Les blogs littéraires : Repenser l’identité littéraire auctoriale à l’ère des humanités numériques. « Le blog L’Autofictif d’Éric Chevillard »

Résumés

Depuis l’apparition de l’ordinateur, et puis de l’Internet, tous les domaines de la culture expérimentent ce nouveau médium pour explorer ses caractéristiques et en tirer profit aussi bien en création qu’en diffusion. La littérature n’est pas à l’abri de cette influence. De nombreux hommes de Lettres, qu’ils soient amateurs ou professionnels, après avoir exercé leur art littéraire traditionnel et acquis une légitimation institutionnelle, ont fait migrer leurs activités littéraires vers le numérique soit par curiosité soit par volonté d’être plus proche de leur lectorat. Dans cette lignée, la présente étude vise à comprendre à travers l’exemple du blog littéraire l’Autofictif d’Éric Chevillard comment l’auteur forge une nouvelle identité sur la blogosphère. Comment se valorise-il ? Les réactions du public ont-elles des incidences sur la visibilité et l’image de soi de l’auteur ? Et comment l’auteur envisage-t-il la réception de ses œuvres écrites et diffusées sur ces espaces numériques ? C’est à ces questions et à tant d’autres que cette recherche tente d’apporter des éléments de réponse.
Since the advent of the computer and then the Internet, all areas of culture have been experimenting with this new medium to explore its characteristics and take advantage of it in both creation and dissemination. Literature was not immune to this influence. Men of letters, whether amateurs or professionals, having exercised their literary talent in the traditional literary sphere and acquired a reputation and validated institutional legitimacy, many of them do not hesitate to migrate their literary activities to the web, either out of curiosity or out of a desire to be closer to their readership in order to avoid the constraints of traditional publishing. Along these lines, this contribution aims to understand through the example of Éric Chevillard's literary blog l'Autofictif, how the author forges a new identity on the blogosphere. How do he promote himself? Do public reactions have an impact on the visibility and self-image of the author? and finally, how do the author consider the reception of his works written and disseminated on these digital spaces? this contribution attempts to provide some answers to these questions.

Texte intégral
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A l’ère des humanités numériques, nombre d’écrivains et d’artistes ont investi les nouveaux espaces virtuels, notamment les blogs et les réseaux sociaux pour les expérimenter du point de vue de la création et de la réception. Les auteurs ayant exercé leur art dans la sphère littéraire traditionnelle, ne cessent de transférer leurs activités littéraires dans les blogs et puis dans un second temps dans les réseaux sociaux. Ces auteurs arrivent à ces nouveaux espaces avec des habitudes littéraires liées surtout à l’écriture et à l’édition classiques. Cependant, ces nouveaux espaces offrent à ces auteurs de nouveaux outils d’écriture et de diffusion leur permettant de s’imposer dans la sphère culturelle et littéraire avec plus de visibilité et plus de présence. De plus, ces nouveaux espaces, qui se distinguent par la brièveté[1], la fragmentation, l’instantanéité des échanges et des rencontres, s’imposent comme de véritables laboratoires littéraires permettant aux auteurs de forger et de trans-écrire des formes littéraires tels que les chroniques, les romans-feuilletons, les journaux intimes, les confessions, l’autofiction, etc. Ces genres, de par leur nature journalière et épisodique, s’accommodent parfaitement avec la nature fragmentaire et morcelée des blogs et des réseaux sociaux.

Parmi les auteurs français ayant profité du potentiel littéraire de ces espaces numériques et qui se sont investis très tôt dans la blogosphère, on trouve l’auteur et chroniqueur Éric Chevillard[2] qui, depuis 2009, dirige un blog littéraire et y publie quotidiennement, chaque matin, trois billets littéraire. C’est le remède que Chevillard ne cesse de prescrire à ses lecteurs contre les tares du monde contemporain. L’auteur a attribué à son blog le titre de l’Autofictif en référence à l’autofiction comme étant « une posture scripturale alliant étrangement deux domaines forts distincts et incompatibles à savoir fiction et faits strictement réels. Il est question de l’entreprise de l’écriture du Moi […] ; une écriture fondée pleinement sur la mise en fiction du réel [3]». Dans son premier ouvrage intitulé L’Autofictif, publié chez l’Arbre Vengeur, il  annonce à la première personne et sous un ton ironique les circonstances et le but de la création de son blog, et tout particulièrement son inscription dans le genre autofictionnel. Ainsi lit-on :

« En septembre 2007, sans autre intention que de me distraire d’un roman en cours d’écriture, j’ai ouvert un blog, quel vilain mot, j’ai donc ouvert un vilain blog et je lui ai donné un vilain titre, plutôt par dérision envers le genre complaisant de l’autofiction qui excite depuis longtemps ma mauvaise ironie […] Mon identité de diariste est ici fluctuante, trompeuse, protéiforme. Je me considère à mon tour comme un personnage, je bascule entièrement dans mes univers de fiction où se rencontre aussi, non moins chimérique, le réel. Je ne m’y interdis rien, c’est le principe, ni la sincérité ni la mauvaise foi, ni même à l’occasion l’assassinat […][4] ». (Éric Chevillard, 2009).

En effet, le blog L’Autofictif d’Éric Chevillard n’est qu’une rubrique dans son site web éponyme[5] qui constitue un vaste projet d’écriture numérique. Ce site est composé d’autres rubriques qui accompagnent l’activité créatrice de l’auteur. On y trouve une « Biographie » présentant l’auteur, une rubrique « Traduction » qui présente et promeut ses ouvrages traduits en d’autres langues, et dans la rubrique « Entretien », les interviews qu’il a accordées aux divers journaux, revues et médias. La rubrique « Texte » regroupe les articles et les nouvelles écrites par l’auteur et publiés dans d’autres revues ou ouvrages collectifs. Cette rubrique fonctionne comme un épitexte ou paratexte (Genette, 1982 ; Stanitzek, 2005) ; elle est consolidée par la rubrique « Critiques » où sont présentées les critiques et les réflexions d’autres auteurs sur Chevillard et publiées dans des revues ou des articles de presse. La rubrique « Travaux » présente un espace publicitaire de ses ouvrages et romans. Enfin, la rubrique Théâtre présente les performances théâtrales jouées par d’autres comédiens, qui reprennent ou adaptent certaines créations de Chevillard. On peut trouver sous cette rubrique les performances[6] de Christophe Brault qui reprend les billets de l’Autofictif de Chevillard avec sa propre voix et les enveloppe avec un rythme et une tonalité qui traduisent l’esprit ironique et humoristique de Chevillard. Pour comprendre cette nouvelle identité critique du blog littéraire et ses incidences sur l’image de soi de l’auteur, nous nous appuierons sur l’énonciation éditoriale[7], théorie développée par Emmanuel Souchier[8] et Yves Jeanneret[9]. Ce socle théorique s’inscrit, selon Emmanuel Souchier, dans l’histoire de la culture et plus particulièrement dans la phénoménologie de la perception[10] développée par Merleau-Ponty. En effet, notre hypothèse a pour postulat que le changement du contexte d’écriture-diffusion induit un changement de perception en fonction de l’architexte du nouveau support. Notre démarche consiste dans un premier temps à observer les modalités d’écriture à travers le blog (une écriture fragmentaire, minimaliste et concise). Une seconde observation sera menée, par la suite, sur les réseaux sociaux en ligne, notamment Facebook, Twitter et Youtube pour essayer de comprendre comment les billets du blog de l’auteur sont repris et diffusés autrement, en examinant l’apport des fonctionnalités de socialisation (commentaires, tweets, retweets, j’aime/je n’aime pas…) sur la promotion et la valorisation de l’image de soi de l’auteur. Pour ce faire, nous allons examiner d’abord les caractéristiques du blog de l’auteur en relation avec la mise en scène de l’image de soi. Ensuite, nous allons analyser quelques canaux numériques et leur rôle dans la visibilité de l’auteur à travers ses fans et lecteurs réguliers.

  1. L’Autofictif de Chevillard : une autodérision du Moi et du réel
    • Le billet du blog ou l’expression de Soi.

Les blogs, qui initialement ont été créés pour véhiculer une certaine image de soi et de la subjectivité individuelle des jeunes et des adolescents, mais surtout pour tisser des relations d’amitiés et d’intimités avec les pairs, se sont peu à peu transformés en vecteurs et laboratoires de la création littéraire pour les amateurs mais aussi pour les professionnels qui jouissent déjà d’une notoriété. Éric Chevillard fait partie de cette dernière catégorie d’auteurs. Son style ironique le démarque des autres écrivains-blogueurs sur la toile où faits réels de sa propre vie et fiction se chevauchent. Cependant, Chevillard s’est imposé une contrainte : il s’agit pour lui d’écrire trois billets chaque matin. Dans son blog, toutes formes de pensée ou d’écriture méritent pour lui de s’externaliser sous cette forme d’écriture qui est le billet du blog. Et Chevillard d’avouer lors d’une entrevue publiée dans The London Magazine :

« […] Il (son blog) enregistre mes humeurs, comme un électrocardiogramme ou un électroencéphalogramme, les décharges électriques de mes nerfs, les poussées et parades de l’esprit. Des pensées d’idiot affectant les formes épigrammatiques que je savoure, ou bien des idées que je balance comme des plaisanteries. Rien n’est interdit dans ce journal de bord, des formes élaborées aux croquis, à la micro-fiction – toutes sortes d’efforts risqués, de spéculations, de paradoxes […][11] » (The London Magazine, 2021).

Pour s’auto-fictionnaliser, Chevillard a opté pour le blog comme un médium qui permet à sa pensée de s’atomiser sous forme de courts billets. On peut même associer le billet au fragment ; un fragment de la pensée, de la vie ou de sa réalité quotidienne. En plus, Chevillard considère son activité comme un journal de bord, un voyageur au bord de la vie où sont repérées et saisies toutes formes d’expressions. Cependant, nous pouvons remarquer que l’Autofotcif de Chevillard est un blog relativement statique qui ne permet pas aux usagers et aux lecteurs d’interagir avec ses billets immédiatement sous forme de commentaires ou messages instantanés. Ceci explique également le choix de l’auteur de ne pas insérer dans ses billets des liens hypertextes qui appellent à la navigation et à la consultation. La seule possibilité offerte aux lecteurs est le partage. Ces derniers peuvent partager ses billets à travers les réseaux sociaux tels que Facebook, Twitter, Pinterest, que l’auteur envisage en amont. La seule option du partage disponible aux lecteurs montre que Chevillard veut prendre ses distances par rapport à toute interaction avec le public et que la fonction littéraire de son blog reste la « production des livres ». Cette posture va à l’encontre d’autres écrivains-blogueurs[12] français qui considèrent la présence régulière des lecteurs comme un facteur qui incite à l’écriture. Autrement dit, les remarques, les critiques, les appréciations et les commentaires sont des feed-back importants qui permettent aux écrivains de se repositionner par rapport à ce qu’ils écrivent.  Par ailleurs, Patrice Flichy confirme ce constat en précisant que :

« Les lecteurs restent rares, puisque l’auteur ne les recherche pas activement. Pour l’auteur, il s’agit d’exprimer ses états intimes ou de faire le récit d’expériences fortes. La distanciation et l’objectivation de soi rendues possibles par l’écriture électronique permettent de partager ses états d’âme avec des compagnons rencontrés anonymement sur le réseau, lesquels les commentent avec tendresse ou dérision en faisant part à leur tour d’expériences personnelles[13] ». (Flichy, 2010 : 28)

Sur le blog d’Éric Chevillard, nous pouvons remarquer que l’auteur répertorie des dizaines d’autres blogs appartenant à d’autres écrivains-blogueurs comme le Tier Livre[14] de François Bon ou le blog éponyme[15] de François Matton. Ce qui explique probablement l’adhésion de l’auteur à une communauté qui partage les mêmes centres d’intérêts et les mêmes tendances littéraires et artistiques. C’est une mise en réseau intersubjective. De surcroît, cette rubrique intitulée « Liens » regroupe d’autres liens menant vers les sites des maisons d’édition, des cérémonies littéraires…

Quant à la nature énonciative des billets de l’Autofictif, ils sont diffusés avec le seul support linguistique contrairement à d’autres billets qui sont accompagnés de photos comme documentation du réel (Bonnet, 2017). Chevillard, a contrario, veut que le choix du mode de son écriture ironique reste unilatéralement lié au potentiel de la langue, car l’ensemble de ses billets sera publié dans une version papier. C’est pour cela que Gille Bonnet confirme que « quelques-uns consentiront à participer à un site ou un blog, mais dont l’orientation demeurera sans ambiguïté la promotion de l’œuvre papier[16] ». Cette volonté de voir ces billets ou chroniques publiés dans des ouvrages papiers fut l’objet de son projet feuilleton Le monde des livres où il y publiait chaque semaine de 2011 à 2017 un nombre total de 270 chroniques « dont 153 sont publiés dans ce recueil intitulé Feuilleton[17] », précise Chevillard.

  • Le blog l’Autofictif : un moyen contre l’ennui et un brouillon contre l’oubli.

Ecrire un récit littéraire quel qu’en soit le genre, n’est pas une chose aisée. Si lire peut-être amusant pour les chevronnés de la lecture et les plus avertis, écrire ce n’est pas toujours une chose amusante (Calvino, 2017). Avec l’avènement des nouvelles technologies et le web 2.0 qui ont permis aux internautes plus d’interactivité et une large socialisation (blogs, réseaux sociaux, wikis…), beaucoup d’écrivains qu’ils soient amateurs ou qu’ils jouissent déjà d’une notoriété ont choisi d’écrire et de publier sur ses nouveaux médiums. Le blog à usage littéraire leur permet donc de se désennuyer de la tâche morbide d’écrire régulièrement. Dans un entretien télévisé[18], l’écrivain et chroniqueur marocain Abdelouahed Stitou a précisé que les réseaux sociaux notamment Facebook ont fait sortir l’auteur de son isolement et de sa paresse et lui ont permis d’écrire beaucoup plus vite et avec plus de motivation. Ceci est rendu possible grâce à la présence des lecteurs dont les commentaires, les suggestions, les améliorations, guident l’auteur et l’incitent à plus de publications. En fait, nombre de youtubeurs, et d’influenceurs[19] continuent de publier et de créer du contenu sur la toile seulement parce qu’ils sont encouragés et motivés par les commentaires et les réactions des lecteurs. En plus, le design de ces réseaux sociaux, qui est conçu de façon à permettre une écriture émiettée et fragmentée, est un autre facteur de ladite sociabilité.

Le blog l’Autofictif de Chevillard fonctionne comme une sorte de brouillon qui précède la production sous sa forme papier. Pourquoi supprimez-vous les billets de votre blog ? A cette question fondamentale Chevillard répond en ces termes : « pour ne pas saboter le travail de l’éditeur. J’ai toujours considéré la publication d’un livre comme le meilleur moyen de classer l’affaire, de passe à autre chose, plutôt que de trainer un texte infini […][20]» (L’Actualité, 2013). Nous pouvons remarquer que Chevillard ne conçoit pas le blog, ni ses billets comme une fin en soi, mais plutôt comme un processus qui doit aboutir à un résultat, le livre papier. D’ailleurs, la publication des billets de son Autofictif dans L’Arbre Vengeur procède par sélection. Autrement dit, Chevillard n’envisage pas publier la totalité de ses billets, mais quelques-uns.

Une autre considération importante derrière ce choix est la question de la mémoire. Celle du numérique, celle de l’écrivain et celle du livre. L’auteur se fie davantage au livre papier comme garant de la préservation de la mémoire. Ainsi, il avoue « Les livres ont fait la preuve de leur solidité ».  Quoique les billets de Chevillard demeurent archivés dans son blog, la mémoire numérique est volatile, menacée par l’obsolescence des formats et des langages informatiques. En plus, l’écriture sur un blog est une aventure séductrice qui risque d’entraîner le projet d’écriture à l’infini. L’auteur blogueur est amené à choisir le bon moment pour s’arrêter afin de commencer un nouveau projet. Pour l’auteur, chaque volume publié est une « unité de temps[21] ». Pourtant, pour l’auteur, le billet écrit est lié à l’instant présent avec sa charge émotionnelle et cognitive induite par le réel. Autrement dit, l’auteur fictionnalise son réel en temps réel, lequel peut être aussi celui des lecteurs qui le suivent régulièrement et sont habitués à ses chroniques ordinaires. Les lecteurs, a contrario, ne peuvent pas saisir cet instant présent en lisant un livre parachevé car il ne s’inscrit pas dans le flux d’actualité de tous les jours, mais seulement comme une édition. Néanmoins, la question qui se pose à ce propos est la suivante : Pourquoi publier des billets de blogs sous forme papier, si les lecteurs les avaient déjà lus sur le blog ? la réponse la plus laconique : le numérique ne fait pas vivre ; l’édition classique le peut.

Comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, Chevillard, dans la rédaction des billets de son blog, ne s’interdisait de rien. Tout est possible comme genres, attitudes, réactions et pensées en relation avec d’autres paramètres comme le lieu, la saison, l’atmosphère et l’humeur. Ceci est teinté d’un style ironique et humoristique singulier. Pour Chevillard, « le style est une charge contre le réel et contre la langue académique qui le nomme et le fige dans son ciment. Le styliste réanime un monde mort ou endormi[22] ». Dans ce sens, nous pouvons lire un billet, mélange de l’ironie et de l’humeur, d’un billet daté du jeudi 7 décembre 2023 qui occasionne l’organisation de la Cop28, tenue à Dubaï :

Figure 1 : Capture d’écran d’un billet tiré du blog l’Autofictif de Chevillard

La particularité du blog de Chevillard qu’il considère comme un journal de bord est qu’il documente l’instant présent avec un style littéraire. Mais, il ne faut pas oublier la part de la fiction dans le remodelage du réel. Enfin, ce qui caractérise l’Autofictif de Chevillard, c’est la liberté de l’expression romanesque. C’est ce qu’explique l’auteur dans un entretien sur la revue Vendredi :

« Les fragments de mon blog, ce sont des faits de langue, ni plus, ni moins que l’exercice absolue de ma liberté, ma façon à moi, écrivain, de courir, de danser, de me battre, de contre -attaquer, de délirer, de sauter en l’air, de joie ou d’indignation[23]. » (Vendredi, 2009).

On l’aura compris, les blogs d’écrivains à usage littéraire sont nombreux et variés. Tous les blogueurs ont en commun d’objectiver une part de soi, mais aussi d’envisager cette dimension avec autrui qui sont les lecteurs. Dans cette lignée, l’énonciation éditoriale « […] consiste à essayer de comprendre qui parle, comment et à travers quoi dans un processus de communication[24] » (Souchier, 2016). Chevillard a réussi au sein de cette pléthore d’écrivains-blogueurs à faire de son blog un catalyseur de soi à travers un choix stylistique singulier caractérisé par l’humour et l’ironie.

  1. L’image de soi de l’auteur : Les canaux de promotions.
    • Plus de réseaux, c’est plus de visibilité ?

L’Autofictif de Chevillard est un blog littéraire indépendant à côté de son site éponyme qui constitue un grand projet littéraire, publicitaire et éditorial. En plus de son activité créative et littéraire quotidienne, Chevillard est présent également dans et à travers d’autres canaux numériques à savoir Facebook et Twitter. Ces deux réseaux sociaux ne sont pas utilisés directement par l’auteur mais animés par ses fans et ses lecteurs.

Sur sa page Facebook[25], le premier indice qui atteste de la présence de l’auteur est son profil où sont affichés son image et son vrai nom. Sur l’arrière-image, nous pouvons voir la couverture de l’un de ses romans publiés par la maison d’édition Minuit. En cliquant sur « A propos », nous pouvons voir deux liens : l’un mène vers son site éponyme et le second vers son blog l’Autofictif. En cliquant sur « suivis », nous pouvons voir que l’auteur est suivi par deux personnes morales à savoir la revue critique Décapage et la maison d’édition Gallimard. La nature des personnes qui suivent l’activité de l’auteur s’inscrit dans une continuité et marque l’appartenance à une sphère littéraire. La page Facebook de l’auteur est truffée également d’images qui documentent les activités éditoriales de l’auteur (des cérémonies de signature des livres, des photos personnelles et la publicité d’ouvrages récemment publiés).

Cette page Facebook qui est administrée par deux lecteurs[26] assidus de Chevillard, promeut surtout les publications de l’auteur, ses rencontres sur d’autres plateaux médiatiques, ses prix et les cérémonies culturelles auxquelles il a participé. Mais ce qui est remarquable, surtout en relation avec son blog l’Autofictif est la reprise de certains de ses billets et leur republication sur Facebook. Ce choix des lecteurs est un acte qui explique une admiration individuelle à l’image des proverbes et des citations qu’on garde à propos d’un écrivain ou d’un roman. Ensuite, ce choix de republication des billets permet à ceux-ci de perdurer et a fortiori de donner plus de visibilité au blog. A vrai dire, la page est à cheval entre la publicité des ouvrages papiers et la promotion du blog l’Autofictif.

Par ailleurs, l’image de l’auteur passe également par le médium de Twitter, en se rendant à sa page[27], on peut remarquer que les Twitteurs postent des images de l’auteur, les billets de son blogs l’Autofictif, et font de la publicité de ses ouvrages papier. Cependant, Éric Chevillard n’est pas tout à fait présent sur Twitter, mais il se manifeste à travers ses fans.

Figure 2 : Capture d’écran d’un Tweet de l’Autofictif. [28]

Les deux réseaux sociaux, Facebook et Twitter sont deux vecteurs dans la circulation de l’image de l’auteur. Ils constituent à côté du blog ce que Souchier appelle l’hétérophonie polyphonique[29]. Néanmoins, les deux canaux présentent des fonctionnalités d’écriture et de diffusion relativement différentes. Twitter, à la différence de Facebook, permet de retweeter les messages. Ainsi, Chighizola explique que « la principale différence entre Twitter et un blog traditionnel réside dans le fait que Twitter n’invite pas les lecteurs à commenter
les messages postés mais à les retweeter[30] » (Chighizola, 2016). Autrement dit, les Twitteurs, souhaitant commenter le contenu, doivent d’abord le partager pour que leurs messages soient visibles à d’autres Twitteurs dans un contexte différent. Cependant, Twitter contrairement à Facebook – Bien que ce postulat reste très relatif-  est reconnu pour avoir abrité des personnalités importantes et un contenu sérieux, tandis que Facebook promeut une culture de consommation à l’exception des pages à vocation professionnels. Loin de spéculer sur le niveau et la légitimation sociale de l’un et l’autre, nous pouvons admettre que les deux réseaux contribuent à la promotion et la valorisation de l’image de soi de l’auteur à travers ses billets et ses ouvrages.

  • La mobilité des usagers : un facteur de promotion de l’image de soi

Sur un plan différent, et à l’instar des deux réseaux susmentionnés, d’autres canaux contribuent à la circulation et la promotion de l’image de soi de l’auteur. Il s’agit du réseau social YouTube qui, quoiqu’il partage avec Facebook et Twitter des fonctionnalités de socialisation, s’impose comme un canal purement visuel et sonore, favorisant une culture de l’image. Ainsi, l’Autofictif de Chevillard jouit également d’une cérémonie culturelle intitulée « Le marathon Autofictif [31] » organisée par la maison de la poésie[32] et diffusée sur YouTube. Le but de ce marathon est de relire les billets de l’Autofictif par la voix de Christophe Brault, acteur français. En fait, les lecteurs habitués à suivre les billets sur le blog et sur YouTube, peuvent jouir d’une nouvelle expérience esthétique, car Brault accompagne la lecture des billets avec des grimaces, des gestes, des mimiques, des rythmes et une tonalité. A ce propos, Brault reprend l’un des billets de Chevillard, daté du 30 août 2009 avec les mots suivants :

[…] Afin que nos classiques soient encore lus malgré tout, je propose de les rebaptiser selon la tendance. Exemple, le Père Goriot pourra s’intituler désormais « Soient heureuse ma fille ! » ; Madame Bovary, « parce que je mérite d’être aimée comme une autre ! » ; Mémoire d’outre-tombe, « Et j’ai tant vécu ! » ; Robinson Crusoé, « Seul, c’est tout ![33]».

Tous ces paramètres, que les lecteurs peuvent voir et écouter, renforcent le côté ironique et humoristique des billets de Chevillard. Dans ce contexte, certains éditeurs accompagnent les livres publiés en ligne d’extraits sonores, performés par la voix de chanteurs ou d’acteurs réputés. Cette question de médiation vocale est vécue par les lecteurs-usagers comme une nouvelle expérience esthétique.

En revanche, sur la page Facebook d’Éric Chevillard, nous pouvons constater qu’en plus des deux lecteurs assidus de Chevillard, qui administrent et œuvrent à la promotion des livres et de l’image de l’auteur, d’autres réagissent différemment. D’abord, en observant des centaines de posts sur Facebook, nous pouvons remarquer que ses derniers sont de nature différente. Les posts qui dominent le plus sont les posts publicitaires ou les ouvrages en cours de publication. Ensuite, les billets du l’Autofictif viennent en deuxième place. Ces derniers sont republiés avec le numéro du billet et la date. Leur migration du blog au réseau social leur permet de jouir d’une grande visibilité et de plus d’interaction, contrairement à ce qui se passait sur le blog : leur canal natif. Les lecteurs réagissent souvent aux billets republiés avec la mention « J’aime », alors que les commentaires sont très rares. Un troisième type de posts est les extraits tirés des romans de l’auteur, lesquels, contrairement aux billets de son blog, sont tantôt commentés, tantôt, on y réagit avec des émoticônes exprimant la satisfaction. Enfin, nous pouvons trouver sur la page Facebook de l’auteur, ses entretiens, ses cérémonies et d’autres activités parallèles. Dans ce sens, Broudeux rappelle que :

« Aux côtés de l’auteur porté par l’éditeur, reconnu par les institutions culturelles, un nouveau profil commence à s’imposer : celui de l’auteur incarné dont la notoriété se mesure à l’amplitude de la conversation provoquée par ses billets, mesurable par les re-blogs, les citations, les « on aime », les “trackbacks”, jusqu’à ce qu’il soit répertorié par les médias traditionnels […] et intégré dans la chaîne de l’autorité[34]. » (Broudoux 2010 : 42)

Il s’avère donc que la valorisation de l’auteur, ainsi que son contenu sur le web, passent par un processus complexe qui prend en considération le rôle du public (ses réactions, ses commentaires, ses impressions, accepte-t-il de partager ou non ?). Ces paramètres donnent donc à l’auteur plus de visibilité et plus de place dans la sphère culturelle. La réussite d’un blog est rehaussée par le rôle des réseaux sociaux et la réaction du public qui représentent un vecteur de promotion et de réussite de l’auteur. Ce constat est confirmé par Cordon et Delaunay (Cardon & Delaunay-Teterel 2006 : 49-50), pour lesquels « […] l’identité du blogueur apparait d’abord comme une revendication exprimée à travers les contenus publiés que vient valider ou invalider la reconnaissance du public. L’identité et contenu se coproduisent mutuellement dans un processus dynamique placé sous le regard des paires[35] ».

Conclusion

Pour conclure, l’identité du blogueur-écrivain sur le web s’élabore à travers un processus complexe qui prend en considération le tétraèdre : le contenu, la nature du support de diffusion ou médium et le rôle des pairs qui jouent un rôle déterminant dans la promotion et la valorisation de l’image de l’auteur, mais aussi ses chances d’être repéré par un éditeur hors de la sphère culturelle classique. Or, le blog l’Autofictif de Chevillard – qui se démarque de plusieurs blogs présents sur la toile par le rythme quotidien de publication et un style ironique et humoristique hors norme-  marque un tournant décisif dans la manière d’écrire et de publier. Éric Chevillard dont l’intention est de faire de son blog un catalyseur de promotion et de publicité de ses œuvres papiers, a réussi en même temps à contourner le cycle rigide de l’édition classique et à profiter du design et des particularités techniques des blogs pour atteindre ce but. Grace à sa présence sur les différents réseaux sociaux, Chevillard jouit d’une reconnaissance cautionnée par ses lecteurs fidèles qui veillent à la promotion de son image en tant qu’auteur classique, mais aussi en tant qu’écrivain-blogueur. L’inscription de Chevillard dans une communauté de blogueurs-écrivains comme celui de François Bon, auteur reconnu et validé institutionnellement, donne plus de légitimité à ces nouvelles pratiques et témoigne de l’émergence de nouvelles identités numériques auctoriales. Cette identité, qui classiquement doit passer par les canaux de l’édition classique et qui lui confèrent un statut et une légitimation, se trouve repensée et validée à travers le public qui entre en contact direct avec l’auteur. Ce dernier, perçoit son œuvre au prisme des réactions des pairs qui participent d’une façon ou d’une autre à son l’élaboration. Mais Chevillard inscrit son Autofictif dans un projet plus vaste comprenant d’autres activités : traductions d’ouvrages, entretiens, contribution dans des revues critiques, cérémonies culturelles … Le tout est accessible via un seul site. Somme toute, la concrétisation de l’Autofictif de Chevillard en une œuvre publiable et lisible sur support papier passe par le médium du blog, des réseaux sociaux et leurs fonctionnalités techniques qui altèrent l’acte d’écriture. Ainsi, pour reprendre les termes de Marshall Macluhan « le medium, c’est le message[36] ». Le blog, de par son écriture qui incite à la brièveté et au minimalisme, ne peut que favoriser une lecture morcelée et permet à l’auteur de préparer son œuvre papier à petit feu. C’est justement dans ce sens qu’il fonctionne comme un journal de bord, phase nécessaire et préalable à tout acte de publication.



Références bibliographiques

« Le grand entretien avec Emmanuël Souchier », Études digitales, 2016, n° 1, pp.189-212. DOI : 10.15122/isbn.978-2-406-06193-9.p.0189

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Bonnet, Gilles, Pour une poétique numérique : littérature et internet, Paris, Edition Hermann, « Savoirs lettres », 2017, p 7.

Brault Christophe, Le marathon Autofictif . [En ligne]. La maison de la poésie, 2020, consulté le 06/07/2023. https://www.youtube.com/watch?v=Wz6GveYEOIo

Broudoux Évelyne, « L’exercice autoritatif du blogueur et le genre éditorial du microblogging de Trumblr », Itinéraires. Littérature, Textes, Cultures, vol. 2, 2010, 42 p.

Cardon, Dominique, et Hélène Delaunay-Téterel. « La production de soi comme technique relationnelle. Un essai de typologie des blogs par leurs publics », Réseaux, vol. no 138, no. 4, 2006, pp. 15-71.

Chevillard Éric, l’Autofictif, Bordeau, L’arbre Vengeur, 2009, 256 p.

Chighizola Carolina, « Twitter ou l’esthétique du bref », Synergie Argentine, n°4. 2016, p.5.

Doubrovsky, Serge, Fils, Paris, Folio, 2001, p.537.

Entretien d’Eléonore Sulser, Je devenais moi-même un personnage de la grande fiction littéraire, Le Temps, [en ligne], 2018 [consulté le 27 aout 2022]. https://www.letemps.ch/culture/livres/devenais-moimeme-un-personnage-grande-fiction-litteraire

Entretien d’Hubert Artus, Du blog au papier, Éric Chevillard a trouvé le chemin [en ligne], Vendredi, 2009, n°20. https://www.arbre-vengeur.fr/?p=585

Entretien Erik Martiny, Éric Chevillard sur l’écriture expérimentale, [en ligne], The London Magazine, 2021, consulté le 07/07/2023. https://thelondonmagazine.org/interview-eric-chevillard-on-experimental-writing-by-erik-martiny/

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Pour citer cet article

, "Les blogs littéraires : Repenser l’identité littéraire auctoriale à l’ère des humanités numériques. « Le blog L’Autofictif d’Éric Chevillard »", REFSICOM [en ligne], 14 | 2024, mis en ligne le 15 juin 2024, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/1413


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