Le secteur médiatique libanais à l’ère du numérique : vers une évolution de l’espace médiatique

Résumés

Le paysage médiatique libanais connaît une évolution significative sous l’effet du numérique et des crises successives qui ont secoué le pays en 2019 puis en 2020. De nouveaux médias en ligne, qui se veulent indépendants et alternatifs ont fait leur apparition à la suite des manifestations particulièrement importantes ces dernières années. Cet article s’intéresse au modèle socio-économique d’un média natif du web, Mégaphone. Il met en évidence l’émergence de nouvelles perspectives éditoriales ouvrant la voie à un espace médiatique plus diversifié, mais aussi plus fragmenté. Il soulève la viabilité d’un modèle économique basé sur les dons, soulignant la nécessité de trouver un financement pérenne garantissant l’indépendance et la qualité éditoriale pour limiter les dérives de manipulation et de polarisation.
The Lebanese media landscape is undergoing a significant transformation driven by digital technology and the successive crises of 2019 and 2020.
In this context of particularly protest, new online media outlets have emerged, positioning themselves as independent and alternative. This article analyzes the socioeconomic characteristics of online media outlet, Mégaphone. It highlights the development of new editorial approaches contributing to a more diverse, but also more fragmented, media space. It also questions the sustainability of a crowdfunding business model. The challenge is to ensure sustainable funding that guarantees independence and editorial quality to limit the risks of manipulation and polarization.

Texte intégral
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Les médias d’information libanais se sont développés tout au long des dernières décennies dans un contexte de contrôle politico-confessionnel[1]. Malgré la diversité apparente[2], la donne médiatique libanaise relève d’un modèle hautement politisé qui se caractérise, d’une part, par la mainmise des partis politiques sur des médias relevant de logiques confessionnelles et, d’autre part, par la dépendance de ces derniers à leurs investisseurs (Abou Assi, 2009). Ces deux contraintes se reflètent sur le contenu médiatique, empêchant le public de recevoir des informations indépendantes et de se forger un point de vue à l’abri des idéologies politiques réparties en fonction des appartenances confessionnelles. Elles contribuent également au renforcement des clivages médiatiques, à savoir une divergence sur les questions fondamentales relatives à l’identité du pays.

Récemment, ces polarisations médiatiques se sont manifestées lors des mouvements de contestation du pouvoir dans la rue en 2019 puis en 2020[3] pour réclamer le départ de la classe politique accusée de corruption et d’incompétence. Le traitement médiatique de ces deux événements (le soulèvement du 17 octobre 2019, ou « thawra » – révolution – puis les manifestations à la suite de l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020) a montré que les lignes éditoriales des médias libanais demeurent marquées par un régime étroitement communautaire. Les crises successives ont révélé une profonde défiance à l’égard des médias traditionnels, accusés de traitement partial de l’information et de manque de crédibilité, exacerbant davantage les tensions sectaires dans un pays au bord du gouffre (Tamer, 2020).

À l’image du pays, le paysage médiatique libanais profondément divisé et secoué[4] connaît lui aussi sa propre « révolution ». De plus en plus décriés pour leur dépendance éditoriale due à leur proximité avec l’environnement politique, les médias traditionnels voient débarquer de nouveaux entrants, dont le contenu est distribué uniquement en ligne, et qui se veulent des médias indépendants, alternatifs et engagés. Dans ce contexte, les moyens d’information offerts par Internet ont permis le développement de formes inédites pour le Liban de production médiatique et l’éclosion de nouveaux espaces de diffusion permettant à de nouveaux acteurs d’accéder à l’espace public (Cardon, Granjon, 2013). Les médias numériques sont devenus les nouvelles arènes du débat public, jouant un rôle dans l’information et la mobilisation citoyenne. Ils présentent un espace alternatif, permettant à une diversité d’acteurs – journalistes indépendants et activistes – de s’exprimer sur la scène médiatique (ibid.).

C’est dans une situation historique particulièrement complexe, dans un Liban fragilisé par la violence, que ces plateformes sont devenues une source d’information pour une partie des citoyens, participant ainsi à la formation de la plus grave crise politique, économique et sociale depuis la fin de la guerre civile (1975-1991). L’émergence des médias en ligne a introduit de nouvelles approches dans la couverture de l’actualité. En couvrant des sujets jusqu’alors invisibilisés par les médias traditionnels, à l’instar des scandales de corruption des élites politiques, des conditions de vie et des initiatives des communautés marginalisées, et en promettant au public de se retrouver autour de nouvelles valeurs (Buduchev, 2023), ces médias présentent un potentiel de pluralisme et de diversité pour l’information (Joux, 2022) dans un pays où l’expression publique est influencée, voire contrôlée par les partis politiques.

Dans ces circonstances, l’étude d’un média en ligne, évoluant dans un environnement socio-économique libéré des affiliations politiques et confessionnelles et des intérêts économiques (Ramrajsingh, 2011), nous semble intéressante pour comprendre l’évolution du paysage médiatique libanais.

 

Le cadre méthodologique

 

Cette étude porte sur le média en ligne Mégaphone, un pure player qui a émergé et commencé à être reconnu par le public à partir d’octobre 2019. Le contexte sociopolitique et la crise multidimensionnelle qui lui est liée, marquée par une perte de confiance envers les médias et les institutions politiques, ont présenté des conditions favorables à l’essor de son projet médiatique. En effet, les deux épisodes de mobilisation en 2019 et en 2020 ont marqué un tournant majeur dans l’expression publique au Liban. Beaucoup de Libanais se sont soulevés contre la classe politique, ils ont critiqué, en public et sur les réseaux sociaux numériques, le système politique et ses leaders. La défiance envers les médias traditionnels a conduit les citoyens à se tourner vers les médias numériques, perçus comme moins influencés par les intérêts politiques.

Dans un paysage médiatique marqué par l’influence des affiliations politiques et communautaires, de nouveaux acteurs cherchent à créer une rupture avec les médias traditionnels possédés par le pouvoir politique et économique, et à faire évoluer le secteur informationnel. Cette dynamique soulève la problématique suivante : dans quelle mesure les pure players d’information ont-ils fait évoluer le secteur informationnel au Liban ? En d’autres termes, comment tentent-ils d’ouvrir la voie à un espace médiatique plus diversifié ? Comment parviennent-ils à préserver leur indépendance éditoriale et leur viabilité économique ?

L’objectif de cet article est, dans un premier temps, d’expliciter le projet journalistique de Mégaphone afin de comprendre son positionnement éditorial. Dans un second temps, on cherchera à analyser son modèle économique pour comprendre le financement et la viabilité du média, ce qui permettra de souligner les dépendances qui sont les siennes et les espaces de liberté qu’elles autorisent.

Pour ce faire, nous avons adopté une approche qualitative et exploratoire fondée sur deux méthodes de recueil de données : une observation descriptive du média en ligne ainsi qu’un entretien semi-directif. L’observation descriptive a relevé les premières informations sur la ligne éditoriale de Mégaphone. Afin d’analyser le projet éditorial, nous avons opté pour une analyse thématique (Paillé, Mucchielli, 2012). Nous nous sommes intéressés aux contenus des rubriques du site Internet publiés entre 2021 et 2023. Le choix de cette période marquée par une actualité particulièrement mouvementée permet de saisir comment le média a traité la crise caractérisée par une défiance de la population envers le système politico-financier. Notre corpus est composé de 33 publications issues de ses diverses rubriques. Nous avons observé notre corpus pour relever les sujets traités et les thèmes représentatifs. Afin de ces derniers, nous avons identifié pour chaque article le propos principal : de quoi parle-t-il ? Sur quels arguments s’appuie-t-il ? À quel public s’adresse-t-il ? Quelles valeurs incarne-t-il ? Ce travail de thématisation a été complété par une analyse dans le but d’identifier les formes d’expression sous-jacentes et d’expliciter la stratégie éditoriale du média. L’entretien a permis de saisir la vision des fondateurs du média concernant le projet médiatique et d’explorer son modèle socio-économique.

Nous nous sommes entretenus avec Jean Kassir, directeur du média et l’un de ses fondateurs. L’entretien s’est déroulé à la rédaction de Mégaphone à Beyrouth, le 17 septembre 2023. D’une durée d’une heure et demie, il a permis d’aborder des questions portant sur les circonstances initiales de la création du média, son évolution et son positionnement éditorial, les profils de ses journalistes, son public-cible et la contribution des internautes à la production de l’information. L’entretien a été également l’occasion d’évoquer le rapport du média avec la classe politique, avec les médias traditionnels, enfin son modèle économique (les modes de financement, le rapport aux financeurs, la liberté et l’indépendance du média).

L’approche méthodologique s’appuie par ailleurs sur l’exploitation des travaux de chercheurs portant sur les médias en ligne et le pluralisme de l’information (Joux, 2022, Rebillard, 2012), le médiactivisme et la production alternative (Cardon, Granjon, 2013, Ferron, 2006 ; 2016) ainsi que le financement participatif (Cariou, Lyubareva, Rochelandet, 2017, Goasdoué, 2016).

Mégaphone, une plateforme médiatique alternative d’expression publique

Créée et portée par des activistes et des jeunes journalistes, Mégaphone se positionne comme une « plateforme médiatique indépendante en ligne ». Elle produit des analyses mettant en perspective faits d’actualité et phénomènes de société. Bien que le projet de Mégaphone ait vu le jour en 2017[5], sa visibilité s’est accrue en 2019 lors de la couverture des contestations contre la classe politique.

Dès sa création, Mégaphone se démarque comme un média militant et engagé. Son directeur et co-fondateur explique que « le projet est né de la volonté de proposer un format innovant, conçu pour les réseaux sociaux et adapté à la manière dont les jeunes consomment l’information médiatique, avec une ligne éditoriale critique des différentes structures du pouvoir. Initialement pensé pour pallier le manque d’offre médiatique destinée aux jeunes en perte de confiance envers les médias traditionnels, Mégaphone s’adresse également à des publics marginalisés, souvent exclus des médias traditionnels tels que les réfugiés et les migrants, ainsi que les activistes ».

Du point de vue de la forme, le site suit un modèle particulier qu’on retrouve dans les médias alternatifs (Ferron, 2010, Granjon, 2017) : mise en page, rubriquage et dessin satirique de l’actualité. Ses rubriques principales sont « Spotlight », « Commentaires », « Interprétations », « Dernières informations » et « Dernières vidéos ». Elles rassemblent des articles d’analyse, de critique et d’investigation écrits soit par des journalistes de la rédaction, soit par des contributeurs extérieurs issus du monde arabe.

Le développement de Mégaphone est étroitement lié au contexte politique libanais, en particulier aux événements du 17 octobre 2019, date de manifestations très suivies qui ont conduit à la démission du gouvernement de Saad al-Hariri douze jours de mobilisation plus tard. Selon son directeur, « pendant cette période de crise, Mégaphone a gagné en visibilité, avec une hausse significative de l’audience du site Internet et du nombre d’abonnés sur ses réseaux sociaux ». C’est dans ce contexte de mobilisation populaire que le média a pris de l’ampleur en devenant l’une des principales sources d’information sur le soulèvement, réaffirmant ainsi sa mission de « couvrir l’actualité affranchie de tout parti pris politique, donner la parole aux indépendants et faire entendre les revendications du peuple[6] ». En plus de sa couverture quotidienne des événements sur le terrain, le média a joué un rôle de mobilisation citoyenne. Pour Mégaphone, l’information est un levier pour faire agir le peuple. Le média cherche à s’appuyer sur le pouvoir de mobilisation associé aux dispositifs numériques pour produire une information alternative et militante afin de diffuser une nouvelle vision d’une société « plus égalitaire ». Il inscrit son projet médiatique dans une logique de « critique contre-hégémonique » du système médiatique et de « mobilisation informationnelle » (Cardon, Granjon, 2013). À travers ses analyses, il aspire à donner une certaine inflexion aux événements qui façonnent l’espace public et, par la suite, susciter un changement social.

L’analyse thématique des contenus de Mégaphone a permis de montrer que ce positionnement éditorial revendiqué se manifeste à travers quatre principales formes d’expression :

Porter une vision alternative face aux médias traditionnels. Mégaphone se veut un média « alternatif », exprimant une vision concurrente des médias traditionnels, perçus comme influencés par leurs affiliations politiques et communautaires (Ferron, 2010). Les sujets traités sont, pour la plupart, teintés de militantisme. Ils portent sur la crise économique, la corruption, l’écologie, mais aussi sur des sujets sociaux comme la « nouvelle émigration », le racisme, le féminisme, le sexisme et l’égalité de genre. S’ajoutent des sujets culturels qui rendent hommage à des artistes et événements culturels omis ou marginalisés par les médias traditionnels. Ses journalistes adoptent, en général, une approche engagée et parfois subjective de l’information (Cardon, Granjon, 2013). Ils font place dans leurs articles aux publics minoritaires, qui sont souvent exclus par les médias traditionnels, ainsi qu’aux mouvements sociaux (Ferron, 2016), comme le montrent par exemple les articles publiés sous les thèmes « Nouvelle immigration » qui octroient une visibilité aux migrants et réfugiés (Syriens, Palestiniens, Éthiopiens…) victimes de traitement inégalitaire, en documentant leurs conditions de vie et de travail. Le thème « Queer » défend les personnes LGBTQI+ et condamne leur stigmatisation, cependant que le thème « Féminisme » met en visibilité le sexisme et la violence à l’encontre des femmes.

À travers ses sujets, Mégaphone met en avant les transformations de la société libanaise et plus largement des sociétés arabes, tout en permettant à de nouvelles idées politiques et sociales d’émerger comme le montre le thème « Coopérative » abordant des sujets liés à l’économie solidaire et sociale.

Révéler les scandales politico-financiers. L’investissement de la scène médiatique par Mégaphone consiste également à « transformer le malaise vécu en injustice, voire en scandale » (Granjon, 2020). Le média cherche à révéler les scandales politico-financiers. Il produit des articles d’investigation pour dénoncer la « corruption du système », visant les personnalités politiques et les institutions publiques. Ses journalistes produisent des contenus explicatifs sur la crise économique que traverse le pays. Ils cherchent à dévoiler les connivences entre politiciens, hommes d’affaires et fonctionnaires, comme le montre l’article publié le 20/07/2023 « Le président du conseil d’État, un juge au service des banques ».

Déconstruire le discours public. Mégaphone se donne également pour objectif la « déconstruction des discours » publics (Cohen, Zagury-Orly, 2012). Il analyse les discours prononcés par les figures politiques et responsables gouvernementaux, les dissèque pour en révéler les suppositions cachées et détecter les inexactitudes, comme l’illustre parfaitement l’article « Le courant Patriotique Libre. Exemple de discours raciste et sectaire », publié le 12/07/2023. À travers cette publication, le média critique les déclarations d’un politicien, leader d’un courant politique, en l’accusant de porter un discours raciste à l’égard des personnes en situation de migration au Liban. Une publication diffusée le 19/05/2022 à la suite de la déclaration du ministre de l’Intérieur au sujet des drapeaux arc-en-ciel hissés par l’ambassade d’Allemagne à Beyrouth est un autre exemple de déconstruction des discours publics. Mégaphone a cherché à pointer « l’homophobie du ministre » contre une catégorie de Libanais en référence aux personnes LGBTQI+, en expliquant que « le ministre a prétendu à tort avoir retiré les drapeaux, afin de renforcer sa légitimité en affichant une position en accord avec la communauté locale refusant le mouvement LGBT ». La déconstruction des déclarations publiques est un moyen mobilisé par Mégaphone pour contester les idées que les politiciens et les autorités s’appliquent à imposer aux publics en tentant de façonner l’opinion publique.

Surveiller des médias dominants : les watchdogs. Face aux tendances monopolistiques qui s’exercent dans l’espace public, Mégaphone se mobilise contre l’hégémonie des médias traditionnels sur le secteur informationnel libanais. Il leur reproche le traitement partial de l’information afin de favoriser les intérêts des hommes politiques, comme le montre une publication diffusée le 12/04/2023 à la suite d’un mandat d’arrêt de l’ancien gouverneur de la banque centrale du Liban, Riad Salamé :

« Al-Jadeed TV ne pouvait pas considérer le mandat d’arrêt du gouverneur de la BDL [Banque du Liban] que sous l’angle de ses différends avec le Courant Patriotique Libre […] en dépréciant le travail de la juge […] l’introduction du bulletin d’information de MTV ne mentionnait même pas le mandat d’arrêt et se contentait de lire la déclaration défensive du gouverneur de la BDL dans le bulletin ».

À travers cette publication, Mégaphone cherche à montrer comment les médias traditionnels ont traité différemment, en fonction de leur orientation politique, la même information. En critiquant les médias dominants, Mégaphone cherche à les « mettre en cause » et à déprécier leur capital symbolique afin de valoriser le travail journalistique des médias alternatifs dont il fait partie.

En intégrant ces formes d’expression dans sa ligne éditoriale, Mégaphone tente de répondre à une double exigence que les médias alternatifs s’imposent pour mieux se démarquer des médias dominants et des pouvoirs politiques : la production d’information sur des sujets marginalisés et la fourniture de cadre d’interprétation alternatifs de la réalité sociale (Ferron, 2010). Cette nouvelle approche dans le traitement de l’actualité place parfois Mégaphone en opposition aux médias dominants, où le média se distingue par « la subjectivité, le détournement ironique des événements ainsi que la capture d’événements ayant lieu dans les coulisses des scènes publiques » (Granjon, 2013).

Un modèle économique participatif : entre soutien social et soutien économique compromettant l’indépendance éditoriale

Afin de rendre son contenu accessible au plus grand nombre, Mégaphone le propose en accès libre. Pour se financer, le média a opté pour un modèle de financement dit « participatif ».  Se définissant comme un « organisme à but non lucratif », Mégaphone « s’engage à garder son contenu exempt de tout paywall ». Son directeur explique que « Mégaphone a vu le jour grâce à l’engagement d’une équipe de bénévoles œuvrant à temps partiel. Pour institutionnaliser notre média, nous avons étoffé notre équipe, pour atteindre actuellement une trentaine de professionnels (journalistes, éditeurs, designers, vidéastes). Le recours aux subventions a permis de financer les charges liées à cette structuration. Afin de garantir une indépendance financière, on a diversifié nos sources de revenus en développant des services éditoriaux destinés à des organisations. Cependant, le financement repose principalement sur des subventions provenant des institutions et des dons des particuliers ». En mobilisant un discours mêlant indépendance et développement du projet éditorial, le média répond aux attentes des institutions qui financent le développement du journalisme indépendant et cherche le soutien financier de sa communauté. Il affiche sur son site les institutions qui financent son projet. Il s’agit d’institutions internationales et locales comme le Fonds européen pour la démocratie, Soutien aux médias internationaux et la Fondation Samir Kassir, du nom du journaliste franco-libanais, cofondateur du Mouvement de la gauche démocratique, tué en 2005 dans un attentat à la voiture piégée, et dont le directeur de Mégaphone est le neveu.

La participation du public ne se limite pas à l’aspect financier. Mégaphone met au cœur de son modèle le lectorat en développant une relation plus horizontale et collaborative avec son public (Pignard-Cheynel, 2018). Le média s’appuie sur la participation des lecteurs en tant que contributeurs permettant de diffuser, coproduire et cofinancer les informations à travers un like, un repost, un commentaire, un article ou un don. Mégaphone inscrit les élans « expressivistes du public » – pour reprendre la terminologie de Cardon et Granjon – dans son projet éditorial, en créant une cohabitation entre des journalistes et des non-professionnels. Le média ouvre ses colonnes aux apports des non-journalistes (universitaires, écrivains, activistes, etc.), leur contribution étant intégrée dans sa ligne éditoriale. Toutefois, les recherches scientifiques ont montré que la participation du public s’écarte souvent des exigences journalistiques, mettant davantage en avant l’opinion au détriment des faits (Pignard-Cheynel, 2018).

Les médias en ligne, natifs du web, du fait qu’ils n’existent pas en dehors du numérique, se retrouvent par ailleurs sous l’emprise des intermédiaires de l’information en ligne qui organisent l’accès du grand public au contenu (Cardon, 2019). Mégaphone diffuse ses contenus sur plusieurs réseaux sociaux numériques (Facebook, X, Instagram, YouTube et WhatsApp). Or ces plateformes dominent l’espace informationnel et les pratiques informatives. Elles imposent de nouveaux modèles de recommandation, fondés sur les algorithmes (Sonnac, 2022). Le public accède désormais à l’information d’actualité par l’intermédiaire des algorithmes de recommandation bien davantage qu’au travers des choix éditoriaux des médias. L’infomédiation algorithmique influence considérablement le modèle journalistique, dans la mesure où elle incite les médias à produire certains genres et formats journalistiques, perçus comme potentiellement capables d’attirer l’attention de l’internaute et de stimuler son engagement. De tels comportements influencent la qualité et le pluralisme de l’information, en réduisant la variété des sujets abordés et en orientant l’attention des internautes vers un nombre restreint de sujets fortement médiatisés (Lyubareva, Rochelandet, 2017).

Le recours au financement participatif, le crowdfunding, représente une approche nouvelle dans le secteur médiatique libanais. Il se caractérise par « le rôle des contributeurs qui se construisent autour du projet porté sur une plateforme participative et assurent la viabilité de son modèle économique » (Cariou et al., 2017). La littérature scientifique en matière de crowdfunding montre que ce modèle de revenu représente « une forme spécifique de production collaborative dont les effets pourraient s’avérer structurants en matière de production et de qualité des contenus journalistiques, dès lors que les avis des contributeurs peuvent orienter le projet » (Cariou et al., 2017). Le financement participatif peut à la fois contribuer à la production d’une information riche et originale et avoir un impact négatif sur la diversité du contenu (idem.).

Mégaphone souligne que « les subventions sont soigneusement sélectionnées » afin de ne pas subir de restrictions éditoriales et de préserver son indépendance. Son directeur insiste sur le fait que les financeurs, notamment les institutions, n’exercent aucune influence sur sa ligne éditoriale, comme l’illustre ce propos recueilli : « nous veillons à préserver notre indépendance éditoriale, en nous tenons à l’écart de toute pression politique, quitte à perdre certains soutiens financiers en raison de nos prises de position ». Toutefois, « l’appel au soutien des lecteurs-contributeurs témoigne d’une posture qui dépasse la simple mise en relation d’agents sociaux et économiques » (Goasdoué, 2016). D’après les travaux de Mauss (1924) et Testart (2007), le don est à la fois « un acte social impliquant la compréhension du contexte social et des codes en usage (réciprocité) et un acte économique induisant une intentionnalité et une contrepartie exigible » (Guillaume, 2016). Les contributions relèvent ainsi en partie du don désintéressé, mais aussi, le plus souvent, de la transaction, associée à des gratifications matérielles et symboliques. Dans cette optique, les contributeurs, à travers leurs apports financiers, aspirent à trouver un contenu médiatique conforme à leur idéologie et qui reflète leur point de vue. En conséquence, les contributions financières peuvent paraître préjudiciables à l’intégrité du média.

Le modèle du financement participatif adopté par Mégaphone, parce qu’il s’appuie sur une multitude de financeurs, peut limiter leur pouvoir en diluant leurs poids dans le financement et, par la suite, leur influence sur la ligne éditoriale. Dans cette perspective, le financement participatif peut permettre de se prémunir contre les risques propres au secteur du journalisme : dysfonctionnements du système des aides, menaces envers l’indépendance éditoriale, chute des ressources publicitaires, intensification de la concurrence (Guillaume, 2016). Il présente également une alternative au financement par l’abonnement. Contrairement au paywall qui restreint l’accès à l’information aux abonnés, le don améliore son accessibilité (Joux, 2022).

Cependant, lorsque les financeurs partagent une vision commune, le risque d’un alignement s’avère être important au détriment de la liberté du média, ce qui peut contraindre le média à produire des informations conformes à l’idéologie de sa communauté d’acteurs (financeurs et lectorat visé).

La dépendance d’un média à l’égard des acteurs externes réduit sa marge d’autonomie et fragilise son modèle économique, ce qui entraîne des risques de détournement de la mission d’informer, seule justificatrice de la raison d’être d’un média, afin de se conformer aux attentes des financeurs, dont les motivations peuvent être influencées par des considérations politiques. Toutefois, le don comme mode de financement ne peut pas être considéré comme une solution durable. Selon Joux (2022), le financement participatif représente un soutien ponctuel mobilisé pour sauver un média en difficulté financière ou pour appuyer le lancement d’un nouveau projet. Ainsi, le don ne doit pas se substituer à l’abonnement, mais le compléter.

Conclusion

Cette étude exploratoire semble indiquer que l’espace médiatique libanais est en cours d’évolution sous l’effet de l’émergence des médias en ligne. Longtemps dominé par les médias traditionnels détenus et contrôlés par les pouvoirs politiques et économiques, l’espace médiatique libanais est en train de se structurer autour des médias traditionnels (pro-occidentaux ou pro-iraniens) et des médias en ligne, qu’ils soient de « niche », « alternatifs » ou « militants ». Cette coexistence entre les médias traditionnels et les médias en ligne est susceptible d’engendrer une nouvelle répartition du pouvoir médiatique pouvant donner lieu à un espace médiatique à la fois plus diversifié et plus fragmenté, voire plus polarisé.

De par leurs lignes éditoriales, ces nouveaux médias contribuent à la création et à l’animation d’une « contre-sphère publique » (Dahlgren, 2009) productrice de nouvelles idéologies socio-politiques. Ces nouveaux entrants aspirent à construire un « contre-discours » remettant en question l’espace médiatique dominant et mobilisant une communauté de lecteurs autour de leurs valeurs sociopolitiques. Le projet éditorial de Mégaphone le positionne sur un marché de niche bien ciblé (Damian-Gaillard et al., 2009). Avec une ligne éditoriale critique des différentes structures du pouvoir, le média cible les activistes qui se battent pour la justice sociale et les droits des minorités. L’adoption d’un modèle économique particulier, basé sur les dons, conjugué au positionnement éditorial de niche, peut autant contribuer à la réussite du média étudié, par la fédération des communautés d’acteurs sociaux (lecteurs, contributeurs) indispensables aux financements de sa production, qu’avoir un impact négatif sur son indépendance éditoriale en remettant en cause sa raison d’être. Le traitement des événements risque ainsi d’être orienté dans une direction favorable au point de vue et aux intérêts des acteurs finançant le média.

Par ailleurs, son ancrage exclusivement numérique limite son accès à une partie de la population, principalement jeune et urbaine. Mégaphone se retrouve dépendant des infomédiaires (Cardon, 2019) pour diffuser son contenu auprès du public, et des donateurs pour réaliser son projet journalistique. Pour ce nouvel entrant, l’enjeu est « d’assurer la pérennité de son indépendance précaire, sur le plan économique comme éditorial, qui se jouera auprès de niches de lecteurs dont le soutien est sans cesse renégocié » (Joux, 2022).

L’apparition de médias natifs du web financés par le don et porteurs de lignes éditoriales engagées renouvelle ainsi le questionnement sur les liens entre modèles économiques et pluralisme de l’information en ligne (Lyubareva, Rochelandet, 2017). Dans ce contexte, les médias alternatifs sont confrontés au défi de construire un modèle économique viable, capable d’assurer leur pérennité sans compromettre leur indépendance éditoriale – un équilibre que les médias traditionnels peinent souvent à maintenir. La préservation de leur indépendance éditoriale, condition indispensable à la confiance de leur audience, repose sur leur capacité à produire des contenus de qualité sur le long terme, tout en explorant des formes de financement alternatives. Les subventions provenant des institutions internationales, bien qu’utiles à court terme, ne peuvent en effet à elles seules garantir une indépendance éditoriale et une stabilité financière durable.

[1] État pluriconfessionnel, le Liban compte 18 communautés religieuses réparties en 4 groupes : chrétiens, musulmans sunnites, musulmans chiites et druzes représentés au Parlement. Chaque communauté a sa vision du Liban en fonction de son appartenance confessionnelle et des “parrains” extérieurs de chacune de ces communautés.

[2] Parmi les médias d’information en activité, on compte 19 quotidiens et 6 chaînes télévisuelles. La plupart appartient directement à des partis politiques ou à des hommes d’affaires.

[3] Le pays connaît, depuis 2019, un véritable naufrage économique et financier qui se manifeste par une chute libre de la monnaie nationale et des restrictions bancaires inédites (Farah, Maucourant, 2023). Après avoir longtemps attiré les capitaux étrangers, notamment des pays du Levant et du Golfe, s’octroyant ainsi le surnom de « Suisse du Moyen-Orient » pour la performance de son système bancaire et de ses services (médical, éducatif, touristique…), le pays des Cèdres, ruiné par des crises successives, a vu son système se gripper, ses piliers économiques se désintégrer, ses services publics s’effondrer et sa jeunesse partir. La dégringolade de l’économie est largement imputée à la corruption et à la mauvaise gestion de l’élite politique du pays (Meier, 2022). Incapables de gérer le pays, beaucoup de Libanais se sont soulevés contre les responsables politiques.

[4] La couverture des mobilisations de 2019/2020 a renforcé le clivage médiatique donnant lieu à deux lectures antagonistes de la réalité. Les médias sont devenus de véritables organes de propagande entre le pouvoir et l’opposition. Les médias « anti-pouvoir », tels que MTV et L’Orient-Le Jour, qui prônaient un Liban souverain, ont largement couvert les manifestations, mettant en avant les revendications populaires contre la corruption. À l’inverse, les médias « pro-pouvoir », comme OTV et Al-Akhbar, ont défendu la culture de la résistance et tenté de minimiser l’ampleur du soulèvement en l’accusant de financement étranger. Cette opposition médiatique a été marquée par une violence contre les journalistes. Les médias « anti-pouvoir » ont été pris pour cible par les manifestants pro-pouvoir, tandis que les médias « pro-pouvoir » ont fait face à la défiance des contestataires, refusant de répondre à leurs questions (Tamer, 2021).

[5] Pour couvrir des manifestations revendiquant la mauvaise gestion de l’ordure par les autorités.

[6] URL : https://megaphone.news/about?lang=english, traduction libre, consulté le 14/03/2025.



Références bibliographiques

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Pour citer cet article

, "Le secteur médiatique libanais à l’ère du numérique : vers une évolution de l’espace médiatique", REFSICOM [en ligne], 16 | 2025, mis en ligne le 24 juillet 2025, consulté le Saturday 07 November 2026. URL: https://refsicom.org/1557


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