Table des matières
Introduction
Pendant longtemps, deux grands courants théoriques ont structuré autant les discours politiques des États, ceux des Institutions internationales et aussi ceux des théoriciens des relations internationales : l’École réaliste et l’École idéaliste. Le réalisme en théorie des relations internationales signifie qu’on mette les rapports de forces et de domination au cœur de l’analyse et qu’on parte de la réalité factuelle pour analyser le monde. Inspirée par Le Prince de Machiavel (1532) et Le Léviathan de Hobbes (1651), cette perspective théorique réaliste envisage le monde tel qu’il est, plutôt que tel qu’on aurait souhaité qu’il soit. L’idéalisme est le contraire du réalisme, il investit la réflexion de principes moraux et éthiques et prescrit des comportements responsables, avec des lignes directrices qui engagent l’ensemble des humains[1]Le concept d’idéalisme renvoie au concepteur de la Société des … Suite.... La première perspective, celle réaliste, semblait définitivement s’imposer dans les théories des relations internationales, tentant d’expliquer, voire de justifier les déploiements de forces des plus forts et la soumission volontaire, ou alors la contrainte obligatoire des plus faibles à se soumettre.
Si l’on pouvait jusque-là produire un discours scientifique tentant de comprendre les positions de principes exprimées par les États et institutions à partir de ces deux paradigmes, il semble aujourd’hui que la force de l’événement représentée par la pandémie dite « Covid 19 » remette en cause tous les principes figés, fixes et définitifs et impose de modeler tous les discours en fonction de circonstances dictées par la puissance, la persistance d’un virus qui ne fait pas de différence entre pays riches et pauvres, puissances moyennes ou hyperpuissances. Au-delà du constat des changements effectifs de discours, cet article envisage ces bouleversements géopolitiques sous l’angle d’une approche interdisciplinaire qui emprunte autant au champ de la communication internationale qu’à celui des relations internationales.
La réflexion envisage les bouleversements et autres remises en cause au moins sous 7 points distincts mais jamais éloignés l’un de l’autre, de telle sorte qu’on peut les regrouper pour arriver à une structure moins éclatée. Les six premiers points, prenant prétexte du Covid-19 percent les failles théoriques de l’analyse des relations internationales obligées de se réinventer quasi quotidiennement parce que désorientées voire réorientées par les incertitudes que dictent les conséquences d’un virus qui bouleversent autant les certitudes scientifiques que les prévisions politiques. Le dernier point est une étude de cas illustrative de ces incertitudes qui démontrent comment la force de l’événement dicte les discours et remodèle les positions paradigmatiques. Tout compte fait, à la dimension théorique de cette réflexion viendront se greffer des questionnements de nature relativement « empirique », en ce qu’ils portent sur les contradictions apparentes des discours scientifiques mais fortement médiatisés sur une thérapeutique (le protocole dit hydroxy-chloroquine) qui laissent voir que la science est elle-même un enjeu de rapports de forces.
Nous aborderons donc successivement – en essayant de les articuler de façon logique – les points suivants : les failles de la prospective intellectuelle, l’impuissance des grandes puissances européennes, la revanche probable de l’idéalisme sur le réalisme en théorie des relations internationales, le paradoxe troublant de l’hyperpuissance chinoise, le déclin de l’hyperpuissance américaine face à un ennemi invisible, le nouveau pouvoir des experts dans un ordre mondial à réinventer et qui ferait passer la santé avant l’économie comme finalité de l’activité humaine, et enfin, les contradictions des scientifiques à propos du Covid-19 et qui laissent percevoir les nuances voire les différences entre le réel, l’hyper-réel et le simulacre (Baudrillard, 1981).
Des failles de la prospective intellectuelle à l’impuissance des grandes puissances européennes
Trois sous-points structurent cette partie : la faillite de la prospective intellectuelle, l’impuissance manifeste des grandes puissances européennes face aux effets dévastateurs du Covid-19, et la probable revanche de l’idéalisme sur le réalisme face à un ennemi qui ne fait pas de différence entre riches et pauvres.
La prospective intellectuelle en panne sèche
La prospective est une approche épistémique fortement vulgarisée par le philosophe et penseur humaniste Gaston Berger. Pour ce dernier, la prospective consiste à « considérer l’avenir non plus comme une chose déjà décidée et qui, petit à petit, se découvrirait à nous, mais comme une chose à faire[2]Gaston Berger « Sciences Humaines et prévision », in Revue des Deux … Suite.... ». Envisagée dans l’analyse de la politique internationale, la prospective intellectuelle consiste à envisager le monde à venir à partir de l’analyse de données factuelles présentes. Les penseurs américains depuis Kissinger jusqu’à Huntington (1996), Fukuyama (1992) ou Nye (1990) nous ont habitué à des pensées sophistiquées sorties de ce « laboratoire » américain poreux des idées, avec toujours en toile de fond, la préoccupation de voir se prolonger la domination militaire, politique, économique, scientifique et culturelle des États-Unis. Ces auteurs et beaucoup d’autres qu’il serait superflu de citer ici, étaient capables de nous dire ce qu’il allait advenir du monde dans les prochains 50 ans. Ils pouvaient même élaborer des scénarios de crise et envisager les mécanismes de sortie de crise.
La réalité, aujourd’hui, est que personne ne pouvait prévoir il y a juste quelques mois qu’un virus nommé Covid-19 pouvait bouleverser autant la géopolitique internationale, obligeant les dirigeants du monde et leurs conseillers à une gestion tatillonne, hésitante, contradictoire, au jour le jour, faute de ne pouvoir envisager même ce que va se passer dans une semaine, voire dans un jour. La réflexion prospective est en panne sèche. Nul ne sait de quoi demain sera fait. Cette inconnue est en soi une démonstration du pouvoir du virus probablement issu du corps animal sur les cerveaux humains, même ceux qui prétendent être les meilleurs ou les plus forts.
L’impuissance des grandes puissances européennes
L’Italie, la France, l’Espagne inquiètes de ne pouvoir disposer d’équipements suffisants pour protéger le personnel médical ou de médicaments pour soigner les patients, qui l’eût imaginé? Un pays membre de l’Union Européenne appeler au secours de son corps médical débordé des médecins d’un pays aussi pauvre que le Cuba, pour faire face à la pandémie du Coronavirus, il n’y a pas plus grande démonstration visible de l’impuissance d’une grande puissance au cœur de l’union économique la plus forte, la plus approfondie et peut-être la plus aboutie à l’échelle mondiale (L’Union Européenne). Le fait est que l’inquiétude visible d’un président français, des premiers ministres espagnol et italien est aussi contagieuse en termes de pessimisme pour les populations que le virus lui-même. En temps de crise, aucun administré au monde ne souhaite voir son dirigeant fragilisé et ne même pas pouvoir dissimuler son sentiment d’impuissance[3]Sur les incertitudes, les tâtonnements constatés dans la gestion de la … Suite.... C’est comme aller voir son psy qui s’assied sur le divan et qui commence à vous parler de ses propres problèmes. Le virus est ainsi devenu sinon un facteur de remise en cause, du moins de relativisation de la puissance. Quand la pandémie fera ses adieux, il va falloir se questionner sur les nouveaux instruments de mesure de la puissance des États. Il ne faudra surtout plus jamais confondre le capteur et la mesure.
La revanche probable de l’idéalisme sur le réalisme
Comme nous le rappelions supra, la perspective théorique réaliste envisage le monde tel qu’il est, plutôt que tel qu’on aurait souhaité qu’il soit[4]Voir de façon plus élaborée la pensée réaliste dans l’analyse des … Suite.... La perspective idéaliste, quant à elle, est dite humaniste et moralisante. Elle est donc de facto, l’opposé ou le contraire même du réalisme[5]Il est important de souligner que ces catégorisations ne sont pas … Suite.... Cette dernière posture épistémique investit la réflexion de principes moraux et éthiques et prescrit des comportements responsables, avec des lignes directrices qui engagent l’ensemble des humains (Vilmer et Chung, 2013)[6]Voir notamment le chapitre 2, « Théories idéale et non idéale », … Suite....
Si le réalisme connait beaucoup de succès, cela s’explique sans doute par une prétention à l’objectivité qui s’appuie d’abord et surtout sur les faits tels qu’ils se déploient sous les yeux des analystes. L’on part du constat des déploiements réels de forces des plus forts, de leurs capacités à soumettre volontairement les plus faibles à leur désidérata ou alors à recourir à la contrainte obligatoire : le fameux usage alterné du « bâton et de la carotte » cher à des théoriciens réalistes, comme par exemple, Kissinger (1961), passé de la théorie en tant qu’universitaire à l’action politique, d’abord comme conseiller à la sécurité nationale et ensuite comme secrétaire d’État à la politique étrangère.
Dans la perspective réaliste, la réalisation de la paix mondiale dépendrait moins d’un idéal d’égalité, de justice qui habiterait et animerait les humains sur terre, que de la capacité des plus grandes puissances à s’entendre, à avoir des compromis durables, à se neutraliser, pour ensuite imposer leur « agenda » au reste du monde (Morgenthau, 1954, Kissinger, 1961). Et tant pis si la démocratie pourrait en souffrir et révéler aussi abruptement ses limites. Après tout, ce n’est pas le meilleur des systèmes, c’est le pire à l’exception de tous les autres comme l’affirmait Churchill.
Toutefois, aujourd’hui, dans la situation qu’impose la Covid-19 (le virus le plus démocratique au monde), il est utile de noter que jamais l’on n’a autant parlé de tolérance, de solidarité, d’humanisme, de compassion, de prière, d’amour. La sémantique est en soi révélatrice d’un tournant dans les « rapports entre États » qui céderaient de plus en plus la place aux « rapports entre humains » comme nouveau paradigme de base de l’analyse des relations internationales[7]Au mois de mars 2020, les ministres des finances de pays africains … Suite.... Une nouvelle chance pour l’ONU de retrouver une crédibilité perdue en prenant le volant d’une mécanique collective qui rappelle la profonde mais extrême fragilité de l’être humain, et de ses institutions étatiques pourtant jalouses d’une souveraineté prise en détresse par un ennemi si infiniment petit qu’il est invisible, mais si puissamment redoutable qu’il traverse les frontières sans montrer son visa cacheté sur un passeport individualisé.
Du paradoxe troublant de l’hyperpuissance chinoise au déclin relatif de l’hyperpuissance américaine
Nous évoquerons ici deux choses que mettent en lumière la force du Covid-19 et la façon dont est gérée la crise sanitaire qui en résulte : le paradoxe de l’hyperpuissance chinoise et le déclin relatif de l’hyperpuissance américaine.
Le paradoxe troublant de l’hyperpuissance chinoise
« Usine du monde », « future puissance », « miracle économique », les mots ne sont jamais assez forts pour souligner l’entrée progressive du pays de Mao dans le rang des pays hyperpuissants (Murray, 1998). Il y a quelques années, c’est une banque américaine (Goldmann Sachs) qui prédisait la première place de la Chine dans l’économie mondiale. Un autre l’aurait dit qu’on ne l’aurait pas cru. La réalité est que l’« empire chinois » étend ses tentacules, investissant, construisant partout où l’opportunité s’ouvre. Le paradoxe est qu’elle n’exporte pas seulement ses marchandises, sa matière grise et sa main-d’œuvre, elle est capable aussi, sans le vouloir, de distiller des virus au-delà de ses frontières.
Quand le Covid-19 a commencé à sévir dans son territoire, le reste du monde a compati, envisageant même son probable effondrement économique, mais rares sont ceux qui ont osé fermer leurs frontières aux Chinois, de peur de voir leurs propres unités industrielles s’effondrer parce que largement dépendantes des produits chinois (Niquet, 2017). Aujourd’hui que la Chine a fini de réduire à presque néant la propagation du virus, elle reprend « sans tambours ni trompette » sa conquête du monde, proposant son expertise et son aide aux autres, en envisageant sereinement la responsabilité qui lui incombera demain de venir au secours de l’économie mondiale ébranlée par le « virus chinois ». Que de paradoxes inépuisables même par l’analyse la plus sophistiquée! (Murray, 1998, op.cit; Niquet, 2017, op.cit.).
Toutefois, il n’y a pas que la puissance chinoise qui suscite des questionnements; force est de constater que la gestion difficile de la subite crise sanitaire induite par l’apparition du Covid-19, met aussi en évidence le déclin longtemps évoqué de la première puissance mondiale.
Le déclin[8]Nous employons ici un terme souvent utilisé ces dernières années pour … Suite... relatif de l’hyperpuissance américaine face à un ennemi imprévisible
Ces dernières années, et ce depuis la fin des deux dernières guerres mondiales, il y a une course folle à l’armement. Les États les plus forts se sont dotés des armes de destruction et de dissuasion massive et se sont mis d’accord pour surveiller les autres pays[9]L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a été créée … Suite... les plus faibles afin d’éviter que ces derniers se dotent de l’arme nucléaire qui les mettrait sur le même piédestal que les plus forts, sans que l’on ne sache s’ils seraient assez responsables pour s’en servir avec des pincettes, voire de ne jamais l’utiliser. Les relations américano-iraniennes en sont le symbole parfait (Limbert, 2018). La réalité aujourd’hui est que cet arsenal militaire si impressionnant est impuissant face au Covid-19. Les milliards de dollars dépensés en armement, les sommes colossales investies dans l’intelligence sécuritaire, les stocks d’armes de dissuasion et de destruction, la masse d’argent et d’or cadenassée dans les fiducies et coffres forts de Wall-Street, sont tous aujourd’hui inopérants pour faire face à la pandémie. Les scénarios, même les plus optimistes, annoncent des centaines de milliers de morts probables[10]Au mois de septembre 2020, la première puissance mondiale, les … Suite... et finissent par avoir un effet sur la façon dont évolue la sémantique du président des États-Unis dans ses commentaires quotidiens sur la crise[11]Voir l’article de Jonhatan Lemire et Aamer Madhani, « La Covid-19 … Suite.... Le président américain, Donald Trump, ne parle plus avec une certaine arrogance du « virus chinois », son vocabulaire est choisi avec plus d’humilité, sans doute avisé par ses conseillers qu’il pourrait avoir recours demain à l’expertise médicale chinoise ou avoir à commander des masques de protection à l’« ennemi chinois » tout aussi avide de puissance[12]Il faut souligner que cette alternance entre confrontation et … Suite....
La valse des positions politiques et les contradictions dans les discours des politiques sommés de changer quasi quotidiennement par la force du virus, tout cela illustre à quel point la parole des experts a désormais préséance dans l’espace public.
Constat factuel du « nouveau » pouvoir des experts et analyse des contradictions scientifiques
S’il y a une chose que révèle incontestablement la gestion de la crise du coronavirus, c’est l’hypermédiatisation des experts scientifiques (virologues, épidémiologistes, infectiologues etc.) dont la prise de parole dans l’espace public a permis de mettre en lumière non seulement la fragilité du système de santé de la première puissance au monde, mais montre aussi à quel point, la science, supposément neutre, est elle-même empêtrée dans ses propres contradictions, n’échappant pas au jeu des rapports de forces à l’œuvre sur la scène des relations internationales.
Santé versus économie : le nouveau pouvoir des experts dans un nouvel ordre mondial à réinventer
Les États-Unis qui trônent au sommet des nations les plus militarisées est le pays le plus touché par la propagation du virus Covid-19. Le pays est devenu l’épicentre de l’épidémie du coronavirus. Mais, face à cet ennemi, non institutionnel, si puissant, les cerveaux et les stratèges les plus sollicités en termes de solutions probables ne sont pas les « génies » du Pentagone. Les plus sollicités sont les virologues et autres infectiologues qui tentent dans un langage ésotérique propre à la science, d’expliquer à un président obsédé par l’hyperpuissance, que la santé passe avant l’économie, et faute de ne s’être pas assez occupé de la première, ses faiblesses auront pour conséquence d’engloutir les avantages de la seconde. Lorsqu’ainsi, en pleine pandémie, le président des États-Unis prévoit d’assouplir les mesures de confinement ou de rouvrir les frontières pour ne pas acter le déclin inévitable de l’économie américaine, les médecins lui répondent à peu-près ceci : « nous ne sommes pas prêts pour prendre soin de ce qui s’en vient…donc, pour le moment, nous avons besoin que les gens restent à la maison et nous devons aplatir cette courbe ». Le désir de puissance affirmé[13]Voir le dernier ouvrage de Charles-Philippe David, L’effet Trump. Quel … Suite..., la volonté de rester le « gendarme du monde » et le « poumon économique de la mondialisation libérale », tout cela passe comme « menu fretin » face à la vague déferlante d’un virus qui ne fait pas de discrimination entre riches et pauvres.
La parole de l’expert au cœur du nouvel ordre mondial induit par la pandémie du Covid-19, nouvel avatar d’une mondialisation à rebours de son moteur principal, le capitalisme, c’est peut-être l’une des plus grandes leçons à tirer de façon provisoire de cette crise, elle porte la signature de l’épidémiologiste de la Connel School of Nursing du Boston College, Nadia Abuelezam (citée dans un article de la presse en ligne, 1er avril 2020) et dont la pensée se résume ainsi : les virus ne respectent pas les frontières, ils ne font pas de discrimination, ils veulent juste trouver un autre corps où ils peuvent se répliquer. Il est important de garder cela à esprit dans un contexte où les rapports de forces restent déterminants dans les relations internationales.
Toutefois, il est à se demander si les discours scientifiques qui ont désormais préséance dans les circonstances actuelles dictées par la crise du Covid-19 sont unanimes, constants et crédibles? Une étude de cas ciblée sur les discours relatifs à l’usage de l’hydroxy-chloroquine laisse pointer ici de sérieux questionnements qui amènent à se pencher sur les distinctions à faire entre ce qui est réel, hyper-réel, ou ce qui relève du simulacre. Tous questionnements qui nous amèneront in fine à replonger dans l’œuvre de Jean Baudrillard, Simulacres et Simulations (1981).
Discours scientifiques contradictoires : entre le réel, l’hyper-réel et le simulacre
Il serait naïf de penser que l’expertise médicale s’exprime d’une seule voix dans une parfaite convergence scientifique. Les plus iconoclastes comme le professeur Raoult[14]Spécialiste de renommée mondiale sur les maladies infectieuses, le … Suite... de Marseille et les plus pragmatiques comme le docteur Seydi[15]Chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital de Fann de … Suite... de l’hôpital Fann de Dakar prescriront l’usage de la chloroquine à leurs patients atteints du coronavirus, qu’importe pour eux les calculs intéressés sur les éventuelles retombées économiques néfastes de leurs positions présentes, sur la future fabrication et la commercialisation d’un potentiel vaccin. Les autres, plus nombreux, accusés d’être « prisonniers » ou « complices » du système, en appelleront à la prudence sur l’usage de ce « médicament des pauvres » au plus grand plaisir des multinationales pharmaceutiques « battant pavillon » OMS[16]Organisation mondiale de la santé ou labélisées OMC[17]Organisation mondiale du commerce.
Entre l’étude de la revue médicale The Lancet[18] … Suite... (Mai 2020) qui conclut en l’inefficacité de l’hydroxy-chloroquine, la prise de position subséquente de l’OMS qui recommande l’arrêt des essais cliniques sur le dit médicament, et la réaction du renommé spécialiste, Didier Raoult (auteur du protocole de traitement basé sur l’hydroxy-chloroquine) qui tourne en dérision les résultats de cette étude, le profane semble perdu devant le constat d’une telle distorsion dans les discours somme toute controversés des scientifiques. On se demande si chacun aurait sa vérité, et que la science dite exacte, serait ainsi livrée au même biais de subjectivité qui constitue une des limites des sciences sociales, et que ne comblent jamais d’ailleurs la plus grande rigueur méthodologique et le plus complet souci de précision et de fidélité aux données brutes saisies sur les terrains d’études[19]Les propos de Didier Raoult illustrent l’ambiguïté dont il est … Suite.... Qu’est-ce qui est vrai? Et qu’est-ce qui relève du simulacre?[20]Pour paraphraser L’Ecclésiaste, Jean Baudrillard (1981) rappelait que … Suite...
Les discours de L’OMS qui relayent le scepticisme des scientifiques qui partagent son « état d’esprit » quant à l’usage de l’hydroxy-chloroquine se fondent sur des résultats présentés comme « réels » mais basés sur des modèles de simulation qui convoquent l’usage des fameux big data[21]Méga-données de plus en plus volumineuses dont la conservation et … Suite.... C’est sur la base de ces modèles de simulation que l’OMS a prévu, dès le début de la pandémie Covid-19, des dizaines de millions de personnes infectées et des centaines de milliers de morts en Afrique[22]« 83.000 à 190.000 personnes en Afrique pourraient mourir du Covid-19 et … Suite.... Quelques mois après ces prévisions catastrophiques voire apocalyptiques, l’Afrique affiche un bilan sans commune mesure avec le nombre de personnes infectées et de décès liés au Covid-19 constatés en Europe et aux États-Unis, par exemple. Le décalage entre les prévisions « expertes » de l’OMS et la réalité constatée en Afrique[23]Malgré le discours alarmant et la réalité contraire constatée sur le … Suite... est tel que l’on commence déjà dans le continent à évoquer la thèse de la théorie du complot[24]Pour illustrer cette théorie du complot fortement relayée dans les … Suite.... Si aucune étude sérieuse ne permet de valider la thèse de cette « théorie du complot », il faut aussi admettre que les prévisions « volontairement » alarmantes de l’OMS en Afrique et les postures de mépris affichées par certains scientifiques[25]Lors d’une entrevue accordée à la chaine d’information LCI le 2 … Suite... à l’endroit du continent africain procèdent quelque part, d’une forme « d’impérialisme de la pensée », en voulant valider des scénarios catastrophiques qui procèdent toujours avec des modèles de simulation.
Dans son ouvrage paru en 1981, Simulacres et simulation, Jean Baudrillard écrivait que « c’est avec le même impérialisme que les simulateurs actuels tentent de faire coïncider le réel, tout le réel, avec leurs modèles de simulation ». (Baudrillard, 1981, p.6) ». L’auteur anticipait déjà la survenue d’un monde si techniquement avancé que l’on serait capable de substituer aux faits des expériences virtuelles qui prennent toutes les apparences d’une science irréfutable. Il parlait même d’un passage du réel à l’« hyper-réel »; il s’agirait ainsi, selon Baudrillard, d’une « substitution au réel des signes du réel », c’est-à-dire « d’une opération de dissuasion de tout processus réel par son double opératoire, machine signalétique métastable, programmatique, impeccable, qui offre tous les signes du réel et en court-circuite toutes les péripéties » (Ibid). Voilà, selon l’auteur, comment le progrès scientifique sert les scientifiques, qui, par manipulation des outils sophistiqués dont ils pourraient disposer, seraient capables de produire des modèles qui font des « simulacres » et des « simulations » des vérités difficilement contestables :
« Plus du miroir de l’être et des apparences, du réel et de son concept. Plus de coextensivité imaginaire : c’est la miniaturisation génétique qui est la dimension de la simulation. Le réel est produit à partir de cellules miniaturisées, de matrices et de mémoires, de modèles de commandement – et il peut être reproduit un nombre indéfini de fois à partir de là. Il n’a pas plus à être rationnel, puisqu’il ne se mesure plus à quelque instance, idéale ou négative. Il n’est plus qu’opérationnel. En fait ce n’est plus du réel, puisqu’aucun imaginaire ne l’enveloppe plus. C’est un hyper-réel produit de synthèse irradiant de modèles combinatoires dans un hyperespace sans atmosphère » (Baudrillard, 1981, p.6).
Ces écrits quasi « prophétiques » s’appliquent aujourd’hui à bien des égards à l’analyse de la polémique sur l’usage du médicament (hydroxy-chloroquine) soulevée par la publication de l’article de la revue scientifique The Lancet le 20 mai 2020. Le mythe du chiffre (le caractère volumineux du big data, toutes ces données compilées et chiffrées) confère, a priori, à ladite publication, une apparence de vérité scientifique. C’est ce que souligne fort justement le sociologue Laurent Muchielli (2020) : « Ce sont à l’évidence les chiffres[26]« L’étude du Lancet : énorme quantité, infime qualité » … Suite... qui ont impressionné les journalistes : les 4 auteurs de l’article du Lancet (bizarrement des cardiologues voire chirurgiens cardiovasculaires et non des infectiologues ou des épidémiologistes) annoncent avoir analysé 96 032 dossiers médicaux émanant de 671 hôpitaux sur les 6 continents »[27]Voir en ligne : … Suite.... Mais, pour Laurent Muchielli, cela ne peut impressionner que les « esprits faibles » : « Le problème est que la quantité ne fait pas la qualité. Loin s’en faut » ajoute-t-il. Et, c’est bien là le problème des big data, c’est qu’ils permettent une agrégation d’éléments disparates pour donner une illusion de puissance statistique : « Du Big Data low cost en quelque sorte, ce qu’est du reste généralement le Big Data » conclut l’auteur. Dans l’exemple précis énoncé ici, les bonnes questions que se poserait un chercheur critique émergent de la plume du sociologue :
« Comment une telle étude a-t-elle pu être réalisée, doit-on d’abord se demander ? Les dossiers de malades ont été étudiés jusqu’au 14 avril, et l’article est publié définitivement le 21 mai, signé par 4 auteurs (trois américains et un suisse). Des sur-hommes ? Quiconque a un peu de pratique scientifique se dit immédiatement qu’il est juste impossible d’avoir, en moins de 5 semaines, fait à quatre la sélection de 96 000 dossiers de malades provenant de 671 hôpitaux sur 6 continents dans une base de données (dont on ne sait rien, on va y revenir), le nettoyage de ces données et leur codage uniformisé dans une base destinée à la publication scientifique, l’analyse statistique, la rédaction de l’article, le processus de reviewing (qui suppose normalement plusieurs allers-retours entre les auteurs, les évaluateurs et la rédaction en chef de la revue) et finalement la publication. Ce serait en réalité impossible si, derrière les 4 signataires de l’article, ne se cachait pas une armée de petites mains ayant constitué un fichier, fait les traitements statistiques… » (Ibid).
Mais, quelle serait donc cette « armée » dont parle l’auteur, et quels sont les enjeux qu’impliquerait leur engagement à soutenir les arguments de quatre spécialistes déterminés à démentir l’optimisme affiché d’un de leur collègue qui susciterait de l’espoir en vantant les prouesses d’un protocole de traitement basé sur l’usage d’un médicament si abordable (hydroxy-chloroquine)? Laurent Muchielli ne se dérobe guère pour répondre à cette délicate question et affirme sans ambages :
« Il ne peut y avoir qu’une seule armée : celle des sociétés qui ont financé cette étude, qui a dû coûter des centaines de milliers voire des millions d’euros. Ceci est en partie indiqué à la fin de l’article : l’analyse statistique a été réalisée par la société Surgisphere Corporation (spécialisée dans « l’intelligence artificielle et le Big Data destinés aux prestataires de soins de santé ») créée par l’un des 4 auteurs (et qui fabrique aussi des tests contre le Covid). Le Dr Mehra, auteur principal de l’article, déclare avoir reçu des fonds d’une douzaine de laboratoires et d’industriels (Abbott, Medtronic, Janssen, Mesoblast, Portola, Bayer, Baim Institute for Clinical Research, NupulseCV, FineHeart, Leviticus, Roivant et Triple Gene). Un troisième auteur a travaillé pour les industriels même si c’est son université qui a été payée et non lui. Finalement seul 1 des 4 auteurs « declares no competing interests » (ne déclare aucun intérêt concurrent) » (Ibid).
Quelle est finalement la valeur de la science lorsque les enjeux financiers et commerciaux[28]Le président américain, Donald Trump, a proposé à l’entreprise … Suite... prédominent dans les préoccupations des industries pharmaceutiques et des laboratoires de recherches qui, quelque part, orientent les résultats de la recherche dans le sens qui fait sens pour eux[29]À propos des stratégies propres aux industries pharmaceutiques privées, … Suite... et aussi dans le sens qui fait sens pour des États puissants et potentiels pourvoyeurs de fonds?[30]À cet égard, la course pour la fabrication du premier vaccin contre le … Suite... Comme aurait pu le dire Baudrillard en 1981, Laurent Muchielli affirme à son tour : « La Science, c’est un peu comme Dieu, certains parlent en son nom quand ils veulent croire que leur argument est définitif » (Ibid). Le rédacteur en chef du journal The Lancet Ricard Horton, ne disait-il pas lui-même, dans une forme d’autocritique adressée aux prétentions du discours scientifique que : « Dans leur quête d’une histoire convaincante, les scientifiques sculptent trop souvent les données pour qu’elles correspondent à leur théorie du monde préférée. Ou bien ils modifient leurs hypothèses pour les adapter à leurs données »[31]The Lancet, avril, 2015. Voir en ligne : … Suite....
L’argument de la « force » (entendre par là le pouvoir symbolique de celui qui émet « sa » vérité, en l’occurrence ici la crédibilité présumée du journal scientifique The Lancet, la renommée présupposée des auteurs de l’article, la caution apportée par les grands laboratoires et ensuite par l’OMS) suffit pour produire l’effet inverse, c’est-à-dire la force de l’argument. Et c’est ainsi que se gagne la bataille de l’opinion « profane » consolidée par les prises de position identiques des politiques et des journalistes. En guise d’illustration, et pour rester sur le sujet cité en exemple, il n’y a qu’à voir les réactions spontanées du ministre de la santé de la France Olivier Veran[32]Olivier Véran, sur twitter, le 23 mai à 12h47 : « Suite à la … Suite..., celles « synchronisées » de quelques grands journaux[33]Le Point : « Covid19 et hydroxychloroquine : fin de partie ? » (23 mai)., et les positions catégoriques de certains journalistes (pourtant réputés critiques et travaillant dans un journal classé « hors système »)[34]Fabrice Arfi, (journaliste à Mediapart et « influenceur » suivi par … Suite... juste après la publication de l’article de The Lancet, le 20 mai 2020.
Cependant, il est utile de remarquer que, si même une partie de la presse réputée critique semble agir de concert avec les grands journaux pour reproduire et relayer la « pensée unique », des voix médiatiques singulières se sont aussi élevées pour déplorer l’enthousiasme spontané qu’a suscité la publication de The Lancet dans le landerneau politico-médiatique[35]Dans une lettre ouverte publiée le 28 mai 2020, des dizaines de … Suite.... Les rédacteurs en chef des revues scientifiques méritent eux-aussi leur part de critiques[36]Voir la réaction de la journaliste de LCI et Sud Radio, Françoise … Suite....
Conclusion
Si la force du virus du Covid-19 remodèle les positions paradigmatiques, si elle dicte par ailleurs les discours politiques obligés de s’adapter tous les jours au risque de se contredire perpétuellement, et participe au discrédit de ces derniers, ceux des scientifiques censés « prédominer » dans ce contexte de crise (Covid-19) où les experts ont repris le pouvoir de la « parole », ne sont pas aussi à l’abri de la « désacralisation » parce que pris au piège des batailles de leadership sous-tendues par des enjeux financiers et commerciaux insoupçonnés a priori. En analysant tous les discours relatifs à la gestion de la pandémie Covid-19, le constat mène en effet au risque de discrédit qui guette l’ensemble des acteurs engagés (représentants étatiques, institutions spécialisées, experts, médias).
S’il est souhaitable que l’action et le discours des premiers (les politiques) soient plus souvent remis en cause, il est plus inquiétant pour le profane de voir la science empêtrée dans ses propres contradictions. D’aucuns appellent d’ailleurs à la désacralisation de cette science pour laisser libre cours à la critique sociale : « Il est plus qu’urgent d’en finir avec la sacralisation de la science derrière laquelle trop de personnes dissimulent tant bien que mal leurs intérêts ou leurs opinions personnelles, ne se donnant jamais la peine de poser la question toute simple qui doit (malheureusement) initier de nos jours toute discussion sérieuse sur une publication médicale : à qui profite le résultat annoncé ? » (Muchielli, op.cit.). Finalement, même les discours prétendument scientifiques et supposément neutres (la fameuse neutralité axiologique) n’échappent aux enjeux de rapports de forces.
Références
| - 1 | Le concept d’idéalisme renvoie au concepteur de la Société des Nations (SDN), le président américain et prix Nobel de la paix, Woodrow Wilson (1912-1919). Sa vision des relations internationales est qualifiée « idéalisme » par des auteurs (Carr et Morgenthau) qui revendiquent eux-mêmes le qualificatif « réalisme » pour définir leur conception des relations internationales opposée à celle de Wilson. Voir aussi Lindemann, T. 2000, « Les néo-idéalistes et l’étude de la guerre » (note critique), Revue française de science politique, 50-3, pp.515-530; voir aussi Markwell, D (2006, John Maynard Keynes and International Relations, Oxford University Press) qui classe les libéraux classiques parmi les « théoriciens idéalistes » en ce sens que ces derniers auraient la conviction que les échanges commerciaux entre États sont de nature à assurer une paix permanente. |
|---|---|
| - 2 | Gaston Berger « Sciences Humaines et prévision », in Revue des Deux Mondes, n°3, février 1957 |
| - 3 | Sur les incertitudes, les tâtonnements constatés dans la gestion de la crise sanitaire créée par la COVID-19, voir l’ouvrage de Jean-Dominique Michel, Covid : anatomie d’une crise sanitaire, Humensciences Editions, 2020. |
| - 4 | Voir de façon plus élaborée la pensée réaliste dans l’analyse des relations internationales, Morgenthau, H. (1954). Politics among Nations. The Struggle for Power and Peace. 2e édit. New York, Knopf; Voir aussi Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann Levy, 1962; Voir enfin, Henry Kissinger, Necessity for choice: Prospects of American foreign policy, Joanna Cotler Books, 1961. |
| - 5 | Il est important de souligner que ces catégorisations ne sont pas toujours rigides, et il arrive que certaines analyses combinent des positions que l’on pourrait relativement rattacher à l’une ou l’autre perspective. Néanmoins, cette catégorisation s’avère opérationnelle et commode pour accéder aisément à la compréhension des grands enjeux en cours dans le vaste champ des relations internationales. |
| - 6 | Voir notamment le chapitre 2, « Théories idéale et non idéale », pp.63-92. |
| - 7 | Au mois de mars 2020, les ministres des finances de pays africains réunis, ont demandé 100 milliards de dollars à la communauté internationale pour lutter contre le Covid-19, dont 44 milliards seraient affectés au remboursement de la dette. Dans un élan d’humanisme inouï, le président de la France, Emmanuel Macron, plaida pour une annulation de la dette. À noter que le remboursement de la dette en Afrique engloutit près de 13% des revenus des États. Voir en ligne dans Le Monde-Afrique : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/04/14/emmanuel-macron-plaide-pour-une-annulation-de-la-dette-africaine_6036528_3212.html |
| - 8 | Nous employons ici un terme souvent utilisé ces dernières années pour souligner le net recul du leadership américain sur divers points : économie, géopolitique, environnement etc. Nous préférons, pour notre part, parler d’un « déclin relatif », car il est très difficile de documenter, de façon incontestable et définitive, ce déclin pour un pays qui trône encore au sommet du monde développé malgré la croissance fulgurante de la Chine devenue sa concurrente dans bien des domaines. Voir, au sujet du déclin progressif de l’hyperpuissance américaine, le livre d’Emmanuel Todd, Après l’Empire, Essai sur la décomposition du système américain, 2002, Gallimard |
| - 9 | L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a été créée en 1957 sous l’égide de l’ONU. Mais, il est important de souligner que l’initiative de cette agence est d’abord américaine; c’est en effet le président Dwight Eisenhower qui proposa, lors d’un discours intitulé « Atoms for peace » prononcé en 1953 devant l’Assemblée Générale des Nations-Unies, la création d’une agence internationale chargée de contrôler l’usage des armes nucléaires. |
| - 10 | Au mois de septembre 2020, la première puissance mondiale, les États-Unis, est encore l’endroit où l’on compte le plus grand nombre de personnes infectées par le virus du Covid-19, avec plus de 190 000 morts. |
| - 11 | Voir l’article de Jonhatan Lemire et Aamer Madhani, « La Covid-19 pourrait bien devenir le Waterloo de Donald Trump », en ligne : https://quebec.huffingtonpost.ca/entry/covid-19-pourrait-bien-devenir-waterloo-donald-trump_qc_5f4180f8c5b6305f32584e41 |
| - 12 | Il faut souligner que cette alternance entre confrontation et accommodement, dans la stratégie américaine face à la montée en puissance de la Chine, – même si elle a été plus en mise en lumière par la gestion de la crise du Covid-19 – n’est pas nouvelle, voir Jean-Pierre Cabestan, « La Chine et les États-Unis : entre confrontation et accommodements », dans l’ouvrage La politique internationale de la Chine, entre intégration et volonté de puissance, 2010, Presses de sciences po, pp. 205-250 |
| - 13 | Voir le dernier ouvrage de Charles-Philippe David, L’effet Trump. Quel impact sur la politique étrangère des États-Unis? PUM, 2020. L’auteur y démontre, entre autres sujets, comment la gestion de la crise du coronavirus aux États-Unis, révèle les carences d’un système « intoxiqué » par le style d’un président fondé essentiellement sur le désir de puissance. |
| - 14 | Spécialiste de renommée mondiale sur les maladies infectieuses, le professeur Didier Raoult est un iconoclaste qui assume ses positions différentes. Il est l’auteur d’un protocole de traitement contre le Covid-19 fondé sur l’association de deux médicaments peu couteux (l’hydro-chloroquine). Un traitement qui aurait, selon lui, fait ses preuves sur les patients de son centre de recherche à Marseille, ce que conteste la plupart de ses collègues médecins en France et dans le monde occidental en général. Il a par contre un succès éclatant dans les pays du tiers-monde, notamment en Afrique, au Maroc et au Sénégal, où son protocole thérapeutique est utilisé, voire, parfois même vanté. |
| - 15 | Chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital de Fann de Dakar, Sénégal, le professeur Moussa Seydi coordonne au niveau national la lutte contre la Covid-19, il a à plusieurs reprises confirmé l’efficacité du protocole thérapeutique du professeur marseillais Didier Raoult (l’hydroxy-chloroquine), pour les malades qui viennent juste d’être atteints, c’est-à-dire précisément, ceux qui ne sont pas encore entrés dans une phase grave de la maladie. |
| - 16 | Organisation mondiale de la santé |
| - 17 | Organisation mondiale du commerce |
| - 18 | https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(20)31180-6/fulltext |
| - 19 | Les propos de Didier Raoult illustrent l’ambiguïté dont il est question : « Une autre étude a été réalisée, explique Dr Raoult, où il a été écrit qu’il n’y a aucun accident cardiaque chez les gens qui ont été traités par l’hydroxy-chloroquine. Et le papier, moi je l’ai évalué sur une analyse favorable et ça a été rejeté par The Lancet. Donc, on a l’impression que tout ce qui est favorable à l’hydroxy-chloroquine est rejeté et tout ce qui défavorable est gardé ». Quand au dernier papier de « The Lancet » (mai 2020) qui conclut en l’inefficacité de ce médicament pour traiter le Covid-19, et qui insiste sur ses effets secondaires néfastes (accidents cardiaques), Didier Raoult affirme « l’avoir lu et rejeté immédiatement ». Pour retrouver le lien de l’entrevue d’où sont tirés ces propos polémiques, voir en ligne : https://www.leral.net/Video-Quand-Didier-Raoult-repond-a-The-Lancet-et-a-l-OMS-Je-ne-suis-pas-tres-emotif-ca-ne-me-touche-pas-ca-m-est-egal_a275558.html |
| - 20 | Pour paraphraser L’Ecclésiaste, Jean Baudrillard (1981) rappelait que le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité – c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas; le simulacre est donc vrai. |
| - 21 | Méga-données de plus en plus volumineuses dont la conservation et l’exploitation sont toujours rendues plus sophistiquées grâce à l’usage des outils informatiques les plus récents. Tournant en dérision la tendance des scientifiques à faire de plus en plus recours à ces méga-données, le professeur Didier Raoult souligne que la dernière étude du journal scientifique The Lancet sur l’hydroxy-chloroquine, en recourant à ces big data, attribut par exemple le même nombre de personnes obèses à l’Amérique, à l’Asie et à l’Afrique, or son expérience médicale dans plusieurs continents prouve, de toute évidence, le contraire. Voir entrevue avec Sud Radio, dans l’émission « Parlons vrai », le 28 mai 2020 : https://www.leral.net/Video-Quand-Didier-Raoult-repond-a-The-Lancet-et-a-l-OMS-Je-ne-suis-pas-tres-emotif-ca-ne-me-touche-pas-ca-m-est-egal_a275558.html |
| - 22 | « 83.000 à 190.000 personnes en Afrique pourraient mourir du Covid-19 et 29 à 44 millions pourraient être infectées au cours de la première année » selon l’OMS. En comparant ces prévisions aux statistiques actuelles (septembre 2020), le nombre de morts serait ainsi multiplié quasiment par 100 dans le scénario le plus catastrophique énoncé par l’OMS. L’OMS tient à préciser, toutefois, que ces chiffres s’appuient sur une modélisation et porte sur 47 pays du continent africain. Voir en ligne : https://www.dw.com/fr/loms-redoute-jusqu%C3%A0-190000-morts-du-covid-19-en-afrique/a-53374218 |
| - 23 | Malgré le discours alarmant et la réalité contraire constatée sur le terrain africain, l’OMS est presque dans l’obligation de faire preuve de « pédagogie » pour nuancer et ainsi échapper au « piège » de l’accusation du « complot ». L’organisation pourra toujours dire que l’Afrique, dernier continent touché par la pandémie du Covid-19 a eu le temps de voir venir et de se préparer pour déjouer les prévisions. C’est le point de vue exprimé par l’épidémiologiste Yap Boum II, directeur d’Épicentre Afrique, le centre de recherche de Médecins sans frontières à Yaoundé, au Cameroun, qui souligne les mesures de fermeture des frontières et de confinement prises par les gouvernements des pays africains : « Sur ce coup – là, on a eu l’occasion de voir venir. On prend ces décisions maintenant, alors que les pays européens les ont prises après des milliers de cas. Ça peut permettre de limiter la transmission. Pour une fois, les derniers sont les premiers ». Voir en ligne : https://www.lapresse.ca/international/afrique/202003/20/01-5265773-covid-19-au-tour-de-lafrique.php |
| - 24 | Pour illustrer cette théorie du complot fortement relayée dans les médias sociaux en Afrique, on pourrait évoquer cette vidéo qui accuse le fondateur de Microsoft, Bill Gates (très engagé dans le financement des recherches de vaccins pour lutter contre les pandémies) de vouloir éliminer 15% de la population » via les vaccins et de greffer des puces électroniques aux gens. Cette vidéo a, à elle seule, cumulé près de deux millions de vues sur YouTube en moins de deux mois. Selon le New York Times, la désinformation visant Bill Gates est désormais la plus virale de toutes les infos relatives à la Covid-19. Ces allégations laisseraient croire ainsi, que le fondateur de Microsoft participe à un vaste complot avec la complicité de l’OMS, qui viserait à donner aux Africains un vaccin empoisonné. |
| - 25 | Lors d’une entrevue accordée à la chaine d’information LCI le 2 avril 2020, deux médecins français (Camille Locht et Jean-Paul Mira) évoquent la possibilité de faire des tests de vaccins sur les Africains, avec des propos sinon racistes, du moins méprisants et condescendants : « Si je peux être provocateur, ne pourrait-on pas d’abord tester cette étude en Afrique, où il n’y a pas de masques, pas de traitements, pas de réanimations » dit l’un (Mira). Propos auxquels répond favorablement son collègue avec le flegme et la condescendance rédhibitoire : « Vous avez raison. D’ailleurs on est en train de réfléchir à une étude en parallèle justement en Afrique pour faire ce même type d’approches avec le BCG. Je pense qu’un appel d’offres va sortir ». Un tollé de réactions indignées sur les réseaux sociaux va précipiter la réaction de quelques autorités africaines pour donner une dimension politique à ces propos polémiques. Des avocats marocains sont commis pour intenter des poursuites pour insultes raciales. Le président du Sénégal, Macky Sall publie une tribune le 8 avril 2020 dans laquelle il déclare que « l’Afrique, berceau de l’humanité et terre de vieille civilisation, n’est pas un no man’s land, elle ne saurait, non plus, s’offrir comme terre de cobayes ». Le ministre des affaires étrangères de la France affirme que de tels propos ne « reflètent pas la position des autorités françaises ». Les deux médecins vont finir par s’excuser, non sans avoir affirmé avoir reçu des menaces de morts. |
| - 26 | « L’étude du Lancet : énorme quantité, infime qualité » sous-titre l’auteur pour souligner comment l’ampleur des données fournies et sur la base desquelles est produite l’étude ne confère guère à celle-ci une qualité scientifique indéniable. |
| - 27 | Voir en ligne : https://blogs.mediapart.fr/laurent-mucchielli/blog/260520/fin-de-partie-pour-l-hydroxychloroquine-une-escroquerie-intellectuelle |
| - 28 | Le président américain, Donald Trump, a proposé à l’entreprise allemande CureVac d’acheter le brevet de son vaccin contre le coronavirus pour l’utiliser « uniquement aux États-Unis ». La chancelière allemande Angela Merkel réplique en opposant un niet catégorique, non sans avoir promis à l’entreprise une aide éclair de 80 millions d’euros de l’Union européenne. Voir l’article de Quentin Ravelli dans Le Monde diplomatique, avril 2020, pp.20-21. |
| - 29 | À propos des stratégies propres aux industries pharmaceutiques privées, voir le livre de Quentin Ravelli, La stratégie de la bactérie. Une enquête au cœur de l’industrie pharmaceutique, 2015, Seuil. |
| - 30 | À cet égard, la course pour la fabrication du premier vaccin contre le coronavirus est aussi révélatrice des enjeux de rapports de forces à l’œuvre sur la scène des relations internationales. Lorsque, par exemple, le président de la Russie, Vladimir Poutine, annonça au début du mois d’août 2020 que son pays lancera la production du premier vaccin contre le Covid-19, c’est le directeur de l’institut des maladies infectieuses des États-Unis (« Voix scientifique américaine »), Anthony Fauci, qui émit d’abord des doutes sur la fiabilité d’un « vaccin russe » avant d’affirmer que son pays n’aura pas à dépendre des vaccins fabriqués ailleurs. Le nom donné par la Russie à ce vaccin, Spoutnik, rappelle d’ailleurs la lutte historique menée par les Soviétiques et les Américains pour la conquête de l’espace, et renvoie au souvenir du premier satellite artificiel lancé par l’URSS en 1957. Kirill Dmitriev, président d’un fonds souverain russe qui finance la fabrication de ce « vaccin russe », a clairement comparé la course actuelle au vaccin anti-Covid à la lutte pour la conquête de l’espace. Voir en ligne : https://www.lapresse.ca/international/etats-unis/2020-07-31/le-dr-fauci-emet-des-doutes-sur-les-vaccins-russes-et-chinois-contre-la-covid-19.php |
| - 31 | The Lancet, avril, 2015. Voir en ligne : https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(15)60696-1/fulltext |
| - 32 | Olivier Véran, sur twitter, le 23 mai à 12h47 : « Suite à la publication dans The Lancet d’une étude alertant sur l’inefficacité et les risques de certains traitements du #COVID-19 dont l’hydroxychloroquine, j’ai saisi le @HCSP_fr pour qu’il l’analyse et me propose sous 48 h une révision des règles dérogatoires de prescription ». |
| - 33 | Le Point : « Covid19 et hydroxychloroquine : fin de partie ? » (23 mai). |
| - 34 | Fabrice Arfi, (journaliste à Mediapart et « influenceur » suivi par 230 000 abonnés sur twitter) : « Une étude réalisée à partir de 15.000 cas et publiée dans une revue de référence démontre, comme cela a déjà été avancé, que le traitement vanté par Didier Raoult, de nombreux politiques français et Donald Trump est inefficace contre le Covid. La science contre la croyance ». |
| - 35 | Dans une lettre ouverte publiée le 28 mai 2020, des dizaines de scientifiques du monde entier soulignent que l’examen minutieux de l’étude du Lancet soulève « à la fois des inquiétudes liées à la méthodologie et à l’intégrité des données ». Quelques jours après, c’était autour de la revue The Lancet elle-même d’émettre ce que l’on appelle dans le jargon scientifique « expression of concern » (« expression de préoccupation » employée par les revues scientifiques pour signifier qu’une étude pose potentiellement problème). Est-il étonnant de noter que l’OMS qui avait suspendu les essais sur l’hydroxy-chloroquine à la suite de la publication de l’article susmentionné, les autorisait par la suite après l’avertissement de la revue et les doutes exprimés sur la fiabilité de l’étude qui concluait à l’inefficacité de ce protocole thérapeutique (l’hydroxy-chloroquine) proposé par le professeur Raoult pour le traitement du Covid-19? |
| - 36 | Voir la réaction de la journaliste de LCI et Sud Radio, Françoise Degois : « Voilà le déchaînement des raisonnables, des progressistes, des sages, des pondérés, qui envahissent les plateaux et ricanent : voyez, on vous l’avait bien dit ! C’est terminé pour le sorcier Raoult, les complotistes, les populistes, vous êtes cuits ! Comme si on ne pouvait pas avoir de la sympathie pour le goût et la passion de sauver des vies de Didier Raoult sans être complotiste, populiste et irrationnel ! (…) lyncher Didier Raoult, sur la base de cette étude est assez grotesque » (citée par Muchielli, Médiapart, mai 2020, op.cit.) |
Références bibliographiques
- Aron Raymond, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann Lévy, 192, 797 pages.
- Baudrillard Jean, Simulacres et simulation, Paris, éditions Galilée,1981, 240 pages
- Berger Gaston, « Sciences Humaines et prévision », Revue des Deux Mondes, 1957, n°3, pp.417-426
- Cabestan, Jean-Pierre, La politique internationale de la Chine, entre intégration et volonté de puissance, Paris, Presses de Sciences Po, 2010, 464 pages.
- Vilmer, Jeann-Baptiste Jeangène et Ryoa Chung (sous la dir. de), Éthique des relations internationales. Problématiques contemporaines, Paris, Presses universitaires de France, 2013, 476 pages.
- David Charles-Philippe, L’effet Trump. Quel impact sur la politique étrangère des États-Unis?, Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2020, 168 pages.
- Fukayama Francis, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, 1992, Free Press, 456 pages
- Huntington Samuel, Le Choc des civilisations, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997, 402 pages
- Kissinger Henry, Necessity for choice: Prospects of American foreign policy, Joanna Cotler Books, 1961
- Limbert John, « Les États-Unis et l’Iran : de l’amitié à la rancœur », 2018, Hérodote, numéro 169, pp.67-82
- Lindemann Thomas, « Les néo-idéalistes et l’étude de la guerre » (note critique) Revue française de science politique, 50-3, 2000, pp.515-530
- Markwell Donald John, John Maynard Keynes and International Relations, Oxford University Press, 2006, 294 pages
- Michel Jean Dominique, Covid : anatomie d’une crise sanitaire, Humensciences Editions, 2020, 224 pages
- Morgenthau Hans J, Politics among Nations. The Struggle for Power and Peace, New York, Knopf, 1954, 600 pages
- Murray Geoffrey, China: The Next Superpower: Dilemmas in Change and Continuity, Routledge, 1998, 260 pages
- Niquet Valérie, La puissance chinoise en 100 questions. Un géant fragile?, Paris, Tallandier, 2017, 272 pages
- Nye Joseph S, Bound to Lead, The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990, 261 pages
- Ravelli Quentin, La stratégie de la bactérie. Une enquête au cœur de l’industrie pharmaceutique, 2015, Paris, Le Seuil, 2015, 368 pages
- Todd Emmanuel, Après l’Empire, Essai sur la décomposition du système américain, 2002, Gallimard
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