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Communication de crise, médias et gestion des risques du Covid-19

Les usagers marocains des RSN : complices ou victimes des fake news du Covid-19 ?

Malika Abentak et Tilila Mountasser
  • Résumés
  • Texte
  • Bibliographie
  • Index
  • Table des matières
  • Citation

Résumés

  • Résumé
  • Abstract
A l’instar de tout événement planétaire, la pandémie du Covid-19 s’est accompagnée de la désinformation. Dans la présente contribution, nous nous intéressons aux fake news diffusées sur les RSN au Maroc depuis fin février 2020 jusqu’au début du déconfinement le 10 juin 2020. Il est question de l’étude des attitudes des usagers marocains des RSN face au fake news. Se considèrent-ils comme des victimes ou comme des complices ? Pourquoi les internautes se laissent-ils désinformer ? La crise pandémique du Covid-19 a-t-elle encouragé la propagation de fake news ? Pour apporter des réponses à ces questions et à d’autres, nous procéderons à une analyse de contenu des fake news diffusées sur les RSN durant la période retenue ainsi qu’à une enquête par questionnaire.
Like any global event, the Covid-19 pandemic went along with disinformation. In this contribution, we are interested in the fake news spread on the digital social networks in Morocco from the end of February 2020 until the start of deconfinement on June 10, 2020. The study is about the attitudes of Moroccan users of the digital social networks in the face of fake news. Do they see themselves as victims or as accomplices? Why do Internet users allow themselves to be misinformed? Has the Covid-19 pandemic crisis encouraged the spread of fake news? To provide answers to these and other questions, we will conduct a content analysis of fake news broadcast on the digital social networks during the selected period as well as a questionnaire survey.

Entrées d’index

    Mots-clés :
  • usages
  • réseaux sociaux numériques
  • Covid-19
  • crise sanitaire
  • fake news
  • désinformation
    Keywords :
  • uses
  • digital social networks.
  • Covid-19
  • health crisis
  • fake news
  • disinformation

Texte intégral
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Table des matières

Introduction

L’année 2020 a été fort impactée par la crise sanitaire mondiale du Covid-19, une pandémie considérablement traitée par les médias autant classiques que numériques. Les réseaux sociaux numériques (RSN) ont ainsi contribué à la diffusion d’une pléthore d’informations où le vrai se mêle au faux au point de ne plus pouvoir les distinguer.

La pandémie a imposé à tous les citoyens de nouvelles règles de comportements, d’interactions et de travail. L’isolement social, parfois insupportable, a poussé les personnes à passer plus de temps devant leurs ordinateurs, smartphones ou tout autre objet connecté à la recherche d’éléments pouvant combler l’absence du lien social habituel ou d’informations susceptibles de calmer leur esprit et de répondre à leurs interrogations.

A l’instar de tout événement planétaire, la pandémie du Covid-19 s’est accompagnée de la diffusion de fausses informations, de propagande et de théories de complots. A la pandémie sanitaire s’est ajouté une « infodémie ». Cette dernière a touché tous les domaines : santé, éducation, environnement, etc., et a parfois amplifié cet état de panique et de peur chez les Marocains. Face à cette situation « déstabilisante » les actions visant le contrôle de toute information douteuse ou malveillante circulant sur le web se sont multipliées. Ces pratiques du « fact-checking », ont joué un rôle important dans la vérification des contenus véhiculés sur les RSN. Certaines pages Facebook ont aussi tenté de limiter la propagation des fake news en vérifiant la source de l’information et sa véracité.

A ces tentatives de régulation culturelle alternative des contenus numériques s’ajoutent les mesures prises par le gouvernement pour combler le vide juridique en matière d’encadrement de l’usage des réseaux sociaux et similaires. Avec l’adoption du projet de loi 22.20 relatif à l’organisation de l’usage des réseaux sociaux, des réseaux ouverts comme les streaming et autres plateformes, toute diffusion de fausses informations qui « sèment la panique » et qui portent « préjudice aux citoyens et à leurs intérêts, ainsi qu’à la continuité de leur travail et du service public » sera sévèrement sanctionnée, déclare le chef du gouvernement le 26 février 2020.

Dans ce sens, nous nous intéressons, dans la présente contribution, aux fake news diffusées sur les RSN, et plus particulièrement Facebook et WhatsApp, au Maroc depuis l’apparition des premières fake news relatives à la pandémie. Notre problématique s’annonce comme suit : jusqu’à quel point la crise sanitaire du Covid-19 a-t-elle impacté l’attitude des usagers marocains des RSN face aux fake news ?

Pour étudier cette problématique, d’autres questions s’imposent : comment ces fake news sont-elles structurées ? Pourquoi les internautes se laissent-ils désinformer ? Quels sont les secteurs les plus touchés par les fake news ? Quelles en sont les conséquences sur les citoyens et sur les institutions ? Quel a été le rôle de la communication de crise dans ce temps de la pandémie ?

Pour apporter des réponses à ces interrogations nous avons opté pour l’analyse de contenu des fake news diffusées durant le confinement et pour une enquête par questionnaire.

Précision conceptuelle

Dans ce qui suit, nous définirons les fake news ainsi que les concepts autour du terme.

fake news

Le terme « fake news » a pris de l’ampleur depuis 2016, suite aux élections présidentielles aux États-Unis. Désigné par le dictionnaire Collins comme le mot de l’année 2017, ce concept, trop popularisé, a interpelé les chercheurs de différentes disciplines. Cependant, sa traduction en français est loin d’être unanime : fausses informations, infox, intox ou encore infos truquées ou informations fallacieuses… L’usage du mot anglais continue à dominer.

En anglais, le terme « fake » signifie truqué ou trompeur. Les fake news ne signifient pas uniquement fausses informations, mais des informations destinées sciemment à tromper le public : « Les fake news sont la présentation délibérée d’affirmations (typiquement) fausses ou trompeuses comme des informations, là où les affirmations sont volontairement trompeuses » (Gelfert, 2018, 108).

Même si la popularisation du concept s’est opérée après son utilisation par Donald Trump, il n’est pas l’apanage de la politique, il est usité dans tous les domaines. C’est une construction d’informations réelles et inventées ou transformées lancées de manière préméditée en vue de manipuler et d’induire en erreur l’opinion publique pour des raisons politiques, économiques, idéologiques, etc.

La particularité des fake news est qu’elles ont une ampleur démesurée à cause de la facilité et de la rapidité de leur transmission via Internet et les RSN. Le terrain des préjugés et des opinions préconçues, est propice à leur foisonnement.

Selon Gelfert (2018), la force des fake news réside dans quatre biais cognitifs :

  • l’acceptation de toute information en congruence avec les croyances et les préjugés ;
  • la force et la « véracité » acquises grâce à la répétition ;
  • le déclanchement de réactions « instinctives » par l’usage de termes tels que : urgent, crise,…
  • la (pré)disposition à (ré)agir émotionnellement.

Le recours donc aux processus émotionnels au détriment des processus cognitifs rend la lutte contre les fake new à l’ère des RSN épineuse. En effet, « Ceux qui sont disposés à réagir rapidement et de façon émotionnelle aux contenus sont si nombreux […] que les fake news ne risquent pas de disparaître de sitôt. […] Les fake news produisent des croyances fausses ainsi que de la confusion, et […] elles requièrent une vérification laborieuse, ce qui peut produire encore plus de cynisme ou de frustration. » (Harsin, 2018, 118). En quoi se différencient-elles de la rumeur ?

La rumeur

Selon Dauphin (2019), la rumeur est toute information qui circule de manière informelle et dont la source est supposée fiable mais inconnue ce qui rend son démenti difficile. La fake news, au contraire, annonce souvent sa source et implique une volonté de désinformation ce qui n’est pas le cas de la rumeur. Par ailleurs, contrairement à la fake news qui est par essence fausse, la rumeur peut s’avérer vraie.

Lorsqu’une rumeur est déclenchée et exploitée afin d’influencer l’opinion publique, elle devient propagande. Cependant la propagande est différente de la rumeur et de la fake news car elle sert les puissants, alors que ces deux dernières peuvent s’opposer au pouvoir en place. Autre distinction, la fake news est relayée principalement par les RSN, alors que les médias classiques constituent l’outil privilégié de la propagande.

La désinformation et la mésinformation

La désinformation signifie une fausse information produite consciemment et sciemment pour porter préjudice à une personne, un groupe social, une organisation ou encore un État (Wardle, Derakhshan, 2019). Elle résulte de la méfiance face au pouvoir, aux experts et aux médias.

Dans le présent travail, les fake news et la désinformation ont le même sens et se différencient de la « mésinformation » qui signifie la production ou le partage de fausses informations sans vouloir aucunement consciemment et intentionnellement causer du tort ou induire le destinataire en erreur. Ces notions de fake news et de désinformation se rapprochent et poursuivent délibérément le même objectif : induire l’autre en erreur. Elles ont lieu lorsque, d’une part, leur création implique une vision stratégique, et, d’autre part, leur médiatisation est intentionnelle dans le but d’amplifier le message et le rendre crédible. Elles servent les intérêts de leur auteur qui, pour faire croire à son message, va s’appuyer sur de fortes émotions telles que la peur, la panique… engendrées par un danger, une conspiration ou un crime.

Le fact-checking

Le fact-checking, vérification des faits, est une pratique de plus en plus répandue et pratiquée principalement par les médias qui lui dédient une rubrique spéciale. Les journalistes, face au flot d’informations qui se déverse quotidiennement, s’octroient, en plus de leurs missions d’informer, celle de vérification et de séparation entre le vrai et le faux. À côté des professionnels de l’information, plusieurs internautes se positionnent comme des dénonciateurs des fausses informations, surtout en temps de crise favorisant la prolifération des fake news.

Cependant, « Face à des niveaux épiques de méfiance sociale et institutionnelle, de nombreuses solutions (notamment la vérification des faits) permettant aux autorités de signaler les fake news ont peu de chance de réussir, même si elles peuvent obtenir quelques résultats » (Harsin, 2018, 118). La raison est que les fake news, même si elles sont vérifiées, continuent à être relayées et crues. En effet, la catégorie « la plus ouverte aux théories conspirationnistes » est généralement « la plus imperméable à toute entreprise pédagogique […] car également la plus méfiante envers les institutions en général. » (Troude-Chastenet, 2018, 96)

Ceci nous amène au concept de « post-vérité », élu par le dictionnaire Oxford comme mot de l’année 2016. Il désigne la déconsidération des faits face aux messages suscitant les émotions et les croyances personnelles, résultat de la décadence de l’opinion publique.

Fake news et crise sanitaire au Maroc

Durant la crise du Covid-19, les fake news ont trouvé un terrain propice à leur prolifération : le mystère autour du virus, les zones d’ombre quant à son origine et l’ambiguïté des communications officielles. Ces facteurs ont contribué à semer un climat de doute et de panique à l’échelle internationale à tel point que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a nommé le phénomène « infodémie ». Une étude réalisée par l’agence Graphika (2020), spécialisée dans l’étude des RSN, a présenté une analyse préliminaire autour du Covid-19. Le volume sans précédent des informations contradictoires et politisées a concrétisé la viralité de la mésinformation et de la désinformation dans les situations de critiques. Il a aussi favorisé le recours des citoyens à la consultation de contenus politisés et non officiels et a amplifié la méfiance envers la communication des institutions gouvernementales et officielles. En effet, « Les fake news prospèrent donc dans un contexte de crise de confiance généralisée vis-à-vis des “sachants”, ceux qui portent une parole de vérité (les journalistes, les professeurs, les experts, etc.) et un climat de doute généralisé puisque les repères sur lesquels étayer un jugement de véracité semblent se dérober sous les pieds de beaucoup d’internautes » (Henric, 2018, 120).

Méthodologie

Afin d’apporter des réponses aux questions que nous nous sommes posées dans l’introduction, nous avons opté pour le traitement quantitatif du questionnaire adressé aux usagers des RSN, ici Facebook et WhatsApp[1]Selon les résultats de notre enquête, les RSN les plus utilisés sont … Suite..., et pour le traitement qualitatif du contenu des fake news de notre corpus.

Nous avons distribué 200 questionnaires en ligne, seul mode permis en ce moment de crise et nous n’avons récupéré que 136 réponses. Notre analyse s’est faite via le logiciel Sphinx.

Le corpus des fake news, quant à lui, est composé de 112 messages de nature variée, collectés de la page Facebook Mati9ch spécialisée dans la pratique du fact-checking. Le choix de cette page s’explique par le fait qu’elle est suivie par plus de 500.000 personnes. Ces fake news correspondent à la période qui s’étale du 24 février au 10 juin 2020.

Pour étudier ce corpus, nous avons adopté l’analyse de contenu thématique : « Une analyse de contenu « classique » consiste à lire un corpus […] pour en définir le contenu en le codant selon des catégories […]. Dans un premier temps les significations des textes sont catégorisées selon le modèle qui guide le chercheur. C’est la fameuse « grille d’analyse » : matrices par phases ou par thèmes, évolution de ces matrices… Dans un deuxième temps intervient une analyse statistique assez simple sur les éléments de cette grille d’analyse » (Fallery et Rodhain, 2013, 9-10)

Nous avons de ce fait élaboré une grille d’analyse qui a pris en considération le thème des fake news, la nature, le secteur concerné, la date de publication, la date de vérification, la langue, les objectifs, l’accroche, le type, la composante vraie, le caractère officiel, le fact-checking et les réactions.

Résultats

L’analyse qualitative nous a permis d’étayer et d’expliquer les résultats de l’analyse quantitative. L’analyse de contenu est aussi utilisée pour des objectifs documentaires. En dépit de la combinaison de ces deux analyses et de l’usage du logiciel Sphinx avec ses tests de Chi 2 et ses opérations structurées qui permettent d’obtenir des résultats fiables quant à leurs teneurs signifiantes, nous tenons à relativiser les conclusions de cette étude dont l’échantillon n’est pas représentatif.

La structure d’analyse suivra le plan suivant : dans un premier temps, nous étudierons les fake news constituant notre corpus : structure, contenu et typologie. Dans un deuxième temps, nous nous focaliserons sur les attitudes des usagers des RSN face aux fake news : se considéraient-ils comme des victimes ou comme des complices de la désinformation ? Dans un troisième temps, nous énumérerons les conséquences de cette désinformation sur les usagers des RSN.

Analyse du corpus : structure, contenu et typologie.

La répartition chronologique des fake news constituant notre corpus se présente comme suit : 3,57% en fin février 2020, 53,57% pour le mois de mars ; 23,21% en avril, 15,18% en mai et 4,46% les dix premiers jours du mois de juin.

Selon ces statistiques, plus de la moitié des fake news a circulé et a proliféré au début de la pandémie. Ce pullulement de fausses informations combiné avec un climat de peur et de panique, a fait que même les usagers des RSN les plus avertis ont été victimes de la désinformation au début de la pandémie.

Plusieurs facteurs ont contribué à la viralité de la désinformation au Maroc en cette période de crise sanitaire. D’abord, l’usage d’une langue compréhensible par la majorité des usagers. En effet, 61,61% de notre corpus est en langue arabe classique, 30,36% en arabe marocain et seulement 3,57% est en langue française.

Ensuite, l’apparence de crédibilité perçue à travers le caractère officiel ou non de la désinformation : près de 46% de ces messages sont relayés comme étant de source officielle ; 15% imitent les documents officiels, 5% sont des photos manipulées de journaux télévisés de chaînes reconnues, et 26% sont issues de la presse électronique. Cependant, même si 54% de ces informations ne s’attribue pas un caractère officiel, elles se positionnent plutôt comme étant des informations de bonne foi destinées à mettre en garde les citoyens contre un danger ou à les informer d’un secret que les autorités ne souhaitent pas divulguer. La crédibilité de ces informations repose également sur une composante vraie qu’on retrouve dans 62% des messages : soit l’image, une partie de l’information, des logos officiels, les vidéos ou encore des chiffres officiels dont une partie est déformée.

De plus, en raison du contexte pandémique, la désinformation n’a épargné aucun secteur, les plus touchés selon notre corpus sont : la santé (40,18%), la sécurité (17,86%), l’économie (14,29%) et l’enseignement (10,71%). En comparaison, les principaux domaines touchés par la désinformation selon les résultats de notre enquête par questionnaire sont : la santé (70,6%), le social (23,5%), l’enseignement (22,8%), la sécurité (22,1%), l’économie (18,4%) et la religion (6%).

Le contenu de ces fake news est relatif, en premier lieu, à la santé et donc directement lié au virus et aux statistiques des contaminés. Ces fake news s’articulaient autour du nombre des atteints (17,86%), des diffamations du personnel de santé (maltraitance) ou des hôpitaux (7,14%), des traitements (remèdes, chloroquine,…) (8,93%), des tests, des masques et du vaccin (3,57%) et de l’existence ou non du virus (2,68%).

Les controverses des « sachants » autour du traitement du docteur Didier Raoult, ont remplacé la désinformation par un « cycle, accusation, preuve, démontage, réfutation de la réfutation, accusations mutuelles de manipulation, etc. » (Huyghe, 2016, 70). Ceci a eu deux conséquences majeures : la perte de confiance en les scientifiques et en les institutions et la diffusion de faux et dangereux remèdes de grand-mère relayés par les RSN (boire des aliments chauds, des tisanes de clou de girofle,…), ce qui a causé plusieurs hospitalisations et même des décès, poussant le ministère de la santé à mettre en garde les citoyens contre l’automédication préconisée sur les RSN.

D’autres thèmes ont concerné la sécurité et la gestion de la crise (16,96%) : confinement, restriction des libertés et crimes. La méfiance envers la communication publique, les dissonances entre le ministère de la santé publique et les autres organismes qui gèrent la crise sanitaire ont donné naissance à une crise de confiance des citoyens en les institutions. Les citoyens étaient donc prêts à recevoir cette désinformation, à la croire et à la propager car ils se sentaient concernées par son contenu d’autant plus que leur sens critique serait amoindri face aux dangers perçus.

Au niveau économique, les sujets autour de la consommation et de l’alimentation ont dominé (13,39%) : augmentation des prix, gratuité des services, fermeture des commerces et rareté, voire déficience, de denrées alimentaires. Les grandes surfaces et les marchés ont connu une affluence accompagnée de comportements violents et agressifs pendant le début de la pandémie. La communication du ministre de l’Industrie pour rassurer les citoyens n’a pas suffi pour calmer les esprits.

En plus de l’alimentation, d’autres services prioritaires ont été touchés par la désinformation : connexion Internet, eau, électricité, TVA, octroi de différés sans majorations et baisse du prix du pétrole. Les entreprises qui délivrent ces produits ou services ont donc été noyées dans une multitude de fake news démenties par des communiqués de presse.

La crise économique a également servi de critique de certaines manœuvres gouvernementales, comme par exemple l’octroi de l’étude du déconfinement à un cabinet international excessivement cher. Le (dé)confinement, et l’arrêt de l’activité économique ont basculé la majorité des citoyens dans la panique. Le fait que plus de la moitié de la population exerçait dans le secteur informel sans aucune sécurité sociale a accentué ce sentiment d’insécurité. La pauvreté, le chômage et la peur de se retrouver sans abri et sans nourriture ont aussi joué un rôle crucial dans la prolifération de contenus relatifs au domaine social. Ces contenus s’articulaient autour de l’aide sociale octroyée par l’Etat, les contributions des personnalités publiques, du patronat et des fonctionnaires aux Fonds Covid19, caisse créée par le Roi Mohamed VI.

Au niveau de l’enseignement, le sort de l’année scolaire et universitaire constituait aussi un des principaux thèmes de la désinformation électronique. L’inachèvement des cours, l’enseignement à distance et l’approche des examens, notamment ceux du baccalauréat, ont créé chez les parents, les élèves et les étudiants une peur sans précédent. L’absence d’une visibilité chez le ministère de tutelle et d’une stratégie de communication de crise n’ont fait qu’accentuer cette peur et amplifier la production et la circulation de fausses informations sur la toile. Les informations à propos d’une année blanche, de la réussite de tous les élèves, la production de faux documents imitant ceux du ministère et le piratage du site du ministère ont comblé le vide causé par l’absence d’une communication claire et rassurante et terni l’image du ministère.

Le domaine religieux a aussi été touché par la désinformation. Cette dernière était surtout relative à l’annulation du pèlerinage, à la réouverture des mosquées et aux conséquences du jeûne sur l’immunité (partage de « fatwa » autorisant aux musulmans à ne pas jeûner).

Les autres thèmes, très variés, abordent les relations internationales (blocage des Marocains à l’étranger, fermeture des frontières et l’annulation des vols), quelques messages racistes contre les Marocains résidants à l’étranger, les Subsahariens ou les Européens accusés d’être porteurs du virus, les annulations d’événements (culturels, sportifs, scientifiques) et les vertus du confinement sur l’environnement.

Les principaux objectifs de la désinformation autour du Covid-19 au Maroc sont d’informer le public (63%), de dénoncer des entités ou des personnes (18%), d’inciter à agir (9%), de mettre en garde (6%) et de divertir (4%).

La nature des messages, quant à elle, est très variée. Ainsi, 21% est composé uniquement de textes, 43% combine textes et images, 9% est audio, 16% est sous forme de vidéos, 4% est constitué uniquement des images et 7% associe les trois. Les textes avec images sont les plus abondants car la pratique d’une image décontextualisée accompagnée d’une désinformation est très récurrente chez la presse électronique. Ces images vraies et difficiles à contester sont utilisées afin de gagner en vraisemblance. Les messages audio, quant à eux, sont principalement issus de citoyens « de bonne foi » qui prétendent partager une information qui serait bénéfique aux utilisateurs.

Afin d’attirer le public, 57% du corpus use d’une accroche, généralement constituée de mots qui interpellent les émotions avec des couleurs vives (notamment le rouge) : le mot « urgent » (11%), « corona » ou « covid-19 » (14%), des mots qui supposent un caractère officiel tels que « annonce » « officiellement » « communiqué » (13%), ainsi que plusieurs mots autour de la notion du danger « crise », « enfer », « victime », « peur », « tragédie », « tromperie » (7%), ou de l’exclusivité « scoop », « scandale », « exclusif » « spécial » (6,%).

A côté de ces biais cognitifs, d’autres stratégies sont déployées pour accrocher et convaincre les destinataires de la véracité du contenu : insistance sur le partage du contenu, mention de « source fiable », ou de « la gratuité du produit/service.

Le contenu du corpus analysé présente les caractéristiques suivantes : totalement fabriqué (53%), manipulé comme les images retouchées (12,5%), décontextualisé (11,5%), détourné de sa signification et déformé (11%), imitant les sources officielles (9%) et parodié à des fins d’humour et exagéré (pièges à clic) (3%).

Pour synthétiser, nous pouvons avancer trois grandes catégories de cette désinformation :

  • Informations complètement fausses : elles constituent 61%, leur contenu est fabriqué de toutes pièces et il est attribué à des « sources fiables ». Leurs supports sont variés : audio, vidéos enregistrés sous forme de témoignage, ou encore textes frauduleux imitant les documents officiels.
Figure 1 : Démenti de l’annonce fabriquée sur la contamination d’un étudiant à la faculté de Nador
  • Informations renfermant un élément véridique : elles forment 29% du corpus. Il est question d’un contenu faux, décontextualisé, déformé, altéré, mais correspondant à un événement réel. Cette catégorie est composée principalement d’images accompagnées d’un texte, de légende, de vidéos filmées dans d’autres pays, ou lors d’un espace-temps différent de celui qui leur est attribué, ou encore d’images transformées.
Figure 2 : fact-checking d’une image décontextualisée supposée représenter le premier cas au Maroc
  • Informations anticipatrices de décisions « critiques » : elles sont relayées par des sources non officielles au début et reprises, avec de légères modifications, par des sources officielles par la suite. Elles constituent 10% du corpus. Ces contenus sont relatifs aux prises de décisions gouvernementales : fermeture des établissements d’enseignement, fermeture des frontières, confinement, prélèvements sur les salaires des fonctionnaires, prolongement du confinement et de l’état d’urgence et mesures de déconfinement. Dans ce cas, la fake news sert à sonder et à anticiper les réactions des citoyens face à des décisions sensibles et cruciales. Elle conteste aussi l’information officielle en proposant d’autres réalités et en décentralisant la communication. Même si la désinformation se révèle par la suite vraie, son impact demeure faible car déjà niée par les sources officielles et catégorisée de fake news.
Figure 3 : Communiqué non officiel sur les prélèvements des salaires des fonctionnaires
Figure 4 : Communiqué officiel sur les prélèvements des salaires des fonctionnaires

Le tableau ci-dessous récapitule les résultats de notre grille d’analyse du corpus constitué de fake news :

Tableau 1 : Tableau récapitulatif du nombre des fake news par rapport aux critères de la grille d’analyse

Attitudes des usagers des RSN face à la désinformation : victimes ou complices ?

De prime abord, nous tenons à préciser que seules les personnes ayant fabriqué et partagé consciemment de fausses informations en vue d’induire en erreur seront qualifiées ici de complices. Les personnes qui partagent les contenus qu’elles reçoivent sans vouloir aucunement porter préjudice ni à une personne ni à un groupe encore moins à un État sont considérées ici comme victimes.

Le recours à l’étude des attitudes, concept clé de la psychologie sociale, des usagers marocains des RSN est crucial à nos yeux car les attitudes influencent notre manière de voir le monde, nos modes de penser et de se comporter. Cette « tendance exprimée en évaluant une entité particulière en termes de degré de favorabilité ou de non favorabilité » (Eagly et Chaiken, 1993), ce « sentiment général persistant positif ou négatif sur une personne, un objet ou un thème » (Petty et Cacioppo, 1981) nous permettra de comprendre pourquoi les usagers marocains des RSN se considèrent comme victimes ou complices de la désinformation.

Selon nos résultats, les enquêtés adoptent l’une des trois attitudes suivantes face aux fake news :

  • victimes ;
  • complices ;
  • ni victimes ni complices.
Attitude de victimes

Selon l’enquête, 74% des enquêtés se considère comme victime de la désinformation relative à la pandémie du Covid-19. La nature de la désinformation dont ces usagers étaient victimes se présente comme suit : messages audio (38%), séquence vidéo (38%), textes (37%), et textes avec images (35%).

Quelles sont donc les raisons pour lesquelles cette majorité se considère comme victime de la désinformation ?

Premièrement, La confiance en l’émetteur du message. En effet, 50% des questionnés ne vérifie ni l’authenticité ni la véracité de l’information reçue car sa confiance en l’émetteur du message est garant de la crédibilité des informations reçues.

Même si 82% de ces victimes ne croit pas en la véracité des informations partagées sur les RSN, il ne fait aucun effort pour les vérifier, surtout au début de la pandémie. La nécessité de la vérification est laissée de côté car l’émetteur est souvent un proche, un collègue ou un ami.

Deuxièmement, le manque de compétences nécessaires pour vérifier la véracité des contenus. Ceci est d’autant plus délicat au vu de la diversité de la nature et du volume des informations véhiculées sur les RSN. Les personnes peuvent relayer des contenus erronés sans le savoir et sans le vouloir. Ceci est valable pour toutes les catégories socioprofessionnelles concernées par notre recherche. Cette tâche n’est pas aisée car sur les RSN, il est aisé de « de faire pénétrer des documents falsifiés ou des affirmations infondées, mais il est aussi plus aisé de les répandre et de faire l’écho de nouvelles douteuses. » (Huyghe, 2018, 81)

Troisièmement, la méconnaissance des dangers de la diffusion des fake news. Effectivement, l’objectif principal du partage des fake news pour 51% des questionnés est le divertissement. Ceci explique l’augmentation du nombre d’heures de connexion pendant le confinement pour 67% des usagers. Trois heures de connexion étant la moyenne pour 27% avant le confinement. Pendant le confinement, la moyenne varie entre 1 heure et plus de dix heures.

En ces temps difficiles où le lien social est rompu à cause du confinement, les RSN sont devenus le moyen utilisé, par excellence, par la majorité des sondées pour garder le lien social même virtuellement. Pour cette majorité, le plus important n’était aucunement la vérité ou la qualité des contenus relayés, mais de rester visible et présent sur les RSN. 10,3% de ces usagers croit, d’ailleurs, que les contenus partagés ne méritent pas des investigations.

Quatrièmement, La correspondance du contenu relayé aux croyances des usagers : La croyance, cette information, que nous pensons vraie, nous permet dans les situations difficiles, de pouvoir expliquer la réalité et la supporter. Les croyances sont porteuses de sens et orientent donc nos comportements au niveau individuel et au niveau collectif. Elles réduisent aussi l’angoisse qui découle d’un sentiment d’impuissance et dévoilent les peurs et les espoirs des individus.

Selon nos résultats, 10% des sondés, n’accorde pas d’importance à la véracité du contenu. Même si ce dernier est faux, ils le partagent tant qu’il correspond à leurs croyances et donc à leur vision du monde et justifie leur manière de penser et d’agir.

Cinquièmement, Les motifs de la connexion : Ayant perdu confiance en les institutions gouvernementales et en les masses médias, les marocains, à l’instar des autres citoyens du globe, se sont dirigés vers les RSN pour s’informer et pour essayer de comprendre car les contenus partagés officiellement sont teintés de contradictions, de confusion et d’exagération. Ainsi, vu la « gravité de la situation », les motifs qui expliquent l’augmentation du nombre d’heures de connexion pour 69% sont : « être au courant de l’évolution du nombre des contaminés au Maroc » (57%), « suivre les dégâts de la pandémie au niveau social » (48%), « connaître les statistiques des contaminés à l’échelle internationale » (41%), « connaître les décisions prises au niveau de l’enseignement » (39%), « savoir ce qui se passe au niveau politique » (32%) et « mieux connaître le virus du Sars-CoV2 » (24%).

L’une des caractéristiques dominantes de ces contenus, selon l’analyse qualitative et quantitative, est la négativité renforcée par la menace et le risque inhérents à la situation pandémique. La majorité de ces récits profèrent l’existence ou l’approche d’une catastrophe, d’un dommage, d’un danger ou d’une trahison. Leurs dangers résident dans le fait qu’ils « apparaissent face à des événements importants mais empreints d’incertitude et d’anxiété. » (Simon, 2015, 53). Ceci leur confère un caractère pessimiste et violent.

Sixièmement, la nature des informations partagées est, selon 77% pessimiste, 29% provocatrice, 19% violente et 15% diffamatoire. Teintées de négativité, ces informations ont donnée naissance à des émotions fortes et déstabilisantes.

Finalement, la nature des émotions dominantes : Face aux fake news, les enquêtés ont ressenti principalement le stress (49%), la colère (32%), la tristesse (26%), la peur (24%), la panique (18%) et l’insécurité (2,2%).

Le croisement des variables « positionnement face à la désinformation » et « l’émotion dominante après la réception d’une fausse information » a montré que la dépendance entre ces deux variables est très significative. D’ailleurs le chi 2 = 147,58, le degré de liberté : 1-p = 99,99%.

Effectivement, chaque fois que la colère, la peur, la tristesse, la panique et le stress dominent l’usager, il se sent victime de la désinformation. Par contre, quand l’indifférence et le mépris se manifestent chez lui, il ne se sent ni victime ni complice de la désinformation. Quand le degré du stress est équivalent à celui de la tristesse, l’usager est complice de la désinformation car il crée lui-même de fausses informations.

Les émotions fortes et négatives asservissent donc les personnes qui se considèrent comme victimes de la désinformation. Les émotions sont un critère majeur dans le partage des fake news. En effet, « les fake news, relayées le plus souvent sur Internet, font appel à notre émotion et leur contenu est souvent partagé qu’il soit vérifié ou non. » (Henric, 2018, 121). Force est de constater qu’effectivement, au début de la pandémie, la majorité des enquêtés, même si elle doutait parfois de la véracité des contenus reçus, finit par les partager sans vérifier ni leur origine ni leur authenticité.

Attitude de complices

Selon l’enquête, 8% des questionnés se considèrent comme complices car ils ont créé et diffusé consciemment des fake news pendant la crise sanitaire. L’âge de ces complices est compris entre 13 et 19 ans. La totalité de ces créateurs de la désinformation est consciente des dangers inhérents à la diffusion des fake news ; 46% sait que la désinformation sert à manipuler les citoyens et 36% est au courant que les fake news déstabilisent l’ordre publie. Le nombre d’heures de connexion de 64% de ces complices a augmenté au début de la pandémie et est resté stable pour 36%. Aucun de ces complices n’a réduit le nombre d’heures de connexion ni au début ni pendant la crise sanitaire.

Ces complices de la désinformation conscients des dangers de la diffusion de fake news et des sanctions qu’ils peuvent subir suite à leurs actes, continuent de créer et de partager des fake news car ils sont eux aussi, à l’instar des victimes, dominés par les émotions négatives principalement la tristesse (45%) et le stress (45%). D’ailleurs le croisement entre les deux variables : « attitudes face à la désinformation » et « émotions dominantes » montre que les deux variables sont dépendantes. Le graphique suivant illustre cette dépendance.

Figure 5 : Graphique illustrant la dépendance entre les deux variables « attitudes face à la désinformation » et « émotions dominantes »
L’attitude « ni victime ni complice »

Même si pendant la pandémie, le web « infrastructure digitale » s’est métamorphosée en « infrastructure affective » où l’infodémie foisonnait, seul 10% des questionnés ne se sentait ni victime ni complice de la désinformation. Le niveau des études est le doctorat pour 50%, le master pour 22%, un bac+4 pour 14% et une licence pour 14%.

Les usagers qui adoptent cette attitude sont des diplômés de l’enseignement supérieur. Le croisement des variables : « niveau des études » et « attitude face aux fake news » montre que la dépendance entre ces deux variables est très significative : le Chi 2 = 47,15, le degré de liberté (ddl) est égal à 24 et 1-p = 99,68%

Ces utilisateurs sont les seuls à éprouver de l’indifférence (14,3%), et du mépris (7,1%) face aux fake news. A ce niveau aussi, la dépendance entre les deux variables « attitude face aux fake news » et « émotion dominante face aux fake news » est très significative : Chi2 = 147,58, ddl =40 et 1-p = 99,99%.

Cette catégorie vérifie l’origine de l’information (38%), la supprime après (38%), ne partage pas les informations dont elle doute (64,3%) et fait preuve d’esprit critique devant tout contenu véhiculé par les RSN (57,1%).

Conséquences de la désinformation sur les usagers des RSN

La théorie du complot, la perte de confiance en l’institution, les croyances négatives des citoyens à propos du système de santé et le manque d’une communication de crise constituent les principales conséquences de la désinformation.

Effectivement, les informations relatives à la théorie de complot ou au discours complotistes[2]Nous préférons cette expression à celle de « théories de … Suite..., ont envahi le Web depuis l’apparition de la pandémie. Si ces discours avaient, parfois, une portée nationale (asservir les citoyens d’un État) ils avaient aussi, le plus souvent, une portée internationale : dominer la population mondiale. Ce discours complotiste se démarquait par deux constantes : la première est relative à l’apparition du Covid-19. Selon ce discours, le Covid-19 serait un virus de laboratoires crée par la Chine, les États-Unis, les industries pharmaceutiques ou encore par la France. La seconde constante est relative au traitement de la pandémie. Selon cette deuxième catégorie, le discours de certains dirigeants politiques ou de certaines personnalités détentrices d’un pouvoir économique s’opposeraient ou freineraient tout traitement de la pandémie.

Les discours parfois alarmants et contradictoires des scientifiques autours des modes de transmission du virus, du degré de sa contagiosité, de ses modes de traitement, de la nécessité du confinement ou du port du masque ainsi que les statistiques terrorisantes des contaminés et des personnes décédées n’ont fait que plonger les citoyens dans la peur, la terreur et l’irrationalité. A ceci s’ajoute la médiatisation parfois exagérée, selon les citoyens, de la pandémie et sa représentation comme n’ayant aucun traitement et conduisant à une mort certaine.

Au Maroc, le manque d’une communication rassurante de la part des instances gouvernementales a probablement favorisé l’installation de la désinformation au sein de la société et a contribué à ce que cette désinformation devienne un amplificateur des sujets sur lesquels les citoyens devraient opiner. En ces temps de crise, les citoyens réclamaient plus d’implication dans les prises de décision, de transparence, de sécurité et d’assurance. Cependant, le pouvoir de communication des RSN et la célérité de la transmission de la désinformation via ces réseaux ont facilité la dérive de l’information en ligne et ont dominé ou affaibli le pouvoir de la communication du gouvernement. La désinformation se métamorphose en dispositif collectif de « transfert d’agressivité » à travers lequel les citoyens projettent une « angoisse collective » sur l’élite politique, sociale, scientifique et administrative.

Devant ce danger de la désinformation, la communication d’informations vraies, fiables et rassurantes n’était pas suffisante ni pour calmer les esprits, ni pour éviter les surréactions irrationnelles des citoyens, non plus pour corriger ou ramollir les croyances dangereuses de la population : le Covid-19 n’existe pas, les chiffres annoncés par le ministère de la santé sont faux, le virus ne tue pas, le vaccin est dangereux et ne protège pas contre le Covid-19, les autorités complotent pour un génocide… Le mélange entre informations vérifiées et fausses informations a corroboré la méfiance des citoyens envers les médias classiques, les experts, les politiques et les politiciens.

En plus, face à l’hétérogénéité des informations (faux et vrai) à la variété de leur nature (scientifique, économique, politique,…), les citoyens n’ont pas toujours ni le temps ni les compétences nécessaires pour vérifier la véracité et la source des contenus. Cette question de sources est épineuse car cette opération demande du temps et suppose aussi « la vérification de la vérification de la source de la source qui se transforme vite en regressio ad infinitum la vérification de a suppose celle de b, donc de c, donc de d et ainsi de suite » (Huyghe, 2016, 69).

Cette surcharge informationnelle additionnée au rythme accéléré de l’instantané rendent les capacités critiques du cerveau très vite saturées, affaiblies et favorisent la transmission de la désinformation. Le fait de se sentir concerné par ce type d’informations et de juger qu’elles soulèvent des questions qui nous touchent directement et qu’il est nécessaire « d’en prendre connaissance pour agir en conséquence » (Simon, 2015, 58) nous prépare à être victime de la désinformation.

Conclusion

Il appert de ces analyses que les messages véhiculés par les médias classiques, par les RSN, par les politiciens et les décideurs, à l’échelle nationale et internationale, sont contradictoires, ambigus, alarmants et parfois faux. Les directives des responsables sont, souvent, si ce n’est toujours selon certains experts et scientifiques, incohérentes, contradictoires et irrationnelles : arrêt totale de l’économie, confinement des malades et des sains, port obligatoire des masques à l’intérieur comme à l’extérieur, obligation du vaccin pour sept milliards d’habitants,…

Le déferlement de contenus faux, confus, violents et déstabilisants, la crise sanitaire, les discours changeant en permanence, la distorsion entre ce qui est dit et ce qui est fait (la situation est sous contrôle, mais les frontières restent fermées) et le changement continu des points de repère, ont fini par créer une confusion chez les citoyens.

Le sentiment d’insécurité et de peur ont paralysé l’appréhension rationnelle des événements et des informations des citoyens. Les processus émotionnels ont fini par dominer et inhiber les processus rationnels des usagers des RSN les contraignant à adopter l’attitude de victimes risquant de ne plus pouvoir parvenir à satisfaire leurs besoins primaires (besoins physiologique, sécurité, appartenance et affection) et par ricochet leurs besoins d’accomplissement (estime de soi, réalisation de soi). Cette attitude s’est traduite en comportements violents et agressifs entrainant principalement le stress et la dépression chez les usagers des RSN.

Les RSN deviennent un espace où l’information vérifiée se mêle et se confond avec l’information non vérifiée et où les usagers se transforment en producteurs, consommateurs et propagateurs de la désinformation. Sur ces RSN, les usagers réagissent, partagent, « like » et relayent des contenus non vérifiés car la vérité du contenu est beaucoup moins importante que la désinformation. La pandémie du Covid-19 a engendré une autre épidémie plus contagieuse, celle des fake news et une allergie des usagers à la vérité qui nous acheminent vers l’ère de post-vérité.

Les mesures prises pour réguler la circulation des fake news sur le web (le projet de loi 22-20 et les pratiques du fact-checking) n’ont pas atteint les objectifs escomptés en cette ère où les RSN s’imposent comme source principale d’informations pour la majorité des citoyens. L’éradication définitive de la création et de la circulation des fake news, nous semble être un leurre. Le vrai objectif ne serait-il pas, de réhabiliter la confiance en les « sachants » (politiciens, journalistes, experts, professeurs, etc.) et de former les citoyens, principalement les natifs du numérique, à la mutation de l’information et à l’éducation aux médias tout au long de la vie ?

Références[+]

Références
- 1 Selon les résultats de notre enquête, les RSN les plus utilisés sont principalement Whatsapp (82%) et Facebook (70%). Ces données corroborent les résultats de différents sondages tels que l’étude des principaux réseaux sociaux au Maroc en 2020 effectuée par Sunergia Groupe qui place Whatsapp en tête avec 65% des occurrences suivi par Facebook avec 53% d’usagers (Sunergia, 2020).
- 2 Nous préférons cette expression à celle de « théories de complots » car tout ce qui a été partagé, en cette période, sur les RSN n’avait pas un soubassement scientifique et n’est pas toujours lié à des théories scientifiquement vérifiables.


Références bibliographiques

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Auteur

Tilila Mountasser : Professeur assistant en langue et communication à l’École Supérieure de l’Éducation et de la Formation d’Agadir. Membre du laboratoire LARLANCO, ses recherches s’inscrivent dans le domaine des Sciences de l’Information et de la Communication. Elle s’intéresse plus particulièrement à l’étude des usages et pratiques médiatiques des médias numériques et classiques

Pour citer cet article

Malika Abentak et Tilila Mountasser, "Les usagers marocains des RSN : complices ou victimes des fake news du Covid-19 ?", REFSICOM [en ligne], Communication de crise, médias et gestion des risques du Covid-19, mis en ligne le 07 décembre 2020, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/828


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