Le journalisme de la débrouille en contexte de crise sanitaire

Résumés

Le Covid-19 a bouleversé les pratiques professionnelles dans la quasi-totalité des médias du monde et a entravé la collecte, le traitement et la diffusion de l’information. Pour s’affranchir des risques de travail engendrés par ce contexte de crise, les acteurs médiatiques ont opté pour le journalisme de la débrouille. Approche professionnelle de circonstance, ce modèle journalistique constitue une alternative aux difficultés générées par la crise et s’inscrit dans une perspective de minimisation des risques en temps d’incertitudes. Cet article analyse les conditions de travail journalistique et les problématiques de gestion de l’information en période de tension. Il montre aussi l’impact de cette forme de journalisme sur les professionnels, les médias et l’actualité de cette pandémie.
The Covid-19 has disrupted and even undermined the usual professional practice in almost all media around the world. Barrier measures have hampered the collection, processing and dissemination of information during this crisis. In order to protect themselves from health risks associated with workplace hazards generated by this crisis, journalists, ‘The knights of the pen, microphone and screen’, have opted for resourceful journalism. This is an innovative professional approach that seek to be a solution to problems generated by this health crisis. Resourceful journalism aim at minimizing professional risks in times of uncertainty. This article analyses both journalists working conditions and information management issues in such times of tension as the crisis.

Texte intégral
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Table des matières

Introduction

L’arrivée de la pandémie à Corona virus a bouleversé les habitudes de production de l’information dans la quasi-totalité des rédactions à partir de décembre 2019. Le paradigme du traitement médiatique de l’actualité en période de crise a changé presque partout dans le monde, du fait de l’avènement inattendu du Covid-19. Cette situation a amené les journalistes à s’inscrire dans une logique d’adaptation professionnelle et leur a permis de remplir efficacement leur mission d’information. Dans un contexte de crise, «les médias jouent un rôle déterminent dans la gestion des risques en affirmant leur autonomie d’action[1]Laurent TEISSEIRE, place et rôle des médias dans les conflits sociaux, … Suite...» (Teisseire, 2010)

Durant la pandémie, les écueils auxquels les journalistes s’étaient déjà habitués pendant les crises ordinaires (crépitements de balle, risques d’arrestation, difficile accès aux sources, …) ont laissé place  aux nouveaux défis professionnels imposés par le contexte. Comme dans tous les secteurs d’activité, cette crise sanitaire a bouleversé les habitudes  dans l’univers de la presse et des médias. Les journalistes étaient appelés, en même temps, à rendre compte de l’évolution de la pandémie, à se protéger contre le virus et à se soumettre au respect strict des mesures barrières (confinement, port de masque, distanciation physique etc.) édictées par les gouvernements et l’organisation mondiale de la santé. Ces différentes mesures  ont contribué au rétrécissement de certaines libertés comme la liberté de circulation, la liberté d’association, la liberté de culte, la liberté d’aller et venir. Pour continuer à accomplir sa mission d’information dans cet environnement de crise sanitaire, le professionnel des médias a du réinventer de nouvelles approches professionnelles. Le travail de  collecte, de traitement et de diffusion des faits journalistiques n’a donc été possible que grâce à l’ingéniosité des hommes de médias. Ceux-ci ont été contraints d’abandonner les règles traditionnelles qui ont toujours gouverné l’exercice de leur métier (la descente sur le terrain, le contact physique avec les sources, le retour dans les salles de rédaction, le montage en studio ou en salle d’infographie  etc.) pour se conformer, malgré eux, aux nouvelles règles du jeu imposées par la pandémie (vidéo travail, cyber écriture, journalisme assis, etc.)

Face à la surabondance des risques d’être infecté, les journalistes ont fait recours à de nouveaux leviers qui leur ont permis de surmonter les effets pervers de la crise. C’est tout cela que nous nommons journalisme de la débrouille. Il s’agit d’un modèle qui s’inscrit dans une démarche professionnelle fondée sur les alternatives. Le journalisme de la débrouille se réfère à l’ensemble des approches socioprofessionnelles que les travailleurs de médias mobilisent pour faire face à une situation inattendue. Cette approche professionnelle est modelée pour contourner les difficultés qui entravent le bon accomplissement du travail journalistique dans un environnement précis. C’est un modèle situationnel qui offre divers choix opérationnels. En contexte de crise où la démarche professionnelle classique est compromise, il faut trouver les voies de contournement pour continuer à exercer malgré les tares.

Le modèle de la débrouille s’inscrit dans la théorie de l’exercice professionnel, notamment le journalisme, en période de crise. La notion de journalisme se définit comme une activité de collecte, de traitement et de diffusion de l’information à destination du public. Il s’agit de « rapporter, de témoigner, parfois d’enquêter, voire d’analyser les faits[2]Bertrand LABASSE, «Du journalisme comme une méso épistémologie», … Suite... » (Labasse, 2015). Certaines approches insistent sur la dimension socioprofessionnelle du journalisme en relevant que celui qui l’exerce doit y consacrer la plus grande partie de son temps et en tirer l’essentiel de ses revenus. Pris sous un autre rapport, « le journalisme peut  être défini par deux traits essentiels : premièrement, il recouvre une pratique discursive sur des objets réels d’intérêt public telle qu’elle se manifeste dans les journaux depuis qu’ils existent ; deuxièmement il renvoie à une pratique inter discursive en ce sens que le journalisme est la rencontre dans un même support matériel (d’abord le journal, auquel s’ajoutent plus tard d’autres types de médias) de plusieurs discours et de plusieurs sources de discours (autrefois, la lettre d’un correspondant, le sermon du curé ou du pasteur, le débat parlementaire, la décision royale ; aujourd’hui : le communiqué de presse, la réponse du ministre aux questions pressantes du reporter, la déclaration du chef des pompiers, le rapport du coroner ou du juge d’instruction, etc.)[3]Colette BRIN, Jean CHARRON et Jean de BONVILLE,  Nature et transformation … Suite... » (Brin, CHARRON et Jean de BONVILLE, 2003).

Exercer cette activité en temps ordinaires est une tache déjà très complexe. Elle se heurte  aux multiples enchevêtrements : difficile accès aux sources d’information, non-respect des règles éthiques et déontologiques par certains acteurs, connivence et collision avec le pouvoir et les lobbies… Pendant les conflits armés, les critiques et les reproches contre les journalistes et les médias s’accroissent de manière exponentielle : manque d’objectivité et de fiabilité des informations diffusées, démarche partisane dans la collecte et le traitement des faits, etc.  En général, les journalistes reproduisent les routines professionnelles[4]Gérard PIROTTON, « Traitements médiatiques des conflits sociaux », … Suite... (Pirotton, 2012) en s’adaptant au traitement de l’actualité durant les guerres, les crises sociales et politiques, les catastrophes naturelles ou tout autre conflit habituel où les parties prenantes et les modes opératoires sont connus. Dans les conflits armés, il existe un droit[5]Voir à ce sujet la résolution 1738 du 23 décembre 2006 des Nations … Suite... de la guerre garanti par l’organisation des Nations Unies pour protéger les journalistes dans l’exercice de leur métier.

En revanche, la pandémie de corona virus n’était pas une crise ordinaire. Dans les crises ordinaires ; les belligérants sont connus, le mode opératoire ciblé et le foyer de la crise identifié. Mais pour ce qui est de la crise du Corona virus, nul n’est épargné. Les gouvernants, les citoyens ordinaires, l’armée, les médecins sont exposés. La crise sanitaire du Covid-19 s’est caractérisée par une belligérance généralisée, un espace de domination et de reproduction quasi illimité, des risques très élevés avec un virus particulièrement mortel. La pandémie à corona virus a mis en lumière la capacité des journalistes à (re)penser leurs propres pratiques professionnelles[6]Marc- François Bernier, « Médias, terrorisme et conflit : pratiques et … Suite... (Bernier, 2017)

A partir de là, quelles sont les pratiques novatrices que les journalistes ont adoptées pour faire face aux risques générés par la pandémie ? Quels bouleversements et/ou glissements ces nouveaux modèles professionnels ont-ils engendré au niveau de la qualité de l’information diffusée par les médias au cours de cette période ? Les questions ainsi soulevées amènent aux postulats suivants : l’activité journalistique s’est réinventée lors de la crise à corona virus ; Cette réinvention professionnelle a eu des conséquences certaines sur la qualité de l’information diffusée par les médias tout au long de la crise.  La présente réflexion s’appuie sur l’analyse des usages socioprofessionnels des corps de métier. Elle s’inscrit dans le traitement médiatique des crises et amène à reconstituer l’itinéraire d’un journalisme contextualisé qui fonctionne suivant les contraintes du moment. Il est question d’interroger la manière dont cette actualité est traitée et rendue publique par les organes d’information, compte tenu de l’importance des médias dans la gestion des crises[7]Jean-Jacques BOGUI, Christian AGBOBLI, « L’information en périodes de … Suite... (Agbobli, Bogui, 2017). Le présent article s’inscrit également dans la sociologie du journalisme en ce sens qu’il rend compte de la manière dont cette activité socioprofessionnelle se vit et s’exerce par les différentes parties prenantes que sont les travailleurs des médias. Les nouvelles pratiques de la production de l’information ainsi que les différentes mutations qui en découlent du point de vue des stratégies rédactionnelles constituent le chantre de notre recherche dans un contexte de pandémie du Covid-19.

Cette réflexion essaie de croiser deux instruments méthodologiques : Les entretiens semi directifs centrés et l’analyse des contenus tirés des sorties et des publications médiatiques. Huit entretiens ont ainsi été réalisés avec des journalistes camerounais ayant travaillé pendant la période de Covid-19. Ces échanges ont permis de bien appréhender les heurts qui ont affecté la couverture médiatique de la crise. En plus, les discours des acteurs, notamment ceux des journalistes et preneurs de vue, relayés par divers médias, rendent compte des difficultés et des balbutiements qui ont travesti le traitement de l’actualité pendant cette période de maladie. Le présent article est organisé en deux parties : la débrouille journalistique dans le traitement de l’actualité du Covid-19 d’une part et les effets de cette approche professionnelle dans la couverture médiatique de la crise d’autre part.

La débrouille professionnelle dans le traitement de l’actualité du Covid-19

La généralisation de la pandémie à CORONA virus dans les espaces socioprofessionnels a contribué à rendre plus complexe le travail des journalistes, en plaçant ceux-ci face à de nouveaux défis : assurer la continuité dans la couverture médiatique de la crise et observer de manière stricte les mesures barrières instituées par les pouvoirs publics et les institutions sanitaires. Ces défis participent des « pièges du journalisme en temps de crise[8]Anne-Marie GINGRAS, «les pièges du journalisme en temps de crise», … Suite...» (Gingras, 2020). Selon cette auteure, la pandémie de CORONA virus s’est caractérisée par une période d’incertitude qui a affecté tout le monde et au premier chef, les journalistes. Cette incertitude ne pouvait que produire de malheureuses répercussions sur la manière de collecter et de traiter l’information. Comment les journalistes s’y sont finalement pris ? « À part quelques-uns qui prennent des risques mesurés sur le terrain, photographes ou reporters, ils sont pour la plupart protégés dans leur activité. Ils travaillent à distance, chacun chez soi. Mais non pour soi. L’édition d’un journal est un travail collectif, une œuvre commune. Elle suppose des échanges, des concertations, des ajustements. La technologie numérique est convoquée pour remplacer les salles de rédaction[9]Daniel CORNU, «Le journalisme au temps du coronavirus», Modus Operandi, … Suite... » (CORNU, 2020). Il s’en suit que pendant la période de la pandémie, les journalistes ont déserté les salles de rédaction pour se réfugier en confinement et traiter l’actualité tout en se mettant à l’abri des risques d’infection. Il fallait donc relever plusieurs défis professionnels afin de mieux satisfaire son lectorat, son audimat et ses téléspectateurs. Parmi ces multiples défis, il y avait celui de la collecte de l’information et celui de la gestion de l’information.

Le journaliste face au défi de la collecte de l’information à distance

L’une des caractéristiques majeures de l’activité journalistique c’est la descente sur le terrain. « Figure structurante des mythologies contemporaines[10]Erik NEVEU, «Sociologie du journalisme», la découverte, 2013, P 8 » (Neveu, 2013), le professionnel de l’information a vocation à ne publier que les faits dont on dit d’ailleurs dans le jargon du métier qu’ils sont sacrés. Si la présence sur le terrain des faits est nécessaire en matière de presse écrite, elle est quasi indispensable au niveau de la télévision. En d’autres termes, il est moins aisé de collecter les faits à distance lorsqu’ils sont destinés à la télévision. Par contre, la situation est relativement possible dès lors qu’on se situe dans un environnement de la presse écrite. C’est ce que tente de préciser Alexandre DUVAL en ces termes : «En tant que journaliste papier, on peut très bien écrire un reportage depuis la maison. Mais quand on fait de la télévision et de la radio comme moi, que l’on doit enregistrer une voix, faire du montage ou même être en direct, cela devient plus compliqué de le faire depuis chez soi[11]Alexandre DUVAL, cité par Cyril MICHAUD dans un article paru en mai 2020 … Suite...».

La couverture télévisuelle de l’actualité du CORONA virus a donc été particulièrement laborieuse pour les journalistes de ce secteur. En effet, il était impérieux d’être présent sur le terrain des faits afin de pouvoir faire vivre les images aux téléspectateurs. Il y a donc eu à ce niveau un accroissement de risques car les cameramen, les photographes et autres membres de l’équipe du tournage se sont trouvés constamment exposés à la maladie. Selon Flavien VALLOT NDONGO, journaliste à «Equinoxe télévision», une chaine émettant au Cameroun, «  les modes de travail dans notre chaine de télévision ont connu un bouleversement. La rédaction a réduit à sa plus simple expression les effectifs mobiles en privilégiant les preneurs d’image. Ceux –ci étaient appelés à sillonner les  hôpitaux pour prendre le pool de la situation et au besoin, donner la parole aux spécialistes : médecins, pharmaciens, universitaires, hommes d’Eglise, gouvernants[12]Entretien réalisé le 06 Août 2020». Quant aux autres acteurs impliqués dans le recoupement des faits, notamment les journalistes, «ils devaient se rendre au bureau de manière rotative, pour éviter les encombrements et les contacts physiques. Le travail journalistique consistait dès lors à visualiser les images ramenées du terrain et à s’en inspirer pour  rédiger un texte journalistique destiné au journal télévisé ou aux programmes de circonstance conçus pour gérer la pandémie au plan médiatique». En bref, comme le soutient Flavien VALLOT NDONGO, la pandémie à CORONA virus a habitué beaucoup de journalistes à de nouvelles manières de faire. Exercer en sous-effectif à la télévision n’aura pas été chose facile. Car, il arrivait généralement au journaliste de faire à la fois le travail du cameraman, du monteur, du rédacteur et même celui du secrétaire de rédaction. Il est souvent arrivé pendant cette période de produire un journal télévisé juste avec deux personnes dans les locaux abritant la rédaction : une personne derrière le micro et l’autre derrière les machines. « Et tant pis pour les confrères qui ne maitrisent pas l’outil informatique, car Dieu seul sait combien ils sont nombreux parmi nous », regrette M. NDONGO. En effet, si les hommes de médias ayant des connaissances avérées en outil informatique ont pu s’adapter plus rapidement à cette conjoncture de crise, tel n’a pas été le cas pour d’autres journalistes de la vieille école dont les compétences journalistiques se limitent encore, aujourd’hui, à rédiger leurs articles et à se faire enregistrer dans un studio. La maîtrise des TIC était devenue un critère déterminant pour tout journaliste appelé à travailler dans les conditions du Covid-19.

Chaque jour était un risque de plus pour les preneurs d’image, car ils se trouvaient toujours appelés à courir vers les informations concernant les personnes infectées, les cas de détresse respiratoire, les décès et bien d’autres. Sur le terrain de la collecte des images, les cameramen devaient gérer à la fois les difficultés à accéder aux images saisissantes, compte tenu des mesures de sécurité qui ont été instituées. A cette difficulté opérationnelle, s’est également ajouté l’inconfort psychologique. Ainsi, le preneur d’image devait aussi se débrouiller à surmonter la psychose provoquée par les séries de décès et les cas de détresse respiratoire rencontrés pendant la période de Covid-19. A Equinoxe télévision, les choses n’étaient pas du tout facile. Comme l’explique Samuel TCHOUFACK, responsable technique dans cette chaîne de télévision, les professionnels des caméras se montraient de plus en plus réticents au fil des jours. A l’annonce de chaque nouveau cas de décès ou de détresse, on leur demandait de descendre soit à l’hôpital, soit dans la famille du défunt. Ils étaient également appelés à enquêter sur les décès controversés. Parce qu’il y avait généralement une polémique et des contradictions entre les chiffres du gouvernement et ceux des médias et de la société civile concernant le nombre de décès. « En tant que ‘média toujours proche du peuple’, notre mission consistait aussi à rechercher les morts partout où elles pouvaient se cacher. Et là il fallait être mentalement au point, car on avait peur de se faire également terrasser par le redoutable virus[13]Entretien, 12 juillet 2020. », se souvient Blaise FOTSO, preneur d’image à la télévision « canal 2 International » une chaine implantée au Cameroun. Dans les chaines de télévision, les cameramen étaient obligés d’aller au cœur de l’action. Par contre, les journalistes, eux, se terraient dans les domiciles et n’apparaissaient au bureau que de manière sporadique pour exploiter les éléments ramenés du terrain. On peut donc dire qu’à ce niveau, le degré des risques variait en fonction des tâches à effectuer par chaque acteur.

Pour ce qui est des stations de radio, leur couverture de l’actualité du Covid-19 n’était pas moins laborieuse. Mais à ce niveau, les journalistes ont vite fait de trouver les moyens de contournements qui leur ont permis de juguler leur absence sur le terrain et dans les rédactions. Et c’est à ce stade que les TIC ont véritablement montré leur efficacité, parce qu’ils ont fonctionné en plein régime. En effet, la plupart des journalistes radio en situation de confinement ont su, tout au long de la pandémie, briser les obstacles professionnels imposés par les mesures barrières. C’est ainsi qu’ils ont fait jouer leur carnet d’adresse et leur téléphone portable pour s’assurer un travail efficient à partir de leurs domiciles respectifs. La collecte des données informationnelles s’est donc faite grâce aux téléphones Android et leurs diverses applications. « J’initiais mon recoupement toujours à partir d’un coup de fil anodin, comme j’en avais l’habitude en temps ordinaire. J’évoque le sujet à mon interlocuteur au bout du fil pour savoir dans quelle mesure il peut m’être utile soit en me fournissant certaines données nécessaires à la rédaction de mon papier, soit en acceptant d’intervenir au cours du journal ou se faire enregistrer[14]TCHOKODIEU Rodrigue, entretien mené le 30 juillet 2020 à Douala. », relate Rodrigue TCHOKODIEU, Directeur des programmes à « Radio Estuaire » émettant à Douala, capitale économique du Cameroun.

Le simple usage du téléphone portable, par coup de fil, ne suffisait pas à réaliser un meilleur travail de collecte d’information. Il était également important de mobiliser certaines applications du smart phone pour bien réussir son objectif. Par simple coup de fil, il est certes possible de prendre les notes au cours d’une conversation téléphonique avec l’interlocuteur. Mais dès lors que la nécessité de lui faire une interview se fait sentir, il devient quasiment impérieux de se doter d’un téléphone portable approprié, c’est-à-dire ayant toutes les applications Android. C’est ainsi que plusieurs options s’offrent au journaliste qui se sert de son smart phone pour collecter l’information. L’interlocuteur peut répondre directement par message posté sur Messenger, email, Whats’app, face book et autres. Il peut aussi se faire enregistrer vocalement par magnétophone ou par Voice.

S’agissant de la presse écrite, le mécanisme est quasi identique, à la seule différence que les enregistrements sonores ne sont pas indispensables en matière de collecte des informations destinées au journal-papier. Néanmoins, certains professionnels en font un usage rependu dans les cas d’interview, à charge, pour eux, d’en assurer une transcription fidèle qui fera l’objet de publication dans les colonnes du journal concerné. De manière plus spécifique, le professionnel de la presse écrite ne pouvait se limiter à l’utilisation de son téléphone portable ou smart phone pour collecter les informations auprès d’une source sans se déplacer. Car ici, il y a la nécessité d’illustrer les faits par les prises de vue. En général, pour l’illustration des faits journalistiques, il est très souvent recommandé de les accompagner  des vidéos pour la télévision, des sons pour la radio et des photos pour les journaux.

La mobilisation de toutes les techniques de contournement que nous avons évoquées a permis d’accéder aux différents ingrédients journalistiques qui crédibilisent la qualité de l’information en période de crise. La pandémie du Covid-19 a offert l’occasion de prendre la mesure de cette réalité en mettant sur orbite ce que CHARRON et DE BONVILLE (1997) appellent « les signes de l’émergence d’un nouveau paradigme journalistique[15]Jean CHARRON et Jean DE BONVILLE, « Le paradigme du journalisme de … Suite... ». Mais qu’en est-il de la gestion réservée à ces faits dans un environnement de Covid-19 ?

La problématique de la gestion de l’information en plein Covid-19

Le traitement des faits journalistiques consiste à harmoniser et à structurer les éléments du discours médiatique. Cette approche participe de la gestion de l’information, puisqu’il s’agit de procéder à une sélection et à la hiérarchisation des faits qui sont dignes d’être portés à la connaissance du grand public. Le traitement rédactionnel, c’est le moment où le journaliste met en forme les éléments collectés sur le terrain en vue de leur publication. C’est l’étape où le journaliste engage sa responsabilité du point de vue social, éditorial, professionnel et même juridique. Il se pose donc la question de savoir : Qu’est-ce qui mérite d’être publié ? Quelle est l’information utile pour le public dans un contexte de crise comme celui-ci ? Dans une situation de crise comme celle du Covid-19, « l’information communiquée aux citoyens se doit d’être fiable, documentée, vérifiée, hiérarchisée et même mise en perspective pour que la situation soit exposée le plus clairement et le plus fidèlement possible[16]Benazir HILALI, Le traitement de l’information en période de crise : … Suite... » (Hilali, 2016). En effet, les journalistes ont été confrontés à des contradictions souvent très fragrantes entre les informations collectées à diverses sources. Qu’il s’agisse du nombre de cas détectés, des chiffes sur les décès, les consignes et recommandations concernant les mesures de prévention, les informations relatives au traitement et au vaccin, le professionnel des médias s’est retrouvé confronté  à plusieurs difficultés. A la faveur du confinement, le taux d’audience a augmenté dans la plupart des pays du monde. Les différents publics médiatiques se sont multipliés, à la fois pour perdre le temps et pour être à la page de l’information concernant l’épidémie. Face à cette situation, la responsabilité des journalistes et des médias était encore plus grande : satisfaire à une demande pressante tout en préservant les risques de désinformation et des « fakes ».

Si la gestion de l’information de crise est complexe, celle concernant le Covid-19 l’est encore davantage. Pour Anne-Marie GINGRAS, « Ce sont des coups d’épée dans l’eau qui surgissent à chaque conférence de presse et qui obligent les décideurs à répéter qu’on ne sait pas, qu’on n’exclut rien, qu’on réévaluera la situation en temps et lieu, qu’on ne connaît pas bien ce virus, que les hypothèses scientifiques sont nombreuses mais les certitudes, très rares[17]Op.cit. P 4 ».C’est donc dire qu’il est difficile pour les médias d’opérer un choix rédactionnel qui puisse refléter la réalité de la crise. Daniel CORNU abonde dans le même sens lorsqu’il s’interroge : « Comment assurer une abondance d’informations tout en veillant à la fiabilité de chacune? Comment restituer à leur juste hauteur les recommandations officielles? Comment trouver l’équilibre entre la relation sans équivoque des faits et le risque de les dramatiser? Dans leurs éditions sur papier des 21-22 mars, ‘’24heures’’ et la ‘’Tribune de Genève’’ publient en commun quatre pages sur le thème ‘’un virus en 60 questions’’[18]Op.cit. P 5 ».  Mais les journalistes exerçant pendant la crise sanitaire doivent d’avantage privilégier l’avis des médecins, chercheurs, universitaires et spécialistes de la santé. Même si ceux-ci n’ont pas la parole infuse, leurs arguments font autorité, du fait des connaissances qu’ils ont dans le domaine.

En plus de donner la parole aux spécialistes, les journalistes de crise ne doivent pas aussi négliger la version institutionnelle, celle donnée par le gouvernement. Car, dans la plupart des cas, ce sont ces informations qui rassurent le public et le mettent en confiance afin de lui éviter la psychose et la panique.  Comme le soutient Eric MONT PETIT « La prise de décision en temps de crise se fait rapidement, avec des données partielles, et souvent des avis contradictoires émanant d’experts d’ici et d’ailleurs[19]Extrait du journal Le Devoir du 04 mai 2020 ». C’est donc cette rapidité dans la prise des décisions ainsi que la contradiction des versions défendues par les experts de tout bord qui ont rendu complexe la gestion de l’information durant toute la période du Covid-19. Au vu de tous ces éléments, il est donc avéré que le traitement journalistique de la crise du CORONA virus s’est réalisé avec une singularité exceptionnelle, du fait des difficultés imposées par le confinement et autres mesures de circonstance. Cette nouvelle manière de faire le journalisme n’aura pas été sans effets sur la couverture médiatique de la pandémie           

Le journalisme de la débrouille et ses effets

D’après le document stratégique de l’ONU publié en mai 2020 et intitulé Journalisme, liberté de presse et Covid-19, « Comme le nouveau coronavirus a atteint presque tous les pays du monde, on a également assisté à une circulation massive de mensonges qui se sont répandus aussi vite que le virus lui-même. Ces mensonges ont contribué à ouvrir la voie à l’infection et ont semé la pagaille dans la manière dont les sociétés réagissent à la pandémie ».

C’est donc dire que le journalisme de la débrouille a eu des conséquences désastreuses sur la couverture médiatique de la pandémie à CORONA virus. Bien que certains acteurs  regrettent les glissements observés au niveau de la qualité de l’information,   tels que la prolifération des fakes news, les contradictions issues des sources et des chiffres, d’autres, par contre, semblent relativiser ces effets et estiment que le traitement de la crise sanitaire n’a pas entravé les règles de l’éthique et de la déontologie professionnelle. Cette position est défendue par Alexandre DUVAL lorsqu’il déclare que  « La qualité de l’information transmise est restée la même, malgré des méthodes de production différentes[20]Op.cit. P 10 ». Selon lui en effet, le confinement, les restrictions professionnelles ainsi que les mesures barrières édictées par les gouvernements n’ont pas eu un impact dommageable sur la pertinence de l’information diffusée, malgré les approches palliatives mises en route par les acteurs du métier. Mais quelle que soit la position défendue par les acteurs, relativement aux effets de la débrouille professionnelle sur la crise du Covid-19, l’on peut dire qu’il y a eu deux catégories d’effets : les effets pervers d’une part et les effets positifs d’autre part.

Les effets pervers de la débrouille professionnelle sur la couverture médiatique du Covid- 19

Le journalisme de la débrouille a été à l’origine de nombreux bouleversements dans l’univers de la communication médiatique tout au long de la crise. Quelles sont les tares professionnelles issues de ces nouvelles pratiques journalistiques ?

Dans la plupart des cas, on peut souligner la multiplication des risques qui ont pesé sur le journaliste pendant la pandémie. Ainsi, la descente sur le terrain en cette période sensible exposait les journalistes à des risques très élevés de contamination. C’est à peine que certaines rédactions disposaient des moyens financiers suffisants pour doter leurs personnels des équipements de protection, au cours des descentes sur le terrain. En plus, le rétrécissement de l’univers de la collecte et de la vérification des faits a quasiment verrouillé l’accès aux sources d’information fiable. Une telle situation a ainsi donné lieu à une prolifération des « fake news » diffusés par certaines rédactions. Des dérives professionnelles relevées çà et là ne pouvaient même pas faire l’objet des sanctions dans la mesure où les instances de régulation et d’autorégulation étaient elles aussi absentes de la scène.

En outre, la liberté d’expression s’est trouvée fortement compromise pendant cette période. Ainsi, « Plus de 20 cas de journalistes empêchés de faire des reportages sur le Covid-19 ont été enregistrés », renseigne le rapport 2020 de Reporter Sans Frontière sur l’état de la liberté de presse dans le monde.

La débrouille professionnelle a eu des effets tristes sur les médias. De nombreuses industries de la communication et des médias ont été durement frappées. Le confinement et la restriction des libertés ont provoqué une chute drastique des recettes.  Malgré une croissance record de l’audience, la santé de l’industrie des médias d’information est en danger. Le Forum mondial pour l’expansion des médias explique à ce sujet que, « soudainement,  certains de ses membres ont vu leurs recettes publicitaires diminuer de 70 % ». Au plan social, plusieurs entreprises de presse se sont séparées de certains de ses employés, faute de travail et de moyens pour les payer. Il y a donc eu des effets sur la santé financière des entreprises médiatiques. L’économie de la production et de la consommation des produits médiatiques a été fragilisée et peine encore à retrouver son équilibre. Nestor DJIATOU, le Directeur de publication du journal « Sans Détours » basé à Yaoundé, la capitale camerounaise s’en souvient : « pendant le confinement, j’étais pratiquement amputé du point de vue financier. Je me suis senti obligé de suspendre la publication de mon journal et de vivre la maladie sans être malade. La vérité c’est que tous les partenaires et autres financiers du journal ne me prenaient pas au téléphone. Ceux qui faisaient l’effort de me décrocher disaient toujours qu’à cause de la pandémie, ils n’ont plus d’argent[21]Entretien réalisé le 05 septembre 2020 à Yaoundé ».

Par ailleurs, le journalisme de la débrouille a produit de nombreuses autres conséquences. Dans la plupart des rédactions, les stratégies éditoriales ont connu des réajustements en lien avec le contexte épidémiologique. Au niveau des directions des programmes, les éditions d’information se sont raréfiées au profit des magazines et autres programmes interactifs focalisés sur la pandémie. L’objectif étant de meubler les espaces générés par l’absence du personnel pour cause de confinement.

Dans le même ordre d’idée, les médias se sont consacrés entièrement à la pandémie et ont relayé d’autres faits d’actualité tout aussi importants aux oubliettes. Cette situation a contribué à sur médiatiser la pandémie du CORONA virus. Elle a également permis de mettre en perspective la question de la gouvernance éditoriale au sein des rédactions : les conférences de rédaction qui se tenaient habituellement autour d’une table ont laissé place aux téléconférences, les séances d’autocritique ne pouvaient plus avoir lieu en présentielle

En outre, les genres rédactionnels ont subi d’énormes tensions. La plupart de professionnels qui n’ont pas pu aller sur le terrain pendant le Covid-19, se sont reconvertis dans le journalisme d’opinion, malgré l’affluence informationnelle dans cet espace de crise. C’est ainsi qu’on a noté durant cette période, une surabondance des éditoriaux, chroniques et autres articles de commentaire.

De nouvelles postures de la démarche journalistique se sont constituées  chez les journalistes: les distanciations physiques, la peur de soi et la peur de l’autre, les risques d’infection, la psychose des morts et des personnes en détresse. Au niveau du public médiatique, la débrouille a donné lieu à une résurgence des imaginaires et des représentations de la crise. Mais tous les effets de cette pratique journalistique pendant le Covid-19 n’étaient pas que négatifs.

Des effets positifs de la débrouille professionnelle

Le journalisme de la débrouille n’a pas eu que les effets pervers. De nouvelles  pratiques professionnelles qui ont émergées pendant la période de confinement ont permis à beaucoup de s’adapter au contexte et d’en tirer une plus-value. Timothée MAYMON, journaliste à RMC Sport News à Paris pense d’ailleurs que grâce à la période de confinement, il s’est offert de nouvelles compétences dans la couverture des évènements auxquels il n’était pas habitué jusque- là. De ses réflexes de journaliste sportif,  il s’est retrouvé dans le traitement de l’actualité de la santé. « Habitué des pelouses des grandes rencontres de foot, j’ai été propulsé homme de terrain par la chaîne d’information en continu BFM durant le confinement. Une partie de l’entreprise était au chômage partiel. Comme d’autres journalistes, j’ai été envoyé au service Informations Générales», relate-t-il. C’est ainsi ; dit-il ;  que « je me suis retrouvé à faire des duplex d’un peu partout dans un Paris confiné, en compagnie d’un caméraman. Nous avons beaucoup travaillé, dès le début, pour raconter le confinement en réalisant, soit des duplex, soit des reportages ». Covid-19 a donc offert de nouvelles passerelles journalistiques à certains professionnels qui s’étaient faits prisonniers d’une spécialisation comme le sport, la politique, l’économie.  Dorénavant, ils pourront faire valoir une certaine polyvalence dans leurs pratiques professionnelles.

Par ailleurs, il est à noter que « La recherche d’exclusivité entraîne les journalistes à vouloir agir rapidement et à rechercher immédiatement des porte-paroles prêts à aller en ondes et qui deviendront des emblèmes de la crise, alors que les intervenants ne sont pas encore en mode communication et sont parfois occupés à porter secours aux victimes ou à évaluer la situation[22]Marie-Eve CARIGNAN, La modification des pratiques journalistiques et du … Suite... » (Carignan,1014).Cette situation de recherche permanente de scoop justifie en partie la ruée des travailleurs des médias vers l’utilisation des réseaux sociaux  comme mode alternatif de diffusion de l’information en période de crise de CORONA virus, notamment ceux opérant dans la presse écrite. Beaucoup de professionnels des médias écrits sont devenus de véritables amateurs du journalisme mobile à travers leur téléphone portable. « Du fait de l’isolement, je ne pouvais me rendre ni au bureau pour la conférence de rédaction et le montage du journal, ni à l’imprimerie pour le tirage et encore moins acheminer les journaux en kiosque au cas où ils venaient à être imprimés. La seule chose qu’il m’était possible de faire allègrement, c’était de publier mes articles sur les réseaux sociaux à partir de mon téléphone portable[23]Entretien réalisé le 28 Août 2020 à Douala», explique Prince Aristide NGUEKAM, Directeur de publication du journal « Forum Libre ». Il s’est ainsi développé dans l’univers de la presse écrite un véritable engouement pour le journalisme mobile. Grâce au confinement, toutes les fonctionnalités des smart phones ont été mises à contribution pour assurer une couverture efficiente de l’actualité du Covid-19 malgré le confinement.

Les professionnels des médias audiovisuels ont également tiré avantage du journalisme de la débrouille pour acquérir de nouvelles compétences professionnelles. A propos du bénéfice professionnel tiré des nouvelles pratiques professionnelles, Timothée MAYMON ajoute : « Nous avions emporté notre matériel. Tu calais l’interlocuteur depuis chez toi, le caméraman t’aidait pour les images d’illustration, les plans de coupe. Ça s’est fait en bonne intelligence. C’était bien[24]Journaliste à la chaine de télévision RMC Sport News, Op.cit. ». Globalement, travailler de chez soi n’était plus un privilège pour le journaliste comme c’était le cas avant l’avènement du COVID-19. Le travail à domicile est devenu plus qu’une nécessité.

Au niveau du public, l’impact du journalisme de la débrouille a été tout aussi positif à certains égards. A ce sujet, une étude de l’institut Reuters révèle que « 60% des personnes interrogées dans six pays ont déclaré que les médias d’information les avaient aidés à donner un sens à la pandémie[25]Cette étude a été publiée par l’UNESCO dans son document synthèse … Suite... ». Cela a contribué à rassurer les masses populaires, à crédibiliser l’action des médias pendant cette période de crise et à rester toujours attaché aux « paradigmes journalistiques[26]Jean CHARRON et Jean DEBONVILLE, « Le journalisme dans le « système » … Suite... », pris au sens de CHARRON et DE BONVILLE[27]Ces auteurs définissent les paradigmes médiatiques comme des ensembles … Suite.... Cette crise a permis aux médias d’acquérir « un statut stratégique dans la redéfinition de l’espace public[28]Armand et Michèle MATTELART, « Des nouveaux médias en temps de crise … Suite... » (Mattelart, 1993).

Le journalisme de la débrouille a aussi marqué, positivement, le volet social du travailleur des médias. Le travail à distance a allégé les contraintes temporelles dans la mesure où chaque professionnel n’avait plus à perdre du temps pour arriver au bureau. Cela induit également une économie numéraire dès lors que les frais de carburant ou de taxi n’avaient plus de raison d’être. Alexandre DUVAL estime même « qu’en étant seul à la maison, les journées sont encore plus productives, voire intéressantes parce que je suis 100 % consacré à la tâche ». C’est donc dire que la débrouille journalistique procure  moins de stress, plus de bonheur, de satisfaction et d’épanouissement aux travailleurs des médias.

Conclusion

La crise du Covid-19 a provoqué un véritable bouleversement dans le secteur médiatique et au sein de la quasi-totalité des rédactions du monde. Le confinement, l’état d’urgence sanitaire, la distanciation physique ainsi que d’autres mesures de prévention ont rendu plus laborieuse la couverture médiatique de l’actualité en période de crise. Les difficultés liées à la collecte et au traitement de l’information en cette période agitée se sont multipliées, laissant le journaliste dans une profonde préoccupation: Comment assurer une production efficiente de l’information dans ce contexte de crise ? Pour y parvenir, les professionnels de l’information ont eu le mérite de réajuster leur méthode de travail en souscrivant au journalisme de la débrouille. Ce modèle professionnel, qui est un modèle alternatif, s’inscrit dans une perspective journalistique de minimisation des risques en temps d’incertitudes. Il englobe à la fois les méthodes conjoncturelles de collecte et de traitement des faits journalistiques et celles en rapport avec les problématiques de gestion de l’information. Les questions soulevées par ce travail nous ont amenés à postuler que : Les journalistes ont réinventé de nouvelles approches professionnelles qui leur ont permis de s’affranchir des risques générés par le contexte du Covid-19 ; Ces approches ont eu des effets mitigés sur la couverture médiatique de la crise du Covid-19. Pour vérifier les hypothèses ainsi émises, nous avons procédé à l’analyse des données collectées grâce aux entrevues et aux sources médiatiques et documentaires.

Au demeurant, la débrouille journalistique correspond à une forme d’expression médiatique par laquelle le professionnel de l’information réaffirme sa résilience en temps de turbulence. Toutefois, cette pratique professionnelle, bien que justifiée en cette période de crise du Covid-19, reste problématique. En effet, assurer la régulation des contenus médiatiques de la débrouille journalistique s’avère difficile dès lors que les instances de contrôle ne peuvent aisément se réunir en contexte de crise ; Ce qui pourrait laisser le public à la merci des préjudices causés par les fautes professionnelles. Ainsi, il n’est pas exagéré de dire que le journalisme de la débrouille est un modèle professionnel qui porte en lui-même les germes de sa propre contestation.  Cette affirmation appelle davantage à une réflexion approfondie dont l’issue serait de voir si la débrouille, en tant que pratique professionnelle, peut véritablement contribuer  à la construction et à l’émergence d’un modèle journalistique de moins en moins contesté.

Références

Références
- 1 Laurent TEISSEIRE, place et rôle des médias dans les conflits sociaux, Revue internationale et stratégique, No 78 Armand Colin, 2010, P.91
- 2 Bertrand LABASSE, «Du journalisme comme une méso épistémologie», Communication, Vol. 33/1 | 2015
- 3 Colette BRIN, Jean CHARRON et Jean de BONVILLE,  Nature et transformation du journalisme, Théorie et recherches  empiriques,  Groupe de recherche sur les mutations du journalisme (GRMJ), 2003
- 4 Gérard PIROTTON, « Traitements médiatiques des conflits sociaux », Recherches en Communication, No 37, 2012 (P.163)
- 5 Voir à ce sujet la résolution 1738 du 23 décembre 2006 des Nations Unies relative à la protection des civiles sur le théâtre des opérations de conflit.
- 6 Marc- François Bernier, « Médias, terrorisme et conflit : pratiques et stratégies », Cahiers du journalisme, 2017
- 7 Jean-Jacques BOGUI, Christian AGBOBLI, « L’information en périodes de conflits ou de crises : des médias de masse aux médias sociaux numériques», Communication, technologie et développement, n°4, 2017
- 8 Anne-Marie GINGRAS, «les pièges du journalisme en temps de crise», UQAM, mai 2020
- 9 Daniel CORNU, «Le journalisme au temps du coronavirus», Modus Operandi, mars 2020
- 10 Erik NEVEU, «Sociologie du journalisme», la découverte, 2013, P 8
- 11 Alexandre DUVAL, cité par Cyril MICHAUD dans un article paru en mai 2020 dans le News Letter du Réseau international des Journalistes sous le titre «Même confinés, les journalistes ont continué d’informer»
- 12 Entretien réalisé le 06 Août 2020
- 13 Entretien, 12 juillet 2020.
- 14 TCHOKODIEU Rodrigue, entretien mené le 30 juillet 2020 à Douala.
- 15 Jean CHARRON et Jean DE BONVILLE, « Le paradigme du journalisme de communication : essai de définition », Communication. Information, Médias, Théories, volume 17 n°2, décembre 1996. P52
- 16 Benazir HILALI, Le traitement de l’information en période de crise : des médias traditionnels aux médias sociaux, Thèse professionnelle de Master en prévention et gestion territoriale des risques, Ecole Nationale d’Administration, 1996, P 11
- 17 Op.cit. P 4
- 18 Op.cit. P 5
- 19 Extrait du journal Le Devoir du 04 mai 2020
- 20 Op.cit. P 10
- 21 Entretien réalisé le 05 septembre 2020 à Yaoundé
- 22 Marie-Eve CARIGNAN, La modification des pratiques journalistiques et du contenu des nouvelles télévisées, du quotidien à la situation de crise : analyse France/Québec, Université de Montréal, Département de communication, Faculté des arts et des sciences, mai 2014, P 266.
- 23 Entretien réalisé le 28 Août 2020 à Douala
- 24 Journaliste à la chaine de télévision RMC Sport News, Op.cit.
- 25 Cette étude a été publiée par l’UNESCO dans son document synthèse de 2020 intitulé journalisme, liberté de la presse et COVID- 19
- 26 Jean CHARRON et Jean DEBONVILLE, « Le journalisme dans le « système » médiatique, Concepts fondamentaux pour l’analyse d’une pratique discursive », Université de Laval, Etudes de Communication publique, 2002, p. 26
- 27 Ces auteurs définissent les paradigmes médiatiques comme des ensembles de conventions, généralement implicites, régissant la pratique du journalisme. Ces conventions portent plus particulièrement sur la définition du référent journalistique, sur le type d’information pertinente s’y rapportant et la manière de la recueillir, sur le rôle du journaliste à l’égard des sources, sur la rédaction des textes
- 28 Armand et Michèle MATTELART, « Des nouveaux médias en temps de crise », Communication, Information Médias Théories, Volume 14 No1, 1993, P 149


Références bibliographiques

  • Bernier Marc- François, « Médias, terrorisme et conflit : pratiques et stratégies », cahiers du journalisme, 2017
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  • DUVAL Alexandre, cité par MICHAUD Cyril dans un article paru en mai 2020 dans le News Letter du Réseau international des Journalistes sous le titre « Même confinés, les journalistes ont continué d’informer »
  • GINGRAS Anne-Marie, « les pièges du journalisme en temps de crise », UQAM, mai 2020
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  • LABASSE Bertrand, « Du journalisme comme une méso épistémologie », Communication, Vol. 33/1 | 2015,
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  • NEVEU Erik, « Sociologie du journalisme », la découverte, 2013, P 8
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  • TEISSEIRE Laurent, « Place et rôle des médias dans les conflits sociaux », Revue internationale et stratégique, No 78 Armand Colin, 2010

Pour citer cet article

, "Le journalisme de la débrouille en contexte de crise sanitaire", REFSICOM [en ligne], Communication de crise, médias et gestion des risques du Covid-19, mis en ligne le 07 décembre 2020, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/816


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