Table des matières
Introduction
L’année 2020 aura connu l’une des plus grandes crises de l’histoire du moins de l’histoire contemporaine. Une crise, d’abord, sanitaire qui s’est rapidement étendue pour toucher tous les aspects de la vie sans exception. La particularité cette crise sanitaire, communément appelée Covid-19, est non seulement sa vitesse de propagation, mais aussi son étendue planétaire et sectorielle. Aucun pays n’a été épargné. Pas un secteur d’activité qui n’ait pas été touché. Mœurs et habitudes sont profondément ébranlées jusqu’aux petits gestes de la vie quotidienne : mode, fréquence et temps de lavage des mains à la seconde près ; distance sociale entre deux individus autour d’un verre ou en fil d’attente au centimètre près ; masque au visage couvrant bouche et nez avec une durée de validité à ne pas dépasser selon s’il s’agit d’un masque médical ou pas… Pour P. Lagadec (2010), nous entrons dans l’ère des méga-crises quand les victimes se comptent par millions ou dizaines de millions. Mais quelle charge sémantique attribuer au mot « victime » ? Peut-on mobiliser la même signification autant pour renvoyer à celles et eux qui ont perdu leur vie que pour celles et ceux qui se sont trouvés sans revenus ? ou encore peut-on dénommer victime toute personne ayant subi, selon les pays, des semaines voire des mois de confinement, sans préparation préalable l’obligeant à s’accommoder avec une vie nouvelle dont la règle constante est mouvance et incertitude ? Tout peut changer, à tout moment. La linéarité de la crise proposée par Lagadec et qui veut qu’un système fonctionne selon trois modes déterministes et séquentiels : « la marche normale; la situation perturbée; la dynamique de crise » (1992 : 25) devient du hors-échelle « quand les phénomènes accidentels sont tenus comme d’importance marginale par rapport à la taille et la robustesse des systèmes en cause » (Lagadec, 2011 : 3). Quant à cette crise sanitaire engendrée par un virus infiniment petit, le rapport de forces entre phénomènes accidentels et systèmes en causes est foncièrement déséquilibré voire brouillé. Dans son sillage, un remarquable cafouillage règne ; tout y est enchevêtré, entremêlé. La situation sanitaire impacte les décisions à pendre dans les autres domaines et ce à tous les niveaux. La situation fut tellement critique et incertaine que les autorités, dans une large partie du globe, ont jugé utile d’imposer un confinement aux populations pour des durées plus ou moins longues et selon des modalités plus ou moins rigides.
Si la pandémie du Covid-19 a surpris le monde entier de par sa vitesse de propagation et de par l’effet qu’elle a engendré, il va sans dire que son impact n’était pas le même et que la réactivité et les modes pour y faire face sont différents selon les pays et leurs positionnements idéologique, politique, social et économique. Tous les secteurs d’activité ont été (et sont encore) impactés : certains en les renforçant et en les enracinant davantage dans les us et habitudes des populations (réseaux sociaux numériques, commerce à distance, enseignement à distance, divertissement virtuel, transport aérien privé…) ; d’autres, en en ébranlant les fondamentaux, longtemps considérés comme définitivement et sûrement acquis (santé, travail, enseignement…)
Dans le présent article, il sera question d’interroger la crise engendrée par La Covid-19 et ses répercussions dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement et comment a été vécue -sur les plans communicationnel, décisionnel et pédagogique- la mutation soudaine de l’enseignement classique en « présentiel » à l’enseignement à distance. Nous nous donnons pour tâche d’analyser comment la pandémie a bouleversée les orientations stratégiques dans le domaine de l’éducation nationale au Maroc et quelles étaient (sont) les mesures mises en place pour affronter les nouveaux défis d’une éducation contrainte de dévoyer du tout « présentiel » au tout « distanciel » laissant la part belle à un élément souvent occulté et relégué au second plan, pourtant primordial : la famille. Dans cet objectif, nous avons administré un questionnaire aux familles et parents d’élèves relatant leur expérience pendant presque trois mois de confinement. Période durant laquelle ils se sont vu léguer les missions, jusque là, assurées par des institutions publiques et privées. Y étaient-ils préparés ? Avaient-ils les moyens et la volonté de se substituer aux organes à qui incombe, par temps normaux, cette mission ? Quel bilan peut-on établir de cette première expérience et quels scénarii à envisager, surtout que la pandémie semble s’installer dans la durée ? Nous notons que l’analyse, les résultats et les conclusions issus de cette enquête ne peuvent rendre compte de la réalité que de manière partielle et relative en raison de l’évolution de la situation épidémique, très fluctuante. C’est d’ailleurs une des difficultés rencontrée lors de la mise en forme de ce travail.
Etat des lieux
Le 2 mars 2020, le Maroc annonce la première contamination au Covid-19. Il s’agit d’un ressortissant marocain en provenance d’Italie, venu passer quelques jours de vacances dans son pays d’origine. Onze jours plus tard, c’est-à-dire le 13 mars, les autorités annoncent la suspension des cours dans l’ensemble des crèches, des établissements d’enseignement, de formation professionnelle et des universités, privés et publics. Le 16 mars, jour où les cas confirmés ont été au nombre de 37, la décision rentre en vigueur renvoyant près de 10 millions (9.898 millions plus exactement) d’élèves, d’étudiants et de stagiaires chez eux. Sans préparation préalable, sans mesures d’accompagnement, sans organisation avec les familles et parents d’élèves, non seulement les cours sont à l’arrêt, mais l’état d’urgence est ordonné et, depuis le 20 mars, le confinement est désormais décrété. Toute la vie semble s’arrêter, ce qui ne rassure guère une population dont la survie, d’une bonne majorité, dépend davantage de circuits économiques informels et vulnérables. La crise, au début sanitaire, prend maintenant des formes plus complexes, plus lourdes et semble s’installer dans la durée. Fermeture des frontières aériennes, maritimes et terrestres s’en est suivie pour ajouter à la crise le sentiment d’isolement et le besoin de ne pouvoir compter que sur son propre potentiel en termes d’inventivité et sur sa capacité à innover en matière de santé, d’éducation, de production et d’industrie avec ses multiples sous-catégories…
Ici, nous nous limiterons à marquer les aspects de crise dans les domaines de l’éducation et de l’enseignement à la lumière des modes de gestion entrepris par le Ministère de tutelle et de l’implication des familles.
Jusqu’au 11 juin, tous les apprenants resteront confinés tout en bénéficiant de ce qui a été amplement appelé « continuité pédagogique » dont le vecteur principal est l’enseignement à distance. En l’absence d’un standard faisant office de normes définissant clairement ce que l’ont met sous ce vocable, chacun y allait du sien. Le mois de juillet approche et les examens certifiants (baccalauréat, brevet du collège…) sont maintenus tout en limitant l’évaluation aux cours dispensés jusqu’à l’annonce du confinement. Autrement dit, l’ensemble des efforts fournis par les différents acteurs de l’éducation nationale sont réduits à néant. De la sorte, le facteur de la confiance, rompue à cette occasion, amplifie les dissonances entre décideurs et familles, particulièrement celles dont les enfants sont scolarisés dans le secteur privé. Emplies d’incompréhension, de stupéfaction et de désarroi, les plus radicales parmi elles menacent de retirer leurs enfants et de les replacer dans des établissements publics[1]Selon Abdelghani Erraki, secrétaire général du syndicat national de … Suite.... D’autres n’ont de choix que de subir du moment où sont seuls les établissements privés qui proposent des horaires souples et adaptables avec les horaires imposés par les exigences professionnelles des mères et pères, tous deux actifs et professionnellement engagés.
Au jour où ces lignes sont rédigées (mi-septembre), les nouveaux cas de contaminations ne cessent d’augmenter, ce qui ajoute à la perplexité des autorités.
Le 22 août, la première décision du Ministère de l’Éducation nationale stipulait que « l’enseignement à distance sera appliqué au début de l’année scolaire (2020-2021), prévue le 7 septembre, pour tous les cycles et niveaux dans le public, le privé et les écoles des missions étrangères[2] … Suite... ». Aussitôt annoncée, aussitôt critiquée notamment par les parents d’élèves qui, en dépit de la situation épidémiologique, « une majorité d’entre eux a fait le choix cornélien de l’enseignement présentiel[3] … Suite... ». Des groupes restreints d’élèves seront constitués pour respecter la distanciation au sein des classes tout en prenant en considération les autres mesures de sécurité sanitaire. Afin de rendre ce choix officiellement crédible, le Ministère a mis en place un formulaire à remplir par les familles désireuses de faire bénéficier leurs progénitures d’un enseignement en présentiel. Si une telle démarche affiche un quelconque air de démocratie et de liberté de choisir, elle renferme aussi le sentiment de perte de contrôle et tente, de la sorte, d’impliquer juridiquement les parents d’élèves dans le cas où des contaminations seraient enregistrées chez des élèves qui, eux-mêmes, pourraient faire propager la maladie à leurs proches. Abdelhak Najib, dans un article publié dans « Maroc diplomatique » et intitulé « Rentrée scolaire 2020-2021 : L’art de se dédouaner[4] … Suite... », critique l’attitude adoptée par les responsables de l’éducation nationale et se pose la question « comment un ministère s’arrange pour demander aux parents d’assumer des responsabilités qui sont les siennes ? ». Aux dires de Najib, « on veut bien que les citoyens s’impliquent davantage dans l’éducation de leurs enfants, mais encore faut-il qu’ils en aient les moyens, les compétences et le temps[5]Ibid. ».
En effet, la décision place la balle du côté des familles, mais, ce faisant, elle sous-tend un autre problème plus structurel dont les conséquences porteront non seulement sur le domaine de l’éducation qui, somme toute, reste un secteur social, mais touchent aux orientations stratégiques de l’État : recrutement d’instituteurs dits « contractuels » dont la formation, qu’elle soit initiale ou continue, reste insuffisante pour un secteur aussi vital que l’enseignement, fortification de l’offre en enseignement privé au détriment de celle du secteur public ou encore les coupes budgétaires dans l’éducation nationale considérant celle-ci davantage comme un fardeau. La dernière démonstration fut lors de l’adoption de la loi des finances rectificative du mois de juillet qui prévoit « une réduction des dépenses de l’ordre de 877 Millions de DH au niveau du département de l’Éducation (sic), tandis que l’enseignement supérieur devra subir une coupe de 300 Millions de DH de son budget d’investissement[6] … Suite... ».
Le casse-tête chinois ne se limite pas aux aspects de crise que nous venons d’évoquer. Si deux mécanismes d’enseignement (à distance et en présentiel) sont proposés c’est parce, bon nombre de familles -ayant choisi de scolariser leurs enfants dans un établissement privé- considèrent que les mensualités payées ne correspondent pas aux prestations dispensées. En effet, suite à la fermeture soudaine des établissements (publics et privés), ces derniers continuaient à recevoir leurs mensualités pendant le confinement, malgré les demandes émises par les familles qui en réclamaient la réduction à défaut de pouvoir les voir supprimées. Pour les parents d’élèves, les motivations principales de placer leurs enfants dans ce type d’établissements (comme nous le verrons lors de l’analyse du questionnaire) n’étaient plus assurées ou bien partiellement. Par conséquent, leur grogne fait craindre un nomadisme vers les établissements publics, ce qui ajoutera à la crise une autre strate que le département de tutelle tente d’éviter : « l’école publique n’est pas en capacité de faire face à une migration massive des élèves du secteur privé[7] … Suite... » annonce le ministre au Parlement.
Crise de l’éducation et éducation par temps de crise
Depuis le vingtième siècle, la notion de crise s’est répandue à tous les horizons de la conscience contemporaine. Il n’est pas de domaine qui ne soit hanté par les représentations de crise : le capitalisme, le droit, la civilisation, l’humanité… Mais en se généralisant, cette notion, s’est vidée de l’intérieur. (Morin, 1976)
De nos jours, sous l’influence de la couverture médiatique continuelle des événements politico-économiques, le terme « crise » est souvent paré de connotations négatives. Pourtant, L’étymologie du mot « crise » est intéressante du fait qu’elle renvoie au double sens du mot pouvant être aussi bien positif que négatif, tout en représentant un moment charnière où la décision doit être prise.
D’abord, en latin impérial, crisis signifie manifestation violente, brutale d’une maladie ; c’est le moment paroxystique d’une maladie, quand elle s’exprime le plus vivement et qu’elle s’accompagne d’un changement de symptômes (Mounguengui et al., 2011 : 6). Mais en remontant plus en amont dans l’étymologie, on retrouve le terme grec krisis qui signifie, lui, jugement, décision[8]https://www.cnrtl.fr/etymologie/crise. Thierry Libaert, dans La communication de crise (2010) met en évidence cette définition évolutive du grec au latin et l’applique pertinemment au champ des sciences de l’information et de la communication. Pour lui,
« La crise représente un danger et peut conduire à la disparition de l’organisation concernée. Elle est, toutefois, un révélateur de dysfonctionnements larvés, un élément de réponse à un blocage ou à une inadaptation technique, économique ou sociale, un accélérateur de restructurations devenues inéluctables. Elle peut, en outre, représenter une opportunité positive de développement par la remise à plat d’un mode de fonctionnement inadapté ». (Libaert, 2010 : 7)
Autrement dit, la notion de crise ressemble davantage à une dialectique qui régit -au-delà le bien et le mal- le mouvement perpétuel nécessaire à la vie au moment même où celle-ci semble être en danger, risquant de s’éteindre. L’élément porteur de la disparition, favorisée par les circonstances lui ont permis de faire surface, est celui-là même qui pourrait, pris dans élan spiralaire de continuité-rupture-continuité, être un facteur de survie, de résilience, de renaissance. Appliquée à la crise que connait le monde relativement à la pandémie du Covid-19, à quel point ce cadrage conceptuel peut-il se révéler approprié à la gestion des aspects de la crise au sein de l’éducation nationale marocaine ?
La crise liée à la pandémie du Covid-19 est exceptionnelle à tous les niveaux. Toutefois, le domaine de l’enseignement et de l’éducation marocain renferme cette crise de manière plus concentrée et plus étendue. Considérée comme un facteur déterminant de la réussite sociale et professionnelle de l’individu, la scolarité requiert de plus en plus une implication importante des familles marocaines, avec pour objectif ultime la réussite éducative et sociale de leurs enfants (Ibourk, 2013 : 119). Par voie de conséquence, face à l’abandon d’ l’éducation publique, une partie des parents d’élèves -dont les revenus le permettent (ou pas)-[9]Une enquête du Conseil Supérieur de l’Education révèle que 19% des … Suite... recourent à une scolarisation dans le secteur privé dans l’espoir d’assurer à leurs enfants une éducation susceptible de leur offrir un avenir prospère correspondant à leurs aspirations élevées. Le rapport entre l’élève scolarisé dans un établissement privé et ce dernier doit, tacitement ou expressément, être un contrat qui obéit à la règle de « obligation de résultat, obligation de moyens ». En vertu de la même règle, les établissements privés se défendent et ripostent que la règle d’obligation de résultat par laquelle ils sont tenus impose de facto l’obligation de moyens, règle qui incombe essentiellement aux parents du moment où ce sont eux qui ont eu recours à ce « choix » d’éducation et font appel aux services de ce type d’établissements.
A ce stade, la notion de « crise » se trouve vidée de son sens et ne correspond plus à la dialectique abordée plus haut selon laquelle le paroxysme de la crise en serait aussi le moment de dénouement. Bien au contraire la spirale vertueuse consistant à alterner, en permanence, impasse et solution se transforme en cercle vicieux où il devient difficile de mettre la main sur un point considéré comme socle à partir duquel une communication peut être amorcée. La rupture, condition incontournable de la continuité du fait qu’elle permet le changement et favorise l’évolution, devient impossible. Au Maroc, le traitement des crises obéit à une logique faisant de la continuité un objectif en soi et non pas un moyen[10]Au Maroc, depuis le « Printemps arabe », situation sans précédent … Suite....
A l’image de Mounguengui, et al. (2011 : 5), nous pouvons considérer la crise comme « un processus comportant des éléments de déstabilisation, de troubles d’un certain ordre (social, culturel…) qui tend vers une réorganisation et une restructuration pour émerger vers une réalité différente ». Appliquée à notre exemple, cette définition présente beaucoup de points de ressemblance avec le cas ici étudié. Toutefois, mais il aurait été imprudent -pour le département de l’éducation nationale- d’agir, dans le cadre de cette crise, sans la prise en compte des attentes des parents d’élèves et sans, pour autant, offusquer les directions des établissements privés. En effet, l’autorité de tutelle a tenté, face aux chiffres élevés et peu rassurants des nouvelles contaminations, d’imposer une nouvelle réalité, celle de l’enseignement virtuel. Décision rapidement abandonnée après le refus des familles qui rime avec le désir des écoles privées de maintenir l’enseignement en présentiel. Ne pas considérer ce risque à sa juste valeur aurait conduit à une nouvelle stratification de la crise en augmentant le nombre d’élèves au public, déjà élevé, et aurait mis le corps enseignant et administratif dans plus de difficulté qu’il ne l’est.
Mohamled Benabid (2020) considère que « dans toute gestion de crise, le dispositif d’alerte s’appuie sur un double processus, décisionnel d’un côté, communicationnel de l’autre[11]Disponible sur : https://management-datascience.org/articles/12904/ … Suite... ».
Théoriquement, cette définition est valable, mais il serait plus judicieux d’en relativiser la pertinence selon le contexte qui la régit.
Aspect décisionnel
Dans le cas du conflit entre établissements privés et parents d’élèves, le premier processus (décisionnel) revêt, une double dimension : le pouvoir contraignant dont dispose le Ministère, autorité exécutive et responsable de la gestion du département de l’Éducation nationale, se trouve suppléer, si ce n’est devancer, par la pression exercée par les directions des établissements privés autant sur le plan social (absorption d’un bon nombre d’élèves que l’école publique ne peut accueillir) que sur le plan économique (salariés, services, impôts directs et indirects, cotisations diverses…) Si parents d’élèves et établissements privés rejettent la décision de reprendre les cours « distanciels », ce n’est certainement pas pour les mêmes motivations. Les premiers y voient un échec sans équivoque compte tenu de l’expérience vécue pendant le confinement, au même moment où les seconds les considèrent comme l’amorce de leur disparition. Les deux (État et établissements privés) se trouvent pris en tenaille tandis que les familles et les élèves demeurent les victimes des choix stratégiques ayant parié sur la libéralisation des secteurs sociaux vitaux à commencer par l’éducation.
Ici, le paradoxe saute aux yeux et il est, de surcroît, complexe : s’agissant des responsables de tutelle, leur préférence était de renvoyer tout le monde à la maison prônant l’enseignement à distance et occultant l’échec de cette méthode constaté pendant le confinement : absence de moyens techniques, logistiques et coût élevé de la connexion -quand elle est disponible-, débit insuffisamment élevé, manque (si ce n’est l’absence) -chez les enseignants- de formation en pédagogie et techniques d’apprentissage et d’enseignement à distance, difficultés relatives aux modalités d’évaluation à distance… En optant pour ce choix, l’Éducation nationale, laisse entendre que la santé des Marocains est prioritaire, chose qu’on ne saurait remettre en question, sauf que pour une catégorie de ces mêmes Marocains « après le pain, l’éducation est le premier besoin[12]https://www.ecoactu.ma/rentree-scolaire-au-maroc/ Consulté le 21 … Suite... ». Le contraste entre la volonté affichée et les mesures effectivement prises est proéminent. En faisant appel à son caractère régalien dans la perspective de contribuer à l’effort collectif en matière de santé publique, l’Éducation nationale a dû courber l’échine face aux pressions des établissements privés, eux-mêmes confrontés à moult difficultés en raison des exigences de leurs « clients ». Cet aspect de « gestion » de la crise remet au goût du jour un secteur en difficulté depuis plusieurs décennies si bien que les solutions adoptées autrefois pour en soulager les souffrances –comme encourager le secteur privé afin d’alléger le secteur public- s’avèrent aujourd’hui inefficaces voire contre-productives. En effet, c’est un pouvoir aujourd’hui attribué non pas sur la base de la volonté de la Nation que celle-ci exprime à travers les canaux habituellement employés et universellement reconnus, mais plutôt sur la base de la loi de l’offre et de la demande. L’École, en ce sens, figure comme une constellation de crises endogènes et exogènes du fait qu’elle représente l’objet de la crise tout en étant elle-même sujette (actrice) de celle-ci. À l’école, la crise est consommée, mais elle y est aussi produite ; la crise de l’école prend les allures de vases communicants en cercle vicieux, à défaut de pouvoir être/devenir un lieu vertueux, un creuset où connaissance et savoir sont transmis et échangés, un moment historique d’éducation, de partage de valeurs et de projets communs, de ce qui fait d’une nation, une civilisation.
Quelle lecture pourrait être faite de ce changement de cap fulgurant du « tout distanciel » annoncé tout au début par le Ministère de l’Éducation vers un enseignement « à la carte » proposant deux « formules » : a- un enseignement à distance ; b- un enseignement en présentiel réduit (en temps et en matières) et « complété » par un enseignement à distance ?
S’agit-il d’une souplesse décisionnelle qui trahit la volonté de varier l’offre et par-là même de répondre aux différents besoins des apprenants et de leurs familles ? S’agit-il d’une perte de souveraineté face à l’offre privée -de plus en plus forte- en matière d’éducation ? Inéluctablement, les deux hypothèses s’enchevêtrent si bien que l’une ne peut prendre forme sans l’autre. La première conduit de facto à la seconde quand bien même les raisons qui l’ont fait naître seraient nobles. La seconde hypothèse (perte de souveraineté) est plus plausible car elle est confirmée en ce moment de crise sanitaire. Pour Aissa Amourag, dans le bras de fer continu entre les parents d’élèves et les écoles privées, l’État « a laissé prospérer un lobby trop puissant ». Il est d’ajouter, « bien qu’il ait été encore un peu tôt pour en juger, (que) force est de constater que les écoles privées semblent toujours sourdes à l’appel du ministre[13]Disponible sur … Suite.... » Nous sommes au mois de septembre et la surdité de certains établissements privés continue si bien que le Conseil de la concurrence a été saisi. Seulement, ce dernier estime « n’avoir trouvé aucun cadre juridique reliant l’État à l’enseignement privé[14]Disponible sur https://www.panorapost.com/post.php?id=27987 Consulté le … Suite... ».
En réalité, la crise sanitaire causée par la Covid-19 n’a fait que dévoiler la crise de l’Éducation nationale ; elle ne l’a pas créée ; elle existait déjà. École publique et école privée sont les deux faces de la même monnaie, d’un domaine en crise depuis des décennies dont le confinement et l’enseignement à distance ont été les éléments accélérateurs. Paradoxalement, l’élément de crise (la suspension des cours en présentiel et l’inefficacité des enseignements à distance), à défaut de fédérer les deux pôles public et privé pour en fortifier l’offre, devient -pour le dernier- un facteur de pression du moment où les établissements privés laissent entendre qu’ils « seraient en faillite dans le cas où l’État imposerait un enseignement à distance pour la prochaine rentrée en cas de crise sanitaire prolongée [15]Disponible sur https://www.panorapost.com/post.php?id=27987 Consulté le … Suite... ».
La prospérité de l’école privée ne peut s’accomplir et perdurer, à dessein, que par l’affaiblissement voire l’anéantissement de l’école publique. Toutefois, ce projet sera retardé et remettra les deux protagonistes à la case de départ à chaque fois que les cours en présentiel seront suspendus. Compte tenu du premier dispositif de la crise (l’aspect décisionnel), une décision miracle susceptible d’en dénouer les tenants et les aboutissants n’existe pas. La crise de l’éducation et l’éducation par temps de crise sont corollaires. Il reste donc le second dispositif (l’aspect communicationnel).
À défaut de faire valoir le premier, le second pourrait constituer un enjeu majeur dans la gestion de cette crise. T. Libaert, considère que « la communication est l’élément déterminant qui permet, selon sa plus ou moins bonne maîtrise, de surmonter la crise ». (Op. Cit. : 7) En ce sens, l’accent est mis non seulement sur la nécessité d’anticiper les crises mais également de déployer des stratégies de communication efficaces, adaptées et surtout qui ne créent pas une crise dans la crise. Dans cette perspective nous avons essayé, à travers l’élaboration d’un questionnaire, d’interroger les modes de communication entre établissements privés et familles lesquelles se sont trouvées plus que jamais impliquées non seulement dans l’éducation « ordinaire » de leurs enfants mais aussi dans la gestion « extraordinaire » d’une crise qui a contraint tout le monde à remettre reconsidérer l’ensemble des comportements et attitudes jusque là pris pour des évidences.
Aspect communicationnel
À travers tout le Maroc, nous avons diffusé, par le biais de l’application Google Forms, un questionnaire composé de 24 questions. Toutes les grandes villes sont représentées : Rabat, Casablanca, Fès, Kénitra, Marrakech, Tanger, Salé, Mohammedia, Ouarzazate et Agadir sont les plus représentées. De manière tout à fait aléatoire, 335 familles ont répondu, mais nous avons retenu seulement les réponses des 196 familles car celles-ci ont répondu à l’ensemble des 24 questions. En effet, répondre à toutes les questions était, pour nous, un indicateur préliminaire du niveau d’implication des familles. Aussi, sur le plan méthodologique, les questions ont été pensées dans un esprit de concaténation où les unes dépendent nécessairement des autres. Ainsi, l’analyse et l’interprétation des résultats seraient biaisées si la lecture du questionnaire était tronquée. Amputer le questionnaire d’une question, c’est amputer un corps de l’un de ses membres : c’est le défigurer, le déformer. La population ciblée est foncièrement minoritaire car les questions ont été élaborées en langue française. Par définition, il s’agit d’une minorité quand bien même le français occupe une place de choix dans la société marocaine. Cependant, l’aspect quantitatif limité des réponses (196) contraste avec les attentes et exigences élevées d’une population francophone et majoritairement urbaine, ce qui trahit une quête de qualité allant de pair avec un niveau d’études élevé. En d’autres termes, si les réponses paraissent limitées en quantité (196), pouvant ainsi constituer une limite à l’enquête, elles recèlent par ailleurs une recherche qualité de la part de familles sans cesse impliquées dans le parcours éducatif et scolaire de leurs enfants. La langue dans laquelle le questionnaire est formulé demeure, à elle seule, un facteur déterminant sur le plan des représentations qui ouvrirait sur des perspectives différentes, si le même questionnaire était diffusé dans une langue autre. (Laroui, 2011)
Quant aux questions, elles sont variées et relèvent de registres différents grâce à des items tant quantitatifs que qualitatifs : niveau d’études, secteur d’activité (public ou privé), temps passé pendant le confinement avec ses enfants scolarisés, niveau de satisfaction de l’offre d’éducation, motivation du choix de l’enseignement public ou privé, impressions et opinions sur la qualité de la communication avec les institutions éducatives…
En relation directe avec l’axe principal de cette étude, en l’occurrence le conflit entre parents d’élèves et établissements privés, le premier aspect pouvant être abordé est les motivations du « choix » du secteur privé. Pour 41.5% des interrogés, la scolarisation de leurs enfants dans une structure privée représente une nécessité faute de meilleure ou égale offre dans le secteur public. Ajoutés aux 24.4% qui y voient un gage de sécurité et d’intégrité physique, ce sont là les deux tiers qui déclarent être contraints à placer leurs enfants dans ce type d’établissements non pas pour la qualité que ceux-ci promettent, mais en raison de l’absence de ce service minimal censé être garanti par le secteur public. Au demeurant, 28.5% affirment qu’il s’agit d’un choix pour la qualité assurée. Pour le reste de la population interrogée (5.6), opter pour la structure privée est motivé par la proximité de celle-ci du domicile, par la souplesse du calendrier et des horaires, par le maintien de l’ordre et de la discipline ou encore par le service de garde qu’on y trouve contrairement à la structure publique. En somme, à peine plus d’un quart des familles sondées considère l’école privée comme diffuseur de la qualité au sein de l’éducation nationale marocaine quand presque les trois quarts l’estime comme une contrainte à subir et à endurer. Avec cette perception de l’école privée majoritairement négative, l’attitude des parents d’élèves paraît paradoxale. Selon Schmitz et Fulk (1991) le processus relève davantage de choix subjectifs que de choix objectifs. Par ailleurs, il n’existe pas de manière optimale d’organiser le rapport entre le sujet actant et l’objectif fixé qu’une organisation qui réussit à adapter sa forme organisationnelle au niveau de l’incertitude auquel elle est confrontée et à la diversité des variables auxquelles elle donne lieu. (Galbraith, 1973)
Le poids de l’enseignement privé se fait sentir davantage lorsqu’on apprend, comme le montre le tableau 1, que 58.8% des parents d’élèves ont 2 enfants et plus inscrits dans un établissement relevant du privé contre 41.2% avec 1 seul enfant :
Tableau 1 : pourcentage du nombre d’enfants scolarisés par famille
Nombres d’enfants scolarisés au privé |
2 enfants |
3 enfants |
4 enfants et plus |
% |
39.2 |
17.8 |
2.3 |
Autrement dit, environ 60% des familles sont des familles nombreuses avec plusieurs enfants à scolariser sans compter ceux qui ne sont pas encore en âge de scolarisation ou qui poursuivent des études supérieures. Si les parents d’élèves supportent une scolarisation pesante au niveau financier, ils ne sont pas exonérés pour autant d’une mise à disposition en permanence. Leur mise sous astreinte, notamment par temps de crise où les cours présentiels sont suspendus, est permise surtout par leur niveau d’études élevé voire très élevé :
Tableau 2 : niveau d’études des parents d’élèves
Niveau d’études |
Sans |
Collège |
Baccalauréat |
Bac +2 |
Bac +5 |
Bac +8 |
% |
1.5 |
2.1 |
3.6 |
10.8 |
27.3 |
54.6 |
Comme nous pouvons le constater, 92.7% des parents ont réussi des études post-baccalauréat, ce qui laisse transparaître une corrélation entre leur niveau d’études élevé et leurs attentes et exigences. En ce sens, le parcours éducatif qu’acquiert une personne à travers la scolarité formelle et les différents apprentissages transformés en compétences et habiletés devient, en grande partie, un facteur déterminant du seuil d’attentes. Plus une personne jouit d’un niveau d’éducation élevé, plus elle est susceptible de se montrer exigeante quant à l’éducation de sa progéniture. Dans sa tentative d’accéder à la connaissance et au savoir et par là même à l’information et à la communication, cette catégorie affiche, avec des degrés différents et une intensité variable, ce que Millar et Shevlin (2003) appellent la « prise de conscience du manque ». Pour eux, le besoin d’être abreuvé en information et en communication est influencé positivement par le fait d’avoir préalablement recherché de l’information. En effet, pour que l’individu prenne conscience qu’il manque de connaissance, il lui faut des connaissances, notamment des méta-connaissances, c’est-à-dire les connaissances sur l’objet recherché et les savoir-faire qui accompagnent sa réalisation. Dans un domaine particulier, ils ont constaté que les individus qui ont très peu de connaissances recherchent moins d’information que les individus qui ont déjà des connaissances. En raison du suivi des parents, cette exigence est transmise à travers les multiples modalités de transmission de génération en génération et influence la perception des jeunes apprenants. En effet, lors du confinement et la mise en place des cours à distance, nous avons posé la question si le rapport des élèves à leur établissement a changé et si ces nouvelles représentations émanaient de leur propre perception ou de facteurs externes. Le figure ci-après résume les facteurs ayant contribué à un tel résultat :

En réalité, nous avons posé la question sur la perception que font les élèves de leur établissement au pic de la crise (le confinement), mais ce sont bien les parents qui ont répondu, ce qui revient à dire que les données collectées sont celles des parents et non pas celles des enfants. Par conséquent, nous pouvons additionner les deux items (perception émanant des échanges avec les parents et situations d’apprentissages avec les enseignants) car, dans les deux cas, il s’agit des perceptions propres aux parents, échangées et commentées avec leurs enfants. Leur niveau d’exigence est transposé sur leurs enfants et, par voie de conséquences, reproduit par ces derniers.
Dans le même élan, les parents d’élèves évaluent la qualité du rapport selon les appréciations suivantes :

De manière générale, notre échantillon affiche une tendance à l’insatisfaction lorsqu’il s’agit des questions relatives à la qualité des services et activités que fournissent les établissements privés et notamment celle de la communication. A partir de l’analyse des réponses des parents d’élèves, il s’avère qu’une bonne partie des établissements privés a failli dans la gestion communicationnelle de la crise à en croire les 32.1% des familles qui affirment ne pas avoir été contactées pour être informées des décisions du Ministère et des mesures à respecter. Le graphique suivant présente en détail la réactivité des établissements face à l’urgence d’informer et d’accompagner les familles suite à la décision de l’arrêt des cours :

Visiblement, la communication des établissements privés, à ce stade d’information, s’est cantonnée au strict minimum. Outre les 32% n’ayant pas été contactés, 36% des interrogés l’ont été par le biais du courriel. Moyen rapide de transmission certes, le courriel trahit le manque de personnalisation de la communication. En effet, souvent transféré (FW), il s’agit d’une modalité de communication plate et froide. Ainsi, le courriel se veut comme un signe de déresponsabilisation, puisque le même message peut être renvoyé à un grand nombre de récepteurs, dont l’émetteur, de surcroît, n’est pas toujours l’établissement, mais le département de tutelle, sans prendre en considération la diversité de ses récepteurs et leurs différents besoins. Au-delà de l’aspect formel et conformiste que recèle ce procédé, l’effet escompté est, d’une part, de donner aux mesures mises en place une aura hiérarchique ce qui contribue, d’autre part, à entraver toute contestation ou remise en question impliquant les structures privées. Durant la période où les cours en présentiel étaient suspendus, les intérêts des deux parties (familles et établissements privés) ont subitement divergé. Pendant que les premières se trouvaient dans l’incapacité d’envoyer leurs enfants à l’école et étaient dans le besoin d’être informées et rassurées, les seconds se sont éclipsés derrière les messages officiels : communiqués de presse, arrêtés et circulaires ministériels. Par conséquent, seulement 16% ont été contactés de vive voix par téléphone ; modalité qui suppose la prédisposition de cette catégorie d’établissements privés ainsi qu’un savoir-faire en termes de dialogue et de communication. Cela dénote aussi une prise de conscience du rôle et de la mission qui sont ceux des institutions de l’éducation nationale qu’elles relèvent du public ou du privé.
Pendant la crise ayant entrainé la fermeture physique des écoles, la communication fut le talon d’Achille des écoles privées.

Comme en témoignent 62% des interrogés, la majorité des familles a été livrée à elle-même et se devait de prendre l’initiative pour rentrer en communication avec l’établissement chargé de l’éducation et de l’enseignement de leurs enfants. Une attitude qu’un nombre considérable des parents d’élèves éprouvait avec amertume et colère, d’autant qu’il s’agit, pour ces derniers, d’un « service » où les élèves sont avant tout des « clients ». Comment peut-on expliquer la défaillance des établissements en termes de communication ? quelle place accordent-ils à la communication dans l’organisation et la gestion de leurs services ?[16]Parallèlement à la présente étude, nous menons une enquête sur la … Suite...
Quelles que soient les réponses à ces questions, le sentiment d’insatisfaction des familles demeure lancinant pour les structures d’accueil privées notamment lorsque celles-ci exigent de recevoir leurs mensualités intactes, sans considération accordée à la situation financière en raison de la diminution des revenus des parents suite à la réduction du temps de travail voire à la disparition de celui-ci. Dans ce sens, face aux demandes de suppression ou de réduction des droits mensuels, seulement 19.7% ont vu leur souhait exhaussé.

C’est le point de discorde le plus difficile à négocier car la gestion communicationnelle de la crise, même bien menée, ne pourrait venir à bout des demandes pressantes des familles. Abstraction faite de la réponse fournie par l’établissement privé, il est à remarquer que 96.3% des 196 familles ayant répondu, ont formulé leur souhait de réduire ou de supprimer les frais mensuels de scolarité. Cette revendication fera surface et risque d’être renouvelée à chaque fois que le « service » des cours en présentiel sera suspendu. Au-delà de la capacité de paiement, nous pensons que c’est bien pour le principe que les familles ont exprimé leur souhait de réduction ou de suppression des mensualités. Compte tenu du niveau d’études des parents d’élèves (92.7% ont un niveau scolaire allant de Bac+2 à Bac+8) et du secteur d’activité dont ils relèvent (78% fonctionnaires du secteur public contre 17% salariés du secteur privé et 5% sans emploi), l’axe de la discorde ou de conflit pourrait être abordé au travers d’un prisme autre que celui de l’injonction. C’est une culture de communication, de dialogue, de négociation et de compromis que cette population interrogée revendique et essaie, de par son instruction et son niveau d’exigence, d’instaurer si bien que 21.4% déclarent avoir eu à manifester en réponse à la surdité de leur établissement. De l’autre côté, les structures privées se doivent, dans ce climat de crise générale, de supporter des charges multiples et d’être plus attentives que jamais aux attentes de leur « clientèle ». D’ailleurs, cette dernière ne compte pas remplacer l’offre privée par l’offre publique même si elle brandit la menace comme moyen de pression engendrée par une frustration à la hauteur des espoirs mis dans l’offre privée. En effet, 78.2% affirment ne pas être prêts à (re)placer leurs enfants dans un établissement public et le sont autant lorsqu’il s’agit d’un autre établissement privé. Cette représentation est corroborée par le fait seulement 23% des sondés trouvent la gestion des autres écoles privées meilleure que la leur, là où 26.8% la considèrent pareille contre 19.1% qui la jugent pire. Les 30.4% restant avaient du mal à la qualifier et se sont contentés d’un « je ne sais pas ». Cette dernière réponse est révélatrice : la comparaison entre privé/public est plus nette que la comparaison privé/privé. En d’autres termes, il est plus facile d’identifier les motifs de non choix des établissements publics (défauts) au profit du privé que de dresser les atouts et qualités qui distinguent les établissements du privé les un des autres. En filigrane, on peut y lire l’aveu tacite que les établissements privés s’alignent sur des services plus ou moins similaires par effet d’imitation. Le choix de l’offre privée est favorisé non pas par la course à la performance faisant de la créativité, de l’épanouissement et de l’accomplissement ses atouts distinctifs, mais plutôt par la destruction de l’offre publique prenant en otage une grande partie de la population et la mettant devant le fait accompli. À l’image de beaucoup d’autres domaines, ce moment de crise n’est qu’une facette de choix stratégiques ayant consisté à niveler vers le bas.
Conclusion
Compte tenu du sujet traité dans ce travail : « La communication entre familles et écoles privées par temps de pandémie : ruptures et continuités », toute conclusion ne pourrait être que partielle. L’enquête que nous avons menée s’étale sur période de six mois (de la mi-mars à la mi-septembre) or la pandémie et la crise qui l’accompagne durent sans visibilité certaine en l’absence d’un vaccin fiable. Par conséquent, la communication -sur fond de tension- entre établissements et parents d’élèves a toutes les raisons de perdurer. Si la Covid-19 s’avère être l’élément révélateur et accélérateur de la crise il serait injuste de lui faire porter le chapeau de tous les maux de l’Éducation nationale marocaine. Cette dernière souffre une crise structurelle et non pas conjoncturelle.
Par ailleurs, il est essentiel de considérer la crise dans double dimension : à la fois difficulté et possibilité, impasse et dénouement. C’est à la lumière de ce cadrage que nous avons essayé d’interroger un moment difficile et incertain de l’histoire de l’école marocaine en termes de communication et de gestion de crise. Il s’agit d’un passage qui marque l’implication des familles dans l’éducation de leurs enfants et constitue une donnée majeure qui affiche une demande qualitative de plus en plus accrue. En effet, faute d’une offre éducative publique digne, les familles se sont orientées vers l’offre privée, sans réelle conviction. Ce qu’elles ont longtemps refoulé a subitement surgit durant la crise sanitaire de la Covid-19. Si elles tiennent à leur « choix », c’est parce qu’elles sont persuadées de l’absence d’une alternative. Cette « prise en otage » est amplifiée, d’après leurs réponses, par le faible esprit de communication et le carence en savoir-faire.
La pandémie du Covid-19 a perturbé le déroulement « normal » du secteur de l’Éducation nationale, mais la crise de cette dernière sévissait depuis plusieurs décennies. La Covid-19 contribue cruellement à lever le voile sur une situation éducative mais représente aussi une opportunité positive de développement par la remise à plat d’un mode de fonctionnement inadapté.
Références
| - 1 | Selon Abdelghani Erraki, secrétaire général du syndicat national de l’enseignement, « le phénomène existe bel et bien, mais hormis quelques chiffres, il n’y a pas de statistiques officielles pour le moment. […] Les premières estimations dépassent les 10%, en se basant sur les informations récoltées auprès des bureaux régionaux ». Entretien consulté le 11-09-2020 sur https://www.h24info.ma/maroc/education-la-migration-des-eleves-du-prive-vers-le-public-posera-de-nombreux-defis/ |
|---|---|
| - 2 | https://www.challenge.ma/rentree-scolaire-au-maroc-lenseignement-se-fera-a-distance-153285/ |
| - 3 | https://leseco.ma/ce-que-lon-sait-sur-le-deroulement-de-la-rentree-scolaire-au-maroc/ |
| - 4 | https://maroc-diplomatique.net/rentree-scolaire-2020-2021-lart-de-se-dedouaner/ |
| - 5 | Ibid. |
| - 6 | https://fr.hespress.com/156104-plf-rectificative-2020-la-cdt-denonce-la-reduction-du-budget-de-leducation.html |
| - 7 | https://www.h24info.ma/maroc/education-la-migration-des-eleves-du-prive-vers-le-public-posera-de-nombreux-defis/ |
| - 8 | https://www.cnrtl.fr/etymologie/crise |
| - 9 | Une enquête du Conseil Supérieur de l’Education révèle que 19% des ménages recensés déclarent avoir eu recours au crédit pour financer la rentrée scolaire de leurs enfants au même moment où 2 ménages sur 3 souhaitent que l’école publique reste gratuite. Consultable sur https://www.csefrs.ma/le-conseil-presente-les-resultats-de-lenquete-nationale-autour-des-menages-et-leducation/?lang=fr |
| - 10 | Au Maroc, depuis le « Printemps arabe », situation sans précédent dans l’histoire contemporaine des pays arabes, et face aux revendications de changement, un slogan s’est imposé : « le changement dans la continuité ». Bien que l’oxymore soit clair, le slogan défie même les lois de la nature. Le changement réclamé a pour objectif, à dessein, de rompre avec les circonstances socio-historico-économiques responsables de l’émergence des éléments de la crise, ce qui est paradoxal quand ceux-ci continuent. |
| - 11 | Disponible sur : https://management-datascience.org/articles/12904/ Consulté le 21 septembre. |
| - 12 | https://www.ecoactu.ma/rentree-scolaire-au-maroc/ Consulté le 21 septembre 2020. |
| - 13 | Disponible sur https://www.maroc-hebdo.press.ma/brasfer-parents-eleves-ecoles-privees Consulté le 21 septembre 2020. |
| - 14 | Disponible sur https://www.panorapost.com/post.php?id=27987 Consulté le 21 septembre 2020. |
| - 15 | Disponible sur https://www.panorapost.com/post.php?id=27987 Consulté le 21 septembre. |
| - 16 | Parallèlement à la présente étude, nous menons une enquête sur la gestion de la crise en éducation engendrée par la pandémie du Covid-19 à travers le prisme des établissements privés. |
Références bibliographiques
- Benabid Mohamed, « Covid-19 : Un challenge pour la communication de crise », in Management & Data Science, Volume 4, n° 2, avril 2020 disponible sur https://management-datascience.org/articles/12904/ Consulté le 21 septembre.
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Webographie
(Tous les liens ont été consultés une dernière fois le 25 septembre 2020.)
- https://www.h24info.ma/maroc/education-la-migration-des-eleves-du-prive-vers-le-public-posera-de-nombreux-defis/
- https://www.challenge.ma/rentree-scolaire-au-maroc-lenseignement-se-fera-a-distance-153285/
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- https://www.maroc-hebdo.press.ma/brasfer-parents-eleves-ecoles-privees
- https://www.panorapost.com/post.php?id=27987
- https://www.panorapost.com/post.php?id=27987
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