Table des matières
Depuis le XVIIe siècle, la communication vers les scientifiques s’est distinguée nettement, de la communication « culturelle » (Chouteau, 2004). Les académies et les sociétés savantes se succédant et se complétant, ont structuré la revue scientifique moderne et en ont fait le principal mode de dissémination des connaissances issues de la science (Volland-Nail, 2013). Le média s’est aussi affirmé comme un objet marchand, très profitable d’ailleurs, que les éditeurs se sont appropriés (Coulomb, 2022). De même, profitant de diverses mutations (développement des sciences métriques, adoption de politiques d’évaluation, etc.), elle est installée au cœur de l’activité de recherche (vecteur de diffusion des idées, outil, de notoriété des institutions, etc.) ; et avec le numérique, a accru son poids en intégrant le pilotage et l’évaluation de la science (Russell, 2001). La revue est ainsi associée à la gestion rationnelle des fonds publics qui exige de contrôler l’efficience de la science, devenant même un de ses indicateurs clés.
La revue a cependant dû se confronter à de nouvelles écritures et médiatisations (Guédon et Loute, 2017 ; Pignard-Cheynel, 2004 ; Thierry et Schafer, 2019), traverser des débats autour de sa préservation. En effet, opérer ce double virage politique et numérique a fait passer la communication scientifique d’un devoir professionnel à une contrainte forte sur toute une corporation et même ses institutions. Il est actuellement impossible à un chercheur de sous-estimer le prestige que peut lui conférer la publication dans les revues (Russel, 2001), son impact sur sa carrière ou plus simplement sur sa notoriété.
Est-ce que cela a, pour autant, modifié les enjeux de communiquer la science ? On peut, en effet, s’interroger sur l’utilité de perpétuer une communication réservée à des spécialistes, sur ses fonctions et même sur ce qu’elles sont en réalité dans la vision actuelle du chercheur. Quelles représentations se fait-il du sens de communiquer la science ?
Cet article propose de réenvisager la revue scientifique, en particulier face au besoin d’une inscription au sein d’une communauté savante, d’une intégration.
De la Revue et des publications scientifiques
La publication scientifique, dans sa forme moderne axée sur la revue savante, est une adaptation. En effet, face aux besoins exacerbés de partager rapidement leurs travaux, les scientifiques se sont mobilisés. Les sociétés savantes, notamment, ont mécanisé la lettre qui assurait l’essentiel des échanges scientifiques au XVIIe siècle (Guédon & Loute, 2017). La revue devenait l’outil valorisant leurs activités, assurant leur large diffusion auprès des institutions scientifiques (don, échange et abonnement) et de leurs membres.
La science s’est construite à cette époque autour des chercheurs, afin d’articuler « leurs singularités avec une vie sociale collective marquée par des relations de proximité et par la recherche du commun » (d’Almeida, Oliveira & Marques, 2017, 5). En devenant une communauté, elle avait, d’une part, un besoin d’indépendance face aux immixtions des politiques et, d’autre part, une exigence de régulations assurant sa cohésion interne et son efficacité. La science devait, en effet, maintenir une autorité, assurer la discipline collective. Cela d’autant plus que son espace public associe héritage et créativité dans un souci permanent d’adaptation à son époque (Miège, 1995, 169). La publication en est un moyen.
La revue permet d’abord de satisfaire aux obligations de s’appuyer sur la production existante et de partager celle réalisée à ses pairs (Russell, 2001). Or, celles-ci nécessitent d’assurer sa qualité, en conformité avec ses visées de sensibiliser et argumenter. La nature hasardeuse de la quête scientifique ou encore la réfutabilité de ses vérités produites (Popper, 2017) ont rendu ces visées prégnantes et ont construit des principes partagés de vérification pour faire science de l’objectivité, mais aussi en faire société.
La science est ainsi un champ social, caractérisée par ses luttes de pouvoirs et leurs effets en termes de reconnaissance individuelle et de contrôle de la production des idées (Bourdieu, 1976, 89). Or dans ce champ, toute communication est un combat : pensé, intéressé. Elle a pour but de se constituer un capital social, un pouvoir (Bart, 2008, 46). La publication devient alors une quête constante d’autorité – au sens weberien de « domination fondée sur la légitimité de celui qui la possède » (Verlaet & Chante, 2017) – et a des enjeux sociaux. On peut citer la hiérarchisation des sciences (Sandoz, 2017) ou des chercheurs avec Terry Shinn qui établissaient « une correspondance étroite [… entre] la position des chercheurs dans la hiérarchie du laboratoire et […] leur pratique scientifique et le profil de leurs résultats de recherche » (Shinn, 1988, 2). Le classement a des effets, lorsque leur crédibilité est engagée, dans leurs choix, en particulier des objets d’étude sur fonds de pressions des politiques publiques et des intérêts privés (Trépanier & Ippersiel, 2003). Il y a aussi un enjeu de citoyenneté traduit par l’attachement au « souci permanent d’être accessible au reste de la communauté scientifique, à son tour prémisse possible pour de nouvelles découvertes » (Curien, 1990, 190) ou le respect de valeurs capitales : protéger le droit d’auteur, exposer à la critique, l’archivage des idées, etc. (Wojciechowska, 2006, 298 ; Schöpfel, 2008, 17).
La littérature donne ainsi à la communication ces différents sens dont on peut se demander s’ils sont encore conformes à la perception actuelle des chercheurs ? Le chercheur s’oblige-t-il à la communication scientifique pour d’autres raisons, pour son bénéfice individuel ou pour la collectivité dans la seule finalité d’en être un citoyen ?
Méthodologie
Étant trois jeunes chercheurs de disciplines différentes (sciences de l’information de la communication, sciences de l’éducation et sciences de gestion), nous étudions des problématiques convergentes : réformes du pilotage des universités, comportements de publication des chercheurs et leur perception de la justice procédurale liée à leur évaluation. En nous croisant autour de l’évaluation, de façon générale, et de la publication, plus spécifiquement, il nous est apparu important de comprendre ce qu’on nous demande, (publier et en être capable) en confrontant nos impressions à la compréhension d’autres collègues.
Notre objectif est de connaître les représentations associées au sens et à l’utilité de la publication scientifique, notamment à sa forme la plus usitée qu’est la revue scientifique.
Nous avons mobilisé, d’une part, une revue de littérature sur la communication scientifique : histoire de la revue, politiques évaluatives et effets sur les pratiques des auteurs, mutations dans la diffusion des connaissances et débats à l’ère numérique. Les observations, enrichies de nos expériences, professionnelles et académiques, ont permis de choisir les enjeux actuels à associer à la publication et à l’évaluation scientifiques et à la perception de tels processus. D’autre part, nos phénomènes étudiés (représentations de la coopétition, justice perçue dans l’évaluation, stratégies adaptatives de publication) sont complexes et multidimensinnels. Leur lien aux expériences individuelles et représentations subjectives des cehrcheur.e.s, nous a amené à privilégier une approche qualitative, pour une compréhension nuancée du sujet.
Ainsi un guide d’entretien a été élaboré, comprenant dix-huit (18) questions visant à collecter des informations sur leurs perceptions de quatre (4) échelles : les représentations de la communication scientifique, les compétences requises, les bénéfices perçus et le lien à l’intégration sociale. Les représentations sont interrogées via trois (3) questions sur les motivations à publier et la distinction faite entre l’information et la communication. Les trois questions sur les compétences visaient à savoir si elles sont associées à des habiletés spécifiques que les enquêtés s’efforcent éventuellement d’acquérir, et à obtenir leur avis sur l’évaluation par les pairs. Les apports de la communication sont envisagés à partir de six (6) questions sur ses fonctions principales – juridique, évaluative, informative et mémorielle – ainsi que de sa contribution à la reconnaissance individuelle. Enfin, pour la dimension intégration sociale, ses six (6) questions cherchent une éventuelle construction, autour de normes et valeurs du champ, qui pourrait être un projet (ad hoc ?) et/ou renforcer l’ancrage dans la communauté scientifique. L’enquête a été conduite sous forme d’interviews avec neuf chercheurs. L’échantillon comprend deux sous-populations que sont les enseignants-chercheurs, constitués d’un groupe de cinq (5) professeurs des universités, et les chercheurs, représentés par un groupe de quatre (4) docteurs et doctorants.
Les données ont été analysées et intégrées, au besoin, en complément des conclusions des auteurs. Les principaux résultats de la recherche sont présentés ci-dessous.
Résultats de la recherche
L’exploitation des différentes données collectées nous permet de proposer quelques points de réflexion autour de l’ambivalence entre informer et communiquer, de l’engagement du chercheur, de l’expression de la compétence, mais aussi de la diffusion de la science comme, à la fois, auto-valorisation du chercheur et voie d’intégration sociale.
Un choix entre information et communication
La publication scientifique transmet des résultats de recherche à des pairs. Or dans la diffusion, deux approches sont concurrentes. La première est portée par les tenants du renseignement, d’un ordre qui modifie la perception ou le comportement (Bully, 1969, 27). Cette vue promeut une transmission unilatérale basée sur la quadrilogie émetteur, message, canal et récepteur et sur la linéarité de ses actions. La seconde est interactionniste. Elle fait de chaque protagoniste un sujet et un acteur dont l’existence dépend de ce « qu’il entretient avec les autres, et/ou les objets, et/ou les phénomènes » (Mucchielli, 1995) en termes d’interactions. Cette théorie construit une finalité d’influence, soit en modifiant les représentations soit en agissant sur le stock de connaissances (Gardiès et Fabre, 2012, 47) ou la cognition de tiers. Les interviewés ont ces deux perceptions.
À la question « considérez-vous que publier c’est informer et pourquoi ? », ils ont tous répondu par l’affirmative. L’interviewé 9 précise que la publication scientifique « passe une information à autrui […] elle n’appelle pas une interaction. Quand je transmets à mon pair par le biais d’un article, je l’informe parce qu’il n’y a pas une interaction. » (Itw, 9). D’autres abondent dans son sens, insistant sur les finalités de cette information. Ainsi, s’agit-il de permettre à « d’autres chercheurs de mener facilement leurs recherches et de les approfondir » (Itw, 1), de « connaître ou d’approfondir leur culture » (Itw, 3), de « savoir les vérités scientifiques sur un fait ou phénomène » (Itw, 5) et de « faire savoir ce que d’autres ont fait ou dit sur une question » (Itw, 6). Il s’agit aussi de se former, d’apprendre, d’avoir « matière à réfléchir à leur tour [… pour] faire avancer les connaissances utiles […pour] la postérité » (Itw, 7).
Ces exemples, non exhaustifs, traduisent la consubstantialité entre recherche et utilité sociale, la dépendance de la science à sa transmissibilité au sein du système, à ses effets. Au-delà de la transmission de connaissances, il s’agit de lier les acteurs dans une médiation (Vacher, 2009), au sens de mobiliser un tiers pour résoudre un problème voire d’impacter la société. Cela constitue le propos de plusieurs enquêtés qui affirment communiquer : « parler avec son public lecteur sur une thématique précise » (Itw, 4), faire « découvrir les résultats de nos recherches et d’en apporter les critiques nécessaires à l’avancement de la science » (Itw, 5), « se faire comprendre » (Itw, 7). On s’adresse ainsi au grand public afin de l’éclairer sur les débats et enjeux contemporains, notamment en cette ère numérique faisant que « des chercheurs, des acteurs et des apprenants de partout peuvent accéder au message et en tirer profit » (Itw, 6). La publication scientifique favorise dès lors l’utilité que le savoir peut avoir, pour le dialogue citoyen (Itw, 8), pour la prise de décision (Itw, 7). Elle permet aussi d’attirer l’attention sur le chercheur, car « publier c’est mettre à la disposition du public des informations ou renseignements » (Itw, 3).
Ce retour, de l’interviewé 3, à l’approche renseignement actualise l’ambivalence de la publication scientifique, à la fois information et communication. L’interviewé 2 illustre la proximité confondante des deux termes. Il explique que « l’information c’est plus peut-être pour le grand public et la communication pour ses pairs ». Toutefois, dans son propos, « l’information peut être très vague ou très vaste. La communication, c’est plus précis, c’est plus pointu », mais en même temps « quand on communique, on doit vraiment se faire comprendre, et partager plus ou moins un même vocabulaire sur le sujet et alors que l’information est forcément hyperpointue » et au final « il faut informer sur son activité, donc ça, c’est une des exigences de la communication » (Itw, 2). Devant cette confusion, c’est le répondant 9 qui tente une précision, en distinguant une information transmise d’une communication interactive. Aussi, la revue fait interagir par l’évaluation des pairs « où il peut y avoir des allers-retours, des discussions pour savoir si l’article doit être modifié […] servir de cadre de discussions qui peuvent être ouvertes à la suite de la publication d’un article » (Itw, 9). En somme, information et communication sont imbriquées : inclusion, complémentarité et interdépendance.
Leur relation justifie la mise en œuvre de ce tiers outil qu’est la publication. Publier est une démarche éditoriale englobant tant l’action de rendre public et notoire ou de faire paraître que son résultat. La publication est ainsi un document au sens otletien : « un objet qui apparaît lors d’un processus d’inscription intentionnel sur un support matériel, de représentations codées, signes, symboles, adaptés à la manipulation, au transport et à la préservation dans le temps, et destinés à être interprétés par des utilisateurs » (Keraron, 2007, 118). Elle est dès lors un outil et une modalité de médiation de connaissances et de savoirs.
Une expression de l’engagement pour la communauté
Le nuage de mots obtenu à partir du discours des chercheurs présente la prépondérance des mots employés pour donner les raisons qui les poussent à publier leurs recherches. Les occurrences mises en exergues révèlent une volonté d’informer et de communiquer.
Les interviewés publient pour partager leurs recherches avec la communauté scientifique. Une confrérie au sein de laquelle, tout chercheur envisage une place dont la contrepartie est sa légitimité. Or, l’organisation de la science en un système de compétition oblige tous les scientifiques à l’acquisition de compétences qui les rendent capables de comprendre et de réaliser l’activité scientifique et de formaliser ses produits, d’auto-évaluer ce travail. Aussi, un chercheur a besoin que ses concurrents construisent sa reconnaissance (Bourdieu, 1980, 2). Sa légitimité est donc acquise par l’évaluation, or celle de la recherche et de l’enseignement supérieur accorde une place importante à la revue. Et nous avons quelques explications liées à ses valeurs internes ou à ses usages.

Figure n°1 : Nuage des mots relatifs à la motivation des chercheurs pour publier leurs recherches
De façon générale, une revue est organisée autour d’instances et d’acteurs (société savante, association professionnelle, laboratoire de recherche, groupe de chercheurs, etc.). Leur engagement joue un rôle dans cette constitution. En effet, selon Aline Sarradon-Eck et ses coauteures, la publication à un coût élevé, « estimé pour un seul article en SHS à 1 330 euros […], sans compter les coûts cachés du temps de travail des membres du Comité de rédaction[1] et des évaluateur.rice.s. » (Sarradon-Eck & al., 2020). Le contrat prend ainsi la forme du bénévolat, au sens d’une mobilisation volontaire et non rémunérée.
Largement ancré dans les pratiques de la revue papier, cet engagement s’est « enligné » (Vanholsbeeck, 2016), avec les opportunités offertes par le Web de promouvoir l’accès à la production scientifique (Couture, 2010). Les chercheurs assurent ainsi la gestion éditoriale et administrative : réception des soumissions, leur tri et affectation aux évaluateurs, la gestion du processus de révision et la communication avec les auteurs » (Sarradon-Eck & al., 2020). Ils sont eux-mêmes des pairs évaluateurs qui examinent les articles soumis, leur expertise servant à mesurer et à améliorer la qualité scientifique des travaux par des commentaires. Au sein de ces revues, ils peuvent s’occuper de la promotion et de la diffusion des articles : création de contenus pour les réseaux sociaux, organisation de webinaires, mise en relation avec d’autres acteurs académiques, etc. Si une revue publie des articles dans plusieurs langues, des bénévoles peuvent être impliqués dans la traduction ou la relecture des articles ce qui peut améliorer la diffusion internationale des travaux ainsi que la notoriété de la revue. Le bénévolat est indispensable aux revues et leur permet, malgré de faibles moyens, de maintenir une qualité et une renommée internationale. Le libre accès est aussi une résistance à la mainmise des éditeurs commerciaux sur la connaissance savante et à leur pay per view imposé.
La bibliométrie, recours aux méthodes statistiques et mathématiques pour quantifier et analyser les publications, est utilisée dans l’évaluation de la recherche. Et, l’article scientifique est une référence dans le monde de l’évaluation (Durand-Barthez, 2009 ; Egret, 2021), où elle doit sa position certes à un concours de circonstances (création du Science Citation Index, avènement des métriques, etc.), mais aussi à ses traits distinctifs. En effet, il transmet des informations en se basant uniquement sur des preuves. Sa structure standardisée – introduction, revue de la littérature, méthode, résultats, conclusion – reflète une exigence de clarté qui sert tant à l’intelligibilité du texte qu’à la compréhension de la démarche déployée. La reproductibilité est une valeur qui oblige les auteurs à la transparence et à l’honnêteté intellectuelle en distinguant notamment ses idées propres des emprunts aux collègues et au patrimoine commun.
Pour leurs valeurs et leur large diffusion, les revues comptent parmi les critères d’évaluation de la recherche. En effet, divers systèmes (ex. processus de promotion universitaire) considèrent la publication dans une revue de haut niveau comme un indicateur de la qualité et de la pertinence des travaux de recherche. Et pour déterminer cette qualité, des palmarès (Journal Citation Reports (JCR), Scimago Journal Rank (SJR), etc.) les évaluent et les classent régulièrement. Ils s’appuient sur leur réputation, leur impact et leur qualité. Leurs résultats sont considérés comme des mesures valides de la visibilité et de l’influence des revues, ainsi que de la valeur des articles qui y sont publiés. Cette inscription de la revue dans des valeurs interroge sur l’existence de ressorts spécifiques à sa publication.
Un moyen d’exprimer sa compétence
Questionnés sur le besoin d’habiletés particulières pour publier, les enquêtés ont tous été affirmatifs. Leurs réponses indiquent notamment des compétences méthodologiques (Itw, 1) et de rédaction scientifique (Itw, 2). Il s’agit nécessairement d’être un spécialiste de son domaine, de savoir rédiger un projet de recherche pertinent et de le conduire, de rédiger ses résultats (Itw, 4). La rédaction scientifique a ses « exigences tant au plan éthique qu’au plan méthodologique. Donc il faut un savoir et un savoir-faire adossé sur des principes pour faire des publications scientifiques dignes d’intérêt » (Itw, 6). En tant qu’activité normée, elle requiert « de savoir chercher la bonne information, de la qualifier, de produire une revue de littérature, de rédiger en utilisant des termes techniques, d’adopter un cadre théorique pertinent, de collecter des données, de les interpréter » (Itw, 9) en plus des compétences linguistiques, dont l’anglais qui est la langue de publication à l’international. Pour publier, les compétences requises donnent de la « rigueur dans ce qu’on fait » (Itw, 3), éloignent des simples opinions. Il convient, dès lors, de les cultiver soit par la formation doctorale, soit par l’expérience (Itw, 4). Publier apparaît ainsi comme une compétence métier bâtie graduellement et perfectionnée « par la documentation, par la régularité dans la production et la communication scientifique voire par la formation continuée » (Itw, 6). Elle constitue, de ce fait, un investissement personnel du chercheur pour se « conformer aux règles » (Itw, 7), mais aussi – dans un contexte où les outils de collecte d’information et d’analyse de données évoluent rapidement, un contexte dans lequel la production savante exige le tri – de « s’adapter, en permanence […] par les lectures et par l’autoformation, en apprenant directement des collègues » (Itw, 9).
Le chercheur cultive donc l’acquisition – voire l’assimilation – de connaissances dans son domaine. Disposer des outils (techniques et intellectuels) de réalisation de son activité est un élément clé de sa sécurité professionnelle. Sa compétence construit son autoréférence, au sens cartésien du cogito ergo sum. Il choisit lui-même son implication, ses combats intellectuels, ses appropriations, ses possibilités etc. Sa posture vise à développer la compétence par laquelle il existe : s’analyser en tant qu’acteur/ objet et analyser ce qui l’entoure. Sa compétence lui donne ainsi un pouvoir d’influence (intellectuel, moral etc.) indispensable à son positionnement en tant que membre qui compte au sein de la nation de la science. Aussi, se retrouve-t-elle essentielle à sa perception par les confrères qu’il veut inspirer.
Et concrétise-t-elle un engagement tacite pris par le scientifique non seulement de rendre accessible son travail à la communauté mais aussi de contribuer à établir la scientificité des travaux de ses pairs. Cette adhésion est forcément exprimée par la satisfaction à la contrainte de publication qui perpétue en même temps l’acceptation du principe de contrôle sur tous. Elle exige d’obéir à des règles propres à la science. On accepte ses confrontations ou conflits, on recourt aux mêmes « instruments avec lesquels ils sont en mesure de résoudre ces désaccords » (Bourdieu & Wacquart, 1992, 152). La publication scientifique est, en ce sens, une contrainte du champ, un moyen d’attester de son activité savante, d’exprimer sa compétence et d’être reconnu par ses pairs comme contributeur au processus de production de savoirs.
Une autosatisfaction et une (auto)valorisation
La publication scientifique apporte de la renommée et de la visibilité de l’avis général des répondants. Les revues étant aujourd’hui bien référencées sur internet, une recherche simple permet de vous indiquer comme auteur d’un article, d’avoir des informations sur votre travail, « de savoir que vous êtres chercheurs sur un sujet et dans un domaine » (Itw, 7). De même, la revue contribue à la reconnaissance individuelle. En effet, la « validation par les pairs est déjà une reconnaissance de la qualité du travail. Et plus on accumule des reconnaissances de ce type, plus on est considéré comme étant un chercheur compétent, un chercheur fiable ou un chercheur légitime ». (Itw, 8). Or, reconnaissance et visibilité sont utiles, déterminantes dans l’évaluation, elle-même capitale dans l’évolution professionnelle décidée par les pairs en se fondant essentiellement sur la qualité des travaux et la productivité. Ainsi, la publication peut même, au-delà de l’évolution de carrière, offrir de « faire un grand bond en avant dans le monde des stars de son domaine » (Itw, 2). Un auteur prolifique et de qualité « devient aussi une autorité dans son domaine dans sa discipline et quand je dis autorité c’est au sens […] de celui qui peut décider des orientations qui sont pertinentes dans son domaine » (Itw, 8). Et naturellement, tous ces acquis sont valorisables « dans ses relations professionnelles, dans la constitution d’un réseau, dans ses recherches de collaborations ou même dans une recherche d’emploi » (Itw, 8). Ces apports sont largement étayés par la littérature scientifique (Bourdieu, 1976 ; 1980 ; 1992 ; Bart, 2008).
Les interviewés évoquent également leurs autres gains altruistes et égoïstes. Ils commencent par l’autosatisfaction « quand un travail aboutit et qu’il est reconnu comme étant de qualité, c’est gratifiant. Elle apporte aussi un autre regard des collègues, des supérieurs, du respect. Et selon le journal, je crois que cela peut même être du grand respect » (Itw, 8). Après une publication, on ressent donc cette « gratification en ce sens que cela permet de montrer que je suis intellectuellement valable. Cela permet également de savoir que je suis dans la contribution à la production des connaissances » (Itw, 7). Le chercheur profite de l’archivage qui contribue à « la conservation de la mémoire collective » (Itw, 7), permet de « léguer le savoir à la postérité » (Itw, 6). Le développement des archives ouvertes entraîne « des plateformes qui effectuent aussi ce travail de permettre un accès immédiat et pérenne. Donc qui permet aussi à l’auteur d’être diffusé un peu partout et d’être reconnu comme auteur partout ». (Itw, 8).
Les archives de la recherche contribuent à développer l’activité scientifique, celle-ci étant nourrie des connaissances existantes. Les bibliothèques, missions d’archives et centre de documentation collectent et diffusent l’information scientifique et technique qui, selon les termes généraux de l’ADBS – Association des professionnels de l’information et de la documentation – renvoie à « l’ensemble des informations dont les différents professionnels des secteurs de la recherche, de l’enseignement, de l’industrie et de l’économie ont besoin dans l’exercice de leur métier » (ADBS, s.d.). L’utilité de ces structures se mesure à leur nombre d’utilisateurs, au taux d’usage de leurs collections (consultation, emprunt, téléchargement en ligne, abonnement, etc.) et à leur appropriation effective via la citation.
La bibliométrie mesure l’utilité scientifique par la visibilité et à l’influence internationale de l’auteur ou de la publication. D’où une transition du secret vers la publicité qui promeut des stratégies plus adaptées à la quête d’impact dont fait partie l’open access. Ainsi, la présence dans les plateformes d’archives ouvertes est un placement pour la postérité comme le recours aux réseaux sociaux et aux blogs. Apparus dans les années 90, les réseaux sociaux mettent en relation des individus pour un usage personnel ou professionnel. Leur mouvance académique répond aux « frustrations de chercheurs dans leur quotidien : perte de temps sur la gestion des citations, cloisonnement en laboratoires et centres de recherche, multiplication des intermédiaires entre le chercheur et ses sources » (Moreau, 2015) et leur propose une mise en réseau destinée à constituer « une masse critique en termes de visibilité et donc d’utilisateurs » (Bouchard, 2015). Il s’agit aussi de sortir de la « tour d’ivoire » (selon l’expression d’Edgar Morin) dans une démarche incomplète. Le discours scientifique est inadapté en dehors du champ et requiert une médiation, une traduction pour ne pas dire réécriture. N’est-ce pas le sens du blogging ?
Le blog s’est affirmé comme une rupture avec l’écriture normée, un espace de libertés inhabituelles. On peut se rétracter, se démentir, se corriger, communiquer ses résultats à l’instant, échanger avec ses lecteurs, etc. Il est un objet éditorial accessible, transparent, visible et même formateur puisque certaines interactions relèvent du peer reviewing. Le chercheur profite d’une vitrine pour une science démocratisée, socialement appropriée et qui s’approprie résolument les commodités du numérique : applications mobiles, gestion des publications, commercialisation, statistique d’usages, etc.
Une quête d’éternité, parfois dans la radicalité
La publication scientifique, bien qu’essentielle à la notoriété du chercheur, a pour effet une individuation du mérite dans une activité faite d’héritage et de collaborations. De sa préparation à son archivage, elle traduit une valorisation individuelle perpétrée par des stratégies adaptatives aux évolutions de la science et de ses problématiques. En ce sens, les interviewés reconnaissent majoritairement la quête de consécration, la recherche d’un devenir « référence intemporelle ». Certaines ne lui donnent pas une place centrale. La vérité scientifique n’étant pas acquise, une reconnaissance est exposée à la réfutation, ce qui importe c’est donc « de faire sa contribution avec toute la rigueur éthique et méthodologique nécessaire » (Itw, 6). Aussi, « tous les chercheurs ne sont pas là pour être des stars, heureusement. Ils ne cherchent pas tous à être connus, ils veulent juste avoir le droit de faire la recherche » (Itw, 2).
Ces postures semblent néanmoins contradictoires puisque qu’ils cherchent « à être considéré dans la mémoire collective, dans la postérité » (Itw, 7). Et « à partir du moment où on doit faire des recherches, on doit les publier et quand on est publié, on est connu dans sa sphère scientifique et plus on publie, plus on est reconnu » (Itw, 2). L’interviewé 8 va plus loin
« Louis Pasteur, Einstein, Newton sont dans nos esprits pour leurs travaux. Donc quel chercheur ne rêve pas de laisser un héritage aux générations futures ? Je pense que oui nous cherchons tous à être une référence intemporelle et celui-là qui ne le fait pas doit se demander s’il doit rester dans cet univers de la recherche académique dont le projet et de faire toujours et toujours progresser le savoir. Si donc on ne veut pas le faire avancer le plus loin possible, plus loin que tous ces contemporains, cela me semble assez curieux. » (Itw, 8).
Au final, le problème n’est pas le projet d’immortalité. Il est d’une part dans le moyen. En effet, elle est basée sur l’évaluation, or celle-ci ne « peut pas s’imposer de la même façon pour tout le monde, avoir les mêmes critères pour toute une communauté. Elle doit tenir compte des déséquilibres qui sont liés aux disciplines à l’accès aux financements à la documentation ». (Itw, 8). Ce faisant, elle génère des radicalités, produit des chercheurs pour qui « c’est être connu ou rien du tout. Il n’y a pas d’alternatives » (Itw, 2). Le système est donc devenu « très vicieux |…] on fait face à des situations de fraudes de plagiat et d’autres déviances qui sont là pour nous rappeler que Rabelais avait raison, science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (Itw, 8). Et visiblement les limites sont inexistantes pour l’interviewer 2 qui assure qu’il « « y en a qui veulent absolument être connus et qui sont prêts et qui vendraient, père et mère pour être connus. Ils prennent le travail des étudiants, des doctorants et de leurs jeunes chercheurs. C’est hallucinant. » (Itw, 2). Et son inquiétude est d’autant plus grande qu’il s’agit d’un « phénomène fréquent, de plus en plus fréquent, c’est plus à la marge |…] ils se mettent dernier ou avant-dernier auteur parce que comme ça, il se dit que c’est eux qui ont vraiment mené la recherche » (Itw, 2).
Même s’il ne s’agit pas d’une posture générale voire simplement majoritaire, il serait certainement raisonnable de « revoir la façon dont on peut accéder à cette immortalité, nos façons d’être évalués, nos indicateurs bibliométriques [… même s’ils] obéissent à des valeurs académiques basées sur l’indépendance des chercheurs et la qualité attestée par une évaluation par les pairs » (Itw, 8). En ce sens, il s’agit simplement d’oser « une approche beaucoup plus orientée humain que nombre. Ainsi, peut-être qu’elle enlèverait ainsi de la pression et rendrait peut-être plus accessible l’immortalité, en tout cas plus accessible au plus grand nombre ». (Itw, 8).
Conclusion
La publication scientifique a une fonction de sociabilité d’autant plus vitale qu’au sein de la sphère scientifique coexistent diverses sources de tensions : impératif de publier ; guerres de positions ; compétition pour l’accès aux fonds publics ; création de liens sociaux de collaboration, consultation, formation etc. Elle exige donc un investissement de chaque individu, tant pour réaliser les missions et services liés à la connaissance que pour consolider le consensus autour des normes, des formes et des gains en jeu au sein du champ. La montée en puissance de l’évaluation lui ajoute un rôle de légitimation.
Concernant la légitimité, au rayon des consensus au sein du champ scientifique, figurent les moyens de formalisation et de validation du discours. En effet, un savoir scientifique doit subir un contrôle « circulaire et collectif, dans la mesure où la validation est réalisée au sein d’un réseau de reconnaissance et de légitimité partagée entre les chercheurs » (Epron et Vitali-Rosati, 2018). Des pairs ont la responsabilité de vérifier que l’auteur a utilisé les outils idoines, fait état de savoir et savoir-faire adéquats qui lui ont permis de produire des connaissances savantes, utiles et originales. Chaque évaluation apprécie donc la conformité d’une production au projet collectif d’enrichir le patrimoine humain qui apparaît autant comme une mission statutaire du chercheur que comme son devoir moral. Positive, elle atteste de sa compétence au sens de Bourdieu : la « possession des connaissances savantes et pratiques nécessaires pour produire des actions et des jugements… et surtout peut-être par la maîtrise du langage » (Bourdieu, 1977). La publication scientifique est ainsi un moyen pour le chercheur de développer sa capacité à faire science tandis que l’évaluation l’amène à se percevoir et/ou à être perçu comme étant doté des habiletés requises par sa pratique professionnelle.
En somme, la communication scientifique a diverses fonctions qui, nous l’avons vu, tendent à inscrire l’auteur au sein de la communauté scientifique, de diverses façons, en constituant notamment une démarche d’intégration sociale.
[1] Le travail d’un responsable éditorial type ingénieur de recherche CNRS payé 36 000 € par an (Cibois et Théron, 2013)
Références bibliographiques
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