Table des matières
Introduction
En décembre 2019, le monde était confronté à des images aussi improbables qu’incongrues, celle de Wuhan, ville chinoise, déserte, fantôme et confinée. Un hôpital géant construit en quelques jours renvoyait ainsi bon nombre de stéréotypes sur l’empire du milieu. Même si la liste des pays impactés s’allongeait, touchant désormais l’Europe, et notamment l’Italie, proche de nous, nous construisions parallèlement une sorte d’impunité et d’immunité collective, rejetant aux autres leur imprudence, leur négligence ou parfois leurs modes de vie. Désormais touché, la situation sanitaire occupait l’espace médiatique, alimentant ainsi, informations, débats, controverses et polémiques, et la mise en confinement du pays se précisait. Le lundi 16 mars 2020, au lendemain du premier tour des élections municipales, le Président de la République, Emmanuel Macron s’est adressé directement aux Français lors d’une allocution télévisée pour annoncer le début d’une période de confinement, à partir du mardi 17 mars, mettant ainsi le pays à l’arrêt. L’annonce était attendue et le journal l’Equipe, dès le vendredi 13 mars, nous proposait une UNE qui dessinait les contours d’une période de disette. En effet, l’arrêt des compétitions sportives privait le quotidien de contenus qui alimentent les colonnes du journal. Malgré cela, il continua de paraitre, assurant ainsi le maintien de sa publication quotidienne. A défaut d’événements sportifs, que devient l’information sportive dans cette période particulière ? Nous allons ainsi analyser les UNES du quotidien sportif français, durant cette période entre le 13 mars et le 11 mai, date de la fin du confinement, en nous concentrant sur les titres majeurs, repris en italique dans le texte et l’espace iconographique utilisé et composé essentiellement de photos ou de photos-montage qui dépassent le cadre purement illustratif.
Notre analyse a pour point d’ancrage le « contrat de lecture[1]Eliseo Veron, « L’analyse du contrat de lecture : une nouvelle … Suite... » définie comme la mise en scène, dans l’espace sémiotique constitué par un titre de presse, d’une figure de l’émetteur, d’une figure du destinataire construit, d’une relation spécifique entre eux et d’un monde construit déterminé, un univers de référence co-interprété en production et en réception[2]Jean-Maxence Granier, « Du Contrat de Lecture au Contrat de Conversation … Suite.... Ainsi, comme l’affirme Jean-François Tétu[3]Jean-François Tétu, « L’émotion dans les médias : Dispositifs, … Suite... (2004, 9), « chaque média organise sa propre rhétorique en fonction de l’image qu’il se forme de son public ». Mais dans ce contexte, le contrat initial est brisé. Le journal[4]Appréhender pour les besoins de l’étude comme un tout cohérent se trouve dépossédé de sa « matière première », l’événementiel de sport, l’obligeant ainsi à naviguer, à vue, entre les présupposés des attentes du lectorat et la reconfiguration d’un nouvel espace d’informations. Cette situation inédite du confinement imposé par le contexte sanitaire, conduit à réinventer le contrat de lecture, entre rupture et continuité.
De plus, selon Bourdieu[5]Pierre Bourdieu, « Journalisme et éthique », Les cahiers du … Suite... (1996) « l’ensemble des relations qui l’unissent (le journaliste) à tous les autres journalistes » s’impose à toute réflexion, intégrant alors l’influence des « organes de presse qui comptent, c’est-à-dire qui ont du poids » dans le champ journalistique sur les autres organes de presse. Bourdieu en 1996 définit ainsi une « loi de l’hétéronomie », imposée par la télévision à l’ensemble du champ journalistique, dans la mesure où elle a la capacité de déterminer le choix et la hiérarchisation des informations dans les journaux. Si l’irruption des médias sociaux sont susceptibles de relativiser ce point, en matière de sport, cela reste pertinent en raison du poids que le spectacle sportif télévisé représente encore aujourd’hui. En reprenant ainsi ce concept d’hétéronomie, nous avons ainsi pu l’étendre pour analyser, chez les journalistes de sport, l’articulation entre une hétéronomie (vs autonomie) fonctionnelle (dispositifs, moyens mobilisés…) au regard d’une hétéronomie (vs autonomie) expressive, éditoriale et discursive[6]Pauline Raul, Fabien Wille, «The professional constraints of the sports … Suite.... Dans notre cas, non seulement les moyens mobilisés se trouvent affectés mais, dans une actualité dominée par la crise sanitaire et en raison l’absence d’événements majeurs, L’Equipe, se libèrent de cette loi de l’hétéronomie de la télévision, construisant et réinventant seule l’actualité sportive. Qu’est ce qui désormais, fait information[7]Louis Quéré, « Au juste, qu’est-ce que l’information ? », … Suite... ? Cette reconfiguration est double, elle relève prioritairement de l’absence de spectacle sportif in situ, mais également de la co-construction d’un nouvel espace normatif, sur le sport, dans l’espace public. Nous allons alors concentrer notre regard autour de cette double fonction de la UNE qui est la fois phatique (créer du contact) et conative (induire de l’adhésion), et délimitant ainsi les contours des contrats quotidiens pendant le confinement.
Le Journal L’Equipe : Une domination contrariée.
Suite à la période florissante de la presse écrite sportive, générant entre 1880 et 1914 une diversité de l’offre médiatique, les deux conflits mondiaux vont, quant à eux, conduire à une situation monopolistique du journal L’Equipe. En effet, durant une quarantaine d’années, marquée par deux grandes guerres mondiales, L’Auto domine la France sportive et médiatique et en 1940, Jacques Goddet succède à son père Victor, dans cette période trouble d’une France pétainiste et collaborationniste. A la Libération, le reproche lui est fait d’avoir continué de paraître pendant l’occupation, mais ses liens avec la résistance lui permettront de reprendre son activité, non pas au sein de L’Auto, désormais condamnée en vertu de l’ordonnance d’Alger sur la presse, mais en prenant en 1946 la direction de L’Équipe, « enfant naturel de l’Auto[8]Jacques Marchand, La Presse sportive, CFPJ, 1989, p. 18. » .
Au cours des années 1950-1960, l’Equipe maintient ses tirages et renforce sa position, en réaffirmant le rôle fondateur de la presse en matière événementielle. Le journal lance la Coupe des clubs champions de football[9]Compétition reprise aujourd’hui par l’UEFA (L’union Européenne de … Suite... (1955, sur une idée de Gabriel Hanot), la Coupe du Monde de ski (1966), etc., soutient certains sportifs, comme Michel Jazy, linotypiste sur un poste protégé qui lui permet de poursuivre sa carrière. Enfin, le Tour de France reste le temps fort de son calendrier et, lors des victoires de Louison Bobet (1957, 1961-1964), la barre des 700 000 exemplaires est frôlée. En complément de cette stratégie de développement, Jacques Marchand par empathie avec le journal, souligne également l’influence du magistère éducatif de L’Equipe, « cité comme modèle dans le monde entier », et « le particularisme du journalisme sportif hexagonal, un peu sentencieux » qui en découle (Marchand, 2002, p.166)[10]Jacques Marchand, « Journalisme de sport : conception (ou exception) … Suite.... Les « trente glorieuses » seront le témoin d’intérêts grandissants pour le sport (sa pratique et son spectacle), soutenu par le rôle promotionnel de la télévision dans la diffusion des grands événements. Malgré cela, L’Équipe reste le seul quotidien de sport jusqu’en 1987, lorsque surgit Le Sport[11]Il est intéressant de noter que le dernier quotidien créé porte le … Suite.... La compétition entre deux quotidiens se termine toujours assez rapidement par le retrait du dernier arrivé sur le marché. On peut remarquer que le public français n’est pas prêt à accueillir plusieurs quotidiens, contrairement à ses homologues européens,
Si la chose est entendue pour la presse écrite, où les règles concurrentielles s’établissent entre un quotidien spécialisé dominant, une presse magazine florissante et une omniprésence dans la presse généraliste, la régénération de la vie sportive va profiter à d’autres supports et notamment ceux du numérique.
Depuis quelques années, la presse sportive doit faire face aux reproches récursifs, qui jettent un discrédit permanent sur la nature des relations qui lient le sport, les médias et le monde économique, et qui ont été déterminants dans la résurgence d’un débat éthique et déontologique à propos de la presse sportive[12]Loïc Hervouet, « Sport et journalisme sportif : valeurs, réalités … Suite.... Ce malaise s’exprime de façon conjoncturelle et il ressurgit à l’occasion de crises, comme lors de la mise en visibilité du dopage, dans l’évocation de pratiques de corruption ou de matchs truqués, ou encore lors des dérives produites par la signature de droits d’exclusivité ou aujourd’hui en raison d’écarts de langage. Les médias sportifs sont souvent montrés du doigt dans de telles circonstances, puisqu’ils apparaissent bien souvent comme étant eux-mêmes à l’origine de ces dysfonctionnements, perdant ainsi de leur légitimité. Aux yeux du public, le journaliste devient alors complice et même coupable.
Marchetti[13]Dominique Marchetti, Les sous-champs spécialisés du journalisme, … Suite... (2002) évoque ainsi la notion de « sous-champ journalistique » après avoir observé que le champ journalistique était de plus en plus hétérogène et que les différents médias ainsi que leurs déclinaisons n’entretenaient pas les mêmes relations avec les différents espaces sociaux des univers qu’ils couvraient. Il pose, d’une manière générale, la question des conditions d’exercice de la profession de journaliste, qui apparaît être comme une profession sous contraintes. Celles-ci proviennent essentiellement des positions respectives de chacun de ces médias dans ces sous-univers spécialisés. Si un quotidien comme Le Monde occupe une position dominante dans des domaines tels que la politique, il n’en va pas de même dans le domaine sportif, où il occupe une position dominée par rapport à d’autres quotidiens comme L’Equipe, presse de référence sur le sport. Mais, dans le même temps, sur des sujets de sport qui traitent de faits de société (violence dans les stades, dopages…), ce rapport se transforme, et le quotidien du soir gagne en légitimité. Ainsi, un quotidien comme L’Equipe a non seulement la volonté de maintenir une position dominante ou de référence dans l’univers médiatique, ce qui passe par un capital de relations élevé avec le monde du sport, mais aussi une volonté de montrer une image plus distanciée. Ces processus de hiérarchisation sont ainsi contrariés et recomposé dans ce contexte sanitaire particulier qui impactent les routines professionnelles mais également les contrats de lecture quotidiens.
Le statut des évènements : doutes, soulagements et déceptions
La UNE du vendredi 13 mars sonne le point de départ de cette nouvelle configuration médiatique. Elle se compose d’un titre : « on arrête tout ? » qui reste une question sans réponse, qui utilise le symbole de la pause (ll) au centre de l’image, et convoque un élément propre au champ du sport : le drapeau rouge qui indique l’arrêt d’une course. Les images renvoient également à des espaces sans spectateurs, un stade de football, un court de tennis, un circuit automobile, une piste de ski, questionnant ainsi de manière suggestive, le calendrier des événements sportifs à venir que sont, la fin du championnat de France de Ligue1, l’Euro de football, le parcours du Paris Saint Germain dans la ligue des champions, Roland Garros, la saison de Formule 1 et la fin de la saison de ski. C’est au travers d’évènements majeurs que le Journal l’Equipe nourrit habituellement l’actualité sportive. Face à ce déficit d’événements, qu’est ce qui fait alors information ?
Le devenir des évènements programmés dans cette configuration de crise majeure va nourrir le contenu des UNES. La tenue ou non des Jeux Olympiques de Tokyo, initialement prévue en juillet/Août 2020, suscitent débats et controverses, et conduit à convoquer la parole des athlètes emblématiques, à l’exemple du décathlonien français Kevin Mayer (le 17 mars « J’aimerai tellement qu’ils reportent les jeux »), puis l’attente de la décision des institutions sportives (CIO, le 23 mars, Coronavirus, les jeux en suspend) et comme par résignation et soulagement l’annonce, reprenant la couverture de l’album d’Asterix aux Jeux Olympiques, avec l’ajout : en 2021). Avec le judoka Teddy Riner en couverture, dans une posture animale, le 7 Avril, le journal titre : il faut rester combatif. Le combat revêt ainsi une double connotation, le combat contre le virus et la poursuite de la préparation en vue d’une compétition reportée d’un an. Le journal mélange ainsi différentes formes d’énonciation qui articulent, la pandémie, le caractère anxiogène du moment, l’angoisse d’un vide, parfois nuancé par le report annoncé des évènements. Le lundi 16 mars, Plus vite que la peur, évoque ainsi, l’arrêt brutal des compétitions de rallye automobile.
Initialement programmé en juin, le cas du tournoi de Tennis « Roland Garros », doit être également vite réglé, par l’annonce de son report à l’automne grâce à un titre usant d’une métaphore. Le 18 mars : le printemps indien sur fond de tribune vide. Par contre, le tournoi de Wimbledon est quant à lui annulé : le 3 avril, une croix sur Wimbledon, avec deux raquettes en croix sur fond d’un stade rempli de spectateurs. Le 16 avril, le Tour de France fait sa rentrée (scolaire), en septembre.
Le sport est ainsi en danger et le football concentre toutes les attentions (41 références explicites au football / 65 UNES analysées). La ligue 1 devient le lundi 30 mars, un Monument en péril, mais sous la pression de l’UEFA, le 4 avril the show must go on, pour que l’instance européenne, qui apporte une importante manne financière, puisse assurer la continuité de ses propres compétitions. Cette contrainte de clôturer le championnat, d’établir un classement final, sans la tenue des compétitions va ainsi alimenter débats et controverses. Le football va ainsi continuer à alimenter majoritairement les sujets du quotidien.
Quand le non évènement fait information
La crise sanitaire impose une nouvelle temporalité aux événements en modifiant en profondeur le calendrier des compétitions sportives. Parallèlement, le journal titre, à plusieurs reprises sur des évènements censés se dérouler le jour de la publication. Le 22 mars, L’amour des classiques, évoque la « non tenue » du classico, qui est la rencontre emblématique de football entre l’Olympique de Marseille et le Paris Saint Germain qui devait se dérouler ce même jour. Habituellement cette rencontre alimente allégrement les pages du quotidien. Le journal suppose ainsi une continuité d’intérêts même en l’absence de l’événement. Le 21 mars, La plus belle, interpelle le lectorat habituel du journal à propos de la course cycliste Milan-San Remo, et dont l’édition 2020 aurait dû se dérouler le jour de la publication. La UNE annonce, par une photo, un entretien réalisé auprès de Julian Alaphilippe, vainqueur de l’épreuve en 2019. Le mercredi 8 avril, Accrochés à leurs rêves, évoque le parcours, temporairement suspendue, du PSG au sein de la compétition européenne des clubs champions. Le Dimanche 12 avril, le bandeau de la UNE déplore le silence des pavés, en référence à la course Paris Roubaix initialement reporté à l’automne. Le 26 avril, Neige éternelle, comme un signe d’espoir et d’éternité pour le sport, le journal de sport par son titre fait référence à la non tenue de la course Liège-Bastone-Liège, sur fond d’une image d’archive présentant Bernard Hinaut remportant l’épreuve sous la neige en 1980.
Le Journal, dépositaire d’un passé magnifié
La référence au passé, permet ainsi s’inscrire le sport dans une continuité, un héritage perpétuellement renouvelé, une façon de conjurer cette rupture imposée par l’arrêt des compétitions. Le sujet annoncé dans le bandeau de la UNE du 24 mars sur Yoann Cruyff : légende vivace, convoque, 4 ans après sa disparition, l’un des personnages mythiques des amoureux du sport, disparu… le 24 mars 2016. A l’identique, il est demandé l’avis de Raphael Geminiani, coureur cycliste emblématique des années 1950 sur la situation du moment : Le tour relancerait la vie », une façon de conjurer la mort symbolique du sport. La presse sportive a pour coutume de sacraliser le sport et de ritualiser le prosaïque. Aux larmes, le 27 mars, dans ce contexte pandémique, disparait Michel Hidalgo, figure emblématique du football Français, d’une cause indépendante à la Covid-19. Mais cette disparition permet d’inscrire le football dans une filiation, un passé légendaire et glorieux. Le 13 avril, l’équipe fait sa UNE à propos du décès d’un héros oublié des courses automobiles, Sir Strirling Moss, connu peut-être des seuls passionnés, co-équipier de Jan Manuel Fangio : Sir Strirling Moss, la légende oubliée. Le 29 avril disparaissait également Robert Herbin, entraineur de l’AS Saint-Etienne lorsque cette équipe dominait le championnat de France au milieu des années 70, avec une finale perdue de coupe d’Europe restée emblématique. Dans son bandeau le journal titre : les verts pleurent Herbin, avec un encart sur la UNE du magazine du samedi : L’épopée du Sphinx, en référence au surnom qui lui était donné (qui dans la mythologie grecque est un monstre ayant une tête humaine et un corps de lion). Au fond, tout réside dans le bon usage du symbole qu’il importe de ne pas confondre avec la réalité. Il serait illusoire d’entrevoir le sport dénué de tout lien avec ses formes tragiques et sacrées. Il incarne l’exubérance, la fête, la folie, jouant du rituel de la violence et de la mort. Peut-on demander aux chrétiens de vivre leur foi en faisant abstraction du sacrifice de la croix ? Mais parfois la confusion est grande et la distance est nécessaire pour comprendre que le spectacle échappe au récit, qui tend à confondre cet espace imaginaire et la réalité. Les acteurs du spectacle, dirigeants, joueurs, spectateurs, téléspectateurs, journalistes animés par la passion seraient alors tous des Don Quichotte qui confondraient l’univers des romans de la chevalerie et leur propre vie.
La situation sanitaire, la cause de tous les mots.
Jean-Marie Brohm (1968)[14]Jean-Marie Brohm . 1968, “La civilisation du corps : sublimation et … Suite... évoque les nombreuses analogies métaphoriques entre religion et sport, celui-ci reproduisant “objectivement certaines structures du mythe, du sacré, du mystique, du culturel, du rituel[15]Jean-Marie Brohm, “La religion sportive. Eléments d’analyse des faits … Suite...“. Ainsi, durant cette crise, l’Equipe construit des filiations internes au sport, mais il ne peut néanmoins échapper à la réalité qui l’entoure. Il compose cette réalité sociale, la révèle et prend désormais sa part humaine.
Le processus d’héroïsation change de nature. Le 29 mars, l’Equipe titre Rudy Gobert, Héros malgré lui, évoquant ce joueur de Basket français évoluant au sein de la NBA, confiné aux USA. Il semblerait avoir été un des premiers à contracter la maladie et il apparait comme un lanceur d’alerte auprès du journal. Le 12 avril, le journal réplique par : Les héros c’est pas nous, faisant référence à un entretien effectué auprès de Lucas Fernandez, footballeur Français évoluant au Bayern de Munich. La UNE du 26 mars, joue graphiquement avec le H d’un hôpital pour écrire en toute lettre Nos Héros, et mettant en image Laina Badiane, ancienne basketteuse de l’équipe de France sous deux postures. La première en situation de joueuse (tenue et posture avec ballon de basket) et l’autre en blouse blanche, mains sur les hanches et masque sur le menton qui permet d’accéder à son visage. Cette UNE, au travers du chapeau rappelle et précise que les sportifs sont eux ainsi « mobilisés auprès des victimes de la Covid-19 ». Les sportifs participent ainsi à « l’effort de guerre » tel que cela a été présenté par le Président de la République et il en paie le tribut. Le 1er avril, avec Notre pape est mort, le journal fait sa UNE sur la disparition de Pape Diouf, ancien Président de l’OM touché par la Covid-19. Le 4 avril, le bandeau supérieur évoque Le stade de Reims (qui) pleure son médecin pour des raisons identiques.
Ainsi à partir du jeudi 9 avril l’Equipe réserve régulièrement son bandeau de bas de page au mouvement solidaire du sport français face à la Covid-19, # Tous en blanc, réalisé en association avec la fondation de France. Chaque jour, il est ciblé une personnalité du monde du sport où se mélange athlètes hommes et femmes, dirigeants, acteurs médiatiques avec la légende suivante : Toute l’année vous nous encouragez, aujourd’hui nous défendons vos couleurs. En effet, le sport et donc le journal accompagne le mouvement de solidarité qui s’est organisé autour des personnels soignants.
Le sport, au prisme du confinement
Si les acteurs du sport sont touchés ou impliqués par la crise sanitaire c’est, en premier lieu, au travers de son impact en lien avec l’abandon ou le report des rendez-vous événementiels. Les UNES proposées, témoignent également de situations individuelles, d’athlètes où des personnalités du sport touchées par la maladie. Marqué du sceau de son insertion sociétale, le journal va également témoigner de nombreuses situations de confinement. C’est le 21 mars, lors d’un entretien avec Julian Alaphilippe (La plus belle) que le chapeau évoque pour la première fois le confinement d’un athlète. Le 6 avril, Départ différé, sur fond de tableau d’affichage des vols dans un aéroport, le journal nous informe sur l’immobilisation du footballeur Neymar dans son pays, le Brésil. Le confinement permet également de jouer des ressorts de la proximité. Le Samedi 10 avril Champion du salon, aborde, la question du sport qui s’est développé dans les familles pendant le confinement. Généralement l’usage du terme « sportif de salon » revêt une connotation péjorative. Le 11 avril la UNE est consacré au jardin de Renaud Lavillenie qui accueille les journalistes chez lui, Un saut chez Renaud, dans son jardin (photo) où il a installé un sautoir à la perche. Le terme de saut pouvant également se comprendre comme une visite rapide, décriée sur les réseaux sociaux. Le mercredi 15 avril, sous forme de Mosaïque d’images, qui fait référence de façon explicite à l’usage des outils de visioconférence, le journal, joue des mots en titrant cOMfinement, sur les coulisses de l’Olympique de Marseille (OM) en temps de confinement. Cette UNE témoigne ainsi d’un sport qui s’inscrit dans les contraintes du confinement, par l’usage des outils qui lui sont dédiés. Le 20 avril, pour Thibaut Pinot, Il faut que la vie reprenne. Le Mardi 28 avril, je rêve de gagner, plus de Tour de France que n’importe qui, réalisant un focus sur la préparation du coureur cycliste Christopher Froom en confinement à Monaco. En guise de bilan, le 8 mai à quelques jours de la fin de la période Les 30 qui ont fait le confinement, le photo montage proposé, concentre les regards sur la Ministre des sports, Laina Badiane (Basket) en blouse Blanche, le Président de l’Olympique Lyonnais, Jean-Michel Aulas et Noël le Great, le Président de la Fédération Française de Football, acteurs présentés comme centraux de cette période.
Le Football, au centre du jeu.
Le sport, ne peut donc se penser comme une entité bénéficiant d’une extraterritorialité sanitaire et le journal montre alors des signes d’agacement. Le mercredi 29 avril, suite à l’annonce d’un déconfinement programmé dans le temps, le journal rappelle à ses lecteurs, par un encart qui accompagne sa UNE, Une saison sans fin, que le sport ne peut plus être considéré comme un objet à part, en dehors du temps social. En s’adressant de cette manière à ses lecteurs, le journal réaffirme sa volonté d’occuper l’espace médiatique, comme pour s’excuser d’un sport touché par une « situation indépendante de sa volonté » et qui l’affecte. Sans le nommer de façon explicite, c’est le football qui semble être le plus concerné par les effets de la situation qui révèle les enjeux financiers et les stratégies d’acteurs.
Le football, habituellement au centre de toutes les attentions du journal, continue de l’être dans le contexte de crise sanitaire. Mais celle-ci va révéler également une crise financière et de gouvernance qui nourrit les polémiques, co-construites par le journal. Le 29 mars et La désunion sacrée, fait état d’un conflit antérieur à la période Covid. Par contre, dès le 24 mars, le Journal s’empare des conflits internes au football en pointant du doigt des dysfonctionnements de gouvernance, dénonçant Le cabinet Fantôme, pour dénommer un « comité de pilotage autoproclamé » susceptible de faire face à la crise sanitaire. Cette crise de gouvernance masque de façon très provisoire la crise financière qui sera mise à jour le 31 mars : Monument en périls. Le 28 mars, Droits télé, Menace footballClub, use de la rhétorique du magazine de Canal plus diffusé le dimanche soir (Canal Football Club) pour dénommer la situation et ainsi révéler les véritables enjeux. Le 9 avril, une issue à la crise semble se dessiner par l’annonce de l’entretien de James Roures, patron de médiaPro, qui se positionne, sur l’achat des droits du foot et profite de la situation pour contrer son concurrent direct Canal plus qui refusait de verser le montant du restant dû des droits de télévision. MediaPro est prêt à diffuser la fin de la saison. Le 10 avril, le Journal interroge le salaire des joueurs, Le report des €uros, jouant des mots avec l’Euro (qui est une compétition de football). Le 25 avril, L’Equipe marque la fin de cet épisode par l’annonce d’un accord trouvé sur les droits de télévision, la ligue 1 dans les starts, usant de la métaphore sportive : fin de partie sifflée par le journal. Les compétitions sont susceptibles de reprendre.
Mais une autre polémique voit le jour et concerne l’injonction faite par les instances Européenne de clôturer le championnat : le 4 avril the show must go on. Cette obligation, impose aux instances du football d’entériner un classement final, alors que la totalité du championnat n’a pu avoir lieu. Le 19 avril, pour l’entraineur de l’OM, il s’agit de reprendre, mais pas n’importe comment. Le 21 avril, comme par cynisme, l’Equipe évoque une famille formidable, présentant ainsi différents acteurs de la gouvernance du football. Si le jeudi 23 avril, L’UEFA revoit ses plans, le jeudi 30 avril, nous assistons à : Le classement de la discorde. Par une photo-montage. L’Equipe présente un dirigeant de l’OM pouce levé, signifiant ainsi son accord et le Président de la FFF doigts sur les oreilles, comme sourd aux arguments des Présidents de l’OL et du LOSC, présents sur la photo dans une position argumentative. Samedi 2 mai, La ligue 1 a son compte, jouant sur le double sens du mot ‘Compte’. A une semaine de la sortie du confinement, le 3 mai L’Equipe salue d’une part Le Chant du succès de Kylian Mbappé, suite au titre de champion du PSG, et d’autre part, le 4 mai la remontée en Ligue 1 de Lens : Fiers de Lens. La rhétorique de la fierté fait partie du registre récurrent utilisé pour Lens.
Si les jeux sont faits pour la France, se pose désormais, à l’échelle européenne la question de la tenue des matches sans spectateurs. Le journal va ainsi puiser dans le championnat anglais et allemand. Si le 4 mai, pour Hugo Lloris évoluant dans le championnat anglais, Le football n’est pas un sport de huis clos, par exemplarité et en comparaison avec la façon dont les choses se sont déroulées en France, le 7 mai, L’Allemagne se démarque, en assurant la reprise de son championnat. Le Dimanche 10 mai, la UNE convoque Donald Trump, casquette « keep america great » sur la tête, au milieu des joueurs de foot US avec ce titre : USA, le Sport à tout prix. Le positionnement du journal, semble légitimer cette posture, comme un reproche adressé aux dirigeants du sport en France. En effet, le chapeau précise que malgré le fait que le pays soit impacté durement par la pandémie, le Président Américain, fait du sport une priorité. Le vendredi 15 mai, l’Equipe siffle la fin de (la) partie, au moyen d’une photo noire et blanc, d’un drapeau de la croix rouge planté au coin de corner d’un terrain de football, et par la grâce d’un montage qui présente : le Premier Ministre, la Ministre des sports, Le Président de la Fédération Française de Football et le président de l’Olympique Lyonnais, toutes et tous apparaissant comme les responsables de la situation. Ainsi le journal brouille les frontières entre la situation sanitaire et la déconvenue du journal vis-à-vis de la gestion du football français, voulant ainsi subordonner les contraintes sanitaires à la tenue des manifestations sportives.
Conclusion
Si les productions informationnelles sont appréhendées comme des denrées objectivées[16]Louis Quéré, Op. cit., p.333 , elles sont également « normalisées » dans le sens où elles sont traitées en fonction de significations sociales existantes. Quéré (2000, 334) parle ainsi de normes « couramment acceptées » et on ne peut occulter le fait que ces normes sont co-construites et légitimées par le journaliste lui-même. Concernant le sport, la crise sanitaire vient requalifier les normes sportives existantes et le quotidien de Sport, doit ainsi reconsidérer son contrat de lecture qui oscille ainsi entre les normes auxquelles il a l’habitude de se référer et celles que le contexte sanitaire lui impose. Dans sa UNE, ce contrat doit être limpide, explicite et ainsi inciter à la lecture.
Ces contrats se construisent ainsi autour d’un vide qu’il faut combler et les UNES questionnent les événements programmés entre abandon et report.
- La « non tenue » d’une rencontre ou d’une compétition fait évènement et nourrit les colonnes du journal, comme une continuité de l’intérêt porté à l’événement.
- Ainsi pour conjurer une rupture du temps, les Unes inscrivent le journal dans une continuité par la référence à un passé glorifié.
- Le sport sort de son extraterritorialité sanitaire pour s’inscrire dans une pandémie qui l’affecte.
- Les acteurs du sport sont aussi victimes d’un confinement qui les concernent.
- Le Football reste au centre du jeu et révèle ses enjeux liés au contexte et nourrit débats et controverses.
Patrick Charaudeau[17]Patrick Charaudeau, « Les conditions d’une typologie des genres … Suite... (1997) précise que : « les médias ne transmettent pas ce qui se passe dans la réalité sociale, ils imposent ce qu’ils construisent de l’espace public ». Dans ce contexte particulier, le journal L’Equipe co-construit un espace de mise en représentations de la crise sanitaire. Bousculées, les normes sportives, au déclanchement du confinement, ne pouvant résister aux exigences sanitaires s’en approprie les codes et contribue à légitimer une situation qui lui est imposée. Mais cette posture révèle ses limites lors du déconfinement et la logique sportive semble désormais s’imposait au prisme du football. La projection de l’après confinement devient source d’ultimes attentions, avec la promesse d’un monde meilleur, le retour à la vie, conforme au contexte du moment. Le mardi 13 mai, l’équipe titre avec L’air de l’amer, comme un moment de retrouvaille, teinté d’amertume et de regrets critiques, préfigurant les réactions actuelles.
Références
| - 1 | Eliseo Veron, « L’analyse du contrat de lecture : une nouvelle méthode pour les études de positionnement des supports de presse », in Les médias : expériences et recherches actuelles, IREP, Paris, juillet 1985, 527P. |
|---|---|
| - 2 | Jean-Maxence Granier, « Du Contrat de Lecture au Contrat de Conversation », Communication & langages 2011/3 (N° 169), pages 51 à 62 |
| - 3 | Jean-François Tétu, « L’émotion dans les médias : Dispositifs, formes, et figures », revue Mots, n° 75, ENS Editions, 2004, p. 9-20. |
| - 4 | Appréhender pour les besoins de l’étude comme un tout cohérent |
| - 5 | Pierre Bourdieu, « Journalisme et éthique », Les cahiers du journalisme, n°1, Lille, Ecole supérieure de journalisme-Université Laval (Québec), 1996a, p. 10-17. |
| - 6 | Pauline Raul, Fabien Wille, «The professional constraints of the sports journalist: Autonomy versus Heteronomy. The example of the treatment of the stages in the Tour de France (19-20 July 2006)”, in Sport in a Global World: Past, Present and Future, World Congress at the University of Copenhaguen, 2007. |
| - 7 | Louis Quéré, « Au juste, qu’est-ce que l’information ? », Communiquer à l’ère des réseaux, Réseaux Année 2000 Volume 18, Numéro 100 pp. 331-357 |
| - 8 | Jacques Marchand, La Presse sportive, CFPJ, 1989, p. 18. |
| - 9 | Compétition reprise aujourd’hui par l’UEFA (L’union Européenne de Football Association) sous la dénomination de Champions league. |
| - 10 | Jacques Marchand, « Journalisme de sport : conception (ou exception) française… », in Les Cahiers du journalisme, Journalisme sportif : le défi éthique, dir Fabien Wille, n° 11, Lille, ESJ-Université Laval, décembre 2002, n°11, pp 164-173 |
| - 11 | Il est intéressant de noter que le dernier quotidien créé porte le titre utilisé par Eugène Chapus pour le premier journal de sport en 1854. |
| - 12 | Loïc Hervouet, « Sport et journalisme sportif : valeurs, réalités et déviances » in Les Cahiers du journalisme, Journalisme sportif : le défi éthique, dir Fabien Wille, n° 11, Lille, ESJ-Université Laval, décembre 2002, n°11, pp 48-43. |
| - 13 | Dominique Marchetti, Les sous-champs spécialisés du journalisme, Réseaux, CNET, n°111, 2002 a, p. 22-55. |
| - 14 | Jean-Marie Brohm . 1968, “La civilisation du corps : sublimation et désublimation“, in Sport, culture, Répression, Partisans, 43, juillet-septembre, Paris, 1968 |
| - 15 | Jean-Marie Brohm, “La religion sportive. Eléments d’analyse des faits religieux dans la pratique sportive“. Actions et recherches sociales. Idéologie, magies et religions, 3, Nouvelle série vol12, 101-117, 1983 |
| - 16 | Louis Quéré, Op. cit., p.333 |
| - 17 | Patrick Charaudeau, « Les conditions d’une typologie des genres télévisuels d’information », revue Réseaux n°81, CNET, Paris, Janvier-Février 1997. |
Références bibliographiques
- Bourdieu Pierre, « Journalisme et éthique », Les cahiers du journalisme, n°1, Lille, École supérieure de journalisme-Université Laval (Québec), 1996a, p. 10-17.
- Brohm Jean-Marie. 1968, “La civilisation du corps : sublimation et désublimation“, in Sport, culture, Répression, Partisans, 43, juillet-septembre, Paris, 1968
- Brohm,Jean-Marie “La religion sportive. Éléments d’analyse des faits religieux dans la pratique sportive“. Actions et recherches sociales. Idéologie, magies et religions, 3, Nouvelle série vol12, 101-117, 1983
- Charaudeau Patrick, “Les conditions d’une typologie des genres télévisuels d’information”, revue Réseaux n°81, CNET, Paris, Janvier-Février 1997.
- Granier Jean-Maxence, « Du Contrat de Lecture au Contrat de Conversation », Communication & langages 2011/3 (N° 169), pages 51 à 62
- Hervouet Loïc, « Sport et journalisme sportif : valeurs, réalités et déviances » in Les Cahiers du journalisme, Journalisme sportif : le défi éthique, dir Fabien Wille, n° 11, Lille, ESJ-Université Laval, décembre 2002, n°11, pp 48-43.
- Marchand Jacques, La Presse sportive, CFPJ, 1989, p. 18.
- Marchand Jacques, « Journalisme de sport : conception (ou exception) française… », in Les Cahiers du journalisme, Journalisme sportif : le défi éthique, dir Fabien Wille, n° 11, Lille, ESJ-Université Laval, décembre 2002, n°11, pp 164-173
- Marchetti Dominique, Les sous-champs spécialisés du journalisme, Réseaux, CNET, n°111, 2002 a, pp. 22-55.
- Quéré Louis, « Au juste, qu’est-ce que l’information ? », Communiquer à l‘ère des réseaux, Réseaux Année 2000 Volume 18, Numéro 100 pp. 331-357
- Raul Pauline, Wille Fabien, «The professional constraints of the sports journalist: Autonomy versus Heteronomy. The example of the treatment of the stages in the Tour de France (19-20 July 2006)”, in Sport in a Global World : Past, Present and Future, World Congress at the University of Copenhaguen, 2007.
- Tétu Jean-François, « L’émotion dans les médias : Dispositifs, formes, et figures », revue Mots, n° 75, ENS Éditions, 2004, pp. 9-20.
- Veron Eliseo, « L’analyse du contrat de lecture : une nouvelle méthode pour les études de positionnement des supports de presse », in Les médias : expériences et recherches actuelles, IREP, Paris, juillet 1985, 527 p.
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