La mémoire Sereer du Sine : marginalisation et écarts entre récits autour de la guerre de Somb (Sénégal, 1867)

et

Résumés

L’étude interroge la marginalisation de la mémoire Sereer dans les récits officiels du Sénégal à travers l’analyse de la guerre de Somb (1867), un événement central pourtant relégué au second plan dans l’historiographie nationale. En mobilisant les cadres théoriques de la mémoire — collective, institutionnalisée versus communicative — ainsi que ceux des représentations sociales, elle propose une relecture interdisciplinaire croisant archives coloniales, littérature savante, traditions orales et données issues d’une enquête quantitative menée auprès de 84 membres d’un groupement culturel Sereer. Les résultats révèlent des écarts structurels entre récit national et récit endogène, alimentés par des mécanismes de sélection, de silence, de disqualification mémorielle et de contrôle idéologique. Ils mettent également en lumière un sentiment d’injustice symbolique et de fortes attentes de réhabilitation identitaire. L’étude ouvre ainsi des pistes pour une réconciliation des récits et une reconnaissance des mémoires locales dans la fabrique du patrimoine national.
The study examines the marginalization of Sereer memory within Senegal’s official historical narratives through the case of the Battle of Somb (1867)—a pivotal event nonetheless relegated to the margins of national historiography. Drawing on theoretical frameworks of memory—collective, institutionalized versus communicative—as well as social representations, it offers an interdisciplinary reassessment that integrates colonial archives, scholarly literature, oral traditions, and quantitative data collected from 84 members of a Sereer cultural association.
The findings reveal structural gaps between national and endogenous narratives, driven by mechanisms of selection, silencing, mnemonic disqualification, and ideological control. They also highlight a pervasive sense of symbolic injustice and strong expectations for identity rehabilitation. The study thus opens avenues for reconciling historical narratives and acknowledging local memories in the construction of national heritage.

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Table des matières

Chaque groupe humain conserve ses croyances, pratiques et savoirs dont la circulation interne influence la construction, la préservation et le renouvellement de son identité. Ces savoirs endogènes (Akaffou, 2023) relèvent tant de sa mémoire collective, que de l’espace symbolique sur lequel l’État construit son imaginaire national (Halbwachs, 1950). Mémoire collective et savoirs locaux ont donc toujours été liés à des enjeux politiques, comme en Sénégambie, où construire la Nation postcoloniale imposait de dépasser les héritages d’identités distinctes et de rapports parfois conflictuels entre royaumes et ethnies voisins.

Le Sénégal indépendant, fédération de « patries » (Dieng, 1995), s’appuya sur une école fondée sur l’idéologie d’assimilation coloniale pour « asseoir un référentiel consensuel dans des domaines aussi cruciaux que l’histoire, la langue et la culture » (Fall, 2013). Sa stratégie d’affermir le sentiment d’appartenance et d’unité (Chérif, 2014) a promu un récit officiel centré sur la fierté nationale, valorisant la résistance à la colonisation et un héros national issu de l’ethnie majoritaire. Ce choix, ayant probablement facilité la cohésion, n’a-t-il pas cependant négligé ou effacé certaines mémoires au nom de l’unité ? La question est légitimée par les controverses récentes, et souvent justifiées[1], autour du Tome 3 de « Histoire générale du Sénégal, 1817-1914 », lesquelles révèlent des tensions quant au traitement, à la transmission, à l’appropriation et à la reconnaissance des mémoires locales.

La guerre de Somb (1867), qui opposa les armées du Sine aux forces coalisées de Maba Jaxu Ba et Lat Joor Joob est particulièrement illustrative de ces dynamiques. Bien qu’au cœur de l’imaginaire Sereer, voire national, et qu’abondamment documentée, elle demeure un point aveugle des manuels scolaires et des récits institutionnels depuis l’indépendance. Ce décalage mémoriel – institutionnelle et communicative – résulte-t-il d’une construction ?

Cette étude s’intéresse aux récits mémoriels autour de la guerre de Somb. Elle cherche à savoir si la mémoire endogène Sereer est marginalisée dans la mémoire nationale, et éventuellement ce que révèle cette marginalisation de tensions et dialogue entre ces récits.

Cet article propose une analyse interdisciplinaire mobilisant les cadres théoriques de la mémoire et des représentations sociales et analysant des dispositifs de médiation (archives, enseignement, littérature savante) et traditions orales afin d’éclairer la dynamique de visibilité du passé Sereer. Son objectif est de montrer que la marginalisation de la mémoire Sereer ne relève pas seulement d’oublis involontaires, mais aussi de logiques politiques et communicationnelles structurelles, et d’ouvrir des pistes pour une reconnaissance plus équilibrée des mémoires locales dans la fabrique du patrimoine national.

Cadre théorique

L’étude mobilise trois champs conceptuels (mémoire collective et dispositifs d’institutionnalisation, représentations sociales et sciences de l’information et de la communication (SIC)) qui se complètent et, ensemble, forment un cadre théorique inspiré par Halbwachs (1950), Ricœur (2000), Moscovici (1989) et Jodelet (2015).

Paul Ricœur lie histoire et mémoire, étroitement : le premier fournit la base nécessaire au second, qui à son tour s’inscrit dans une dimension affective et dans une pratique sociale (Macron, 2000). Cette perception fait de la mémoire collective un processus vivant marqué par des enjeux politico-identitaires.

Mémoire collective : entre sélection sociale et enjeux politiques

La mémoire renvoie, selon Pierre Nora, aux formes de présence du passé qui assurent l’identité des groupes sociaux, et particulièrement de la Nation. Elle œuvre à rendre le passé intelligible (Lavabre, 1998) par une reconstruction et une interprétation. Ce processus est (Halbwachs, 1950) fragmentaire, sélectif, situé, incarné et subjectif. Fondateur de l’identité, il implique un dialogue entre les mémoires existantes. En ce sens, son résultat peut être un construit politique, une sélection d’items à transmettre aux générations futures. Cette mémoire collective interprétée est ainsi manipulable (ou manipulatrice) pour servir un projet et exige donc de la vigilance face aux récits dominants, à leurs mots et silences.

Ricœur (2000) note cette ambivalence. Affective, vécue et souvent mythifiée ; la mémoire se distingue nettement d’une histoire critique, écrite et vérifiée ; tandis que l’oubli volontaire sert d’effaceur politique du passé. Cela a pour effet de structurer deux formes de mémoire : une communicative – transmise oralement au sein des groupes – et une autre institutionnalisée qui est portée par l’État et les médias (Marchal, 2001). Cette dernière est fixée dans les textes didactiques ou officiels et utilisée dans les célébrations étatiques.

Savoirs endogènes, minorisation et disqualification

Dans l’Afrique postcoloniale, la construction d’un récit partagé relève d’un enjeu politique : légitimer les pouvoirs, reconnaître les violences passées (génocide des Herero, apartheid, etc.). Plusieurs tentatives de contrôle des récits historiques ont eu lieu, selon des modalités pouvant réconcilier ou raviver les divisions. En Casamance (Sénégal), par exemple, la chronique rebelle porte une dynamique politique et identitaire (Awenengo-Dalberto, 2010).

L’approche par les savoirs endogènes peut éclairer des chroniques alternatives, enracinées dans les pratiques locales, les spiritualités, etc. (Akaffou, 2023). Transmis par la tradition orale et les rites, ces savoirs forment un patrimoine essentiel à l’identité collective. Or, si l’État prône la centralité de l’histoire du Sénégal et de l’Afrique (cf. loi d’orientation, 2007), ils sont parfois marginalisés ou disqualifiées par l’État et les universités, qui privilégient une approche occidentale voire scientifique (Boudet & Peghini, 2008). Ce décalage souligne la nécessité de recouvrer et reconnaître ces savoirs locaux, non seulement pour enrichir la mémoire collective, mais aussi comme enjeu de justice mémorielle (Bottoyiye, 2010).

Pluralité, perceptions, reconnaissance et justice mémorielles

La mémoire sociale se construit dans des lieux où cohabitent des récits divers, témoignant de la complexité des processus identitaires et historiques (Valensi, 1995). Ces lieux passent d’espaces symboliques à des points référents pour la mémoire sociale (souvenirs, identités, passé commun et revendications s’y fixent et s’y transmettent) et à leur incarnation. Ils reçoivent et ancrent la mémoire tant physiquement que symboliquement, pouvant devenir des supports pour valoriser ou combattre certaines identités et certains narratifs (Debary, 2022). La mémoire peut donc être une entreprise d’État et produire un récit institutionnalisé.

En Afrique postcoloniale, les pouvoirs politiques avaient souvent forcé l’histoire nationale pour une identité commune. Le Sénégal a misé sur un sens national ouvert à l’humanisme négro-africain (Fall, 2013). La promotion de figures historiques clés (Havard, 2007) entraîna la production de chroniques alternatives traduisant une dynamique qui mêlait contestation, négociation et dialogue ; autant qu’elle quêtait la reconnaissance. En effet, l’inégalité des mémoires génère un ressenti d’injustice historique et de mutilation identitaire intolérables (Schlegel, 2011). La justice mémorielle sert à rééquilibrer les mémoires minorées en les intégrant dans le récit officiel. Prévenant les inimitiés, conflits et représailles (Awenengo Dalberto, 2010 ; Diedhiou, 2019 ; Diedhiou & Tavares, 2021), cette réparation constitue une indemnité symbolique de satisfaction plus qu’une expiation ou un châtiment (Lacroix et Rosoux, 2024).

Représentations sociales

Une représentation sociale est déterminée socialement. Créant une « reconstitution du réel » (Touati, 2009) souvent biaisée, mais perçue comme fidèle à la réalité, elle est un construit mental interprétant le monde social en tenant compte des identités, religions, territoires, etc. Ses « visions partagées, communes à une formation sociale, et diffusées en son sein » (Jodelet, 2015) aident à comprendre les imaginaires collectifs, donnant ainsi sens au passé, tout en évoluant avec les tensions sociales, discours médiatiques et dynamiques politiques.

Méthodologie de recherche

L’étude observe l’existence de conflits ou écarts entre mémoire locale et nationale, tentant d’identifier d’éventuels mécanismes justifiant/ produisant ces distanciations. Elle interroge aussi la perception de la transmission/ valorisation du récit local dans celui national.

L’étude postule une mémoire du Sine marginalisée dans un récit national favorisant d’autres figures, résistances ou savoirs ; et engendrant une injustice vécue comme une dépossession identitaire. Sa perspective constructiviste et interdisciplinaire (SIC/Histoire) permet une analyse de la circulation des récits et dispositifs de médiation qui les portent ou disqualifient. Il s’agit de saisir la mémoire en tant que processus de construction sociale traversé par des rapports de pouvoir, où s’articulent représentations sociales, luttes symboliques et appareils de visibilité. La guerre de Somb sert ainsi d’observatoire du récit collectif – comment est-il produit, disputé et médiatisé – et de la reconnaissance du récit endogène dans sa fabrication.

Un examen croisé de documents – Archives coloniales, littérature savante et traditions orales du Sine – a permis de comparer les récits.​ D’autres données sont collectées par enquête en ligne, auto-administrée et structurée. Le questionnaire couvre les faits historiques, les héros, les causes du conflit, les sources de transmission, la réception critique et les propositions de valorisation.​ Il a été diffusé auprès des 237 membres d’un groupement associatif dédié à la valorisation de la culture Sereer. Leur engagement confère au corpus une forte pertinence et les traits sociodémographiques (âge, genre, ethnie, lieu d’origine, niveau d’instruction) l’ancrent dans son contexte social selon la théorie de la mémoire située et incarnée.

Résultats

Les 84 répondants (35,4%) assurent une représentativité pertinente des voix locales. Ils sont tous Sereer, âgés de 26 à 60 ans, majoritairement des hommes (61%) et ont suivi des études supérieures (90%, dont 14% de docteurs). Ils sont originaires de la région de Fatick (83%), où se situe Somb, qui comprend l’essentiel de l’ancien royaume du Sine.

Les données recueillies sont croisées pour déceler les conflits/ écarts mémoriels et les mécanismes de marginalisation/ disqualification dans le récit officiel. La réception critique de la mémoire est traitée via une analyse qualitative attentive aux enjeux de justice.

Les résultats révèlent des perceptions contrastées autour de la guerre de Somb, notamment ses causes, son déroulement, les facteurs de la victoire du Sine, et le sort du corps de Maba.

L’accueil de Lat Joor dans le Sine

Les sources historiques attestent de l’accueil de Lat Joor dans le Sine après sa défaite à Loro en 1864 (Diop, 1971 ; ANS[2], 13G271 ; Sabatier, 1885, ANS, 13G319 ; ANS, 1D26, ANS, 13G318 ; ANS, 3B94) et de son installation « dans le village de N’Diop » (ANS, 13G319). Son hôte Kumba Ndoofeen informe l’administration coloniale de l’accueil le 1er mars 1864 (ANS 13 G 318 ; P°40-41) et le 17 avril (13G271 P°4). Lat Joor restitue ses trophées de guerre et se soumet à Faidherbe (13G271, 3B81, 3B95) tout en négociant avec le Rip (13G271 P°4) qu’il rejoint pour « tomber sur le Djolof [puis] attaquer le Cayor » (13G271 P°6). Après des « plaintes émanant des comptoirs français [… sur ses] méfaits, exactions et humiliations » (Sabatier, 1885 :161), Kumba Ndoofeen expulsa Lat Joor qui aura séjourné dans le Sine entre le 12 janvier et le 8 avril 1864, mais ne le notifia que le 18 mai 1864 (ANS, 4B35). La tradition orale Sereer réfute cet accueil : les Saltigués ayant prédit la ruine du royaume après un conflit avec le Blanc, le souverain lui refusa l’hospitalité. Thiam (1977) défend cette thèse et celle du vol nocturne de ses armes. Humilié, Lat Joor se tourna vers Maba qui accepta après sa conversion à l’Islam. Après sa victoire sur le Naani, Lat Joor devint un appui militaire majeur et prit la direction de ses armées.

91% des répondants adhèrent au refus ferme de son accueil. En leur sein, 14,3% valident le vol nocturne de ses armes. L’installation dans le Sine est ainsi minorée (19 %).

L’épisode de Mbin’o Ngor

Pour la tradition orale, Lat Joor prétexta une expédition contre les résistants du Naani, mais fit cap sur le Sine où il eut de la chance : le roi et sa cour assistaient à des funérailles à Mbin’o Ngor. Après avoir piégé et capturé la garde royale, il incendia le village et fit des prisonniers avant de se retirer (Faye, 2012). Sarr (1987) implique Maba à Mbin’o Ngor et rapporte que Kumba Ndoofeen, qui avait dormi à Ndiélem, fut exfiltré de justesse. Il tenta de regagner sa capitale. À ses trousses, Lat Joor incendia tous les villages avant d’être freiné devant Jaxaaw par Njaak Lajigeen, demi-frère du roi, et de se retirer par Cupaan.

Pour l’histoire, Lat Joor convainc Maba d’utiliser son voisin comme sa base d’opérations : « pour atteindre les Français, il nous faut passer par le Sine » (Guèye, 1999). Cette volonté se matérialisa le 24 avril 1867 : « il est à Marout. Le bruit des coups de fusils s’est fait entendre depuis 6 h du matin environ jusqu’à 11 h » (ANS, 13G320), mais la défense obligea Maba à se retirer au bout de 24 heures » (ANS, 1D30). Pour Lat Joor et Maba, il s’agissait de lever l’obstacle au Mahométisme (ANS, 1D28) et Mbin’o Ngor concrétisait leur projet commun, mêlant enjeux politiques, religieux et territoriaux (Sabatier, 1885 :101).

Mbin’o Ngor est majoritairement perçu comme un guet-apens (80 %), imputé à Maba (47,6 %) ou à Lat Joor (33,3 %). 9,5% des volants pensent à une guerre déclarée et convenue entre les deux royaumes. Le même score n’exprime pas un avis.

Guerre de Somb et causes de la victoire du Sine

Pour la mémoire orale, Maba tenta une seconde conquête après l’échec de Mbin’o Ngor. Le Sine s’était préparé méticuleusement : pièges, armes, appui mystique, mobilisation, etc. Pour hâter la venue, un messager arrogant alla défier l’Almamy. Pour Sarr, le Saltigué Laba Ngom exhorta à attendre Maba : « Le jour de la bataille, je survolerai son armée, et même une femme pourra le capturer » (Sarr, 1987 : 261). Celui-ci revint dans le Sine, campa à Fandan où un orage le surprit et trempa ses réserves de poudre, immobilisant son artillerie.

Les combats éclatèrent à l’aube et Maba incendia Somb. Malgré les pertes, le Sine le repoussa à Cuucun où il fut freiné jusqu’au milieu de l’après-midi par Xama Ngoné oncle du roi. Lat Joor, craignant l’arrivée de l’armée principale du Sine, le pressa de se retirer, en vain. Kumba Ndoofeen et ses troupes bloquant toute retraite vers le Salum, Maba périt.

Pour l’historien Ndiaye (2020), la victoire de Kumba Ndoofeen reposait d’abord sur un renseignement efficace. Deux chefs pël dépêchés auprès de Maba, lui offrirent du lait frais et lui conseillèrent d’attaquer à l’aube avant de rendre compte à Kumba Ndoofeen qui plaça nuitamment des embuscades. À l’aube, 18 juillet 1867, Lat Joor lança les premiers assauts. Le Sine opéra en mouvement tournant. Un contingent provoqua Maba, par des tirs de flanquements épars. Un autre, embusqué dans le bois épais, le prit en étau une fois engagé dans le piège. Des cavaliers ouvrirent un feu nourri sur les soldats, qui séchaient leurs munitions. Sur ordre de Maba, ceux-ci se ruèrent sur ces éclaireurs qui, par une retraite méthodique, les attirèrent à Somb où Sanu Moon et les guerriers locaux bloquaient l’Est. Toutes les issues furent fermées et la connaissance du terrain (la forêt, les marigots, et les marécages étaient des obstacles naturels) fut exploitée favorablement par le Sine.

Concernant la théorie du jihad, Maba avait un avertissement strict de son guide spirituel de ne « jamais faire la guerre aux gens du Sine […] paisibles vivant de la sueur de leur front, qui n’agressent jamais personne » (Keita, 2013) et ne constituent aucune menace pour l’islam (Ba, 1957). L’Abbé Boilat rapporte que Xama Juuf Ñilaan (1814-1847) l’autorisa à construire une église « libre à tous les citoyens de son royaume d’embrasser la loi d’Issa […] le plus grand des prophètes après […] Mahomet » (Boilat,1983 :146). Le prédécesseur de Kumba Ndoofeen, était donc musulman. les Baabu (depuis 1339) et Tuure (à partir 1634), tous maures d’origine, exerçaient exclusivement la charge de Bissik[3]. Les musulmans vivaient donc en paix au Sine, d’où les Ardo pëls combattirent le Rip à Somb (Diouf, 1987). Un jihad contre le Sine a des limites, mais l’islam est valorisé à l’école, tant pour la guerre sainte que pour la résistance pacifique (Fall, 2013) et dans l’Histoire générale du Sénégal.

La guerre de Somb est surtout interprétée comme un jihad (47,6 %), même si la thèse de la vengeance est fortement présente (42,9 %). 9,5% des volants n’expriment pas un avis. Le Sine doit sa victoire à une meilleure organisation militaire et tactique (52,4%), à ses Saltigués (42,9%) – le spirituel est décisif (71,4 %) – et à la mobilisation du peuple (4,8%).

Le comportement de Lat Joor et le sort de la dépouille de Maba

Face à la supériorité du Sine, Lat Joor engagea l’Almamy à la retraite. Maba qui ne voulait « entendre parler que de mort ou de victoire » (Guèye, 1978) périt d’une balle à la poitrine. Histoire et tradition orale s’accordent sur le retrait de Lat Joor de la bataille, thèse soutenue par 38,1% des répondants. Pour 57,2%, le guerrier Ajor a bataillé jusqu’à la fin.

Maba fut enterré au Rip, selon les traditions islamiques (Casanova, 1976 ; Thiam, 1977 ; Mboup, 1987 ). Pour d’autres, les « morceaux du corps de Maba sont emmenés et enterrés à travers le Sine » (Klein, 1964 ; Diouf, 1972)). Le commandant de Gorée reçut la tête et la jambe de Maba, un colis si putride « qu’il n’osait pas l’envoyer à Saint Louis » (ANS, 1D30).

66,7% des répondants disent que le corps a été emporté par son armée et enterré à Nioro, 23,8% soutiennent le démembrement, tandis que 9,5% valident la remise à la veuve de Boukar o Ngoni. Ces scores disqualifient la réalité historique.

Réception critique du récit national

La transmission mémorielle se fait par l’école (61%), la famille et les griots (14,3%), ou les médias (4,8%). Un extrait de Thiam (1977), intitulé « Le messager du Buur Sine Coumba Ndoffene », enseignant la vengeance du Sine contribue à la circulation du récit (14,3%).

L’enquête révèle une critique significative de l’histoire enseignée à l’école. 57,1 % la jugent incomplète, déformée ou falsifiée, en particulier concernant la bataille de Somb ou l’accueil de Lat Joor. 61,9 % estiment leur mémoire marginalisée dans l’histoire nationale.

Les répondants proposent la réappropriation de la mémoire Sereer, par celle nationale : un accroissement de la contribution de la recherche (25 %), une réécriture de l’histoire du Sine dans une perspective inclusive (20 %), un renforcement des contenus éducatifs (20 %), une création de lieux de mémoire et l’organisation de commémorations (15 %) ainsi que le croisement systématique des récits oraux et écrits sur le Sine (10 %).

Analyse et discussion

Les données révèlent des écarts significatifs entre les mémoires institutionnelle et historique et les traditions orales, notamment sur des éléments clés : accueil de Lat Joor dans le Sine, batailles de Mbin’o Ngor et Somb, traitement du corps de Maba, héros et spiritualité Sereer.

Écarts entre mémoire communicative et mémoire institutionnalisée

Les principales divergences, exclusions et conflits mémoriels sont ci-dessous représentés.

Éléments analysés Mémoire institutionnelle Mémoire historique Mémoire communicative Écarts identifiés
Sources principales Manuels et programmes scolaires, supports officiels Archives administratives coloniales, littérature savante Familles, griots, généalogies, récits communautaires Fragmentation des sources, domination du récit écrit
Transmission École, médias publics Archives nationales, publications savantes Oralité, transmission communautaire Espaces de transmission inégalement légitimés
Figure centrale du récit Maba Jaxu & Lat Joor comme héros institutionnels Maba Jaxu & Lat Joor défaits, Kumba Ndoofeen vainqueur Kumba Ndoofeen résistant victorieux avec son peuple Hiérarchie symbolique divergente
Interprétation du conflit de Somb Conflit politico-religieux inscrit dans le jihad Conflit secondaire, peu détaillé Défense du territoire et souveraineté Sereer Motivations opposées
Asile de Lat Joor Refus du Sine Accord du Sine Refus du Sine Traitements différents
Rôle de Lat Joor Héros clé, allié stratégique de Maba Héros clé, alliances ambiguës, trahison Héros clé, agresseur lâche Traitement radicalement opposé de la figure historique
Sort de Maba Jaxu Enterrement et mausolée au Rip Dispersion du corps, enterré au Rip Dispersion du corps, sans tombe Traitements divergents
Issue du conflit Peu évoquée Mort de Maba, importance stratégique Victoire Sereer, mémoire du sacrifice Divergence sur le sens et les conséquences
Statut dans les récits Très faible visibilité Opposition archives/ histoire Récit structurant et identitaire Forte asymétrie mémorielle

Tableau de comparaison synthétique entre mémoire institutionnelle, historique et communicative

Le tableau établit des écarts significatifs entre les mémoires institutionnelle, communicative et historique. Exprimés à divers niveaux (sources, modes de transmission et interprétation des événements), ils produisant des récits en tout ou partie incompatibles. L’existence de dispositifs communicationnels institutionnels dominants, notamment l’école, favorise la stabilisation d’une mémoire écrite et normée, tandis que les mémoires communicatives, bâties sur la transmission communautaire, restent faiblement reconnues. Les divergences sur les batailles et les figures historiques illustrent des processus de cadrage différenciés, révélateurs de luttes pour la légitimation et l’autorité interprétative. Cette hiérarchisation structurée harmonise les représentations (Althusser, 1976) et révèle les rapports de pouvoir à l’œuvre dans la production, la circulation et la reconnaissance des mémoires collectives.

Les mécanismes de marginalisation de la mémoire endogène

Ce contrôle institutionnel et idéologique de la mémoire exclut ou déforme les récits locaux, organisant un processus sélectif qui évince délibérément ou minimise des faits (victoire militaire du Sine) et des personnages (Kumba Ndoofeen). Ces interprétations produisent un récit dominant conforme aux intérêts de cohérence de la Nation, mais aussi un oubli organisé et une amnésie institutionnelle (Ricœur, 2000; Fricker, 2007). Un déni de légitimité du récit local est opéré en excluant la rationalité stratégique du Sine tout en validant un avantage surnaturel. Ce constat illustre une hiérarchisation des régimes de vérité (Guerrier, 2020).

Les médiations alternatives sont aussi marginalisées par une faible circulation et visibilité qui profite aux espaces symboliques contrôlés par l’État. La production mémorielle se fait donc autour de l’école – les écrits sont accessibles aux plus instruits – permettant un contrôle institutionnel sur l’agenda mémoriel défavorable aux récits locaux (Bonardi, 2003).

Les mécanismes de marginalisation produisent une dépossession identitaire des mémoires subalternes (voix déniée ou dévaluée), une inégalité dans la reconnaissance cognitive (exclusion, systématique de l’espace public) et une minorisation de leurs connaissances et identités (Fricker, 2007). Cette injustice symbolique constitue autant un enjeu cognitif et politique, qu’il traduit et reproduit les rapports de pouvoir hérités du colonialisme ou des institutions postcoloniales (Fraser, 2011, Gemeaux, 2023).

Contre-mémoire, coexistence et dialogue mémoriels

La mémoire religieuse se pose en contre-mémoire face au fait historique. La pluie – très prévisible pendant l’hivernage – est attribuée aux Saltigués dont le rôle ancre le récit dans l’affirmation identitaire et symbolique. Ce rôle occulte également l’exploit stratégique et militaire pourtant central dans la victoire du Sine et en dévalorise la portée. La rationalité n’empêche pas cette exclusion, ni la coexistence de récits concurrents, parfois disqualifiants.

Ainsi, existe un choc entre mémoires : celle officielle, canalisée par les institutions sociales (Roussiau et Renard, 2003), et celle populaire célébrant ses héros et sa résistance. Pour faire face, il convient d’initier une médiation mémorielle active intégrant les savoirs endogènes comme ressources légitimes d’un récit national pluraliste. Ne plus opposer, mais articuler les mémoires dans un discours libéré des enjeux politiques. La réappropriation suggère, selon Viaud (2003), de renforcer la recherche historique capable de valider les récits de groupe (même opposés ou conflictuels) et de faciliter leur reconnaissance. Elle peut aussi changer les représentations sociales, notamment en dépassant les stigmatisations ou exclusions, et refléter toute expérience favorisant une paix sociale durable (Bonardi, 2003).

La coexistence mémorielle – officielle vs contre-mémoire populaire – montre une injustice historique que Ricœur (2000) assimile à une narration blessée. Elle naît de la falsification et de l’incomplétude des récits institutionnels, tout en revendiquant de reconnaître et réintégrer la mémoire minorée dans le récit national : une exigence de justice mémorielle, cognitive et symbolique (Gemeaux, 2023 ; Fraser, 2011) qui confirme le rôle principal de la mémoire collective comme vecteur d’identité, de cohésion sociale et de réparation symbolique.

La demande de réparation des injustices est formulée par trois appels : réécriture inclusive de l’histoire du Sine, enrichissement des contenus éducatifs, création de commémorations et de lieux mémoriels. En somme, il s’agit de reconnaître officiellement les récits minoritaires, de poser des actes symboliques ou matériels rétablissant la dignité des victimes. Reconnaissance et médiation favorisent l’écoute, la compréhension et le respect mutuel, qui peuvent aider à systématiser le croisement entre récits oraux et institutionnels.

Synthèse finale et portée de l’analyse

La marginalisation de la mémoire de Somb résulte de mécanismes de sélection propres à la production institutionnelle du récit historique. L’école y contribue en assurant un cadrage centré sur des figures historiques jugées plus représentatives de l’État moderne. Ainsi, la mémoire communicative se trouve délaissée, reléguée, ignorée, disqualifiée et blessée. En mettant en avant la souveraineté politique, les stratégies guerrières et les logiques internes du Sine, elle entre clairement en tension avec un récit national qui apparaît comme un véritable dispositif de pouvoir. Dès lors, le récit endogène constitue une contre-mémoire. Il cherche à corriger, compléter ou contester le récit dominant ; s’inscrivant dans une dynamique de rééquilibrage identitaire à l’instar des revendications sur les biens culturels africains. Par ailleurs, le choc mémoriel, bien qu’historiographique, possède une dimension communicationnelle, renvoyant aux lieux légitimes ou illégitimes de production du savoir.

L’étude révèle une dynamique mémorielle marquée par des rapports de pouvoir inégaux entre différentes sources de légitimation. La mémoire institutionnelle, portée par des dispositifs officiels de diffusion, tend à sélectionner et stabiliser certains éléments du passé tout en en marginalisant d’autres. La mémoire historique, façonnée par l’héritage colonial et par les logiques narratives et intérêts des auteurs, n’est pas toujours neutre et nuancée. Quant à la mémoire communicative, elle constitue un espace de résistance narrative où le Sine conserve et réinterprète un héritage affirmant sa souveraineté symbolique et identitaire.

L’articulation entre ces trois régimes mémoriels révèle des divergences factuelles, mais aussi des écarts d’intention, de fonction et de légitimité. La tension entre histoire vécue, histoire écrite et histoire enseignée montre que la construction du passé est un processus profondément communicationnel, dépendant d’acteurs, de cadres, de lieux et de supports qui favorisent – ou entravent – la circulation des récits. C’est dans cet espace d’interaction que se jouent les rapports de force mémoriels observés autour de la bataille de Somb.

Enfin, la revendication relevée d’une reconnaissance mémorielle ne procède pas du simple registre affectif ou identitaire, elle promeut un rééquilibrage symbolique dans l’espace public. À l’heure où les canaux légitimes d’expression mémorielle – institutions culturelles, recherche universitaire, espaces numériques – s’étendent aux médias sociaux numériques (Manca, 2021 ; Adriaansen, 2024), les dynamiques de réhabilitation souhaitées dans le cas du Sine s’inscrivent dans un mouvement plus large de réécriture inclusive du passé national. Cette ouverture invite à repenser les modalités de production du récit national et à envisager des dispositifs médiatiques capables d’intégrer les pluralités narratives sans les hiérarchiser.

Conclusion

Au terme de cette étude, il apparaît clairement que la marginalisation de la mémoire du Sine relève d’un ensemble structuré de mécanismes qui fabriquent une mémoire officielle sélective. Centralisée, homogénéisante et largement diffusée, celle-ci perpétue une logique de domination qui met en intrigue le passé selon des finalités idéologiques et politiques (Ricœur, 2000). De même, elle assure la double fonction de légitimer et de disqualifier des récits. L’amnésie institutionnalisée invisibilise la mémoire communicative, bien qu’elle soit un espace dynamique de transmission. Aussi, la coexistence de ces deux régimes mémoriels n’est pas pacifique : ils s’opposent, s’affrontent et structurent en profondeur l’écriture de l’histoire nationale. Leur divergence est structurelle au sujet de la guerre de Somb, vu que les écarts relevés – nourris par des mécanismes de cadrage, de légitimation et de sélection – révèlent des enjeux identitaires et politiques majeurs. Le sentiment d’injustice mémorielle et symbolique exprimé par les communautés du Sune témoigne de la nécessité d’une réhabilitation fondée sur l’inclusion des récits endogènes dans l’historiographie nationale.

Ces résultats résonnent avec la réflexion initiale sur le rôle des savoirs endogènes dans la construction identitaire. Comme rappelé en introduction, chaque groupe humain forme son imaginaire, en considérant ses enjeux politiques ou d’autres natures. Le Sénégal a mobilisé un récit unificateur, mais cette stratégie de cohésion a également produit des effets pervers. En effet, la mémoire du Sine n’est pas oubliée, elle subit un effacement actif. Et aujourd’hui, cela appelle une reconfiguration politique et épistémologique du récit historique national.

Toute réconciliation mémorielle requiert de repenser les modes de production, de validation, de circulation et de préservation des récits locaux. Elle implique de concevoir une médiation intégrant la diversité des mémoires, la narration dialogique, ouverte et délibérative. En ce sens, le Sine – lié à divers groupes par l’histoire, le mariage et le cousinage à plaisanterie – pourrait devenir un espace stratégique pour penser les enjeux contemporains d’identité, de cohésion sociale, de justice mémorielle et de transformation des représentations sociales. La reconnaissance nationale des récits endogènes apparaît ainsi comme une opportunité de construire une mémoire institutionnelle plus équilibrée. Elle ouvre également des pistes pour élargir les bases du patrimoine national, analyser la pluralité mémorielle dans le projet sénégalais ou le rôle des médias numériques dans la configuration contemporaine des récits.

[1] Histoire générale du Sénégal – MediaNet

[2] Archives nationales du Sénégal

[3] https://youtu.be/yLAcfZmSayY?si=bAnVkARQNZXl-ZLG



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  • ANS, 1 D 28, lettre du capitaine Martin au commandant de Gorée, Portudal, 18 juin 1863.
  • ANS, 1 D 30, rapport de Samba Fall, dépêches du commandant de Gorée, 26-27 juillet 1867.
  • ANS, 3 B 94, lettre du gouverneur au roi du Sine, 3 mars 1864.
  • ANS, 4 B 35, Bouka Kilas à l’émir de Gorée, 18 mai 1864.
  • ANS, 13 G 271, Damel Madiodio Déguène au gouverneur de Saint-Louis, 14 janvier 1864.
  • ANS, 13 G 318, Bour Sine au gouverneur, 1er mars 1864.
  • ANS, 13 G 319, enregistrements du poste de Kaolack, 24 février et 3 avril 1864.
  • ANS, 13 G 320, correspondance du commandant de Kaolack au commandant de Gorée, 24 avril 1867.

Pour citer cet article

et , "La mémoire Sereer du Sine : marginalisation et écarts entre récits autour de la guerre de Somb (Sénégal, 1867)", REFSICOM [en ligne], 17 | 2025, mis en ligne le 28 décembre 2025, consulté le Friday 24 July 2026. URL: https://refsicom.org/1599


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