Le concept d’espace public a connu un envol qualitatif avec les travaux de Jürgen Habermas. Habermas le définit à travers l’usage public du raisonnement critique, en contexte européen de la bourgeoisie du 17e et 18e siècles. Habermas montre qu’à travers l’histoire, l’espace public a connu certaines transformations : élargissement du public, renouvellement des sujets de débat public et la relation contradictoire entre espace public et espace privé. Dès lors que l’on peut s’intéresser, comme problématique, aux modifications de l’espace public à l’aune du développement démocratique, pendant que la thèse de « la dégénérescence de l’espace public » s’annonce aussi bien en Europe qu’en Afrique et plus particulièrement au Sénégal. En d’autres termes, c’est à la lumière de cette histoire que nous questionnons l’espace public sénégalais qui a connu une dynamique presque similaire. En effet, du fait de son éclatement et de son élargissement depuis une vingtaine d’années, avec les mutations politiques et médiatiques observées depuis les années 1970, l’espace public sénégalais devient un objet fécond de réflexion pour comprendre les dynamiques actuelles de la société sénégalaise. Au-delà des instruments normatifs qui les fondent, les médias sénégalais ont construit leur légitimité par une double caution : celle des élites et celle du peuple qui en est désormais acteur. Ainsi, les médias agissent par le haut et par le bas et accompagnent depuis plusieurs décennies des dynamiques et transformations sociétales et les processus démocratiques du pays. Ce qui leur a valu la sympathie des citoyens de toutes catégories sociales et générations. Ils ont acquis une légitimité sociopolitique et professionnelle, fruit d’un « long processus d’ancrage et d’enracinement dans la structure sociale du pays » (Correa, 2010, 6 ): stratégie de façonnage de l’opinion, mise en agenda de l’actualité, problématisation des questions sociales, formulation de solutions aux problèmes de société. Pour se faire, les médias sénégalais recourent à l’expertise pour décrypter l’actualité. En effet, « (…) l’actualité nous montre le plus souvent des experts plus circonstanciels : ils détectent l’état de résistance d’une coque de pétrolier naufragé, les modes de propagation d’un virus, la probabilité d’une éruption volcanique, les causes d’un incendie catastrophique dans un tunnel, etc. Dans ces cas, on voit bien que des situations délicates sont en jeu et que les savoirs ordinaires ne suffisent pas » (Trépos, 2001, 8). Si « les médias d’information ont fréquemment recours à « des experts » (Campion et Van Wynsberghe, 2017, 26), c’est que ces « sociologues, climatologues, criminologues, sismologues et autres politologues » se comportent en initiés d’un savoir ou savoir-faire d’élite avec un discours élitiste. Et, « (…)°l’étiquette d’expertes appliquée comme un label, garantissant une qualité, une valeur, un prestig (…) » (Chaudat & Miralès, 2009, 2), sert à l’expert de moyen de promotion et aux médias qui en sont demandeurs. L’expertise suggère donc une caution morale et professionnelle pour combler un déficit de capital de confiance qui enrichit, a priori, l’actualité médiatique.
Il s’agit dans cet article d’analyser le statut des experts dans l’espace public sénégalais sous l’emprise des médias de masse. Les sciences humaines et sociales ont l’obligation d’aborder cette question. Ici, les sciences de l’information et de la communication et la sociologie des médias, sont mobilisées pour questionner, comme problématique, cette forme de légitimité médiatique.
C’est à partir de l’analyse d’une trentaine d’émissions radiophoniques[1] et télévisuelles que nous avons tenté d’élaborer un matériau théorique et méthodologique pour analyser les actions et attitudes discursives des « experts » médiatiques dans l’espace public sénégalais. Qui est expert ? Qui consacre l’expertise ? Comment devient-on expert ? C’est à ces questions que le présent article veut apporter des esquisses de réponse. Sur le plan méthodologique, nous avons analysé cinq (5) numéros pour les émissions qui ont pour approche de donner la parole à des profils considérés comme « experts ». Les émissions que voici ont été particulièrement étudiées :
- « Avis d’experts »
- « Remue-ménage »
- « Objections »
- « L’invité de MNF »
- « Face-à-face »
Mais, de prime abord, la clarification du débat est inévitable. Cela oblige donc à distinguer l’expertise dans l’exercice d’un métier, consacrée par les pairs et celle construite par les médias, à force de médiatisation. Certes, le débat se pose à partir de l’expérience sénégalaise, mais il pourrait certainement concerner d’autres pays d’Afrique ou du monde.
En se fondant sur une observation documentaire et une observation empirique de première main des pratiques éditoriales et des grilles de programmes des médias sénégalais, le texte analyse les relations ambivalentes entre expertise scientifico-professionnelle et expertise « médiatico-médiatique », entre la recherche de la légitimité par les médias sénégalais auprès des experts légitimes (élites politiques, universitaires, journalistes, etc.) et une quête de visibilité médiatique d’inexperts.
De quoi l’expertise est-il le nom ?
L’expertise peut renvoyer, comme le suggère Guillaume Calafat à « l’expérience acquise, la reconnaissance institutionnelle, le rapport au pouvoir politique, la maitrise des savoirs, ou encore, la revendication d’une proximité avec « le monde indigène observé » » (Calafat, 2014, 95). De façon plus synthétique, il s’agit de « la connaissance par la pratique » (Larousse, 2003). Dans le but d’enrichir le débat, nous proposons une définition du concept et/ou de la notion d’expertise à travers quatre composantes : le savoir théorique, la compétence technique institutionnalisée (diplômes, titres), l’expérience (la pratique) et la spécialisation. Cette définition s’efforce d’intégrer autant de dimensions que possible de l’expertise pour éviter toute forme d’appauvrissement conceptuel. De même, nous entendons par « peuple audience », une stratégie utilisée par des acteurs médiatiques pour donner du crédit, à travers un public favorable, à leurs postures discursives.
Comme dans beaucoup de démocraties contemporaines, au Sénégal, sur des sujets d’actualité, une sorte de triangulation légitimante s’est formée par des journalistes-animateurs, des élites politiques et des « experts » de l’espace public. Il est important de rappeler que la relative facilité à définir les journalistes et les hommes politiques contraste avec le laborieux exercice à cerner la catégorie des experts. Dans ce groupe se côtoie une diversité de profils aux appellations aussi différentes que celles de « consultants », « analystes », « spécialistes », formant un cadre aux contours « flous » et « affublés de titres » (Acrimed, 2020) parfois douteux. Mais grâce à leur accès à la parole publique et à certains capitaux, ces trois groupes de « privilégiés » tiennent les plateaux médiatiques et contrôlent l’espace public traditionnel. Agissant en « homo mediaticus » (Desmurget, 2019, 30), ils existent à travers les médias dont ils sont aussi des « consommateurs » patentés. Dans notre acception, l’homo mediaticus est, dans le sillage de Desmurget, une appellation générique appliquée à des acteurs qui, sans expertise scientifiquement avérée, investissent les médias pour en tirer intentionnellement une visibilité. Théoricien de fantasmes sociaux, usant du « faux », du « chimère », il a tendance à surfer sur la pseudo-science ou la « semi-science » en cultivant une attirance médiatique convertible en opportunités. Pour Desmurget, l’homo mediaticus, « …à défaut d’être capable, il doit sembler crédible, et à défaut d’être honorable, il doit paraitre probe » (Desmurget 2019, 60). Dans la catégorie des « experts », homo mediaticus, chroniqueurs, éditorialistes ou commentateurs, analystes occasionnels issus des milieux académiques et para-académiques, du show business et des arts du spectacle, du sport, de la sphère religieuse ou du monde des affaires se livrent à l’art du bluff. Ils sont tous « habilités » à donner une opinion présentée comme une « expertise » au peuple médiatique de l’audience. Ce « peuple » est celui des auditeurs, téléspectateurs et lecteurs censés constituer la base de l’opinion publique. Il désigne « des Sénégalais ordinaires » dont on présuppose « l’opinion », sans garantie scientifique. Ce peuple « légitimateur » devient le prétexte grâce auquel s’expriment les « experts médiatiques » ou « experts people » co-fabriqués par les médias à force d’invitation et de dation de titres « fourre-tout ». Le public, sans doute, impuissant sur le plan critique du fait d’un dispositif médiatique le privant de la parole, se rue vers des espaces publics alternatifs, des réseaux socionumériques. La montée en puissance de ces « élites expertes », en connivence avec les rédactions, provoque l’antipathie d’une partie des citoyens.
L’arrivée des radios et télévisions privées commerciales a grandement contribué à l’émergence de ces experts « spécialistes en généralités » (Acrimed, 2020). Le souci d’innover les contenus ainsi que la médiatisation des intellectuels depuis la libéralisation du système médiatique (Mendy, 2014, 21) ont aussi transformé cet espace public. Le processus s’étend vite à des intellectuels « moins institutionnalisés » et à des « gens ordinaires », dans un contexte de crise de l’État. Si, au Sénégal, les élites politiques, académiques et administratives ont longtemps dominé l’espace public, les ouvertures démocratiques du début des années 1990 ont accéléré l’accès à la parole publique des acteurs issus d’autres milieux. Ce phénomène a aussi promu l’opinion personnelle du « citoyen ordinaire », sous la forme d’une « inexpertise » qui réclame toute de même une respectabilité. Dès lors, il arrive un conflit de sens entre la légitimité de l’expert professionnellement institué et celle de l’inexpert médiatiquement consacré. Car en 2000, dans l’euphorie d’une alternance politique démocratique, devant un rôle déterminant des médias, des tribunes de « présence publique » ont été créées pour des lettrés, diplômés, militants, leaders d’opinion ou activistes longtemps « inaudibles ». Les médias ont aussi ouvert la voie à une sorte d’expertise du public. Le « culte des experts » va ainsi se développer avec l’apparition d’émissions dites interactives comme « wax sa xalaat » « baatu askan wi »[2], etc. dont le pionnier est la radio Sud FM. Ce type d’émission vise non seulement à démocratiser l’accès à l’espace public jusqu’ici réservé aux élites mais aussi à contourner les médias publics étatiques à la solde de l’élite gouvernante. D’autres émissions de radio et de télévision[3] comme « Opinion », « Avis d’experts », « Carrefour », « Points de vue », aux allures plus élitistes, sont « réservées » à des experts pour apporter une valeur ajoutée à l’actualité. Diffusées à des heures de grande écoute, ces émissions créent un nouvel espace de « visibilisation » d’une expertise scientifique et d’une expertise « médiatico-médiatiques ». Dans le premier cas, elles offrent un cadre à des scientifiques reconnus par leurs pairs pour vulgariser la connaissance scientifique. Dans le second, elles sont des instruments de promotion de pseudo-scientifiques, « marketeurs » de curricula et auteurs de parcours douteux. L’une des conséquences de cette « escroquerie médiatique » est la consécration du discours d’expert « médiatique » ni forcément savant ni entièrement bourrique mais dangereusement séduisant.
De la légitimité médiatique et de l’expertise
Sur la question de la légitimité, Yves Chevalier a montré comment la télévision se fait, par ses procédés de sélection de l’information ou de ses interlocuteurs – gatekeeping – et son rituel, un outil de fabrique des « experts ». Ce mécanisme se comprend aisément à l’épreuve de la réalité médiatique sénégalaise. Les invités des studios et plateaux sont consacrés experts par « décret médiatique[4] » en recevant une autorité par leurs « titres ». À côté des règles canoniques (formations, titres et grades) de consécration d’expert, les médias semblent en trouver d’autres, informelles, plus souples, auxquels ils donnent une certaine validité. Cette « expertisation médiatique » en œuvre fait que des diplômés en sociologie deviennent des « sociologues » sans une expérience empirique avérée dans ce domaine. Le titre d’expert devient ainsi avec ce phénomène, une étiquette que des professionnels des médias (journalistes et animateurs) font porter à leurs interlocuteurs, quels que soient leurs diplômes ou leurs expériences non avérées, dans un domaine précis. L’expértisation médiatique, comme processus d’étiquetage (Becker, 2020, 3), transforme des doctorants ou des personnels vacataires à l’université en « professeurs d’université » ; tandis que des individus travaillant pour leur compte sont appelés « consultants ». Les médias sénégalais deviennent ainsi des machines de fabrication d’experts de tout genre. La fabrique marche d’autant que les « nommés » s’en accommodent et l’opinion reste silencieuse. Les « experts » médiatiquement fabriqués foisonnent non sans la colère de certaines communautés professionnelles ou de sphères scientifiques. Erreur de bonne foi ou inculture des médias ? Ces derniers, en retour, « s’appuient » sur des éclairages « d’experts » comme d’un retour d’ascenseur dans un contexte de mise en cause de la réputation des journalistes. Des avis d’expert sont donc légion à la télévision et à la radio, pendant une élection, à l’occasion d’une réforme constitutionnelle ou d’un événement républicain. Comme dans les systèmes médiatiques européens ou américains, au Sénégal, enseignants des universités, leaders d’opinion, personnels d’ONG et d’institutions internationales, avocats, etc., sont aussi experts que des professionnels de la banque, des hommes politiques ou des journalistes. Il se pose, in fine, la problématique de légitimité et de l’expertise qui remet en débat le statut du discours médiatique et ses effets. L’espace public sénégalais permet d’observer la cohabitation entre trois types de légitimité et « d’expertise » : la légitimité du scientifique, issue d’un processus institutionnalisé, celle de l’homme médiatisé, usurpateur de posture, et celle du profane, inexpert en quête d’une reconnaissance publique. Le choc entre l’expert, le pseudo expert et l’inexpert relève de la responsabilité des médias, fortement discrédités (Bryon-Portet, 2007, 3), dans un contexte de crise du journalisme (De Tarlé, 2019, 9). Mais le besoin de vulgarisation de la science et la volonté de ré-enchantement du travail médiatique font converger leurs intérêts.
À propos des experts : deux profils, deux discours
Une longue tradition de méfiance des hommes de science à l’égard des médias est déjà constatée dans la littérature (Maigret, 2004, 26). Pourtant, pour leur crédibilité et leur légitimité, les médias ne sauraient se priver de l’expertise scientifique. Cet impératif montre que, si leur mariage semble impossible, science[5] et médias ont nécessairement besoin de se rendre mutuellement service. La vulgarisation scientifique via les médias rencontre les besoins d’accès à la connaissance dans nos sociétés tandis que la qualité des médias dépend de leurs capacités à s’allier à la science. Or, cette réciprocité engendre, à cause des failles du système médiatique, une cohabitation de deux profils d’experts dans l’espace public.
Le premier type de profil regroupe des scientifiques ou professionnels chevronnés, mus par l’éthique de leurs métiers et ne souffrant certainement pas de la reconnaissance de leurs pairs. Ils tiennent dans l’espace public un discours d’expert, maitrisé, documenté voir spécialisé. Présentés avant tout comme des professionnels, ils sont généralement universitaires ou issus des milieux de la recherche institutionnelle. Aussi compte-t-on des journalistes-analystes, des acteurs politiques ou de la société civile dont les titres et surtout l’expérience, à travers une pratique inscrite dans la durée ou l’engagement militant en font des références. Quand ils sont sollicités pour analyser l’actualité, notamment sur des sujets complexes, leur maîtrise du sujet apporte une plus-value informationnelle. Cependant, ils sont souvent critiqués pour la technicité voire la complexité de leurs avis.
Les seconds, analystes généralistes ne justifiant d’aucune production scientifique reconnue, habiles en communication et disposant de codes médiatiques, s’y font de vraisemblables scientifiques. Nous les appelons des « experts médiatiquement consacrés ».
À l’inverse, sur des questions parfois moins difficiles à effet d’audience, les journalistes mettent sous les projecteurs de soi-disant vedettes médiatiques. Ces fameux « bon clients » choisis moins pour leur expertise que leur disponibilité, leur capacité à doper l’audience ou leur proximité avec des milieux de pouvoir, contribuent à la loi de l’audience. Ce sont des experts médiatiques faisant montre d’attitudes de « prophètes » de l’actualité et de faits divers. Ils doivent dire ce qui est et ce qui n’est pas, faire des prévisions, être pour ou contre le gouvernement selon les circonstances, etc. Ils se comportent en « fast-thinkers » censés penser et trouver des solutions ici et maintenant aux problèmes de la société. Voilà ainsi deux types de profil d’experts qui contrastent mais occupent les médias sénégalais.
Le discours médiatique expert se présente ainsi de plusieurs manières. Pour certains, il est « non savant » ou « pseudo-savant », pour d’autres, il se caractérise par sa complexité, son flou voire son aspect « bluffeur » et scénique. Toutefois, il est considéré avant tout comme une rhétorique d’élite. Pourtant, à travers cette polyphonie et cet éclectisme des styles, il garde une certaine efficacité. Il a procuré à certains « lettrés » ou « diplômés » une place dans l’espace public. Des « hommes ou femmes de culture », des « activistes », des militants de diverses causes qui savent manier les mécanismes médiatiques pour booster les audiences ont tendance à se créer une visibilité médiatique. Or, en s’introduisant dans le cercle restreint des avocats « du peuple », l’expert subit une double tension, deux logiques répulsives liées à la visibilité médiatique: soit « mystifier », soit simplifier le discours.
La mystification ou « l’affabulation » ; garant d’une « sophistication », l’usage d’une terminologie soutenue est faite pour captiver et impressionner une audience. La simplification ou « pédagogie pour les nuls » le rapproche de son public. La parole de l’expert flirte avec le vraisemblable, se rapprochant d’une sorte d’esthétique, de pédantisme et de culte des slogans qui « font effet » sur le plan de la communication. Ce style révèle un rapport prononcé au « moi » de l’expert. Dans l’un ou l’autre cas, l’expert se fait un « récit enchanté et apologétique du « moi » combiné au mépris affiché pour les « autres » (Lapeyronnie, 2004, 622). La première doit le maintenir dans le monde clos des initiés d’un langage « ésotérique » pour mériter les qualificatifs mélioratifs d’ « intellectuel », de « scientifique », etc. La seconde l’oblige à se comporter en « communicant », professionnel de la prise de parole en public, pour séduire sa cible. Ainsi « l’expert » navigue entre le « savant », le « semi-savant », le « pseudo-savant » et le « non-savant » par des codes médiatiques maniés avec aisance. Sa maîtrise des logiques trouve son intérêt dans le parfait équilibre entre différents registres communicationnels qui renouvellent son contrat avec les médias et leurs publics. Cependant, qu’il soit crédible ou contesté, le discours d’expert peut-il être source de légitimité pour le média ? L’expert désormais « médiatiquement consacré » a-t-il la faculté de légitimer un média ? Au-delà d’une aura médiatique, l’autorité scientifique ou professionnelle de l’expert est-elle compatible avec la consécration médiatique ?
Science versus non-science
Le conflit entre le « médiatique » et le « scientifique » surgit dans un contexte de forte médiatisation des « professionnels du savoir » avec le clivage (Boniface, 2007, 12) que cela provoque en milieu académique, entre des « pro » et des « anti ». C’est la relance de l’opposition entre la connaissance savante, fondamentale, et la connaissance ordinaire ou non-science, « le combat de sens » (Létourneau, 2013, 121). Mais il ne doit pas occulter les arrangements réciproques et compromis qui suscitent auprès des citoyens une suspicion de connivence entre des acteurs dont la « collaboration est nécessaire mais risquée » (Létourneau, 2013, ibid). En effet, ce qui est médiatiquement bon n’est pas toujours scientifiquement valable et vice versa. Ici, les rationalités ne sont pas toujours compatibles. La vulgarisation de masse à travers les médias et la circulation traditionnelle des connaissances scientifiques sont deux conceptions paradoxales du rapport des sociétés humaines au sens. Ce paradoxe interpelle les défenseurs de la connaissance savante face à ses détracteurs et se décline en questionnement : doit-on vulgariser la science par les médias de masse ou l’internet ? Dans la tradition intellectuelle occidentale, la vieille tendance à se méfier des médias n’a pas totalement disparu. Mieux, elle se remet à jour dans un contexte de fissure de la culture « moniste » et « élitiste » des institutions et d’ouverture « obligée » de l’espace public du fait d’innovations technologies bouleversantes. Aussi, en se passionnant pour la science et en se spécialisant, les médias s’allient aux scientifiques avec lesquels ils peuvent faire une « construction commune de l’opinion » (Létourneau, 2013, 132). Si, au nom de la démocratisation de la science, les scientifiques ont compris la nécessité de rendre accessibles leurs recherches, les mentalités résistent encore aux mutations en cours. Pour certains, sceptiques (Gingras, 2017), science et médias ne font pas bon ménage ; leur alliance doit être évitée. Pour d’autres, plutôt favorables (Van Campenhoudt, 2004), la science doit être communiquée aussi via les médias. Ainsi, ce conflit permet de distinguer au Sénégal une triple catégorie d’acteurs : les partisans de la vulgarisation de masse estampillés « universitaires médiatiques », les « méfiants » jugés « traditionalistes ou coupés de la société » et les occasionnels de la majorité silencieuse.
Les premiers peuvent être nommés des hétérodoxes du champ intellectuel et scientifique sénégalais. Souvent dans une posture postmoderniste, ils sont des « universitaires ou intellectuels médiatiques » mais aussi scientifiques non-universitaires qui assument la prise de parole médiatique au nom de la nécessité de faire de la science pour tous. Pour eux, prendre la parole en public est une manière d’être au service du plus grand nombre en partageant une expertise et en répondant à une demande sociale. Ils sont souvent réceptifs aux sollicitations des médias au nom de l’intérêt général. Très disposés à répondre à des questions politiques et de société, certains parmi eux se voient collés l’étiquette de « bons clients » médiatiques par les journalistes et « d’universitaires ou d’intellectuels médiatiques ». À travers leurs interventions, les médias cherchent à provoquer ce qu’Etienne Klein (2020) appelle l’ipsédixitisme. En d’autres termes, « dès lors que le maître lui-même l’a dit (ipse dixit), alors on ne discute pas » (Klein, 2020, 5). C’est une stratégie des médias de donner de la valeur à des propos ou à une analyse.
Les seconds, les orthodoxes du champ intellectuel et scientifique, se méfiant de la communication de masse considérée comme « dangereuse » pour les scientifiques, fuient le système médiatique au nom d’une tradition de retrait de l’universitaire et surtout de l’exigence de travail scientifique préalable – le principe du recul – sur un sujet, avant toute prise de parole.
Quid alors du discours non-expert ou inexpert pourtant relayé par les médias ? Là encore, n’est-ce pas une sorte de « culte du peuple »°? Les « gens d’en bas » ne sont-ils pas utilisés pour valider des raccourcis médiatiques ? Une autre source de légitimité ? Dans tous les cas, la plupart des grands médias sénégalais ont aménagé des « espaces d’expertise » réservés à des citoyens « titrés », « diplômés », employés dans des organisations professionnelles ou revendiquant une autorité dans leur domaine. Des espaces de « non-expertise » prévus par des citoyens dits « ordinaires », sans « titres » ni légitimité d’expert existent aussi. La meilleure preuve de ce phénomène est le foisonnement, depuis une vingtaine d’années, d’émissions ou de rubriques médiatiques à caractère élitiste. En effet, « Avis d’expert », « Point de vue », « Grand angle », « Grand jury », « Remue-ménage », « Perspectives », « Opinion » « Jury du dimanche », « Objection », « L’Air du temps », « Face à face », etc. sont considérés comme de grands rendez-vous médiatiques avec des invités de taille. Souvent faites en langue française, ces émissions ciblent des élites politiques, intellectuelles, économiques, etc. auxquelles la parole est donnée pour expliciter divers sujets d’actualité. D’autres émissions conçues sur un modèle plus ou moins similaire, mais dédiées aux citoyens ordinaires « non-experts » apportent cette valeur « ajoutée » populaire dont peuvent se targuer les médias en termes d’ancrage dans « le Sénégal réel». On peut citer dans cette catégorie « wax sa xalat », « lu xew tey », « Sen Show », certaines émissions de talk-show, entre autres. Les médias ont ainsi pu se construire une légitimité liée à leur fonction historique de donner du pouvoir à ceux qui en sont dépourvus.
« Experticide » : la boucle récursive ou le cercle vicieux
Le temps où l’espace public au Sénégal était réservé à l’intelligentsia intellectuelle et politique est révolu. Les élites partagent désormais l’accès à la parole publique avec d’autres. D’où leur dé-mythification progressive et l’érosion de leur hégémonie discursive. Cela montre aussi l’évolution du modèle d’Habermas. Mieux vaut, à la suite de Nancy Fraser (2001, 130), « repenser la sphère publique » et y inclure des gens ordinaires. Avant même l’avènement des plates-formes numériques, les médias avaient créé des émissions qui mettent en discussion élites et « non-élites ». Cet élargissement n’a pourtant pas mis un terme à la tyrannie de l’expert, autrement dit, « l’expertisation ». Le diktat des « spécialistes » de l’actualité nommés « experts » a encore de beaux jours au Sénégal. Toute question jugée d’intérêt national appelle ces décrypteurs « attitrés » d’actualité. Cette expertisation excessive crée une boucle de la récursivité, du discrédit de l’expertise qui tend vers une « experticide ». Affublés de titres, qualités, parcours, expériences et vécus indifférenciés, les homo mediaticus sont de réels obstacles à la crédibilité des médias. L’énonciation performative et inflationniste du terme expert par les professionnels de l’information conforte le doute des publics sur la notion d’expertise et le vide de son sens. Désignés « experts » ou « spécialistes », ces derniers jouent le jeu sémantique pour en récolter les retombées. Comment ne pas questionner l’éthique et la déontologie journalistiques quand un géographe est considéré comme « expert en géographie », un juriste qualifié d’« expert en droit constitutionnel » ? Comment comprendre qu’un journaliste politique soit présenté comme « politologue » ou un « expert en politique » ? En produisant un système discursif intentionnellement consécrateur, les médias inventent à leurs invités des curricula vitae souvent inappropriés ou truqués et participent ainsi à une industrie du faux contraire à la rigueur scientifique. La formule journalistique – « vous êtes experts ou spécialiste en… » – adressée à des invités d’émissions fonctionne en vecteur de consécration médiatique. Cette formule fétiche adoube l’invité qui doit décliner une expertise, qu’il soit ou non en quête de réputation. Devant l’impossibilité du public de vérifier la véracité de cette formule, la responsabilité du journaliste est encore plus importante. Par cette déclaration quasi-performative, la fabrication d’experts à-tout-va se met en œuvre. Sont désormais experts : des « passionnés » de culture comme des diplômés d’écoles ou d’universités, des activistes autant que des militants écologistes ou des curieux en quête de connaissances. Tous analystes, tous experts°! Le doute sur le sérieux des médias se renforce par la multiplication des clichés collés aux personnels du secteur. En définitive, la mise en spectacle de l’information et la course à « l’événement » ravivent le conflit entre médias et science. Car, les « experts », bénéficiaires de studio de radios, de plateaux télévisions ou encore de tribunes de la presse, supposés être compétents, participent à la construction de fantasmes sociaux en commentant l’actualité. Une conséquence du désamour entre les médias et une partie de leurs publics est la ruée vers des médias alternatifs. S’ensuit une multiplicité des micro-sphères médiatiques qui renforce le flou autour de certains métiers ou titres comme ceux de « spécialiste », « consultant », « expert », etc.
Dénonçant la posture des experts, Pascal Boniface (2011, 8) écrit : « un expert peut enchaîner les erreurs en étant toujours invité sur les plateaux. Une fois mis sur orbite médiatique, on ne redescend pas sur terre ». Les « faussaires », selon Boniface, trompent avec la complicité des animateurs d’émissions et des « arguments auxquels ils ne croient pas eux-mêmes ». Les experts « mercenaires », pense-t-il, « ne croient en rien, si ce n’est à eux-mêmes. Ils vont adhérer (ou plutôt faire semblant d’adhérer) à des causes, non parce qu’ils sont convaincus de leur bien-fondé, mais parce qu’ils estiment qu’elles sont porteuses, qu’elles vont dans le sens du vent dominant » (Boniface, ibid).
Dans la même veine, Etienne Klein (2020, 5) critique la presse, créatrice volontaire, d’in-experts sur des questions savantes et techniques comme la santé, les vaccins, la politique, le sport, etc. En effet, avec les tribunes offertes au public et les micros-trottoirs, la population est souvent interrogée sur des faits qu’elle ne maîtrise pas, mais malheureusement, les médias les poussent à donner des réponses. Ces dernières, même avec leur caractère superficiel, sont transformées en débats voire en thèses par les médias. Pour Klein, quatre biais sous-tendent cette tendance à l’expertisation : « la tendance à accorder davantage de crédit aux thèses qui nous plaisent qu’à celles qui nous déplaisent », « l’ipsédixitisme », « l’ultracrépidarianisme » ou « la tendance, fort répandue, à parler avec assurance de sujets que l’on ne connaît pas » et enfin « la confiance accordée à l’intuition personnelle, au bon sens, aux évidences apparentes, pour émettre un avis sur des sujets scientifiques » (Klein, 2020, 5).
De la responsabilité des sciences sociales ?
Sciences ayant, entre autres objets, les mots, les concepts, des représentations, de la réputation, du sens, les sciences de l’information et de la communication et la sociologie des médias sont interpellées. Devant cette inflation de terminologies médiatiquement vulgarisées et légitimées, elles ont la responsabilité éthique d’une introspection sur la formation qu’elles offrent et sur le discours public qu’elles tiennent pour clarifier les sphères sémantiques et symboliques des choses. Cette « éthique de la recherche comme pivot réflexif entre intégrité scientifique (démarche orientée vers la communauté) et responsabilité sociale (démarche orientée vers la société) » (Coutellec, 2019, 383) est nécessaire pour discerner entre faussaires et vrais experts. Dans cette œuvre, en collaboration avec d’autres sciences, leurs efforts passeront par un examen rigoureux du matériau discursif et l’analyse de leurs sens, contre-sens et non-sens mais aussi par une critique courageuse du discours pseudo ou semi-scientifique. Les SIC et la sociologie des médias peuvent nourrir l’appareil conceptuel des acteurs de l’espace public du fait de leur faculté transformatrice des faits et de leurs impacts sur le marché des idées. Cette introspection exige une remise en question des savoirs et savoir-faires, dans la formation des journalistes, des professionnels de la communication et d’autres intervenants dans le débat public. De nos jours, la médiatisation de plus en plus démesurée des nouveaux acteurs renseigne encore sur le pouvoir des médias.
Sur un autre registre, il faut admettre toute la difficulté qui entoure la vulgarisation de concepts rigoureusement définis. Il en est ainsi de celui d’expert qui requiert sans doute connaissances spécialisées, savoirs-faire et expériences acquis dans le temps long de la recherche ou de la pratique. Partant du postulat que l’expertise est un capital professionnel et cognitif de très haut niveau dans un domaine précis, on peut estimer que le titre d’expert se mérite à travers des structures de validations extra-médiatiques. Le titre s’acquiert ad-intra, auprès des pairs et se déploie ad extra, par la visibilité médiatique. Il appartient aux professionnels des médias de mobiliser la bonne information sur le contenu du concept d’expertise et les profils des experts. Pourtant, les lacunes médiatiques sur ce point persistent encore. Cela pose certainement des problèmes de responsabilités professionnelles, d’éthique et de déontologie, somme toute, indispensables à la légitimité des médias.
Conclusion
Nous nous sommes efforcés, tout au long de ce texte, d’analyser quelques aspects de la question des experts dans l’espace public sénégalais, en insistant sur la confusion entre l’expertise et l’inexpertise, la science et la non-science. Face à l’élargissement de cet espace public occasionné grâces à des mutations médiatiques et technologiques, les experts professionnels, formels et légitimes, sont confrontés une « expertise » médiatiquement fabriquée. Car, en mettant en débat l’expertise par les médias ou l’expertise pour les médias, nous avons tenté de clarifier le statut d’expert et l’impact de l’expertise sur le média ou celui du média sur l’expert. L’espace médiatique sénégalais révèle en effet depuis plusieurs décennies des personnes supposées « expertes »°; souvent invitées sur les plateaux de radios et de télévisions pour éclairer des sujets complexes. Ainsi, sociologues, politistes, économistes, fonctionnaires internationaux, consultants, spécialistes de questions de sécurité, responsables d’ONG et d’autres types de professionnels sont constamment sollicités pour émettre un « avis d’expert ». Présumés compétents sur des questions techniques, leur prise de parole devrait faire la différence à la fois sur le fond et sur la forme, en donnant une information précise avec une démarche adaptée aux publics médiatiques. Le pari n’est pas gagné d’avance.
Pourtant, une relation gagnant-gagnant entre médias et experts est possible. En effet, si les médias cherchent une certaine légitimité à travers l’approche des experts, ces derniers, à leur tour, peuvent chercher à consolider une certaine position ou gagner davantage une visibilité à travers les médias. Cependant, faute parfois d’avoir toujours la main sur les intellectuels et scientifiques orthodoxes qui trouvent les médias comme instrument phagocytant le savoir scientifique, les médias « fabriquent » leurs « propres experts », des fast-thinkers, des prophètes de l’actualités sur qui ils pourront toujours compter quel que soit l’agenda. Les médias sénégalais ont déjà choisi leur sociologue, juriste, analyste politique, économiste, etc. Ce sont ainsi des experts ad intra médiatiques différents nécessairement des experts ad extra médiatiques. L’autocritique des professionnels des médias ne semble pas efficace pour préserver ce métier qui « a mal tourné » (Cohen & Levy, 2008, 12). En effet, si les organisations corporatistes[6] contribuent, en dehors des préoccupations des journalistes, à renforcer un secteur en difficulté, l’éthique et la déontologie médiatiques pâtissent encore, au cœur d’une crise multiforme : désertion de la profession par des professionnels chevronnés, arrivée de journalistes précarisés par les conditions de travail, faiblesse structurelle des entreprises, inadéquation institutionnelle de l’environnement, forte poussée de l’amateurisme à l’heure des médias sociaux.
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