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Derrière le masque du populisme se cachent les invisibles de la démocratie. Cet agrégat d’individus ne forme pas un collectif officiel avec une appartenance politique, mais c’est davantage une (ré)union de personnes physiques et non morales, autour d’une pensée. Cet ensemble aux contours mouvants, modulables à l’infini selon les thèmes abordés, la temporalité d’un sujet d’actualité, le mandat d’un Président de la République ou tout autre mobile qui mobilise cette frange d’électeurs est porteuse d’un mode de rapport au pouvoir qui dissout la chose politique et son socle économique. Le populisme, est autrement nommé par Evgeny Morozov[1]Morozov Evgeny, Pour tout résoudre, cliquez ici, sous-titré « … Suite... de « solutionnisme technologique ». Il génère une dérégulation du marché basée sur le refus des normes, législations et lourdeurs administratives. Il est un modèle alternatif à la 5ème République en France, voire à l’international au regard d’exemples en Autriche, Espagne, Hongrie, Italie, Pologne, Turquie, Pologne.
Loin d’être un rêve idéologique de gouvernement par et pour le peuple, le populisme est souvent envisagé, à tort, sous un angle négatif. Le recours aux électeurs est un levier pour les considérer comme des citoyens unis par les droits et devoirs de la République. Toutefois, en tant que collectif spécifique informel, il renvoie aux droits sociaux pour controverser la démocratie plurielle, laïque caractérisée par la séparation des pouvoirs. Il instaure une forme de droit individuel qui est opposable au pouvoir quel qu’il soit.
Il subsiste un paradoxe dans la démarche anti-démocratique du populisme. En effet, elle se revendique d’une vision ultra démocrate. Pourtant, sa mission première est de déchoir les élites au bénéfice du peuple, le quidam, les classes moyennes, voire les « basses classes ». Cette dénomination a un caractère minoratif intrinsèque lié au mot « basse », sans pour autant porter préjudice au projet unitaire. C’est la voix du peuple qui s’exprime, traversant de la Droite vers la Gauche, en passant par le Centre, d’où l’injonction paradoxale iconoclaste qui atteste que ce n’est pas un mouvement politique, mais une promesse. Elle se veut vertueuse et de proximité, mais la promesse est elle-même mise à mal par sa figure médiatique qui incarne le mouvement.
L’ambition est d’unifier le peuple autour d’une figure emblématique et charismatique dont les codes et valeurs répondent à l’effacement des différences. Cela consiste en une forme de nivellement, un lissage social, culturel et idéologique promouvant « tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée. (…) C’est un terme à connotation péjorative d’un mouvement dit démagogique et/ou réactionnaire »[2]Paveau, Marie-Anne., 1998, « Le roman populiste : enjeux d’une … Suite... (Paveau, 1998). Tandis que les populistes se présentent comme de véritables démocrates, voire parfois proches de l’extrême droite ou de l’extrême gauche, face aux élus des partis traditionnels, ils dénoncent par la même occasion la corruption qui ronge les coulisses du pouvoir et mettent en exergue des formes de manipulation du politique.
Si l’on considère que la démocratie s’exprime par le pouvoir du peuple, alors le populisme n’est pas seulement l’expression du peuple, mais c’est également l’idée que le peuple a toujours raison. Le peuple devient légitime si l’on considère que le pouvoir n’appartient à personne, mais est à disposition d’un collectif. Toutefois, cela ne signifie pas que le peuple puisse avoir toujours raison, et ce en toutes occasions. En effet, cette acceptation supposerait a contrario que les élites ont toujours tort. Or il s’agit non pas de les dénigrer, mais de suppléer leur pouvoir par des stratagèmes souvent oratoires. C’est une posture idéologique qui va à l’encontre de toutes les élites : du pouvoir, des sphères intellectuelles, du savoir en tant que tel. C’est une défiance contre les technocrates, les banquiers, les chefs d’entreprises, tout ce qui représente le capitalisme. Le seul intérêt qui compte, c’est celui du peuple. Si être contre les élites et les peuples étrangers est la pierre angulaire du populisme, alors le point d’achoppement est de ne pas retirer le pouvoir au peuple car il est toujours légitime en dernier ressort.
Eclairages pluriels et leviers invisibles d’appartenance
Selon Jan-Werner Müller[3]Arguments soutenus dans l’ensemble de l’ouvrage de Müller, … Suite... le populisme est un mal démocratique car les populismes sont partout. S’ils sont invisibles dans le secret des urnes, ils sont bien visibles sur l’échiquier démocratique. Ils se caractérisent en tant qu’adeptes des joutes oratoires, et adoptent une posture anti establishment dans le prolongement de l’antisystème qui s’insurge contre les institutions politiques dominantes et trouve sa genèse en 1717 avant de prendre toute sa mesure en 1920 et d’atteindre son apogée entre 1951-1954.
D’emblée, on peut affirmer que les populistes ne sont ni de Droite, ni de Gauche, ni des Extrêmes, pas plus que Centristes. Il ne s’agit donc pas d’un mouvement politique. Le clivage Droite / Gauche est transcendé dans le populisme. Le point commun est l’attachement à la Patrie. Toutefois, il n’en fait pas un dénominateur commun d’une substance du populisme qui reste un mot et non un concept, il est un terme flou car polysémique et polymorphe.
Les populistes se désignent au travers non pas d’un nom, mais du « nous » qui représente le peuple « vrai ». Ce qualificatif « vrai » est abondamment utilisé et ses occurrences et récurrences stigmatisent cette volonté d’unité et de nivellement. Cela a deux conséquences :
- Les élites ne travaillent pas pour le peuple mais pour le gouvernement par exemple ;
- À l’échelle des citoyens, ceux qui contestent le monopole de revendication du peuple vrai font deux exclusions en même temps.
La seule chose qui compte c’est l’unification du peuple. Clivages et perceptions sont confuses dans cette incarnation du peuple, mais lui confisque un pouvoir correctif de la démocratie directe. Il n’y a pas de processus empirique. Le résultat du référendum est souvent connu, sous couvert d’une déduction d’une pratique plébiscite populiste. Le fascisme et le totalitarisme des 19e et 20e siècles en sont de probants exemples. Néanmoins, le mode de visibilité du populisme au 21e siècle est différent. Il est plus en filigrane, plus invisible, plus subtil et sinueux dans les appareillages politiques et décisionnels. Il s’appuie sur une mobilisation permanente mais latente de la société. C’est une accumulation de contenus idéologiques pluriels qui se défend d’être anti pluraliste. De ce fait, cela représente une menace tacite pour la démocratie selon Habermas[4]Habermas, Jürgen., 2018, « On peut couper l’herbe sous le pied des … Suite... dans un désordre global. On assiste à un grand détournement des oubliés, ces « basses classes » contre les élites et l’anti démocratique et de l’antisystème. Mais au lieu d’être dans une image symbolique du participatif du peuple, en réalité la participation s’exprime dans la majorité silencieuse qui valide les mots du populisme dans la bouche du peuple. C’est une forme de revendication qui ne peut pas se refléter en pratique dans les scrutins d’un bureau de vote. Pourtant, son poids pèse dans les intentions de vote. Cela se traduit par la montée de partis ou figures politiques portant des valeurs anti establishment.
Un constat s’impose. Il y a de plus en plus d’adeptes du Populiste. Quelles motivations animent cette masse prolixe mais invisible ? Pourquoi opter pour cette voix oratoire et voie silencieuse ? D’un côté, il y a ceux qui veulent plus d’ouverture vers le monde. De l’autre, ceux qui veulent une ouverture vers les minorités à l’inverse de ceux qui veulent la fermeture de ces points. Ce constat dénote un clivage interne au populisme. Pour y pallier, car conscient de cette fracture qui fragilise la promesse véhiculée, les populistes ont un schéma strict de fermeture et d’exclusion sous couvert de protection. Cette posture leur confère du crédit malgré un problème de représentativité car ce n’est ni un parti, ni un rassemblement stable et encarté. En réduisant cette dissonance, le monopole de la représentation populaire s’insinue garantissant sa pérennité.
Cette brèche ouvre une polarisation entre la technocratie (à savoir, une seule solution économique pour sauver l’Euro) et le populisme (qui incarne une seule voie populaire). En d’autres termes, dire aux électeurs qu’il n’y a qu’une seule solution économique viable, dans le respect de la promesse devenue l’apanage du marketing politique et territorial, c’est orienter les intentions de vote au travers de simples leviers d’appartenance identitaire. La subjectivité l’emporte sur l’objectivité du discours. Le débat n’est pas utile, puisqu’une authentique solution est mentionnée comme une évidence découlant des constats des échecs des modèles en place, ce qui lui évite de s’appuyer sur une rhétorique dont les arguments expriment l’opinion publique. Cela exclut toutes formes de pluralisme. C’est là un point d’achoppement car les fondements démocratiques offrent l’occasion de débattre d’arguments sans vouloir les imposer. Il y a de facto une perte de contrôle dans une crise de la représentation à l’échelle européenne, par exemple sur le thème de l’austérité qui est à l’origine de conflits car il n’y a pas de mobilisation du peuple. Le populisme est d’une certaine manière apolitique car il n’est attribué à aucun parti, mais il est récupéré par le système politique partiellement, épisodiquement. C’est une ambigüité tenue où se conjuguent les intérêts des nationalistes comme ceux des anarchistes gauchistes anticapitalistes qui font face à l’appauvrissement des citoyens et au taux de chômage, clefs de voute de la précarisation des individus dans les modèles capitalistiques. Entre violence et outrance médiatique et politique de la vague populiste, le dialogue direct avec le peuple se fait dans un climat de défiance de l’ordre établi, en s’adressant aux classes populaires sur le mode critique. Non seulement il y a un vocabulaire trivial mais aussi des thèmes clefs.
Mode opératoire du populisme
Quelle riposte peut-on opposer au populisme pour qu’il ne gangrène pas la démocratie ? Quelle place lui accorder sur l’échiquier politique, car d’une manière ou d’une autre il occupe les espaces vacants, la jurisprudence, les blancs de la démocratie. Il ne faut pas répondre à l’exclusion par l’exclusion mais par des formes alternatives d’inclusion. Il convient donc de parler avec les populistes, ce qui ne veut pas dire accepter leur manière de présenter les débats. Il est nécessaire de marquer des limites. Les démocrates doivent dire aux électeurs où sont les limites de la démocratie sans entrer dans le débat de « conspiration » dit de « Grand Remplacement » (ex : l’immigration). Il faut stigmatiser ce qui ne relève plus des questions politiques ou économiques, mais des positions fermes où la solution des populistes est l’homogénéité. Ce terme s’exprime sous forme de promesse qui résoudra les conflits.
D’un point de vue purement théorique, ce n’est pas parce que l’on critique la démocratie et les élites que l’on appartient au populisme. Il se revendique d’un monopole moral du peuple dit « vrai », ce qui n’en fait pas une question empirique, car on n’ouvre pas de processus par un référendum, mais c’est sans alternative le rejet du pluralisme politique avec des partis-pris tels que les autres sphères politiques reconnues sont nécessairement corrompues. A l’échelle du peuple, ceux qui ne soutiennent pas le populisme sont de facto considérés contre. La représentation du populisme est une réalité illustrée par les exemples suivants de groupements coalitions populistes Européens, dont certains sont au pouvoir, ce qui est un indicateur de leur succès. Ils se nourrissent de l’impuissance de partis traditionnels et de la cartographie politique aux frontières revisitées, gommant les clivages entre partis pour répondre par une forme de cohabitation ou de centrisme aux crises économiques et migratoires cycliques :
- En France, le « Front National » est une alternative d’expression aux votes populistes de même que la « France Insoumise ». C’est le référendum de 2005 sur l’Europe, rapidement suivi de la profonde crise de 2008 qui ont ouvert la voie à cette nouvelle famille de pensée au corpus idéologique humaniste ;
- En Pologne le parti « Droit et Justice » né le 13 juin 2001, est euro sceptique, d’où la crainte du Parlement à Strasbourg d’une majorité aux élections 2019, d’autant qu’il fait l’unanimité en étant suffisamment puissant pour être au pouvoir ;
- En Espagne, « Podemos » recueille près de 21% des suffrages ;
- En Autriche, le « Parti de la Liberté », (FDO) est au pouvoir ;
- En Italie le mouvement Populiste 5 étoiles est arrivé en tête des élections avec son leader, Luigi Di Maio, dont l’échec de Marine Le Pen a servi de leçon aux anti européens pour éviter une politique du chaos et de communication de crise ;
- En Hongrie le parti « Union Civique Hongroise » fondé en 1988 se définit comme libéral, radical et alternatif, c’est un mouvement de jeunesse en opposition de la transition démocratique entre les gouvernements qui se succèdent. Son principe est le protectionnisme économique hostile à la mondialisation. Mais c’est le « FIDESZ » qui est au pouvoir ;
- En Allemagne l’« AFD » est un parti eurosceptique et anti establishment créé le 6 avril 2013. Sa particularité est qu’il est curieusement constitué d’élites, tels que des intellectuels et économistes pour réfléchir à un contre-pouvoir notamment sur la dette et une position anti Euro, mais pas anti Europe.
Les adversaires politiques deviennent des ennemis de la démocratie. Il n’y a pas d’entre deux, pas de débat, les élites ne sont pas légitimes et sont qualifiées de conspirateurs, donc la voix du peuple est dite authentique. La théorie du « Grand Remplacement » est un thème porté par le populisme. Les motivations varient pour demeurer dans la majorité silencieuse contre le pouvoir. Il ne suffit pas d’être contre le libéralisme par exemple. Le problème est plus global, c’est le système en tant que tel qui est remis en cause. Donald Trump parle de « l’unification du peuple », ce qui est une phrase populiste. Il y a une crise de la démocratie représentative dans laquelle s’engouffre le populisme pour mobiliser des personnes contre le pluralisme en faveur d’un nouveau système qui serait porté par une stratégie qui ne répond pas aux exclusions par l’exclusion, le débat est à délimiter dans les règles des partis institués. Les populistes disent que l’on peut résoudre tous les problèmes par l’homogénéité nationale. Néanmoins, on ne peut pas parler d’une sociologie de l’intégration, l’exclusion étant le leitmotiv.
Mais en pratique, le populisme est-il aussi proche du peuple qu’il le prétend ?[5]de Benoist, Alain., 2017, Le moment populiste. Droite-gauche, c’est … Suite.... Depuis plus de 25 ans, il y a une montée de défiance du peuple envers les élites de toutes sortes qui se cristallisent dans des mouvements dits Populistes qui correspondent à un mode d’articulation de la demande politique et sociale qui émane du peuple face à une offre politique venue d’en haut qui est estimée comme caduque, voire insupportable. Les trois points d’achoppement du populisme sont l’Europe, l’immigration et la mondialisation. Il s’agit d’un phénomène global mis en exergue depuis les travaux de Margareth Donovan dans les années 1960 puis par Guy Hermet[6]Hermet, Guy., 2003, « Populisme des anciens, populismes des modernes, … Suite.... Il existe une typologie du populisme qui réfute l’erreur suivante : considérer le populisme comme une idéologie, il s’agit d’un style, d’un mode d’articulation des demandes politiques et sociales qui peut se combiner avec tous les mouvements politiques. Les dénominateurs communs sont d’attirer des électeurs qui se détournent des partis reconnus pour modifier le paysage politique avec une forme de contre-pouvoir. Stuart Hall[7]Hall, Stuart., 2008, Le Populisme autoritaire. Puissance de la droite et … Suite... avait listé de nombreux politiques comme rejoignant tout ou partie de l’idéologie populiste. Ce qui unit les populistes c’est le rejet du néo-libéralisme. Toutefois, ce n’est pas aussi tranché que cela car il y a des votes alternatifs qui redonnent un élan au populisme. Le gommage des clivages politiques est une illusion car en substance les programmes ont une ligne incarnée néolibérale ou de gauche. Dans quelle mesure est-ce ou non un symptôme de l’effacement droite / gauche et une alternative à l’abstention des classes populaires dégoutées de la politique ?[8]Fassin, Eric., 2017, populisme : le grand ressentiment, Paris : Textuel.
Le populisme est un mot valise qui joue sur le charisme d’un leader plus que sur le fond d’un programme qui n’est, ni écrit, ni diffusé par les médias, il est juste proféré par le représentant charismatique. Ce qui est flou, c’est la période de crise politique dans laquelle nous sommes qui favorise la montée du populisme. En lui-même, il n’est pas démagogique, mais leurs représentants sont démagogues. Être populiste, c’est parler à la place du peuple ce qui exclut les institutions représentatives car on parle en son nom, donc nul besoin d’écouter les scientifiques et politiques, ils n’ont plus droit de citer. Nul besoin de la médiation des organes représentatifs, car il y a une forme d’immédiateté de la vérité du peuple et de la perception à qui on confère une dimension sacrée d’une portée unitaire avec le peuple. Le système est parasite qui n’est pas connecté au peuple alors que le populisme est in situ. Le populisme a une tendance autoritaire avec un vocabulaire outrancier, voire symboliquement violent avec une gestuelle et du non verbal charismatique qui fédèrent dans un rapport de force. Il y a une forme mystique de connexion avec le peuple qui autorise de proférer des inepties ou des émotions virulentes contre le système sans encourir de sanctions. Aussi, le populisme est en quête de ceux qui ne relèvent pas du « vrai » peuple pour grossir ses rangs qui ne sont pas légions et dont le périmètre tentaculaire aux frontières floues brouille la lisibilité.
La montée du populisme médiatique est-elle un appel à la démocratie revisitée ? En observant le discours populiste et les leaders qui véhiculent cette tendance, on se rend compte qu’ils considèrent qu’ils prononcent le vrai discours démocratique, autour d’un discours chaleureux, voire sincère. Ils se positionnent tels d’authentiques démocrates a contrario de ceux qui institutionnellement reconnus s’affichent tels des manipulateurs, des faiseurs d’opinions, des stratèges ne défendant plus la démocratie mais s’accrochant au pouvoir à des fons propres.
C’est une idée qui est utilisée dans de nombreux contextes, sans référence commune. C’est un peu comme les mots peuple, droite, gauche. Après de profondes refontes, ce sont des mots qui sont devenus polysémiques car on a du mal à s’accorder à leur conférer une même réalité. Ils ne font pas consensus sur une définition. Le populisme est moins utilisé pour décrire le réel (comme dans le débat médiatique) que pour l’influencer en politique. Dire que vos idées sont populistes permet de discréditer un potentiel adversaire sur la scène politique. Un des premiers ouvrages de Margareth Kanovan[9]Kanovan, Margareth., 1981, Populism. Editions Harcourt Brace Jovanovich. … Suite... définit le populisme comme un discours qui oppose le peuple aux élites. Le peuple qui est honnête, travailleur, parfois naïf, avec en face des élites qui usent de stratégies et exploitent le peuple. Le peuple est majoritaire en quantité d’individus, et se considère comme légitime par la loi du nombre.
Quant aux élites minoritaires, leur discours est lié au pouvoir. Le principe est élémentaire, il suffit de mettre en tension les élites et le peuple. La rhétorique est construite autour de cette axiome et est très forte. Le discours est tenu par quelqu’un de charismatique qui lisse les clivages et divisions de la société. Il tente de montrer que l’ensemble des personnes a intérêt de marcher main dans la main, dans l’unité.
Aussi l’ordre symbolique de l’unité est le point d’ancrage pour palier la crise politique. Le symbole est très important car il incarne « l’unité », terme emblématique. Le populisme dénonce le néologisme de « particratie », les coalitions politiques (ex : Belgique) et les avantages qu’en tirent les politiques, la soif de pouvoir amoindrie avec la fin du cumul des mandats. La dénonciation est une pratique usuelle, elle s’applique notamment à bannir la multiplication des administrations et des fonctionnaires en dénonçant les coûts de plus en plus élevés des partis. C’est un discours contre les dépenses de l’Etat et les représentations dispendieuses de la démocratie des politiques (ex : Grèce et Turquie). En ce sens, c’est un appel salutaire à un modèle économique et politique revisité à défaut d’être redistribué. D’autre part, ce peut-être une menace contre la démocratie qui met en difficulté les fondamentaux de la démocratie, notamment avec les droits de l’homme.
Il s’agit de diaboliser son adversaire donc il y a une tentative de dénonciation du discours des politiques. Berlusconi est une figure emblématique du populisme au travers d’un discours démagogique. Il n’y a pas de profil type politique, ce qui explique que c’est difficile à cerner car ce n’est pas une idéologie avec un discours sur le monde pour orienter l’action (les êtres humains sont égaux et doivent partager leurs richesses – communisme où l’être humain est libre et doit lutter pour sa propre existence et profiter de ses libertés – libéral), mais c’est une rhétorique sans action. Il n’y a pas de théoriciens, c’est un élément simplificateur à l’image de celui qui l’incarne de manière charismatique entre élite/peuple. Margaret Thatcher (dirigeante du Parti conservateurs britannique de 1975 à 1980 et Premier ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990) opposait le citoyen travailleur volontaire et courageux aux syndicats à la botte de politiques corrompus. Elle se présentait comme du côté du peuple malgré de profondes réformes. Le gouvernement est déconnecté des réalités alors que la figure charismatique du peuple s’est forgée à la force du poignet. Le populiste montre qu’il s’est fait seul sans l’aide d’un contexte porteur (familial, culturel).
Il ne s’agit pas d’un discours de menace contre la démocratie mais bien plutôt contre la politique, antipolitique. L’appel à la démocratie des populistes montre un rejet des intermédiaires de la politique et d’elle-même, et s’affiche dans une posture de médiation entre le peuple qui veut agir et la réalisation de la volonté qui est « promesse ». Se pose la question d’une idéologie sans appareillage techniques, technocratique, sans moyens d’action et sans instances représentatives. Le populisme énonce que : « vous aurez, vous aurez, nous n’avons pas besoin des syndicats, des instances politiques ». Il s’agit d’évincer les médiations qui demandent des consensus, qui prennent du temps, qui déforment la réalité, le populiste veut supprimer les partenaires et acteurs entre le vouloir et le pouvoir. L’appel à la démocratie est d’éclipser le temps politique, qui est un temps long. Il y a une temporalité qui est reniée au profit de l’immédiateté. C’est le rêve d’une société sans intermédiaire. La volonté suffit à l’exécution de la tâche. C’est un appel qui évacue le processus de négociation des attentes en simplifiant les enjeux et réduisant les luttes sociales, le chômage, les conflits à une dichotomie entre élites et peuple. Mais la pauvreté n’est pas une fatalité ni une machination politique, c’est une complexité qui est balayée par le populisme.
Conclusion d’une scène politique aux figurants visiblement anti establishment
La lutte contre les élites portée par une parole du peuple utilise une rhétorique populiste structurée en trois étapes. 1) Elle nécessite le choix d’un bouc émissaire, qui est dans la liste des thèmes porteurs du mouvement, donc a fortiori, l’establishment avec une théorie du complot instigué à l’encontre des basses classes ; 2) Elle pose un diagnostic où ce ne sont plus les classes sociales qui divisent, mais c’est l’écart entre la classe politique omnipotente et le poids du citoyen isolé à défaut du peuple « vrai » et « unitaire » porté par un profil charismatique ; 3) Elle est fondée sur une promesse pleine d’espoir d’une démocratie en temps réel. Dépourvue des moyens factuels, au bénéfice d’une tribune idéologique décomplexée des entraves du politiquement correct, elle est une vision très simplifiée de la politique empruntée à bon escient empruntant un discours démagogique qui n’est ni technocrate, ni rhétorique. En supprimant les clivages traditionnels et invoquant le « peuple » et les « gens », plutôt que le « territoire » et les « citoyens » comme dans les propos des républicains, le populisme s’apparente à plusieurs partis adoptant une posture non permanente, ponctuellement vivace ancrée sur les europhobes hostiles à la coopération européenne, donnant la prévalence à l’identité nationale. L’ensemble de ces protestataires d’origines diversifiées est accrédité au cœur du débat public par une doctrine commune d’une vision simplifiée de la société entrainée par le délitement du système politique.
Références
| - 1 | Morozov Evgeny, Pour tout résoudre, cliquez ici, sous-titré « L’aberration du solutionnisme technologique » (Fyp Éditions, 2014). Interview sur le site Culture Mobile : www.culturemobile.net/visions/evgeny-morozov-contre-internet-centrisme (Consultation : 08 avril 2020). |
|---|---|
| - 2 | Paveau, Marie-Anne., 1998, « Le roman populiste : enjeux d’une étiquette littéraire », Mots, discours politiques, 55, (dirs., Péries Gabriel, Taguieff, Pierre-André, Textes langages du politique Paris : pp.45-59. |
| - 3 | Arguments soutenus dans l’ensemble de l’ouvrage de Müller, Jan-Werner., 2016, Qu’est-ce que le populisme, Paris : Éditions Premier Parallèle. |
| - 4 | Habermas, Jürgen., 2018, « On peut couper l’herbe sous le pied des populistes de droite », Paris : Alternatives économiques, https://www.alternatives-economiques.fr/jurgen-habermas-on-couper-lherbe-pied-aux-populistes-de-droi/00082569 (Consultation : 08 avril 2020). |
| - 5 | de Benoist, Alain., 2017, Le moment populiste. Droite-gauche, c’est fini, Paris : Ed. Pierre Guillaume de Roux. |
| - 6 | Hermet, Guy., 2003, « Populisme des anciens, populismes des modernes, populisme libéral-médiatique », La tentation du populisme au cœur de l’Europe, Paris : La Découverte. pp. 25-39. |
| - 7 | Hall, Stuart., 2008, Le Populisme autoritaire. Puissance de la droite et impuissance de la gauche au temps du thatchérisme et du blairisme, Pays Bas : Éditions Amsterdam, 208 p. |
| - 8 | Fassin, Eric., 2017, populisme : le grand ressentiment, Paris : Textuel. |
| - 9 | Kanovan, Margareth., 1981, Populism. Editions Harcourt Brace Jovanovich. 361p. |
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