Table des matières
Introduction
Dans cet article, nous analysons un phénomène peu traité bien qu’il soit omniprésent dans le discours médiatique notamment dans les médias audiovisuels publics : le populisme. Notre intérêt porte sur les traces et les caractéristiques de ce discours médiatique populiste dominant en nous focalisant sur ses risques sur l’apprentissage démocratique en Algérie. Dans un premier moment, nous avons problématisé notre sujet à commencer par sa contextualisation et la pertinence de son traitement dans un pays en transition accélérée notamment avec le mouvement de protestation du 22 février 2019. Après avoir posé nos questions et exposé certains éléments de méthode, nous revenons sur les rapports ou les apports traditionnels dans le couple médias/politique. Quant au second temps, pour mieux comprendre la configuration actuelle de la réalité du phénomène étudié, nous retraçons la généalogie du populisme en Algérie en insistant sur son aspect intrinsèque qui détermine toute forme d’action et de communication politiques. Et dans un troisième moment, nous nous focalisons sur l’analyse des propos de nos répondants de manière à exposer les traces du discours médiatique populiste en montrant comment les médias algériens, surtout ceux relevant du secteur audiovisuel public, assument le rôle de sa caisse de résonnance et d’enracinement. A ce propos, nous mettons en exergue les substrats idéologiques qui nourrissent ce discours populiste. Avant de conclure, nous montrons comment le populisme médiatique est imprégné de simplisme et d’irrationalité.
Mise en contexte : quand le populisme devient dominant
Parler de communication publique et gouvernementale en Algérie en matière d’information des citoyens et de promotion de l’action publique s’avère un exercice relevant du registre « de mission impossible » et surtout source de malaise. La transposition de cette réalité aux fondements théoriques de la communication institutionnelle de l’Etat nous met devant une pratique dépourvue du moindre indicateur des principes et des enjeux fondateurs de cette discipline instituée et professionnalisée (la transparence, le droit à l’information, la participation citoyenne et la gouvernance). Et pour cause, le populisme qui s’est érigé comme mode de production de discours politique et d’action publique a non seulement envahi la communication de l’Etat, mais il l’a étouffée voire déformée au point de la confusion. Certes, l’accumulation des expériences et des recherches sur le sujet met en avant la difficulté de tracer des limites explicites entre les activités, les prérogatives et les enjeux de la communication publique, la communication gouvernementale et la communication politique. Dans notre contexte, cette difficulté ne se pose pas au niveau de la proximité de logiques d’intervention des acteurs en concurrence, mais plutôt au niveau du discours populiste omniprésent et omnipotent. D’ailleurs, la tendance de l’amplification du discours politique par les médias s’accentue, surtout qu’il se trouve désormais fortement décentralisé par les radios locales et relayé dans les réseaux sociaux numériques.
En effet, l’observation première du discours politique en Algérie permet de confirmer sa « nature populiste » augmentée avec la hantise de la décennie du terrorisme, l’embellie financière de la rente pétrolière et le dilemme du printemps arabe. Tous ces facteurs d’accentuation ont été investis et rentabilisés par les pouvoirs publics de manière à imposer un discours triomphaliste dominant. Transmis et alimenté par les médias, ce populisme étouffe tout discours politique revendicatif, critique ou au moins rationnel. L’accélération de ce processus a compromis la participation citoyenne et réduit les chances de toute forme de débat démocratique. C’est pourquoi l’espace médiatique s’est installé dans un néo-autoritarisme endurci où tout discours discordant au discours officiel dominant et tout discours rationnel s’étouffent sous la spirale du silence imposée par le discours populiste. Pour mieux illustrer le paysage médiatique, nous empruntons le titre provocateur de l’article de Judith Mayencourt « Quand le populisme devient une affaire de médias » et une expression interpellative d’Alain Touraine « le populisme est un danger qui menace de détruire la démocratie elle-même » (2001, p. 60).
L’Occident qui n’arrive pas encore à admettre « le choc de l’élection américaine », classe le populisme dans les sociétés démocratiques comme « la grande affaire du moment » et surtout avertit que « Le populisme est de retour ». Toutefois, pourrions-nous faire l’hypothèse sur la continuité/discontinuité de ce type de discours dans les sociétés occidentales depuis au moins la seconde guerre mondiale ! Mais qu’en est-il en Algérie où le populisme ne sera pas de retour, mais plutôt une caractéristique du régime et du mode de gestion depuis l’indépendance du pays en 1962 ? Et si le risque est urgent dans une société occidentale à une longue tradition démocratique, comment se présente la situation pour une société qui s’initie à l’apprentissage démocratique, comme l’Algérie ? Ces questions convergent vers la problématique centrale que nous soulevons à travers cet article et qui peut être articulée dans la question suivante : Comment les médias perpétuent-ils le discours populiste ?
Pour répondre à cette question, il nous a semblé nécessaire de faire un détour par l’histoire pour comprendre l’ancrage idéologique du discours populiste, marqué dans le contexte algérien par deux expériences traumatiques, dont les signes sont toujours vivaces : la guerre d’indépendance et la tragédie des années 90. Si la première est visible dans le discours politique officiel qui en fait une source de légitimité, la seconde est non dite, du moins dans les représentations médiatiques. Nous analyserons dans un second temps, la circulation du discours populiste dans les médias pour en conclure sur l’usage commercial qui est fait maintenant du discours populiste par des médias audiovisuels privées. Nonobstant le fait que les médias audiovisuels publics répercutent le discours politique populiste sans que la dimension commerciale n’en soit le moteur. Ce sont plutôt des outils de domination et de pouvoir.
Notre méthode a consisté en un recueil de données qualitatives auprès d’un public de chercheurs en sciences humaines et sociales, ce qui est souvent désigné sous le vocable du ‘discours de l’expertise’ et qui renvoie au métadiscours, souvent savant, produit par les chercheurs-experts sur un phénomène précis sur la base de la littérature théorique, l’expérience de recherche accumulée et d’intervention dans l’espace public. Pour ce faire, nous avons interrogé douze chercheurs issus de spécialités traitant du binôme médias-populisme dont la communication, le journalisme, science politique, la sociologie politique et la philosophie politique. Comme nous avons construit notre échantillon parmi des répondants que nous avons considérés comme représentatifs des chercheurs ayant réalisé des travaux de recherche et participé à des émissions de débat sur des sujets politiques. Nous avons posé trois questions ouvertes à l’aide d’un guide d’entretien libre. Elles ont porté sur les traces matérielles du populisme dans le discours médiatique, sur les risques du discours populiste sur l’apprentissage et le changement démocratiques et sur la démarche pensée ou non pensée de ce discours des pouvoirs publics.
Généalogie du populisme en Algérie
En Algérie, la notion de populisme est souvent ramenée à un état d’esprit qui a régné avant et après l’indépendance selon un registre discursif commun aux deux époques. Alors pour le premier cas de figure, le discours populiste servait à fédérer les actions politiques afin d’affronter le colonisateur ; l’ennemi commun de tous les Algériens. Ce type de discours, qui résonnait fortement dans la société grâce à la radiodiffusion, a été déployé par les gouvernants, une fois le pays indépendant, comme unique justificatif de leur souveraineté et de contre discours de toute forme de contestation sociale ou politique.
Dans ce sens, la sociologue politique Fella Bourenane[1]Entretien avec Fella Bourenane, maître de conférences à l’école … Suite... explique que : « Si on revient sur l’histoire des médias en Algérie, je pense qu’on ne peut pas nier le fait qu’effectivement, le discours populiste est bel et bien présent dans les médias, et que cela servirait peut-être des logiques et des intérêts latents ou non ». En premier lieu, il fallait répandre à travers les médias le postulat populiste de la guerre de libération nationale et le réciter avec abondance dans l’espace public médiatique. Ensuite, il fallait qu’il soit porté par le peuple. Surtout qu’une certaine filiation avec l’idéologie de gauche est attribuée à ce discours pour signifier l’implication du peuple dans l’opposition au colonialisme et son corolaire, l’idéologie capitaliste.
Ainsi, la forte circulation de ce discours dans l’espace public via les médias a eu pour conséquence sa réitération dans l’espace social et l’appropriation collective de son contenu. D’ailleurs, le mot d’ordre lancé par Larbi Ben Mhidi, l’une des grandes figures qui a marqué l’histoire de l’Algérie moderne, représente cette symbolisation positive du peuple : « Jetez la révolution dans la rue et elle sera portée à bras le corps par tout le peuple ». Aussi idéaliste que cet énoncé puisse paraitre, il s’inscrit en droite ligne avec les principes formulés dans les textes fondateurs de l’État algérien moderne ; de la déclaration du premier novembre de 1954 à la plateforme du congrès de la Soummam en 1956. Or, les pouvoirs politiques formés après l’indépendance se sont exclusivement appuyés sur cette représentation pour asseoir leur pouvoir. D’ailleurs, la légitimité historique, en référence à ceux qui ont pris part à la guerre de libération, semblait suffire à elle seule pour justifier toute action politique. Pour Lahouari Addi, qui revient sur les origines du populisme en Algérie, ce genre de discours s’inscrit dans une stratégie qui vise l’union de tous contre un ennemi commun : « Le populisme est une idéologie de combat ; il permet de faire resserrer les rangs dans la lutte contre un ennemi étranger, en faisant disparaître toutes les divergences », (Addi, p. 261.) Il explique en outre comment la politique ouvrière des années soixante-dix était portée par l’idéologie populiste qui affabulait le peuple pour parler en son nom. Le rôle des médias à l’époque était non seulement de relayer fortement ce discours mais de le soutenir en se l’appropriant. En ce sens où les journalistes, en ayant le statut de militant au sein des structures du parti unique du Front de libération national, servaient pour nombre d’entre eux de courroie de transmission de cette idéologie en faisant fi des règles du métier lesquelles imposent une distance critique vis-à-vis du fait rapporté. A ce propos, Belkacem Mostefaou[2]Entretien avec Mostefaoui Belkacem, Professeur à l’École nationale … Suite... nous dit que : « Les médias Etats/FLN ont abondé essentiellement dans des discours unanimistes, propagandistes, au mépris des règles élémentaires du journalisme. Première âge de discours médiatiques populistes. La rente administrée par le pouvoir autoritaire était fondée aussi par une redistribution socialiste, nationaliste ».
Le résultat est que, en trois décennies, ce discours a non seulement épuisé toute sa substance, mais il a été profondément récupéré par le peuple pour s’opposer au pouvoir politique. C’est dire que le peuple voulait faire entendre sa voix au moment où ce discours a commencé à perdre de son éclat et qu’il a tourné le dos aux aspirations des Algériens, ce qui a conduit à son éclatement en 1988.
- Les substrats du discours populiste algérien !
La société algérienne est aujourd’hui traversée par deux types de discours populiste, en cohésion avec les idéologies qui dominent la scène politique. Le premier est le discours traditionnel enveloppé dans une couverture nationaliste, à l’image de ce qui se dessine dans la cartographie politique de l’Occident. Le second, islamiste, en symbiose avec la tendance mondialiste de cette idéologie, même si, aujourd’hui, il s’est approprié des référents séculaires algériens. Sa tendance totalitaire se vérifie dans sa forte diffusion dans l’espace public. Dans son ouvrage L’Algérie entre totalitarisme et populisme, Saïd Chibani (2016) aborde ce sujet pressant en insistant sur « la fausse ouverture ou l’heure des illusions/désillusions ».
En revenant sur la permanence du populisme algérien, déjà en 1990, Addi Lahouari écrit « L’idéologie populiste imprègne fortement la perception du politique en Algérie, pour ne pas dire la “culture politique”, à tel point qu’elle n’est pas exprimée exclusivement par un seul courant ». (Addi, 1990). L’auteur insiste sur la sociologie politique d’un populisme autoritaire du régime politique qui « idéalise le peuple dans le discours tout en méprisant la société dans les pratiques ». (Addi, idem).
Or, dans une ancienne acception le populisme signifiait le recours au peuple comme source de légitimité. Lorsque nous observons les premières contestations des Algériens à la fin des années quatre-vingt, force est de constater qu’elles réclamaient un traitement égalitaire, avec un langage révolutionnaire emprunté au langage étatique en vogue dans les années 1970, tels qu’« anti-impérialiste, masse laborieuse ». Alors que le régime des années 1980 entendait la liquidation du populisme. De nouveaux slogans sont introduits dans la société tels que : « pour une vie meilleure », « le travail et la rigueur pour garantir l’avenir ». À partir du régime de Chadli, les résistances ouvrières sont considérées comme un désordre à saisir. Ces révoltes urbaines sont considérées alors comme inaptes à conduire le changement. C’est lorsque le courant islamiste s’est saisi de cette référence, et cela bien avant la crise des années 90, que la question est devenue plus problématique.
En critiquant la démission de l’élite, Mahrez Bouaich[3]Entretien avec Mahrez Bouaich, enseignant à la faculté des sciences … Suite... postule qu’il existe « un populisme qui repose généralement sur la théorie du complot, la main étrangère, la religion, les mythes anciens, la fatalité, le paternalisme…etc. ». D’ailleurs, ce chercheur, qui est aussi un militant des droits de l’homme, impute la montée du populisme à l’absence de structuration de la société en arguant que « le peuple qui n’est pas assez organisé en partis politiques, organisations, associations, comités de cité ou de village, en syndicats… etc ».
Quant au politiste parisien Kamel Cheklat[4]Entretien avec Kamel Cheklat, chercheur en sciences politiques à Paris. qui capitalise plusieurs recherches sur l’actualité politique en Algérie, il rappelle une acception du populisme opposant le peuple à son élite : « cette idéologie s’apparente souvent à une forme d’antiélitisme qui exalte le peuple, la nation, le nationalisme, la souveraineté nationale ». Pour lui toujours, les médias ont joué un rôle central dans les tensions politiques en Algérie : « Je veux dire les prismes idéologiques, les frontières politiques et même régionales. Les traces, (celles du discours populiste, NDLA) on les trouve dans le traitement médiatique de l’actualité politique, du Hirak à titre d’illustration (a fortiori la presse arabophone qui s’est rangée contre le peuple en appuyant les choix du régime et des décideurs) ».
Nous savons certes et cela depuis longtemps que l’effet des médias est limité (McComs et Shaw, 1972), néanmoins ils permettent la forte circulation de ce discours dans l’espace social. C’est à ce propos qu’Éric Fassin s’intérroge : « Être au pouvoir, c’est donc avoir le pouvoir de délimiter aujourd’hui ce qui est dicible, ou indicible, autrement dit, les frontières du pensable et de l’impensable » (Fassin, 2012, p.247).
Continuité/discontinuité du discours populiste
C’est durant les deux premières années qui ont suivi le libéralisme politique, entre 1990 et 1992, que les médias algériens ont rompu avec le discours populiste de la classe dirigeante (Mostefaoui, 2013). La naissance de la presse indépendante a permis une rupture avec ses fondements et les seuls organes qui continuaient à le diffuser étaient ceux de la presse publique. Alors que la télévision publique a connu une évolution vers plus de professionnalisme à l’époque du ‘réformateur’ Abdou Bouziane. Rouzeik nous rappelle combien cette courte période était porteuse de signes de changement tant à l’échelle politique qu’à l’échelle médiatique : « Ces deux années charnières ont connu une succession d’événements déterminants considérés comme une rupture avec l’ordre ancien, symbolisés par le multipartisme, le libéralisme économique ou les lois du marché, ainsi que l’indépendance de la presse. » (Rouzeik, 1992, p. 31).
L’autre fait marquant, qui représente la fin du monopole du FLN sur le discours populiste à partir de 1990, est que ce discours s’est réfugié dans l’opposition religieuse, en l’occurrence l’idéologie du FIS qui s’opposait farouchement aux fondements du pouvoir politique algérien, sans rompre réellement avec le discours populiste. Mieux encore, elle le renouvelait et le mettait au goût du jour ; ce qui rejoint l’idée largement analysée par Addi.
En effet, l’idéologie de ce parti, qui énonçait que « la gouvernance est pour Dieu et le pouvoir et pour le peuple », sans renoncer à la glorification du peuple, plaidait pour l’imposition du référent religieux dans l’espace social. S’appuyant sur le pouvoir de ses médias, en l’occurrence le quotidien El Mounkid, cette idéologie est parvenue en peu de temps à résonner fortement dans toute la société : « Leur légitimité reposera désormais sur la violence du verbe et des faits ; leur choix tactique du moment entraînera la marginalisation des principaux fondateurs du mouvement islamiste algérien de la décennie 70, tels Mahfoud Nahnah ou Cheikh Sahnoun, considérés comme “mous et légalistes”. Les regards des plus démunis, des jeunes chômeurs des quartiers populaires des centres urbains (un Algérien sur deux vit en ville) vont désormais se tourner vers ces deux personnages en qui ils se reconnaîtront. » (Rouzeik, 1992, p.33.).
En somme, malgré l’échec du projet politique de ce parti, après l’interruption du processus électoral, son discours a été repris par d’autres médias qui l’ont revisité en introduisant quelques changements dans sa forme. En ce sens, la parole violente a été abandonnée au profit de discours religieux plus subtils qui ne servaient pas pour autant la pluralité médiatique tant souhaitée. Cela fait croire au professeur Si Bachir que : « la liberté d’expression n’a pas, pour autant, avancée, à cause de cette situation, car le populisme est resté de mise avec un fil rouge, la sauvegarde de l’Algérie même à travers l’arrêt de la transition ce qui a signé l’arrêt de mort de l’instauration d’un processus de transition vers la démocratie en Algérie[5]Entretien avec Si Bachir Mohamed, enseignant à l’École supérieure de … Suite...».
Nous remarquons jusqu’ici que les grands changements politiques qui ont traversé la société algérienne n’ont pas manqué de reconfigurer la presse écrite, étant donné que c’est l’unique support qui a connu la fin du monopole à cette période. Ils ont surtout eu pour effet de produire une nouvelle sociologie de toute une corporation qui est passée rapidement d’un engagement franc en faveur du régime politique en place à une opposition qui ne dit pas son nom. Nous sommes passés d’un statut de journaliste militant organique à un journaliste militant autonome qui défend la démocratie au prisme des valeurs universelles. Bien sûr, le regard que la société portait sur cette nouvelle forme de faire le journalisme n’est pas unanime. Si certains ont franchement soutenu cette presse, ce qui a donné lieu à une explosion de ses ventes ; d’autres ont considéré son travail comme un glissement fonctionnel qui nuit à la liberté d’expression. C’est ainsi que le professeur Fellag Mohamed[6]Entretien avec Mohamed Fellag, professeur à la faculté des sciences de … Suite... pense que : « L’évolution de la presse en Algérie est intimement liée aux situations d’exception qu’a connue le pays. Après 1990, les journalistes ont tenté de donner une nouvelle image du journalisme, différente de l’image du journaliste militant qui sert l’intérêt national. Le discours cherchait à marquer son opposition au pouvoir politique, ce qui a permis l’apparition d’une cartographie médiatique équilibrée, qui représentait une pluralité d’un point de vue idéologique. Seulement, l’identité journalistique n’était indépendante de l’identité politique dominante. La presse était le reflet du discours politique et tout conflit au sein de ce discours se répercutait dans la presse ».
Les médias comme caisse de résonnance du discours populiste
Si nous avons considéré que le discours médiatique n’a jamais été autonome des structures politiques même après l’avènement du pluralisme médiatique ; à la fin des années quatre-vingt-dix, nous allons assister à l’irruption du monde économique dans la configuration de la nouvelle presse (jusque-là les médias audiovisuels qui existent sont sous le contrôle du pouvoir politique).
Aussi pour mieux comprendre la forte présence du discours populiste dans les médias algériens, il faut interroger les conditions de production du message médiatique. Les logiques internes (autant politiques que commerciales) liées au fonctionnement des médias (Ruellan, 2007) font ressortir plusieurs acteurs qui déterminent le message médiatique. Dans le cas présent, une des variables à observer est le journaliste dont les actions se trouvent en complémentarité avec le système dans lequel il est inséré. Embrigadé dans un système médiatique à forte consonance commerciale (Rieffel, 2001), la tendance aujourd’hui est au journalisme dont les principes ne sont pas clairement édictés. D’ailleurs un ancien directeur de journal pense que : « Le recours au discours populiste par les journalistes algériens s’inscrit dans une démarche de simplification et de banalisation des problèmes sociaux. La tendance que nous observons aujourd’hui est celle de vouloir plaire et d’avoir un nombre important de lecteurs qui le suivent. Ainsi, les journalistes adoptent parfois des positions qui s’éloignent de la rationalité et de la justification de leurs arguments[7]A.D, journaliste et actionnaire dans un groupe de presse … Suite... ».
C’est pourquoi le journaliste, à travers son insertion dans le champ médiatique, participe sciemment ou non à la circulation du discours politique voire ici il le prolonge et le transforme en une évidence de la pratique journalistique (Bouchaala, Merah 2019). Cela rejoint le constat fait par le professeur Mohamed Fellag qui voit que : « A partir de 1999, le discours de la presse écrite a beaucoup reculé. Cela s’explique par la reproduction par les politiques de l’image du Caid, qui a existé aux années post indépendance, mais avec une copie de mauvaise qualité. » Pour ce communicologue, l’absence de création et la perte en professionnalisme chez les journalistes réduits par le contexte contraignant (terrorisme, régime politique autoritaire, espace public fermé et modèle économique) à faire seulement espérer aux Algériens le retour de la paix et à se positionner avec le discours politique officiel. A propos de la perte du facteur de confiance des citoyens et de leur fonction de représentation de la société, Fellag souligne qu’« Actuellement on constate la disparition totale des idéaux portés par la presse indépendante à sa naissance. Ce qui a conduit à l’apparition de nouvelles pratiques immorales qui sont à tous points de vue semblables à celles des hommes politiques »[8]Entretien avec Fellag Mohamed, op.cit..
Cela s’explique par la recherche de séduction, qui devient un vrai motif pour le journaliste combien même l’ultime objectif reste indéniablement commercial. C’est dans ce sens que le journaliste algérien Ali J. nous dit que le procédé le plus à la mode actuellement est la banalisation des questions complexes qui se posent à la société algérienne. « Les journalistes défendent des positions citoyennes en adoptant le même type d’arguments avancés par des citoyens ordinaires sur des questions très complexes. Je pourrai illustrer cela par la position positive des journalistes vis-à-vis l’augmentation du SMIG. Ils justifient cette position par des éléments basiques tels que la richesse de l’Etat. Ils font exactement comme le fait le discours de l’Homme de la rue- et non pas en référence à des indicateurs économiques ».
Autrement dit, la fonction de dénonciation populaire, qui dérive de la forme que le populisme a prise dans l’ensemble des sociétés, est adoptée de la même manière chez les publics et les journalistes. En ce sens où la capacité de problématisation des questions sociales chez les journalistes est quasi inexistante. C’est dans ce sens que Taiebi[9]Entretien avec Taiebi, Maître de conférences à l’École nationale … Suite... nous explique les raisons commerciales derrières les campagnes de dénigrement qui ont touché cette année beaucoup de personnalités politique et économiques « Les journalistes avancent des arguments sans fondements pour accabler certains responsables et être dans l’air du temps ». D’ailleurs, les réseaux sociaux numériques (RSN) ont dévoilé l’imprécision du discours de ces médias. Avec l’arrivée du journaliste citoyen et l’engouement affiché par les Algériens à la publication des nouvelles, le scoop n’est plus une affaire des professionnels des médias. Il arrive même que des journalistes reproduisent les publications des RSN avec leurs approximations et leurs insuffisances en matière de représentations de la réalité et de vérification des sources. A partir de 2014, avec la crise économique, l’assèchement de la manne publicitaire a fait entrer les médias dans l’ère de la crise installée, ce qui a renforcé davantage le discours populiste.
Quand le populisme rime avec le simplisme
L’une des missions des médias est celle de vulgariser les différents discours qui traversent l’espace social (économique, politique, scientifique…etc.) afin d’intéresser les publics. Mais en Algérie, les préoccupations des citoyens sont reléguées voire omises et les médias assument le rôle de relais au discours officiel incarnant « L’entêtement du pouvoir dans les faux débats sur les questions de l’actualité et de l’avenir du pays [qui] révèle son refus à l’alternance et sa résistance au changement. » (Merah, 2016). Développant cette démarche de verrouillage et d’enrôlement de l’espace public médiatique fondée sur le contrôle et la banalisation du débat, le chercheur Samir Ardjoun[10]Entretien avec Samir Ardjoun, Maître de conférences à l’École … Suite... souligne que « L’esprit est déjà étriqué dans le cas algérien, à la base un système médiatique a cet objectif de réguler, d’orienter et d’interpréter ce dont la société manifeste réellement, or, une petite décomposition et analyse de contenus de nos différentes représentations médiatiques nous révèle des déclinaisons et des genres journalistiques qui faillent terriblement de générosité et de qualité ».
Car dans cette optique, somme toute idéaliste, les journalistes s’appuient sur des procédés de mise en scène de la réalité qui suscitent moult interrogations. Ainsi, recourir au registre du témoignage populaire est de nature à révéler les stratégies médiatiques dont nous savons la portée commerciale. Cela devient encore plus important depuis que les publics sont soumis au dictat des algorithmes, de mesure de nombre de clic et qui sont de loin plus au service de l’accélération de la diffusion et l’augmentation du rythme des contrats de publicité.
Comme à titre d’illustration « faire appel aux témoignages de citoyens pour justifier, expliquer des décisions et des crises politiques », nous dit la sociologue politique Fatma Kebbour[11]Entretien avec Fatma Kebbour, maître de conférences à l’École … Suite.... Les journalistes hiérarchisent les évènements pour créer une série d’arguments. Comme « lorsqu’ils s’adossent sur un reportage traitant de la pauvreté pour valider le conseil des ministre ».
Il en va de même pour le communicologue Nacer Aoudia[12]Entretien Nacer Aoudia, maître de conférences à l’université de … Suite..., pour qui, « il existe deux traces essentielles du discours populiste dans les médias, La première s’agit du recours à la religion (comme le reportage de ennahar Tv sur le christianisme en Kabylie) couverture excessive de festivités religieuses. La deuxième est celle de la culture (en créant des stars, comme le cas de Rifka[13]C’est un jeune qui a réussi à regrouper des centaines de jeunes comme … Suite...) ».
Evidemment cette stratégie dont le credo est de rendre accessibles des questions complexes, produit des effets, certes non mesurés mais visibles : « Il y a un travail de manipulation des consciences, la méfiance envers les pouvoirs publics, la généralisation de la vulgarité, la non-adoption de la conduite principale de l’État », nous dit Djouder Samir[14]Entretien avec Djouder Samir, professeur de philosophie à l’université … Suite..., professeur de philosophie.
Nous avons déjà énoncé que la présence du discours populiste dans la presse algérienne suit un mouvement cyclique. Sa représentation dans les médias se décline de deux façons ; d’abord à travers la couverture du discours politique dont la dénotation populiste devient la règle, ou à travers l’énonciation d’idées populistes dans une démarche qui vise la vente. Alors qu’il défendait par le passé les aspirations populaires, aujourd’hui, il est résolument inscrit dans une logique commerciale. En d’autres termes, ce qui était considéré comme épiphénomène durant la première décennie qui a suivi le libéralisme politique et médiatique semble devenir la règle. Pour le Professeur en communication Mostefaoui Belkacem[15]Entretien avec Mostefaoui, op.cit.: « Ces dernières années, on constate le retour en force du discours populiste. Je le mets sur le socle du journalisme de la communication. Car il y’a moins de journalisme d’information et plus de show. Le mode de production universel de l’information est totalement ignoré pour laisser place au commentaire. C’est le cas de tous les journaux algériens, avec des nuances. Cette communication inonde les journaux et ça agit comme un moule. Ce qui nous donne des articles indigestes. »
La question pour la télévision publique se pose autrement. Sa forte accointance avec le pouvoir politique lui a causé un sacré discrédit au sein de l’opinion publique autant nationale qu’internationale. Ses procédés s’articulent de plusieurs façons dont la manipulation des images dont elle maintient un monopole de fait et l’adoption de discours temporelle, qui varié selon la demande politique. Deux situations pourraient bien illustrer ces pratiques. La première est en rapport avec les évènements de ce qui appelé communément « printemps arabe ». Pour ce cas, la chaîne de télévision nationale a été engagée pour plaider l’unité de la nation algérienne. Le discours politique s’est fortement emparé de ce média afin de répondre aux « tentatives de séparation ». Le discours adopté par ce média s’est déployé selon une terminologie floue empruntée au discours de propagande où l’autre- non défini- est considéré comme menaçant pour la sécurité du pays et l’unité de la nation. C’est dans ce sens que Freih Rachid affirme que l’un des procédés du discours populiste[16]Entretien avec Rachid Freih, Maître de conférences à la faculté des … Suite... des médias réside dans « le choix des invités et la nature des thématiques abordées ». D’ailleurs, dans les grandes contestations qu’a connues la rive sud de la méditerranée, les médias publics n’ont pas manqué de dénigrer les contestataires et de les assimiler aux ennemis d’hier en référence au colonisateur. Cela se constatait aussi lors des émeutes du sud algérien, relatives à la question de l’exploitation du gaz de schiste, où l’étranger est accusé de raviver les sentiments de séparation. A ce propos, le politologue Dris Cherif[17]Entretien avec Cherif Dris, professeure à l’École nationale … Suite... affirme que « la stratégie discursive du régime algérien au sujet des révoltes arabes s’était-elle orientée vers la banalisation et la minimalisation de la portée de ces révoltes en leur déniant le statut de révolution. En filigrane, on y décelait aussi une mise en garde certaine contre tout changement qui se traduirait par une agitation favorisant l’extrémisme. L’argument sécuritaire devient ainsi le référentiel à l’aune duquel cette campagne a été conçue. Car, l’ouverture démocratique imposée de l’extérieur constituait, selon les hautes autorités algériennes, le premier des dangers qui pourrait menacer la région arabe. » (Dris, 2013).
C’est dans cette logique que la chaîne de télévision publique, second cas de figure, a diffusé, en septembre 2017, un reportage sur la « décennie noire » contenant des images jamais vues par les Algériens, et c’est alors que les téléspectateurs ont découvert les vraies images d’une guerre qui n’a jamais dit son nom. A la suite de ce reportage, le journal satirique en ligne ElManchar[18] … Suite... avait titré « Daesh sollicite l’ENTV pour diffuser ses vidéos de décapitation ». C’est dire l’étonnement et l’indignation qu’a provoqués ce reportage dans le public. Ces deux faits saisissants, pourrait-on dire, constituent un frein à la formation d’une conscience critique vis-à-vis du message médiatique. Car aujourd’hui, le discours populiste des médias, lorsqu’il n’est pas dans une démarche de matraquage commercial, suit une rhétorique de terreur dont le seul intérêt est le maintien du règne d’une caste dirigeante. « Le discours populiste, très prégnant dans la presse algérienne- a fortiori les médias publics lourds (TV), les chaines Tv privées et la presse écrite arabophone- ne milite pas pour l’émergence d’une conscience démocratique en Algérie. Pire, il banalise et étouffe (Tamyi3e en arabe) toute demande démocratique potentielle tout en se prévalent de la démocratie » Cheklat.
Conclusion
Nous avons postulé que les logiques de domination politique président à la forte circulation du discours populiste dans les médias. Or, nous n’entendons pas faire la distinction, dans la présente analyse, entre les deux ordres qui structurent fortement le discours social (l’économique et le politique). Bien au contraire, cette proposition exprime clairement le lien qui existe entre les deux. Ces deux grandes sources de discours social, au sens de la forte diffusion, impactent fortement le système médiatique. Cela l’est davantage dans le contexte sociopolitique algérien qui a enregistré, depuis une dizaine d’années, l’implication des hommes d’affaires dans la politique à travers le financement des compagnes électorales, présidentielles…etc. Ces mêmes patrons ont montré un fort intérêt dans l’investissement dans le champ médiatique. Le résultat est que le discours populiste qui circule dans les médias est le produit des différentes relations (d’intérêt économique, de positionnement social, de proximité avec le pouvoir politique) qui s’organisent de façon formelle ou informelle dans la société algérienne. Les journalistes, aux termes de leurs motivations, de leurs positionnement au sein du champ et au sein de leur propre rédaction reproduisent, sans passer par des filtres interprétatifs, de façon circulaire ce discours.
Références
| - 1 | Entretien avec Fella Bourenane, maître de conférences à l’école Nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information. |
|---|---|
| - 2 | Entretien avec Mostefaoui Belkacem, Professeur à l’École nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information d’Alger. |
| - 3 | Entretien avec Mahrez Bouaich, enseignant à la faculté des sciences humaines de Bejaia, Algérie. |
| - 4 | Entretien avec Kamel Cheklat, chercheur en sciences politiques à Paris. |
| - 5 | Entretien avec Si Bachir Mohamed, enseignant à l’École supérieure de sciences politiques d’Alger. |
| - 6 | Entretien avec Mohamed Fellag, professeur à la faculté des sciences de l’information et de la communication d’Alger. |
| - 7 | A.D, journaliste et actionnaire dans un groupe de presse algérien. Entretien. |
| - 8 | Entretien avec Fellag Mohamed, op.cit. |
| - 9 | Entretien avec Taiebi, Maître de conférences à l’École nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information d’Alger. |
| - 10 | Entretien avec Samir Ardjoun, Maître de conférences à l’École nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information d’Alger. |
| - 11 | Entretien avec Fatma Kebbour, maître de conférences à l’École nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information d’Alger. |
| - 12 | Entretien Nacer Aoudia, maître de conférences à l’université de Bejaia, Algérie. |
| - 13 | C’est un jeune qui a réussi à regrouper des centaines de jeunes comme lui dans un lieu public, après quelques publications sur les réseaux sociaux numériques. Un évènement qui a été fortement relayé par les médias. |
| - 14 | Entretien avec Djouder Samir, professeur de philosophie à l’université de Bejaia. |
| - 15 | Entretien avec Mostefaoui, op.cit. |
| - 16 | Entretien avec Rachid Freih, Maître de conférences à la faculté des sciences de l’information et de la communication d’Alger. |
| - 17 | Entretien avec Cherif Dris, professeure à l’École nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information d’Alger. |
| - 18 | https://el-manchar.com/2017/10/01/daech-sollicite-lentv-diffuser-videos-de-decapitation. |
Références bibliographiques
- Addi Lahouari, « populisme, néo-patrimonisalisme et démocratie en Algérie » in populismes du Tiersmonde,
- Bouchaala Aldjia Nabila et Merah Aissa, 2019, Les mutations de l’espace public médiatique en Algérie : Les journalistes hors-champ, Revue Naqd, n 37. https://www.cairn.info/revue-naqd-2019-1-page-81.htmlCherif Dris, « Élections, dumping politique et populisme : Quand l’Algérie triomphe du « printemps arabe » », L’Année du Maghreb [En ligne], IX | 2013, mis en ligne le 21 octobre 2013, consulté le 14 avril 2018. URL : http://journals.openedition.org/anneemaghreb/1943.
- Fassin Éric, 2012, Démocratie précaire, Ed, La Découverte, Paris.
- Faouzi Rouzeik, L’Algérie 1990-1993 : la démocratie confisquée. https://www.persee.fr/doc/remmm, 1992.
- Lahouari Addi. De la permanence du populisme algérien. Peuples méditerranéens, 1990, pp.37-46. <halshs-00398831>
- M.Mc Combs D. Shaw, 1972, The agenda-setting function of mass media, The public opinion Quarterly, n 36.
- Merah Aissa, “Nouvelles formes de participation en ligne des jeunes en Algérie. Entre démarches stratégiques et impensées pour le changement”, REFSICOM [en ligne], DOSSIER : Communication et changement, mis en ligne le 24 octobre 2016, consulté le lundi 01 juin 2020. URL: https://refsicom.org/17
- Mostefaoui Belkace, 2013, Médias et liberté d’expression en Algérie. Repères d’évolution et éléments d’analyse critique. Alger, Ed. El Othmania.
- Reffel Rémy, 2001, « Vers un journalisme mobile et polyvalent ? », Quaderni, volume 45, n° 1, p. 153-169.
- Ruellan Denis, 2007, Le journalisme ou le professionnalisme du flou, Grenoble, Presses de l’université de Grenoble.
- Saïd Chibane, 2016, L’Algérie entre totalitarisme et populisme. L’Harmattan.
- Rouzeik Fawzi, 1992, Algérie 1990-1993 : la démocratie confisquée ? in L’Algérie incertaine, revue des mondes musulmans et de la méditérranée, n 65, (Dir) Pierre Robert Baduel.
- Rouzeik Fawzi, 2015, Le groupe de Ouadjda revisité par Cherif Belkacem, Edition l’Harmattan.
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