Les parents face au défi de l’éducation à l’information et aux médias numériques de leurs adolescents

et

Résumés

La généralisation des médias numériques, le développement des pratiques informationnelles et communicationnelles des jeunes sur les réseaux génèrent des enjeux éducatifs majeurs. Si l’école se saisit de ces questions, à travers l’inscription de l’éducation aux médias et à l’information dans les programmes, l’enquête menée ici auprès de 28 parents d’adolescents montre que ces derniers cherchent également à s’en emparer. Entre dialogue préventif, dialogue a posteriori et dialogue argumentatif, l’éducation à l’information et aux médias numériques prend place sous différentes formes au sein de la sphère familiale. Elle porte sur diverses thématiques dont notamment les dérives informationnelles et l’exposition de soi en ligne.
The generalization of digital media and the development of young people's informational and communicational practices on the networks generate major educational issues. If the school is seizing these issues, through the inclusion of media and information literacy in the curricula, the survey conducted here with 28 parents of teenagers shows that the latter are also trying to seize it. Between preventive dialogue, a posteriori dialogue and argumentative dialogue, information and digital media education takes place in different forms within the family sphere. It deals with various themes, in particular information drifts and online self-exposure.

Texte intégral
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L’histoire des politiques publiques en Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est ancienne et complexe puisqu’elle a pris des formes très diverses à travers une succession de textes et de préconisations à la fois au niveau local, national et international (Bosler & al., 2021). L’EMI, en tant que politique publique éducative, répond à une tension, à un moment donné, entre une préoccupation sociétale, venue d’en bas, et des préconisations institutionnelles, venues d’en haut (Loicq, 2021). En effet, l’omniprésence des écrans dans la vie quotidienne et la connexion permanente permise par les dispositifs socio-techniques, interpellent les différents acteurs de la société, au premier rang desquels les parents. D’ailleurs, leur rôle est sans cesse souligné dès les premiers textes officiels autour de l’EMI (Déclaration de Grünwald en 1982) et jusqu’à récemment (Vademecum du CLEMI de 2022). Dans notre étude, il ne s’agit pas de mener une analyse critique des politiques publiques en EMI, mais plutôt de centrer notre réflexion sur la place réelle que prennent les parents dans cette éducation.

En effet, la généralisation des médias numériques, le développement des pratiques informationnelles et communicationnelles des jeunes sur les réseaux génèrent des enjeux éducatifs importants : lutte contre la désinformation, contre la cyberviolence et le cyberharcèlement ou encore sensibilisation à la gestion des données personnelles (Jehel et Saemmer, 2020). Les parents sont aujourd’hui les principaux témoins de la place croissante occupée par les technologies numériques dans le quotidien de leurs enfants, et plus précisément de leurs adolescents. Les études le montrent : le temps passé devant ces outils ne fait qu’augmenter entre 12 et 18 ans. Face à ce constat, les parents sont parfois démunis, fatigués, dépassés mais se sentent toujours concernés (Demonceaux, Boudokhane-Lima, 2023). L’éducation aux médias numériques devient un véritable enjeu de société dont les parents cherchent à s’emparer pour pouvoir accompagner leurs enfants, dès leur plus jeune âge, mais surtout au moment crucial de l’adolescence. En effet, c’est à cette période que les jeunes acquièrent des expériences numériques plus avérées et commencent à exercer davantage leur autonomie en ligne (Boyd, 2016).

Le concept de parentalité numérique a récemment émergé dans la littérature. Les travaux se sont penchés, par exemple, sur les problématiques liées au numérique auxquelles sont confrontés les parents d’enfants âgés entre 2 et 14 ans (Barthou, Lachance, 2019), ou encore sur les modes de régulation d’Internet par les mères de milieux populaires (Havard-Duclos et Pasquier, 2018). D’autres enquêtes ont mis en avant la dimension relationnelle de cette parentalité en décrivant une nouvelle écologie familiale qui s’organise autour et avec le numérique (Fontar et al., 2018 ; Dupin, 2018). Notre article s’inscrit dans la continuité de ces précédents travaux tout en s’attachant à pénétrer l’intimité familiale via le discours de mères et de pères d’adolescents pour interroger plus particulièrement le rôle qu’ils peuvent jouer dans l’éducation à l’information et aux médias numériques de leurs enfants. Pour étudier cette problématique, nous explorerons les questions suivantes : Quelle place cette éducation occupe-t-elle dans l’exercice de la parentalité ? De quelle manière se manifeste-t-elle concrètement au sein du foyer ?  Quelles approches éducatives et quelles formes de dialogues sous-tendent cette éducation au sein du foyer ?

 

Méthodologie 

Notre étude s’inscrit dans une approche qualitative fondée sur des entretiens semi-directifs. Nous avons interrogé 28 parents d’adolescents âgés de 12 à 18 ans, résidant dans différentes régions françaises (la Bourgogne-Franche-Comté, la Nouvelle-Aquitaine, l’Auvergne-Rhône-Alpes, la Normandie, l’Île-de-France, le Grand Est, l’Occitanie et les Hauts-de-France). Ces parents appartiennent à diverses catégories socio-professionnelles (femmes au foyer, professions intermédiaires, professions intellectuelles, artisans, employés, cadres d’entreprises et professions libérales). Les entretiens avec les parents ont eu lieu individuellement, sans la présence de leurs enfants. La durée moyenne de ces entretiens était d’une heure. Il est à noter que la majorité des participants qui ont accepté de répondre à nos questions sont des femmes, soit 21 mères contre 7 pères de famille. Cette prédominance féminine s’explique en partie par les difficultés que nous avons rencontrées pour recruter des hommes : les femmes se sont montrées plus enclines à participer à notre enquête. Plusieurs pères sollicités ont en effet préféré nous orienter vers leur conjointe. Cela rejoint la littérature qui tend à démontrer que l’éducation, y compris la gestion des outils numériques au sein de la famille, est souvent considérée comme relevant davantage de la responsabilité des femmes (Balleys et al., 2018).

L’analyse du corpus a été assistée par le logiciel NVivo 12, en suivant une démarche de catégorisation thématique de contenu (Bardin, 2013). La catégorisation a d’abord été définie par les thématiques retenues a priori qui ont permis la structuration du guide d’entretien. Ce dernier est construit autour de trois grands thèmes : les connaissances et les représentations des parents sur les pratiques informationnelles et numériques de leur adolescent, leurs préoccupations relatives à ces pratiques, et la communication intra-familiale concernant l’information et les médias numériques. Cette catégorisation a ensuite été enrichie de manière inductive, en fonction des thématiques révélées au fil des entretiens : « Les thèmes [ont été] identifiés et notés au fur et à mesure de la lecture du texte, puis regroupés et fusionnés au besoin, et finalement hiérarchisés sous la forme de thèmes centraux regroupant des thèmes associés, complémentaires, divergents, etc. [permettant ainsi] une analyse vraiment fine et riche du contenu » (Paillé, Mucchielli, 2012, 237). La codification s’est donc faite « a priosteriori » (Allard-Poesi, 2003) et notre grille de codage a évolué tout au long de l’analyse des entretiens (ajout / fusion / subdivision de nœuds) et ce, jusqu’à saturation des thèmes et des données.

 

Les adolescents face à l’information : une préoccupation parentale

 

Les réseaux socionumériques (RSN) reconfigurent l’activité informationnelle dans la mesure où ces dispositifs permettent un accès continu « aux découvertes informationnelles à travers des fils d’actualité scrollés » (Cordier, 2021). D’après une enquête réalisée par IPSOS[1], Internet constitue la première source d’information des jeunes ; les RSN et le format vidéo sont plébiscités par ces derniers. Un autre sondage, réalisé en 2022 par l’institut CSA[2], auprès d’adolescents âgés de 13 à 17 ans, montre que ces derniers sont 83% à considérer qu’il est important d’être informé. Cette enquête souligne également que l’information nourrit la discussion au sein de la famille ; conscients des dangers potentiels, 73% des sondés déclarent ainsi se tourner vers leurs parents lorsqu’ils veulent valider une information. Les parents que nous avons interrogés dans le cadre de notre étude déclarent eux aussi que ces questions relatives à la « désinformation », aux « fake news » ou aux « théories du complot » s’invitent désormais au sein de la famille.

Les infox diffusées sur les réseaux sont en effet des sujets de discussion récurrents entre certains parents (n= 15) et leurs adolescents. Notre enquête a coïncidé avec le début de la guerre en Ukraine. Cet événement a permis, dans certaines familles, d’enclencher une discussion autour des processus de diffusion de l’information permettant aux parents de rassurer face à des discours alarmistes rapportés par leur enfant. Plus généralement, les parents essaient de mener une démarche éducative autour des questions relatives à la source. C’est le cas d’Alyssa (mère d’une adolescente de 15 ans) : « Sur la guerre en Ukraine les premières informations qu’elle avait vues sur les réseaux, c’était assez flippant […]. On a parlé de la rumeur […] ça arrive assez régulièrement que je lui dise “Écoute, voilà ce qui se dit vraiment dans les sources sérieuses”. […]. C’est une thématique qui a déjà été abordée plusieurs fois et puis sur le fait que l’information en fonction d’où elle vient, peut avoir plus ou moins de crédibilité ». Henry (père d’une fille de 14 ans et d’un garçon de 12 ans) est également sensible à la notion de source. Il déclare « débriefer [avec ses enfants] sur la qualité, la validité ou pas de l’information qui circule, parce que même des trucs humoristiques ça met aussi en scène des trucs d’actualité donc ça peut être de fausses vidéos qui détournent des images. »

Plusieurs travaux ont démontré que les jeunes éprouvent des difficultés à évaluer les informations disponibles en ligne (Livingstone et Bober, 2004 ; Sahut, 2017). Danah boyd (2016) souligne l’importance de sortir du mythe du digital native et de doter ces usagers de « nouvelles littératies » leur permettant de juger de la pertinence des informations qu’ils brassent. Richard nous explique dans ce même ordre d’idée qu’il souhaite amener son fils à faire un usage responsable d’Internet en matière de pratiques informationnelles. Il accorde une place importante dans son discours aux questions relatives à l’évaluation de l’information et au pluralisme informationnel : « Je lui dis “N’hésite pas à aller gratter certaines choses ailleurs pour vérifier que les propos sont vraiment justes, ne te concentre pas uniquement sur un seul site”. […] . Je lui dis de ne pas s’enfermer dans un seul monde ».  Ces propos nous font penser au risque des bulles de filtre identifiées par Eli Pariser (2011). Expliquer à son enfant l’importance de diversifier ses sources est une démarche qui permet de se libérer de ces « nouvelles formes d’enclosures » (Ertzscheid, 2015).

De surcroît, nos interlocuteurs insistent sur l’importance accordée au dialogue pour connaître les pratiques informationnelles numériques de leurs enfants : « On essaye de s’intéresser aux trucs qui l’intéressent et de discuter autour de ça, ses Youtubeurs préférés, Michou [mais aussi] HugoDécrypte ! » (Rose, mère d’une adolescente de 14 ans). Ainsi, les discussions autour de ce que les parents considèrent comme des dérives informationnelles prennent appui sur les centres d’intérêt de leurs adolescents. Une maman nous raconte, par exemple, les propos rapportés par sa fille de 14 ans autour de l’un de ses chanteurs préférés : celui-ci mort, serait encore vivant et se cacherait. Cet échange lui permet d’aborder avec elle plusieurs éléments : la question des théories de complot, la pertinence des informations véhiculées en ligne et l’importance de réfléchir avant de les partager. Une autre mère de famille nous a fait part d’une conversation qu’elle a eue avec sa fille de 16 ans suite au visionnage d’une vidéo d’un jeune homme qui a twerké[3]  dans une église, déclenchant de vives réactions haineuses sur les réseaux sociaux. S’est alors amorcée entre elles une conversation autour des limites de la liberté d’expression en ligne : peut-on tout dire, peut-on tout faire sur Internet ? Les propos recueillis viennent confirmer la question de l’hétérogénéité des pratiques informationnelles numériques des adolescents (Cordier, 2015, Boyd, 2016). Ces derniers ne consomment pas tous le même type d’information, leurs activités orientent le dialogue des parents et l’éducation autour des médias numériques. Il n’existe pas ainsi une éducation, mais des éducations possibles.

Par ailleurs, face à la diversité des pratiques juvéniles sur les réseaux, il est difficile pour les parents de connaître l’ensemble des contenus consultés par leurs enfants et de les éduquer à toutes les formes de dérives potentielles. En tant qu’internautes, ils sont eux-mêmes confrontés à ces problématiques, considérées comme nouvelles et différentes de ce qu’ils ont pu expérimenter eux-mêmes dans leur jeunesse. En effet, nos enquêtés appartiennent à la première génération de parents à devoir faire face aux pratiques numériques de leurs enfants. Certains essayent de développer chez leurs adolescents une attitude réflexive vis-à-vis de l’information en ligne. La question du développement de l’esprit critique est plus que jamais primordiale, comme le souligne cette mère de famille : « On a beaucoup parlé des théories de complot, il faut penser par soi-même et bien raisonner avant de croire tous ces trucs, vérifier l’information. Son père a beaucoup insisté sur l’importance de venir en parler avec nous en cas de doute ou d’incompréhension ». Faire preuve d’esprit critique nécessite le développement d’une attitude spécifique marquée par la distanciation vis-à-vis d’un objet ; cela exige la déconstruction et l’analyse de cet objet, s’opposant ainsi aux idées préconçues qui l’accompagnent (Landry, 2017). L’exercice est difficile, c’est donc à la culture – à l’éducation formelle à l’École, comme à l’éducation informelle en famille – que revient la tâche de doter les enfants de ces outils (Pasquinelli et Caroti, 2021). Dans un monde numérique complexe, l’acquisition de compétences d’esprit critique devient essentielle pour faire face aux défis rencontrés en ligne, prendre des décisions éclairées et naviguer en toute sécurité dans cet environnement en constante évolution. Les parents essayent de jouer un rôle dans cette démarche éducative en fournissant des conseils, en encourageant le discernement, le questionnement réfléchi et en favorisant une utilisation responsable des médias numériques par leurs adolescents.

 

S’exposer, publier en ligne : prévenir et accompagner son adolescent

 

Les médias numériques sont des « vecteurs d’information » mais ils sont également des « supports communicationnels [qui] permettent à la fois de communiquer et de se mettre en scène, de jouer avec son identité ou plutôt ses identités » (Corroy, 2012).  Ils sont devenus, pour les adolescents, des outils incontournables de leur sociabilité amicale et amoureuse. Les échanges en ligne passent par le partage de toutes sortes de données (texto, photo, vidéo) permettant une « narration de soi » qui s’inscrit dans  « un souci d’être au-delà du paraître » (Jauréguiberry, 2011). Support de construction identitaire par un « processus d’extimité » (Tisseron, 2011), l’espace numérique constitue une nouvelle forme de journal intime, où l’intimité se confronte au regard des autres.  Les questions relatives aux usages adolescents des médias sociaux en tant qu’espace de sociabilité et de construction identitaire, et les nouvelles formes de préoccupations sociales qu’elles engendrent (exposition de soi, cyberharcèlement, sexting) ont été largement documentées (Balleys, 2017).

Dans le cadre de notre étude, la question des publications et de l’exposition de soi en ligne est un sujet qui préoccupe les parents. Jacques nous explique, par exemple, que son enfant de 12 ans et demi publie deux sortes de vidéos sur Youtube : les unes, ludiques, les autres, éducatives. Il n’a cependant pas le droit de montrer son visage :  « On en a discuté, il ne s’expose pas, il connaît la règle et les dangers ». De même, Richard interdit à son fils de 14 ans de publier des photos permettant de l’identifier. Il souligne par ailleurs maintenir le dialogue pour faire comprendre à son enfant les risques encourus en cas d’utilisation malsaine de ces images : « Moi j’ai une dynamique où j’essaie vraiment de discuter, d’échanger à ce propos-là […] tout parent à mon sens doit avoir un rôle éducatif, pédagogique, un rôle d’accompagnement […] je pense que le mot parent instaure le sens des responsabilités vis-à-vis de l’enfant ». Plusieurs mères interrogées ont d’elles-mêmes abordé cette problématique durant nos entretiens, mais leur discours varie selon que l’enfant concerné est un garçon ou une fille. Alors qu’elles vont sensibiliser leurs fils à la non-diffusion d’images intimes de leurs amies, elles vont quasiment systématiquement mettre en garde leurs filles contre la publication de photos ou vidéos inappropriées qui risquent de leur porter préjudice (nudes, images d’elles dans des positions suggestives…). Dans les représentations de ces enquêtées, il semble donc que les filles occupent davantage une posture victimaire que les garçons en ce qui concerne l’exposition de soi sur les réseaux.

La crainte de voir leur adolescent s’exposer sur les RSN est, plus généralement, relative à la question de la pérennité des traces numériques. Le risque de devenir un « individu-data dans un monde sans oubli » (Merzeau, 2013) est une réalité et certains enquêtés en sont bien conscients. Avertissement, explication, conseil, ces parents diversifient les formes de sensibilisation pour amener leurs enfants à faire un usage raisonné des réseaux : « Je lui ai dit “Vous avez des outils numériques très riches […] mais attention c’est à double tranchant de l’autre côté il y a aussi la question des traces, de la vie privée […]. C’est comme aller dans la rue et montrer une partie intime de vous, sauf que là il y aura toujours une trace” » (Inès, mère d’une adolescente de 15 ans).

Suivant ce même objectif de protection de la vie privée, et face à des outils jugés intrusifs, certains parents initient leurs adolescents à la question du paramétrage de leur compte. D’autres sensibilisent aux risques d’entrer en contact avec des inconnus en ligne : « Je les mets en garde sur ce type de personnes qui peuvent les solliciter via Tiktok, en leur disant de ne pas donner suite à des sollicitations d’inconnus […] je leur explique les conséquences » (Anaïs, mère de deux filles de 13 et 14 ans) ; « Je lui dis de faire attention à ce qu’elle publie et à ne pas accepter quelqu’un qu’elle ne connait pas » (Yara, mère d’une adolescente de 15 ans et demi).

Par ailleurs, éduquer son enfant à prendre soin de son « double numérique » (Le Deuff, 2012) s’accompagne également chez certains parents d’un discours de sensibilisation aux publications qui peuvent porter atteinte aux autres : « Je lui explique qu’il faut à la fois faire attention à son image à elle, mais aussi à celle des gens » (Alyssa) ; « Je leur dis attention à ce que vous écrivez, à ne pas blesser les gens et si en contrepartie c’est vous qui êtes blessés, il faut nous en parler » (Cindy, mère d’une adolescente de 16 ans et d’un adolescent de 12 ans). Nos interlocuteurs redoutent en effet le cyberharcèlement et insistent sur l’éducation aux bonnes pratiques de publication. Aucun parent interrogé ne nous a rapporté par ailleurs de situation dans laquelle ses enfants se seraient retrouvés victimes. Le dialogue autour du cyberharcèlement intervient souvent à la suite d’une situation vécue par un camarade d’école : « Un enfant était malmené par des messages en ligne dans la classe de ma fille, on en a discuté […] je ne veux pas qu’ils participent en tant que meneurs à ce genre de pratique ni qu’ils en soient victimes » (Henry, père d’une fille de 14 ans et d’un garçon de 12 ans) ; « L’an dernier un jeune de sa classe a développé une sorte de phobie scolaire à la suite de menaces sur les réseaux sociaux, et ça a beaucoup bousculé ma fille […] donc on a beaucoup, beaucoup, beaucoup échangé à ce moment-là […] à travers des expériences annexes comme celle-ci, on peut les sensibiliser et aborder ces questions-là qui peuvent être préoccupantes pour nous » (Annie, mère d’une fille de 14 ans et d’un garçon de 15 ans). Ainsi, les discussions à visée éducative s’amorcent également lorsque son enfant est témoin d’une situation problématique vécue par un camarade. Salwa raconte, dans cet ordre d’idée, le réconfort et l’aide apportés à son fils de 13 ans : son meilleur ami voulait mettre fin à ses jours suite à la diffusion et la circulation à son insu d’un nude, montrant son sexe, dans tout le collège. Cela a été l’occasion pour elle de dialoguer avec son enfant autour des risques de cette pratique.

Le partage numérique de textes et images sexuellement explicites (sextos) séduit de plus en plus les adolescents (Lachance, 2016). Mais pour les parents, il est assez perturbant de penser ou de découvrir, que son enfant se livre à cette pratique. Emily Weinstein et Carrie James (2022) expliquent qu’interdire en disant simplement à son adolescent « N’envoie jamais de sexto » et mettre fin à la conversation est une erreur. La discussion doit au contraire s’ouvrir pour notamment aborder deux notions primordiales : celle du consentement et celle de l’incitation. Les parents devraient préparer leur adolescent à faire face à une potentielle demande de photo inappropriée. Les règles et les interdits mis en place ne sont pas infaillibles puisque, comme nous le prouvent les récits des parents, les adolescents contournent ces règles. Dans leur discours, nos interlocuteurs semblent conscients qu’ils doivent davantage miser sur la discussion et la sensibilisation, plutôt que sur la répression.

 

Approche éducative et formes de dialogues adoptées par les parents

 

Les pratiques numériques qui occupent désormais une place centrale dans la sphère familiale engendrent des discussions courantes entre parents et enfants. Dans le cadre de nos entretiens, les enquêtés tiennent un discours nuancé dans lequel le caractère pharmacologique du numérique, à la fois remède et poison (Stiegler, 2014), est sans cesse rappelé : si les risques liés aux médias numériques sont souvent mis en avant, les apports de ces outils ne sont pas pour autant occultés. L’heure n’est alors plus à la diabolisation mais à l’éducation et l’accompagnement. Cette éducation prend place désormais dans un système éducatif plus global au sein du foyer : « Le numérique fait partie de leur vie, de nos vies, et moi je le traite comme les autres aspects de l’éducation. On veille à ce qu’ils mangent bien, à ce qu’ils n’aient pas de mauvaises fréquentations, c’est pareil pour le numérique » (Youssef, père d’un adolescent de 17 ans).

Les discussions autour des médias numériques semblent s’inscrire dans une « approche protectionniste » de l’EMI qui se trouve aujourd’hui renforcée par des problématiques liées aux dérives de l’information (Corroy et Froissart, 2018) et des phénomènes perçus comme des problèmes sociaux par les parents (Bosler et al., 2021). Nos interlocuteurs cherchent avant tout à protéger leurs enfants en les sensibilisant et en les mettant en garde contre des pratiques qu’ils jugent inappropriées ou risquées. Certains adoptent par ailleurs des postures permettant d’aller vers une éducation plus constructive et réflexive, notamment autour de l’information, comme vu plus haut.

Les travaux de Livingstone et al. (2015) ont permis d’identifier différentes stratégies de médiation parentale dans la gestion des usages numériques des enfants, stratégies que nous retrouvons à l’œuvre chez nos enquêtés. Les stratégies restrictives, à savoir la médiation restrictive, la restriction technique ou encore le monitoring, sont présentes dans les entretiens. La plupart des parents déclarent avoir mis en place des règles d’usage et/ou des outils techniques (de type Family Link) et veiller à leur application. L’objectif est de cadrer les pratiques, contrôler et filtrer les contenus consultés par leurs enfants. Les stratégies actives, à savoir la médiation autour des usages et de la sécurité sur Internet, recouvrent toutes les interactions intra-familiales autour des questions relatives aux médias numériques. Ce type de médiation est privilégié par nos enquêtés. Tous les parents nous ont déclaré s’intéresser aux pratiques numériques de leurs adolescents. Certes, la manière de sensibiliser, d’éduquer le jeune varie en fonction du rapport qu’entretient le parent aux outils numériques et de ses compétences dans ce domaine mais chacun d’entre eux est favorable au dialogue, ce qui correspond à une évolution sociétale du modèle éducatif. A un modèle éducatif vertical, fondé sur des règles rigides et des sanctions, a succédé un modèle plus horizontal, plus souple, fondé sur la confiance et le dialogue. Pascal Duret souligne que « les négociations, sous toutes leurs formes, prennent une place grandissante dans la vie sociale » (Duret, 2007, 93) expliquant le recul de la famille bastion au profit de la famille compagnonnage dans laquelle les membres favorisent la discussion (Jankeviciute Brochet, 2016).

Pour que l’éducation à l’information et aux médias numériques soit possible, les parents doivent connaître la nature des pratiques de leurs adolescents. C’est l’instauration d’un dialogue, inscrit dans la vie quotidienne, qui facilite donc la médiation parentale. Nous avons constaté lors de notre enquête que ce dialogue peut prendre plusieurs formes. Tout d’abord, le dialogue peut être préventif. De nombreux parents interrogés déclarent aborder différentes thématiques avec leurs enfants dans le but de les informer et de les sensibiliser face à certaines pratiques, comme nous l’avons vu plus haut. Dans le cadre de ce dialogue préventif, les parents déclarent également être préoccupés par le temps passé sur les écrans par leur enfant. Ils vont ainsi les inciter à ne pas se limiter à des occupations en ligne et à des interactions virtuelles. Ils leur proposent notamment de mener d’autres activités comme lire des livres, sortir avec des amis ou pratiquer du sport, semblant établir une certaine hiérarchie entre les relations et activités In Real Life et celles online.

Ensuite, le dialogue peut être a posteriori. Celui-ci a alors pour objectif de réagir à une situation donnée. Il peut être impulsé par le parent qui a découvert – plus ou moins fortuitement – un usage du numérique qu’il juge inadapté. C’est le cas de cette mère de famille qui a constaté en allant sur le compte Facebook de sa fille de 17 ans que cette dernière discutait avec un inconnu qui lui demandait des photos intimes. Choquée, elle a alors immédiatement déclenché une conversation avec sa fille autour des risques encourus. C’est le cas également de Magda qui a découvert que son fils de 13 ans consultait des sites pornographiques sur son téléphone. Elle a dès lors impulsé une discussion au cours de laquelle elle a abordé les dérives de cette pratique. Ce dialogue a posteriori peut être provoqué par l’enfant lui-même qui vient demander conseil à ses parents. C’est ce que nous a révélé Jean, père d’une adolescente de 15 ans. Cette dernière a demandé de l’aide à ses parents à la suite de propositions insistantes d’un garçon sur Instagram qui souhaitait obtenir d’elle des photos. C’est aussi le cas, comme souligné plus haut, de plusieurs enquêtés interpellés par leurs enfants sur des situations de cyberharcèlement à l’école.

Enfin, le dialogue peut être argumentatif. Il s’instaure généralement pour expliquer les raisons d’une interdiction et les recommandations ayant pour objectifs d’initier son adolescent à de bonnes pratiques, comme c’est le cas pour les informations en ligne ou encore la question des traces numériques. Ce dialogue argumentatif s’instaure également au sujet de la mise en place ou du maintien de règles liées à l’usage des outils numériques : pas de téléphone à table, dépôt du téléphone avant d’aller se coucher ou encore, contrôle parental installé. Ce type de dialogue permet la confrontation d’arguments entre le parent et l’adolescent. Pour faire cesser certaines règles, les enfants mettent en avant l’exercice de leur propre responsabilité. Par exemple, la fille d’Alyssa (15 ans) ne souhaitant plus devoir laisser son téléphone dans la cuisine le soir au moment de se coucher, argue auprès de sa mère : « Il faut bien que j’apprenne maman, je vais gérer maman, et bah si je me couche trop tard ou si je fais n’importe quoi, c’est moi qui assumerai ». Autant durant les années collège, les règles sont relativement bien acceptées par les jeunes adolescents, autant l’entrée au lycée marque un changement d’attitude de la part des enfants, mais aussi des parents. Plus les enfants avancent en âge, plus les parents souhaitent les responsabiliser en abandonnant ou en assouplissant certaines règles. Conserver le dialogue reste par ailleurs une nécessité pour continuer à accompagner son enfant. L’enjeu consiste alors à trouver un juste milieu : les parents doivent apprendre à considérer les pratiques numériques de leurs enfants et ces derniers doivent apprendre à respecter le cadre éducatif parental instauré.

Tous les parents interrogés, quel que soit leur genre, leur origine sociale, manifestent un intérêt à l’égard des pratiques numériques de leur adolescent. Entre incompréhension et inquiétude, entre contrôle et confiance, les parents se retrouvent confrontés à un paradoxe : tiraillés entre une tradition culturelle en matière d’éducation plaçant l’adulte comme responsable des conduites de ses enfants et un contexte socio-technique qui, avec le fort développement du numérique, a vu se développer un phénomène d’individualisation des pratiques numériques juvéniles (Jehel, 2011). Ils bricolent, comme ils le peuvent, un cadre éducatif favorable au développement d’un usage raisonné des outils connectés. Une posture de guidage et d’accompagnement du jeune, s’inscrivant dans un contexte d’évolution plus générale de la parentalité (Barrère, 2002), devrait s’appuyer sur la négociation plutôt que sur l’imposition, sur la complicité et les moments de partage plutôt que sur le contrôle excessif et les tensions en découlant.

 

Conclusion

Dans cet article, nous avons interrogé l’éducation à l’information et aux médias numériques à travers l’ordinaire de l’éducation parentale. Dans leur discours, tous les parents interrogés nous ont fait part de leurs préoccupations vis-à-vis de cette question. Comme pour les autres pans de l’éducation de leurs enfants, les parents cherchent à « bien faire ». Au cours de nos entretiens, ils ne font jamais référence aux textes officiels – qu’ils semblent méconnaître – et témoignent plutôt de leur tâtonnement et bricolage, dans la recherche de ce qu’ils considèrent être de « bonnes pratiques » à appliquer. C’est ainsi que des règles sont mises en place par les parents afin de cadrer les usages de leurs enfants, mais c’est davantage par le dialogue que l’éducation aux médias numériques devient effective et pérenne. Ainsi, ce dialogue peut prendre plusieurs formes. Qu’il soit préventif, a posteriori ou argumentatif, le discours parental cherche à éduquer l’adolescent, en vue de permettre un usage raisonné et responsable des outils numériques. Cette éducation au sein de la famille n’est pas à proprement parler formalisée. Elle s’impose presque d’elle-même, se fond dans l’éducation au même titre que d’autres sujets tels que l’école, la nourriture, la santé ou les règles de savoir-vivre. Elle est intégrée à la communication intra-familiale, un sujet parmi d’autres mais qui revêt une importance de plus en plus grande au sein des foyers.

Si le rôle des parents est sans cesse rappelé dans les textes institutionnels, nos interlocuteurs, quant à eux, laissent entendre que l’éducation aux médias doit être également un objectif scolaire : l’École doit, selon eux, former les jeunes à des pratiques numériques responsables et raisonnées. Les parents qui se sentent parfois démunis réclament ainsi plus d’actions de la part de l’École sur la question des pratiques numériques. Les enquêtés semblent donc avoir une connaissance limitée des dispositifs déjà existants. En effet, le terme d’EMI a été cité par très peu de parents, probablement du fait du caractère non-disciplinaire de cette éducation à dans les programmes. Dans le même ordre d’idée, les parents semblent méconnaitre les ressources et outils mis à leur disposition par les différents organismes pour les accompagner[4].

Au final, l’éducation à l’information et aux médias numériques semble prendre de nouveaux contours en investissant la sphère familiale. Même si les parents ont des attentes vis-à-vis de l’École, ils semblent conscients du rôle qu’ils doivent jouer face aux pratiques numériques de leurs adolescents. Nous soutenons ainsi que cette éducation doit sortir du cadre prescriptif et injonctif émanant des politiques publiques pour être pensée comme un véritable projet collectif porté à la fois par l’École et la famille.



Références bibliographiques

Allard-Poesi Florence, « Coder les données », dans Giordano Yvonne (sous la dir. de), Conduire un projet de recherche. Une perspective qualitative, Colombelles, France, Editions EMS, 2003, 318 p.

Balleys Claire, Socialisation adolescente et usages du numérique. Revue de littérature, Rapport d’étude de l’INJEP, 04 juin 2017.

Balleys Claire, Jochems Sylvie, Martin Olivier, « Familles contemporaines et pratiques numériques : quels ajustements pour quelles normes ? », Enfances Familles Générations, 2018, 31.

Bardin Laurence, L’analyse de contenu, Paris, PUF, 2013, 296 p.

Barrère-Maurisson Marie-Agnès, Rivier Sabine, Temps parental, parentalité et parentalisme : A propos des nouvelles pratiques, institutions et régulations en matière de famille, 2002. https://shs.hal.science/halshs-00080601/document

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Pour citer cet article

et , "Les parents face au défi de l’éducation à l’information et aux médias numériques de leurs adolescents", REFSICOM [en ligne], Varia, mis en ligne le 16 juin 2024, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/1431


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