs du Front National sont moins nombreux parmi les tranches d’âge les plus jeunes : 1 moins de 25 ans sur 5, ¼ des 25-34 ans, 1/3 des 35-59 ans. Au contraire, il semblerait que cette adaptation au contexte socio-économique constituée par le choix de s’abstenir ou d’exprimer un vote extrême se reflète davantage par un vote à l’extrême gauche pour les plus jeunes (1/3 des moins de 25 ans et ¼ des 25-34 ans).

Ceux qui déclarent penser s’abstenir et ceux qui ont décidé de voter pour la candidate du Front National sont souvent issus de catégories de population similaires. Il semble ainsi que des situations personnelles communes favorisent ces choix de ne pas s’exprimer en s’abstenant ou d’exprimer une position extrême en votant pour le Front National. Les individus se reconnaissent donc dans des problématiques de vie, des valeurs et des convictions communes lorsqu’ils s’abstiennent ou votent à l’extrême droite.

Lien entre abstention et vote FN mis en évidence par d’autres études

Afin de ne pas se limiter à l’étude d’un seul scrutin, il est intéressant de compléter nos résultats en rappelant ceux de travaux menés précédemment dans le cadre d’autres élections françaises.

Dans l’un des articles présents sur son blog, titré « l’abstention favorise le Front National » (SLPV Analytics 2014), le cabinet indépendant SLPV Analytics met en évidence le rôle d’une abstention élevée dans l’augmentation des scores du Front National. Cette analyse porte sur les résultats de l’élection législative de 2012 dans l’ensemble des communes françaises.

La particularité de ce travail tient à la technique employée. En effet, d’autres études étaient précédemment parues, notamment à la suite des élections municipales de 2014. Cependant, elles sous-estimaient le lien entre l’abstention et le score du FN en ne prenant pas en compte un phénomène statistique appelé endogénéité. Il modifie la mise en œuvre des traitements statistiques. En d’autres termes, le choix entre s’abstenir et voter pour le Front National résulte d’un même processus qui dépend d’un contexte (chômage, sécurité, etc) identique. Cela créée mécaniquement un lien entre ces deux données dont le statisticien doit être conscient pour ne pas biaiser son analyse.

Le modèle construit par SLPV Analytics établit l’existence du lien entre le vote Front National et diverses données de contexte au niveau municipal. La corrélation entre le vote FN et l’abstention est l’une des plus significatives. Ainsi la principale conclusion mise en avant par le cabinet réside dans le fait que le FN aurait obtenu 0,5% de votes en plus si l’abstention était supérieure de 1%[4]Toutes les mesures indiquées ici sont entendues « toutes choses égales … Suite.... Cette estimation est trois fois plus élevée que lorsque la même analyse est menée sans tenir compte du phénomène d’endogénéité. Pourtant, cette démarche est bien la plus robuste, d’un point de vue scientifique.

Grâce à ce modèle complet, SLPV Analytics a également étudié les déterminants du vote FN à partir du même jeu de données (SLPV Analytics 2014). D’après cette étude, une situation économique confortable serait un contexte défavorable pour le Front National. En l’occurrence, le cabinet a mesuré l’impact du taux de chômage et du revenu médian sur le score du Front National. Il apparaît que 1% de chômage en plus dans la commune conduit à 0,93% de votes en plus pour le Front National et qu’une augmentation de 1000 euros du revenu médian se traduirait par une baisse de 0,19% de la part du Front National dans les suffrages.

En ce qui concerne le contexte social, un haut niveau d’études et de qualifications ainsi que la présence d’immigrés au sein de la commune sont des éléments néfastes au succès électoral de l’extrême droite puisque la présence de 1% d’immigrés supplémentaires diminue le score du FN de 0,09%. C’est chez les hommes que le niveau de diplôme a une influence sur les résultats du Front National qui restent inchangés quand le niveau de diplôme des femmes varie. Plus particulièrement, le fait d’avoir une part importante de diplômés de l’enseignement supérieur dans la population a tendance à faire diminuer le score du Front National. De la même manière la présence de cadres de la fonction publique dans la commune de référence fait baisser le score du FN. On constate le phénomène inverse quant à la part des ouvriers et des employés dans la population et surtout quant à celle des inactifs. En effet, l’augmentation de 1% de couples dont l’homme travaille et la femme est inactive[5]Retraitée, mère au foyer, étudiante, sans profession, etc… augmente de 0,05% le résultat du FN. Il en va de même si la part de couples constitués de deux inactifs augmente.

Le lieu de vie a également une influence sur les scores du Front National. Il semblerait que les secteurs les plus urbanisés soient moins propices au vote Front National puisque, d’une part, le pourcentage des ménages vivant en appartement diminue le score du vote Front National de 0,06% lorsqu’il augmente d’un point et, d’autre part, le fait de résider à proximité de son lieu de travail a un effet négatif sur les résultats du Front National.

Cette première étude scientifiquement robuste montre, comme nous l’avons fait, d’une part, que le taux d’abstention et le score du FN sont liés par une relation positive (quand l’un augmente, l’autre augmente également) et, d’autre part, que les scores du Front National seront favorisés par un contexte socio-économique défavorable et la ruralité. On retrouve d’ailleurs un certain nombre de ces caractéristiques dans la structure de l’abstentionnisme.

Conclusion

Notre étude ne parvient pas à isoler la part liée au contexte général de celle liée à la situation personnelle des individus dans la construction du choix individuel de s’abstenir ou de s’orienter vers une position populiste. Cependant, elle met en avant un contexte socio-économique défavorable, un niveau d’éducation faible ou encore la ruralité comme facteurs favorisant le succès de l’extrême droite et de l’abstention. Ainsi, indépendamment de l’élection considérée (législative ou présidentielle, quelle que soit l’année), ces corrélations sont fréquemment évoquées par les médias, les politologues ou les personnalités politiques. Les résultats statistiques les confirment.

Dans la lignée d’études précédentes, les présents travaux permettent de montrer, tant grâce à des analyses descriptives que par des méthodes statistiques plus complexes, que les électeurs du Front National et les abstentionnistes présentent effectivement des caractéristiques communes. Ils viennent à la fois confirmer l’hypothèse centrale des travaux prédictifs de Galam (S. Galam, Sociophysics: A review of Galam models 2008) et les conclusions de Lazarsfeld (Lazarsfeld, Berelson et Gaudet 1940).

Plus précisément, dans la mesure où l’on montre que les choix de votes sont prédéterminés par le contexte socio-économiques dans lequel évoluent les électeurs, l’influence médiatique devient alors négligeable. Si tel n’était pas le cas, en redonnant aux médias leur rôle essentiel d’éclairage de l’électeur, celui-ci devrait pouvoir effectuer un réel choix et ne pas porter sa voie à l’extrême ou s’abstenir uniquement pour manifester un mécontentement. Ainsi l’électeur n’est ni influencé, ni éclairé par la masse d’informations diffusée à l’occasion des campagnes électorales.

Pour aller plus loin, il est à noter que l’étude sociodémographique de l’électorat de l’extrême gauche menée par Jean-Luc Mélenchon conduit à des conclusions proches de celles développées ici. Il pourrait alors être intéressant de conduire des analyses de la corrélation entre ces trois orientations : le populisme d’extrême gauche, le populisme d’extrême droite et l’abstention.

Références

Références
- 1 Le Front National (FN) est devenu le Rassemblement National (RN) le 1er juin 2018 sur proposition de Marine Le Pen, sa Présidente (dans son discours de clôture du XVIème Congrès du parti, le 11 mars 2018), et après consultation de ses militants. Ce changement de nom est un élément d’un projet de refondation du parti à la suite du départ de plusieurs de ses cadres en raison du résultat des élections de 2017.
- 2 La sociophysique est courant de réflexion qui introduit des concepts issus des notions de sciences physiques dans les analyses menées en sciences sociales. Ce mouvement pluridisciplinaire a pour objectif de comprendre et expliquer les mécanismes comportementaux sociaux et politiques en affirmant qu’ils seraient régis par des lois quantifiables (Schweitzer, 2018).
- 3 Parmi les suffrages exprimés.
- 4 Toutes les mesures indiquées ici sont entendues « toutes choses égales par ailleurs », c’est-à-dire que lorsqu’on mesure la variation du Front National consécutive à la variation d’une variable, on considère que toutes les autres sont constantes.
- 5 Retraitée, mère au foyer, étudiante, sans profession, etc…


Références bibliographiques

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Pour citer cet article

, "Quand le vote FN côtoie l’abstention. Étude des déterminants du vote lors du premier tour de l’élection présidentielle française de 2017", REFSICOM [en ligne], Le populisme entre politique et représentation médiatique, mis en ligne le 13 juillet 2020, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/710


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