Le sujet numérique dans la fiction romanesque : objectivation référentielle et investigation des lieux de résonance de l’humain

Résumés

Sous l’angle de la didactique littéraire et de la notion du sujet-lecteur, il est question dans cette contribution d’aller au-delà de la recherche des aspects attestés ou éventuels de l’incidence du digital sur le sujet contemporain. En admettant que le numérique en littérature est à la fois un substrat rhématique « objectif » et un attribut actif du sujet fictionnel chez qui le virtuel est d’abord une essence, c’est donc la question de la subjectivité de l’individu, à l’instar de celle du lecteur lui-même, qui est à mettre à l’épreuve. Si l’insistante objectivation est susceptible de lui accorder le label de légitimation exigé dans la vie publique, sociétale et politique, la mise en résonance salvatrice est affaire de l’exploration des lieux de contact avec la sphère privée et de la quête des liens à (re)nouer avec l’essence profonde de l’humain.
From the angle of literary didactics and the notion of the reader-subject, this contribution aims to go beyond the research of the proven or possible aspects of the impact of digital technology on the contemporary subject. Admitting that the digital in literature is both an “objective” rhematic substrate and an active attribute of the fictional subject where the virtual is first and foremost an essence, this is, therefore, the question of the subjectivity of the individual, like that of the reader himself, who must be put into the test. If the insistent objectification is likely to grant it the label of legitimation required in public, societal and political life, the saving resonance is a matter of the exploration of places of contact with the private sphere and the quest for connections to be made with the deep essence of humanity.

Texte intégral
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Les humanités numériques sont aujourd’hui avancées comme le nouvel horizon de la littérature et proposent d’envisager le digital comme un nouveau catalyseur de convergence de l’héritage culturel. En rendant ce dernier plus abordable et mieux façonné par la technique, le lien avec le présent tout comme l’appel au futur peut être plus aisément établi. C’est dans le sillage de cet énième paradigme[1]que la recherche didactique entend faire valoir ce que peut aujourd’hui la fiction littéraire à une époque objectivement dominée par le digital qui tire paradoxalement sa puissance singulière de l’hybridité technologique et anthropologique.

Il conviendrait dès lors de s’imprégner de la notion didactique du sujet-lecteur et de la démarche de la lecture attentive afin d’interroger comment le récit marocain contemporain tente de s’approprier la question du numérique en configurant la posture du sujet fictionnel. L’un des ressorts possibles serait d’en faire un tremplin inédit afin d’accompagner le foisonnement général attesté en production par un éveil d’intérêt égal à sa réception par un public de plus en plus constitué de la génération virtuelle, visiblement encline aux promesses de la technicité et du connexionnisme.

Dans ce sens, nous supposons d’emblée qu’une partie de la création romanesque au Maroc tente légitimement de prendre ses distances avec les ancrages préétablis, identitaire ou idéologique, et leur préfère l’expérimentation de sentiers à peine esquissés, souvent à défricher. C’est le cas des récits qui investiguent l’univers numérique et ses potentialités virtuelles de signification agissante sans pour autant renoncer à l’intrigue narrative et à la dimension référentielle.

C’est que, après l’exploration des figures de la marginalité digitale[2] qui évoluent souvent dans des zones sociales périphériques, certains écrivains marocains s’intéressent dans leurs fictions au « centre », aux points nodaux à forte valeur interdisciplinaire et transversale. L’enjeu est dès lors l’exploration des lieux de contact qu’inspire le numérique une fois envisagé en tant que complexe thématique qui relie l’artefact technologique au milieu dans lequel il se réalise tout comme à l’horizon qu’il dessine. C’est alors qu’une nouvelle écriture  prend place et entend enclencher des pistes de convergence possibles visant la légitimation du parcours du sujet actif confronté au numérique et à son double technologique.

Notre tentative de délimiter quelques postures de sujets fictionnels face à la technique est supposée contribuer à façonner profondément leurs formes de présence et leurs modes d’action via le numérique. L’investigation de cette question prendra appui sur trois récits d’auteurs marocains contemporains. Après un passage par l’œuvre de Fouad Laroui qui suggère la virtuosité des résonances enclenchées chez le sujet pris au piège de la technique effrénée, il sera ensuite question de Driss Ksikes qui tente une autofiction objectivante du sujet numérique face à l’Histoire. Nous finirons par une lecture de Khatibi dont l’ultime récit essaie d’apprivoiser la puissance du numérique par sa dilution salvatrice dans la transversalité et la profondeur essentialiste de l’humain.

Résonances vertueuses du sujet aux prises avec le monde de la technique compressive

L’homme en malaise d’être est un topos éternel de la littérature et des sciences humaines. Quoi de plus naturel en effet que de faire état de cette disposition existentielle et tenter de conjurer son sort ? L’ultime configuration en est davantage révélée à l’époque contemporaine par la forte compression que subit le sujet confronté au rythme accéléré du monde et que la technologie numérique et l’hyperconnectivité ne font qu’exacerber. Faute de pouvoir décélérer ou ralentir, ce qui ressemblerait à un aveu d’échec de l’être humain, le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa propose une réponse originale sous forme d’une théorie développée dans l’ouvrage intitulé Résonance, une sociologie de la relation au monde (2018). Ledit livre survient huit ans après un autre où le problème avait été analysé sous le titre Accélération, une critique sociale du temps (2010). Après le progrès fulgurant des transports et des télécommunications, le philosophe et architecte français Paul Virilio taxera cette même accélération qui s’empare des esprits et des corps de troisième révolution de la vitesse. Or, contrairement à Rosa, il préfère la situer dans l’espace au lieu du temps.

Concrètement, il est question pour le philosophe allemand de mettre en œuvre la résonance à la place de la seule mobilisation des ressources matérielles, psychiques et symboliques. Elle reposerait sur trois aspects à la fois différents et complémentaires de la vie des individus : les expériences corporelles, les liens affectifs et les conceptions cognitives. De manière très schématique, le processus de la résonance se déroulerait en quatre étapes : (1) être sensible à ce qui nous affecte ; (2) s’approprier cette relation ; (3) transformer son moi et sa pensée ; (4) aboutir à la productivité et la créativité[3].

Il est agréablement curieux de constater que ce processus de la résonance est subtilement mis en fiction par l’écrivain marocain Fouad Laroui dans le roman intitulé Les tribulations du dernier Sijilmassi publié en 2014, c’est-à-dire quatre ans avant l’ouvrage du philosophe Hartmut Rosa. Sans vouloir chercher d’éventuelles influences inter ou hypertextuelles, nous choisissons de recourir à la méthode de la lecture attentive afin d’explorer rapidement quelques ressorts d’écriture mis en place au profit du sujet fictionnel qui devait faire face au monde de la technologie moderne symbolisée dans le récit par l’avion supersonique.

Il est d’abord nécessaire pour le jeune ingénieur Adam de se préserver du sort de son ancêtre qui avait subi le poids écrasant de la mécanique accélérée : « J’ai vu mon père vaincu par la technique. Vaincu par la vitesse[4]». Or, la lecture syntagmatique de l’intrigue linéaire fait justement état de l’échec du protagoniste qui, après avoir renoncé au monde de la technique, capitule également devant la raison d’Etat abusivement avancée comme représentative de la logique collective et techniciste face à laquelle l’individu n’a visiblement d’autre choix que la soumission : « L’Etat en dernière instance, c’est une bande d’hommes armés. Il gagne toujours[5]». L’issue est donc à chercher ailleurs, précisément dans les méandres de la composante discursive et l’esthésie agissante des ressorts mis en résonance. Ainsi, entre la décision initiale prise « Je veux ralentir[6]» et la déclaration oxymorique finale « Le retrait, voilà la vraie victoire[7]», c’est en réalité tout un processus plausible fait de points d’infléchissement qui nous invitent à une relecture à rebours à la recherche de synesthésies, d’assonances et d’affinités mises en contact, telle une toile d’araignée complexe mais salvatrice.

Il serait utile de noter que notre héros refuse de situer le problème au niveau des deux pôles impliqués et pris de manière isolée, le monde et le sujet. Afin de minimiser leur importance en absolu, il prend ainsi plaisir à les juxtaposer ironiquement (« c’est le monde qui est pressé » ;  « tu es pressé »[8]) avant de leur préférer le point d’intersection qui équivaut au nœud de la relation de compression elle-même, c’est-à-dire au lieu même où siègent les résonances à priori supportées par le langage et ses multiples ramifications. Cette complexité peut s’avérer déroutante pour peu que l’univers des mots se trouve submergé par les représentations en tout genre et qui risquent de se transmuer en filtre brouillant la compréhension. Il en est ainsi de l’approche psychanalytique tournée en dérision par Adam dès qu’elle se contente de faire signifier machinalement les mots et les maux en vertu du principe réducteur que « tout est symptôme ». Sous l’instigation de son épouse qui cherche à sauver son mariage, Adam se rend au cabinet du médecin psychanalyste qui se met aussitôt à épier dans les réponses faussement naïves de l’ingénieur la confirmation de ressorts cachés et supposés révéler des complexes personnels enfouis mais inévitables. Après un laisser-aller volontaire de la part de notre patient imaginaire, celui-ci tranche sans équivoque : « Au diable les psy, il n’y a rien d’inconscient dans cette affaire[9] ».

Une fois la relation au monde réappropriée, le vrai travail de transformation de soi et de sa pensée peut prendre place. En décidant de s’attaquer à l’œuvre patrimoniale, celle d’Ibn Tofaïl et d’Ibn Rochd parmi d’autres, la méthode qu’Adam nomme le détricotage, une espèce de lecture minutieuse et critique des textes anciens, fait rapidement ressortir des résonances interculturelles et anthropologiques à capter par le sujet-lecteur dans le sens du creuset d’apports réciproques entre différentes civilisations. Aucune approche unilatérale, d’obédience occidentaliste formaliste ou orientaliste mystifiante, ne saurait révéler la profondeur et la complexité de cette tâche d’autant plus menaçante que le sujet se trouve submergé par des représentations qu’on semble vouloir lui imposer, par les langues qu’il n’a pas toujours choisies ou encore par des lectures qui peuvent se muer en filtres ou en grilles trompeuses pour comprendre son monde.

La meilleure démarche à cultiver par tous est donc la mise en dialogue intelligente des langues et des significations qu’elles tissent, celle notamment de l’ouverture aux arts sans pour autant sous-estimer les repères techniques du monde physique afin de ne pas reproduire l’erreur de « l’aristocratie de la pensée », cette élite utopiste coupée du corps sociétal. C’est probablement le sens à donner à cette ultime décision de l’ingénieur Adam : « Je prends la voie médiane. Le juste milieu[10] ». Le passage à la créativité, qui correspond à la dernière étape du parcours salvateur théorisé par le philosophe-sociologue Hartmut Rosa, vient boucler le processus de la résonance vertueuse : « Une grande sérénité s’empara d’Adam […] un poème flotta dans l’air […] Le ciel est, par-dessus le toit, si bleu, si calme ! […] berce sa palme […] les palmes académiques[11]». Au-delà de la synecdoque de consécration bien connue, et même si « son œuvre inconnue disparaitra[12]» à son tour, la continuité est bien assurée par la flamme synergétique de la connaissance et de la sensibilité, transmise à sa nouvelle Héloïse Khadija.

Pourrait-il en être autrement du numérique, cet autre double du technologique, une fois ramené à une fiction personnelle qu’on cherche à légitimer par la profondeur d’un passé révolu ?

L’autofiction du numérique face à l’Histoire ou la quête de l’actualisation objectivante

Bien que la question du numérique soit encore au stade de l’esquisse dans la création littéraire marocaine, certains écrivains contemporains prennent aujourd’hui l’initiative de lui consacrer une place significative. À premier abord, l’entrée peut paraitre surprenante lorsqu’on découvre dans quelques œuvres que le digital est relié à l’Histoire. Or, l’humanisme étant un rapport au passé et une promesse du futur, « un appel à l’être » selon l’expression d’Yves Citton, il est donc vital de penser et de créer en mode de reliance et en termes de continuité, tout en phase avec l’un des principes clés du numérique qui stipule qu’innover consiste à réussir l’intégration hybride de composantes singulières. Il en est de même du domaine de l’art, à croire Edmond Couchot et Norbert Hilaire qui considèrent les technologies numériques comme « un art de l’hybridation, non seulement entre les constituants de l’image, mais aussi entre les pratiques artistiques » (Couchot et Hilaire, 2003, 112).

En littérature proprement dite, elle-même pratique esthétique singulière, la transversalité permet de révéler que l’une des disciplines classiquement invoquées ne soit autre que l’Histoire. L’hybridation peut prendre alors la forme du sujet fictionnel contemporain confronté, au cœur même de ses préoccupations subjectives inscrites dans l’instant présent, à l’héritage consigné du passé commun. Il en est ainsi du roman de Driss Ksikes intitulé Au détroit d’Averroès (2017) où il est question de ressusciter la figure du penseur andalou Ibn Rochd, alias Averroès, en vue de tenter la réinvention de son héritage de pensée critique. La séquence nommée « Alerte numérique [13]» est particulièrement significative puisqu’elle met en scène l’exposition du sujet historique au regard de la jeune génération virtuelle (digital natives) largement présente sur les réseaux sociaux.

Or, si dans un premier moment les échos relevés par le narrateur à propos des récits qu’Adib avait consacrés au philosophe médiéval sur les antennes de la radio « avaient suscité bien plus d’intérêt qu’il n’aurait escompté [14]». La teneur des propos échangés sur la toile entre des internautes anonymes devient rapidement critique. S’en suivent alors des paroles inconsistantes, marquées par l’idéologie et la démagogie, plus proches d’une cacophonie désolante que d’un échange fructueux et encore moins d’un débat serein : « En ligne, les gens ne dialoguent pas. Leurs monologues se superposent[15] », tranche le narrateur. Du côté de la direction de la station de radio, seul le buzz comptait, autrement dit le chiffre promu au rang d’indicateur hégémonique au lieu de la qualité attendue des réactions générées.

Toutefois, un peu plus loin, un autre épisode intitulé « Devenirs à bricoler[16] » met en abyme un sujet-lecteur à dimension didactique exceptionnelle prénommé Nadia. Non seulement cette dernière se distingue du reste des élèves mais elle assure une mise en réseau salvatrice des subjectivités individualisées en mettant en place « une nébuleuse en ligne baptisée les Néomuatazilites », c’est-à-dire « un amas diffus mais éclairant » selon la définition donnée par le dictionnaire Le Robert. En se référant ainsi à la tradition de la pensée musulmane des adeptes de la raison et de l’esprit critique, cette appropriation de l’Histoire paradigmatique et non plus chorologique est un premier pas de nature épistémologique, suivi par un deuxième plus décisif qui consiste à franchir dans un sens cette fois-ci horizontal le seuil du numérique vers la réintégration du tissu sociétal concret. Après le passage par le virtuel enrichissant, il est temps de sortir de l’anonymat et d’organiser des « cafés philo » ou encore « des halqas devant les mosquées ou dans les jardins publics[17]».

En somme, il est probant que la réussite de cette expérience du numérique sous forme d’un « nouvel espoir naissant[18] » est due à la continuité assurée entre le passé, le présent et l’avenir ainsi qu’au prolongement de l’univers virtuel dans la réalité sociale concrète. Néanmoins, c’est surtout la libération du potentiel des subjectivités singulatives après leur passage légitimant par la profondeur « achevée » du sujet historique qui est à souligner. Et si l’enjeu est plutôt atemporel, c’est-à-dire d’ordre ontologique et existentiel ?

L’expérience du numérique transcendé par l’humain chez Khatibi

Bien avant l’hégémonie du numérique, la technique était déjà centrale dans la pensée de Khatibi. Dans une conférence intitulée « Sciences humaines et multipolarité des civilisations : programmatique[19] », donnée en 1995, le penseur marocain aborde cette question par le truchement d’une opposition féconde entre le sujet individuel et le sujet historique. En partant de la critique de l’approche idéologisante et historisante telle qu’elle était adoptée par Abdellah Laroui, il prône le rétablissement du moi et la centralité du langage et des langues dans toute tentative d’appréciation du progrès civilisationnel et de compréhension des limites de la modernisation du Maghreb et du monde musulman.

L’analyse du contenu que nous avions appliquée à cette conférence avant-gardiste dans le cadre d’une recherche antérieure[20] laisse entrevoir que l’hybridité galopante est étroitement liée à ce qu’il appelle la « technoscience » mais également au « savoir-fiction ». Ces deux dimensions combinées ouvrent la voie à la concrétisation de la « puissance virtuelle du devenir », aujourd’hui attestée par l’avènement massif du numérique en tant que double de « l’expansion technologique ». Sur le plan de la création littéraire, si Pèlerinages d’un artiste amoureux (2003) mettait déjà en fiction ce vœu de concilier les deux pôles du paradoxe que sont « la simulation technologique » et « la dissimulation civilisationnelle [21] », il a fallu attendre son récit Féerie d’un mutant (2005)[22] pour que l’univers numérique proprement dit soit exploré par le sujet contemporain.

L’ultime fiction de Khatibi retrace en effet le parcours à la fois empirique et onirique du sujet post-moderniste prénommé Med. C’est aussi une occasion pour vivre l’expérience du numérique dans sa triple dimension d’outil, de milieu et d’horizon. Que peut répondre ce nouvel avatar de la technologie à l’appel profond de l’être ?

À l’instar du protagoniste de Laroui, Med fait d’abord le constat amer du « monde qui va trop vite », de « ce monde qui rend perplexe[23] ». À New York, ville de l’artificiel démesuré, le paradis promis par l’ascension et la lévitation au cœur du gratte-ciel s’avère une fuite en avant dérisoire. Plus désolant est encore le nouveau sectarisme fait de communautarisme virtuel qui recrute à force d’injonctions anonymes et de réseautage opéré à distance par le contrôle orwellien de l’information et des données personnelles. De même, le transhumanisme, entendu ici comme une tentative de métamorphoser l’être par les promesses du télé-érotisme et de l’immersion virtuelle, est rapidement rejeté par le héros via un « Bye Bye [24]» laconique. Aussi, ni la méthode suggestive du consentement, ni l’approche expérimentale, toutes les deux utilisées pour gagner l’adhésion du sujet à surfer sur la vague du numérique, ne sont suffisantes.

Face au « semblant d’homme nouveau [25]» qui résulte de cette expérience de l’artifice intelligent, la voie qui reste à tenter est celle de resusciter la profondeur de l’humain à défaut de pouvoir l’outrepasser. Afin d’atteindre son essence et donner sens et plénitude à son existence, il fallait que la séparation tout comme la superposition soient bannies, celle du corps et du cerveau en premier lieu. La célébration de la sensualité enivrante est ainsi opérée en commun avec Gabriela dont la rencontre était néanmoins permise par le canal numérique. Le corps de la masseuse Laura est qualifié d’inaliénable et le jazz éternel nommé par le musicien une tour de Babel pour suggérer le refus de la globalisation uniformisante introduite par le digital et partant de toute civilisation techniciste et dominatrice. L’autre mythe, celui de l’oiseau Phénix, ponctue le récit et réincarne de ce fait les droits de la Terre et de la Mère Nature.

Si le numérique devait être indiqué comme le chemin du devenir, ce sera uniquement dans la mesure où il permet de cultiver les vertus du Lien. Le télé-scribe tout comme le télé-artiste ou encore le télé-lecteur n’auront du sens que dans le connectivisme, mieux encore que le connexionnisme, qu’ils célèbrent. L’éloge de l’amitié et de la réciprocité se joint à la l’expérience nipponne chère à Khatibi. Avancée comme un contrepoids salvateur apporté par le silence plein du temple Todaiji à Kyoto, la leçon du pays du soleil levant permet de faire face à l’accélération du monde par la force du mode conciliant que suggère la juxtaposition harmonieuse de la modernité et de la Nature préservée.

Dans la suite du récit, de nouvelles « missions humanitaires », interculturelles et transcontinentales, sont orchestrées dans le parcours de Med et de sa compagne. C’est le cas de cet « esprit germanique renouvelé, métissé, écologisé, socialisé, multilatéraliste[26] » qui, malgré la mémoire blessée et hantée par l’Histoire, adopte une forme spirale qui contient subtilement le désir à peine masqué de rebondir sur la scène mondiale des grandes nations. Sa force profonde est éternellement nourrie, non pas par l’artifice numérique, mais par l’esprit des emblèmes de « Luther, Beethoven, Goethe et Nietzsche ».

Dans Féerie d’un mutant, l’humain n’est donc pas un refuge pour fuir la civilisation post-moderniste irrévocablement fondée sur la technologie du virtuel mais un horizon salvateur qui transfigure le numérique en une expérience enrichissante et cultive les vertus du lien. La perspective du potentiel de nœuds fécondants devrait assurer non pas l’ascension vers un nouveau monde, fictif ou même incarné, mais une plongée dans la profondeur et l’essence des êtres mis en relation.

Conclusion

Ni l’appréhension du numérique, ni la représentation conciliante de son incidence attestée ou potentielle, attitudes par ailleurs bien présentes dans le roman marocain, ne sauraient satisfaire le sujet mis en fiction et dont l’horizon littéraire est décidément indépassable. C’est donc naturellement vers une exploration des possibilités de convergence transversale et de conversion transdisciplinaire que les stratégies d’écriture et d’esthétisation sont orientées.

Dans ce sens, la dilution du numérique dans le technologique et son apprivoisement par l’humain que nous avons tentée via l’œuvre de Khatibi auraient permis de relativiser le mythe de la singularité hégémonique du digital. Ramené à une autofiction que l’on tisse face à l’Histoire, le sujet peut légitimer son expérience singulière et échapper au risque inhérent à l’hybridité des situations plurielles et/ou complexes. Enfin, la mise en fiction de la résonance entend apporter un contrepoids salvateur au profit du sujet contemporain qui subit la compression frénétique du monde de la technique, exacerbée par le digital. Ne dit-on pas justement en physique qu’un système résonant, à la différence des fréquences simplement amplifiées, est plus propice à un régime d’équilibre ?

Les notes référentielles

[1] Cité par Sylviane Ahr dans son ouvrage Enseigner la littérature aujourd’hui (2015), Claude Lévi Strauss avait identifié trois formes historiques de l’humanisme : aristocratique (XVIe siècle), bourgeois (XIXe siècle) et démocratique (XXe siècle). D’après la même chercheuse, c’est Milad Doueihi qui complète en 2011 cette classification par l’humanisme numérique qui caractérise l’époque contemporaine.

[1] Nous renvoyons à titre d’exemple au roman de Mohamed Hmoudane French dream (2009) et tout précisément à la scène du cybercafé dans un quartier populaire de la ville de Salé (pp79-81). Internet y est représenté comme un outil d’aliénation et d’addiction et un milieu d’illusion et de soumission des jeunes défavorisés. Ces derniers surfent à leur insu à la marge du cours de l’Histoire orchestrée par des Sujets plus puissants.

[1] Cette schématisation est empruntée à notre thèse de doctorat en didactique littéraire intitulée Expériences des langues des écrivains marocains et maitrise intégrée du français : étude comparative et modélisation didactique, soutenue à la Faculté des Sciences de l’Education, Rabat, Maroc, 2023, (403p).

[1] Fouad Laroui, Les tribulations du dernier Sijilmassi, Paris, Julliard, 2014, p100.

[1] Ibid., 283

[1] Ibid., 39

[1] Ibid., 283

[1] Ibid., 64.

[1] Ibid., 54

[1] Ibid., 273

[1] Ibid., 281

[1] Ibid., 281

[1] Driss Ksikes, Au détroit d’Averroès, 2éd. Casablanca, Le fennec, 2017, p75-84

[1] Ibid.,77

[1] Ibid.,79

[1] Ibid., 181-186

[1] Ibid.,184

[1] Ibid.,185

[1] Abdelkébir Khatibi, Œuvres de Abddelkébir Khatibi, tome III, Essais, La différence, Paris, 2008.

[1] Abdellah Salmi, Op. Cit.

[1] Nous empruntons tous les concepts cités dans ce paragraphe au texte de la conférence citée en haut.

[1] Abdelkébir Khatibi, Œuvres de Abddelkébir Khatibi, tome I, Romans et Récits, La différence, Paris, 2008.

[1] Ibid., 687

[1] Ibid., 684

[1] Ibid., 676

[1] Ibid., 709



Références bibliographiques

Ahr Sylviane, Enseigner la littérature aujourd’hui : disputes françaises, Paris, Champion, 2015.

Citton Yves, L’avenir des humanités. Economie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ? Paris, La Découverte, 2010.

Couchot Edmond, Hilaire Norbert, L’art numérique. Comment la technologie vient au monde de l’art, Paris, Flammarion, 2003.

Doueihi Milad, Pour un humanisme numérique, Paris, Seuil, 2011.

Hmoudane Mohamed, French dream, Casablanca, Tarik Éditions, 2009.

Khatibi Abdelkébir, Œuvres de Abddelkébir Khatibi, tome I, Romans et Récits et tome III, Essais, Paris, La différence, 2008.

Ksikes Driss, Au détroit d’Averroès, 2éd. Casablanca, Le fennec, 2017.

Laroui Fouad, Les tribulations du dernier Sijilmassi, Paris, Julliard, 2014.

Rosa Hartmut, Résonance, une sociologie de la relation au monde, Paris, La Découverte, 2018.

Salmi Abdellah, Expériences des langues des écrivains marocains et maitrise intégrée du français : étude comparative et modélisation didactique, Thèse de doctorat en didactique littéraire, Faculté des Sciences de l’Education, Rabat, 2023.

Pour citer cet article

, "Le sujet numérique dans la fiction romanesque : objectivation référentielle et investigation des lieux de résonance de l’humain", REFSICOM [en ligne], 14 | 2024, mis en ligne le 15 juin 2024, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/1392


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