Covid-19 et confinement en Tunisie : Quelles conséquences sur la communication familiale ?

Résumés

Pendant le confinement suscité par le covid-19, le monde a été traversé par de nombreux phénomènes et problèmes ayant bouleversé la marche ordinaire des pays et des institutions. La famille a été, elle aussi, peu ou prou selon les pays et les régions, confrontée à des situations difficiles. À partir d’une étude quantitative exploratoire ayant touché 100 couples habitant le Grand Tunis, nous avons essayé de mettre du sens sur l’impact du confinement sur la qualité de la communication et l’équilibre familial. Les résultats de l’enquête ont montré que le confinement a été une occasion pour améliorer la communication entre parents et enfants. En revanche, elle s’est détériorée entre les conjoints. Les familles ont réussi donc à avoir un équilibre en leur sein qu’on peut qualifier de plus ou moins précaire essentiellement à cause des problèmes psychopathologiques engendrés par le confinement.
During the confinement caused by covid-19, the world was crossed by many phenomena and problems that upset the ordinary course of countries and institutions. The family was also, more or less depending on the countries and regions, confronted with difficult situations. Based on an exploratory quantitative study that affected 100 couples living in Greater Tunis, we tried to make sense on the impact of confinement on the quality of communication and family balance. The results of the investigation showed that the confinement was an opportunity to improve communication between parents and children. On the other hand, it deteriorated between spouses. The families have therefore managed to have a balance within them that can be described as more or less precarious mainly of the psychopathological problems caused by the confinement.

Texte intégral
A+ A-

Table des matières

Apparu en Chine en décembre 2019 et envahi, à des degrés divers, tous les pays du monde, le Covid-19 a profondément marqué la vie des gens quels que soient leurs âges, genre, culture, niveau socioéconomique, etc. L’humanité souffrira probablement pour longtemps des conséquences de la peur d’attraper la maladie, la privation de sortie, d’aller travailler ou à l’école, de l’arrêt brutale de nombreuses autres activités dont les gens sont accoutumés, la perte pour des milliers de gens de leur emploi et donc de leurs ressources financières, l’isolement social… Bref, soudain les activités et les rythmes des gens ont été chamboulés. Il s’en suit des effets psychopathologiques souvent graves dont Mengin et al. font état (2020) tels que l’ennui, les troubles du sommeil, les troubles anxieux, le risque de dépression et de suicide (immédiat et différé, en population vulnérable et population générale), les  troubles du comportement alimentaire, les conduites additives, les violences conjugales et à l’égard des enfants, etc.

Il est prématuré d’affirmer que les organisations mondiales et les pays connaissent toutes les implications de cette crise mondiale brusque provoquée par le Covid-19 et qu’ils en ont toutes les solutions. Néanmoins, comme toute crise, sa gestion nécessite l’urgence d’entreprendre des  solutions concrètes et en même temps communiquer (Gharbi, 2007).

S’agissant de communication, les recherches relatives à cette crise peuvent être variées et porter sur l’aspect macro (la manière dont la crise a été gérée dès le début et continue à l’être par les organisations internationales et les pays, pris ensemble ou séparément) ou micro comme la famille par exemple. C’est à ce dernier aspect que nous nous intéressons dans le cadre de cet article à savoir les conséquences du confinement sur la communication familiale.

Considérations théoriques et méthodologiques

La revue de la littérature fait sortir sans équivoque que les disciplines qui se sont intéressées le plus à des problématiques en relation avec la communication familiale sont surtout : l’anthropologie, la psychologie, la psychosociologie, la psychiatrie et la sociologie. Les auteurs de ces disciplines ont abordé la communication familiale en rapport avec des phénomènes précis (violences conjugales, drogue, abandon scolaire, etc.) ou des pathologies précises (schizophrénie, cancer, etc.). Car, le phénomène ou la pathologie qui frappe un membre de la famille a certainement des implications sur les relations familiales et donc sur la communication. Les disciplines d’appartenance des auteurs de l’école de Palo Alto constituent un exemple parmi tant d’autres sur l’intérêt porté par ces disciplines sur la communication au sein de la famille : Gregory Bateson, Donald D. Jackson et Paul Watzlawick sont respectivement : Anthropologue, psychiatre et psychologue.

Certes, la plupart des problèmes psychopathologiques, si ce n’est pas tous, sont peu ou prou liés à des problèmes communicationnels. A ce propos, il convient de rappeler que les auteurs de l’école de Palo Alto (Watzlawick et al. 1979 [1967]) ayant travaillé depuis les années 1950 sur la communication au sein des familles dont l’un de leurs membres est malade ne se sont pas posés la question sur les raisons du comportement anormal du malade mais ils estiment que « son comportement anormal en apparence, s’appréhende comme une solution adaptative à un dysfonctionnement propre au système [familial] dans lequel il évolue » (Olivesi, 2006, 183). Autrement dit, c’est le système familial qui est pathogène. Nous ne partageons qu’en partie la thèse de cette école, car des raisons complètement exogènes au système de relations familiales, donc à la communication familiale, peuvent être à l’origine de telle ou telle cas psychopathologique.

Dans cet article, la famille est approchée en tant que système composé d’ « un ensemble d’éléments en interaction dynamique, l’état de chacun de ces éléments étant déterminé par l’état de chacun des autres éléments » (Salem, 2005, 34). En tant que système, la famille répond aux bases de l’approche systémique : la totalité, la rétroaction ou le feedback au niveau de la communication entre ses éléments et sous-systèmes (conjugal, parental et fraternel), l’homéostasie et l’équifinalité.

Le système de communication familiale est « un système de comportement intégré qui a pour effet d’ajuster, de calibrer, de rendre possibles les relations humaines » (Salem, op.cit., p.43). En d’autres termes, pour sauvegarder son équilibre (homéostasie), toute famille est censée instaurer des limites au niveau du comportement, c’est-à-dire ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas en matière de communication. Ces limites ou règles correspondent à l’ensemble de normes, de valeurs, de rites, d’habitudes etc., qui participent à son harmonie et son équilibre. Outre les rétroactions entre ses membres, la famille est un système complexe ouvert sur son environnement, même pendant la période de confinement, grâce aux technologies numériques. Le télétravail, les cours à distance, les jeux électroniques, les réseaux sociaux, la télévision, etc., constituent, dans ce contexte, une forme d’ouverture sur l’environnement.

Dans cette perspective, dans quelle mesure le confinement affecte – t – il la qualité de la communication et l’équilibre familial ? Telle est la problématique à laquelle la recherche présentée dans cet article a essayé de répondre. Celle-ci nécessite la réponse à de nombreuses questions, entre autres : Y a-  t- il de meilleures relations au sein de la famille basées sur le respect mutuel, l’affection, l’écoute, la solidarité, la compréhension des besoins, des problèmes, des peurs et angoisses de chacun et de tous ? Qu’est ce qui a changé sur le plan relationnel pour les conjoints et entre eux et leurs enfants pendant le confinement par rapport à la situation d’avant ? Au final, a – t – on vu s’instaurer un bon climat socio psychologique à l’intérieur de la famille ou au contraire les rapports se sont détériorés ?

Pour répondre à cette problématique, nous avons émis les deux hypothèses suivantes :

  • Le confinement a affecté négativement la qualité de la communication entre conjoints d’une part et, entre eux et leurs enfants d’autre part.
  • La mauvaise qualité de la communication dans le milieu familial a, à son tour, impacté négativement l’équilibre individuel et le renforcement des liens familiaux.

L’objectif de cette étude à caractère exploratoire est de fournir un éclairage sur la communication familiale en période de crise mondiale et son rapport avec la paix sociale. Car, nous croyons à l’existence d’un lien étroit entre la communication et l’équilibre familial et entre ce dernier et la paix sociale par temps de crise sanitaire. D’ailleurs, dans le cadre du plan d’action contre la pandémie, le Secrétaire Général des Nations Unies Antoine Guterrés a lancé, début avril dernier, « un appel pour la paix à la maison, dans les foyers et à travers le monde » (un. org, 7 avril 2020).

Sur le plan méthodologique, ont pris part à cette étude quantitative des couples habitant au Grand Tunis qui englobe les gouvernorats de Tunis, Ariana, Ben Arous et Manouba. Il s’agit de parents de familles nucléaires dont la structure correspond à des ménages composés de deux parents mariés et leurs enfants ayant passé la période de confinement sous le même toit.

Selon le recensement général de la population tunisienne effectué par l’Institut National de Statistique en 2014, la population totale de la Tunisie compte 10982476 habitants dont 2643695 d’entre eux habitent au Grand Tunis. Le pourcentage des habitants mariés et âgés de 15 ans et plus est de 57,99 % à Tunis, 59,74 % à l’Ariana, 58,98 % à Ben Arous et de 57,15 % à la Manouba.

Vu les conditions sanitaires et la contrainte temps, un échantillon aléatoire simple composé de 200 couples (50 couples de chacun des quatre gouvernorats)  ont été sollicités pour prendre part à cette enquête. Ils ont été tirés au sort à partir des listes des habitants. Un questionnaire leur a été adressé entre le 20 juillet et le 2 août 2020 à travers Facebook[1]Le nombre d’internautes tunisiens connectés au réseau Facebook … Suite... – réseau social le plus utilisé en Tunisie – et par courrier électronique. Néanmoins, seuls 100 couples (100 conjoints et 100 conjointes) ont répondu à temps au questionnaire (Tunis : 31 couples, Ariana : 22 couples, Ben Arous : 18 couples et Manouba : 29 couples). Cette étude s’est intéressée donc seulement au regard porté par les parents à l’encontre de la communication familiale en période de confinement. Une étude ultérieure pourrait porter sur celui des enfants.

Quand l’angoisse de la mort fait changer les comportements

La famille tunisienne ne fait pas l’exception ; elle a été déstabilisée, comme partout dans le monde par les conséquences du covid-19 sur la vie professionnelle de ses membres et la scolarité de ses enfants. En effet, si environ le tiers des couples interrogés et environ le cinquième de leurs enfants ont perdu leur emploi, la majorité des parents ont travaillé à distance.

Tableau n° 1 : Conséquences du covid-19 sur la vie professionnelle et la scolarité des enfants (en %)
Conséquences du covid-19
Pour vous

 

 
Pour votre conjoint(e)
Pour vos enfants
Perte de travail
23.25
27.3
17.3
Travail à distance
76.75
72.7
10.2
Suivi des cours à distance
0
0
20.3
Absence de cours à distance
0
0
52.2
Total
100
100
100
(No 200)

Hors crise, le travail est l’activité qui façonne le plus la vie familiale. Car, « […] l’ordre temporel du travail organise la vie des familles en distinguant “les heures de bureau” de celles qui ne le sont pas, les jours de la semaine des jours du week-end, les temps travaillés des vacances […] Cette différence des temps rythme la majorité des vies familiales en faisant succéder des moments d’éloignement – pendant la journée, les jours de semaine et les temps travaillés – à des moments de rapprochement – les soirs, les week-ends et les vacances » (Hachet, 2018). Or, pendant le confinement, la « relation d’interdépendance entre la famille et le travail » (Tremblay, 2012 cité par Hachet, 2018) s’est brusquement interrompue, car la structuration du temps social dictée d’habitude par le travail est devenue impossible. Il s’en suit, l’impossibilité de donner le meilleur de soi-même pendant les heures de travail à distance surtout en présence d’enfants qui souffrent non seulement d’ennui provoqué par l’isolement mais aussi par l’absence de cours à distance comme c’était le cas de 52.2 % des enfants des couples interrogés dans le Grand Tunis. Les 20.3 % qui avaient suivi des cours à distance sont les chanceux inscrits à des écoles privées[2]Il existe aujourd’hui des travaux scientifiques sur les contraintes … Suite....

Cette situation nouvelle n’est pas sans conséquences sur la vie familiale et par là-même sur la communication entre des individus qui se trouvent pour la première fois obligés de partager l’espace familial jour et nuit, 24 h sur 24h pendant des semaines.

Partant du fait que l’impossibilité de ne pas communiquer est un axiome de la communication humaine parce que « […] tout comportement a la valeur d’un message » (Watzlawick et al. op. cit., 46), quels  étaient les nouveaux comportements constatés avec régularité par les couples interrogés chez les membres de leurs familles pendant le confinement ? L’enquête a révélé que les comportements nouveaux chez les membres des familles sont d’abord ceux ayant le plus d’importance chez eux par rapport à leur survie tels que le lavage fréquent des mains et le respect des règles de l’hygiène. Le suivi de l’actualité relative à la progression de la pandémie en Tunisie et dans le monde et la recherche d’un vaccin occupe le deuxième rang des nouveaux comportements après le problème de survie. Autrement dit, il est clair que – par analogie à la loi de proximité en journalisme -les individus adoptent d’abord des comportements en relation directe avec leur survie avant tout.

L’état psychologique marqué par le stress, l’ennui, l’anxiété, la peur et le sentiment d’insécurité a engendré une troisième catégorie de comportements tels que l’addiction à la nourriture, la tendance à dormir tard la nuit et à passer le plus clair de la journée au lit. Or, s’agissant, par exemple, des insomnies comme des hypersomnies, les scientifiques s’accordent à dire qu’elles sont néfastes pour la santé (Bonlarron et Garnier, 2020, 8-9). Pour « fouir » la maison et contrer les difficultés d’ordre psychologique, les membres de la famille, notamment les jeunes d’entre eux, consacrent plus de temps – et n’importe quel moment de la journée ou de la nuit – aux réseaux sociaux et les jeux vidéo. Enfin, les couples ont constaté une régression vers le passé, qu’ils ont tant souhaitée, qui se traduit par le fait de regarder la télévision en famille, participer à des jeux de société, faire du sport dans le jardin ou devant la maison ou l’immeuble et de discuter ensemble plus que d’habitude.

Plus de disponibilité : plus d’écrans, plus de communication

Pour avoir une idée sur ce phénomène de régression vers le passé et mesurer l’importance des interventions entre les membres de la famille, il était important de savoir ce que ces membres faisaient de leur temps pendant le confinement. Pour cela, les couples interrogés ont été appelés à classer leurs activités et occupations ainsi que celles de leurs enfants, durant cette période, du plus importante au moins importante. Leurs réponses ont été plus ou moins concordantes avec celles relatives aux nouveaux comportements constatés avec régularité durant le confinement.

Tableau n° 2 : Classement des activités ou occupations quotidiennement des membres de la famille (en %)
Activités ou occupation
Vos activités
Activité de votre conjoint(e)
Activités de vos enfants
Rang
%
Rang
%
Rang
%
Etudier ou travailler à distance
1
24.75
3
18
7
1
Lire et/ou écrire
7
3.5
7
3.25
6
2.75
Regarder la TV en famille
3
19.25
2
19
1
22.25
Ecouter la radio
9
0
9
1.75
9
0
Discuter et/ou jouer en famille
4
12
4
15
4
16.5
Naviguer sur Internet et/ou les réseaux sociaux
2
22.5
5
14
2
25
Activités ménagères
6
7
1
22.75
8
0.5
Dormir
5
8 .25
6
4.75
3
20
Autres
8
2 .75
8
1.5
5
12
Total
100
100
100
* Le n° 1 étant l’activité ou la tâche à laquelle est consacré le plus de temps(No200)

Il ressort du tableau n° 2 que le visionnage de la télévision en famille constitue la première occupation quotidienne des enfants. Est-ce que ce visionnage partagé de la télévision est dicté par la recherche de chacun d’une certaine sécurité familiale ? Ou est-ce qu’il s’agit d’un rituel familial dans le Grand Tunis ? Seule une étude d’impact du Covid-19 sur les usages et les gratifications liés à la télévision pourrait, à notre avis, apporter une réponse à ces questions surtout que de nombreuses chaînes de télévision tunisiennes et étrangères avaient diversifié leurs émissions pendant la première période de confinement. L’importance du temps passé en famille pendant le confinement a certainement permis aux membres des familles de consacrer plus de temps à regarder la télévision en famille et à discuter et/ou à jouer ensemble[3]Selon le recensement général de la population de 2014, la répartition … Suite.... Ces moments de partage et de communication sont moins fréquents, en temps normal, à cause de l’importance du temps consacré par les enfants à l’école pendant la journée, et à la révision de leurs leçons le soir. De même, les parents passent le plus clair de leur journée au travail et le soir ou ils apportent de l’aide scolaire à leurs enfants et/ou accomplissent les tâches ménagères, en particulier les femmes. Autrement dit, grâce à la grande disponibilité des membres de la famille engendrée par le confinement, ils ont pu avoir des activités communes et plus d’échange entre eux.

Il ressort également des résultats de l’enquête que les parents et leurs enfants passent quotidiennement un certain temps sur un écran ou sur les réseaux sociaux. En ce qui concerne les enfants tunisiens en général, il n’existe pas, à notre connaissance, de recherches sur leurs usages socionumériques : combien de temps consacrent-ils par jour aux réseaux sociaux numériques ? Est-ce que leurs usages des écrans fait l’objet de discussions et négociations avec leurs parents ? Est-ce que les parents imposent à leurs enfants des limites de consommation d’écrans ? Y a-t-il des différences au niveau des usages socionumériques des enfants selon les milieux socioéconomiques, socioculturels ou autres ? Quel est l’impact du temps consacré par les enfants aux outils numériques sur les relations et l’équilibre familial ? Il semble que l’état actuel de la recherche sur ce sujet est semblable à ce qu’il en est dans d’autres pays. S’agissant de la France par exemple, Dupin (2018) écrit : «l’arrivée massive et rapide des technologies numériques mobiles a fait l’objet de nombreuses recherches ces dernières années, mais les usages socionumériques au sein des familles et les changements qu’ils suscitent dans les relations entre parents et adolescents sont peu connus et documentés ». Une autre étude menée la même année en France par Havard Duclos et  Pasquier (2018) dans des milieux populaires, révèle qu’Internet perturbe les relations aussi bien entre conjoints qu’entre parents et enfants. Les auteurs rajoutent que même si « La transformation du collectif familial par l’introduction d’Internet est déjà attestée […] cela ne dit rien des tactiques qui peuvent être mises en place pour atténuer son impact et de la manière dont ces transformations sont interprétées ».

D’ailleurs, à la question « est-ce que le confinement a favorisé plus d’échanges entre les membres de la famille ? », les couples ont répondu à raison de 81.39 % oui, 12.13 % non et 6.48 % sans réponse. Quant à la nature de ces échanges, les couples affirment qu’ils relèvent de la communication verbale et de la communication non verbale respectivement à raison de 69 % et 6 %. Les 25 % restants non pas donné de réponse.

Contenu de la communication rime avec loi de proximité

De point de vu contenu de la communication, les sujets de discussion au sein des familles sont en relation directe avec la pandémie.

Tableau n° 3 : Sujets de discussion au sein de la famille (en %)
Sujets de discussion au sein de votre famille
%
Le covid-19
100
La fermeture des écoles et les cours
78.80
La situation financière de votre famille
88.48
Les proches, les amis et les événements annulés
56.58
La situation politique et économique en Tunisie
87.58
(No = 200)

Etant donné que la préservation d’une bonne santé est un souci partagé par tous, il semble évident que le covid-19 soit l’objet de discussion numéro un de toutes les familles. La peur d’attraper le coronavirus et la circulation de fausses informations sur cette maladie peuvent inquiéter et angoisser les enfants. Pour cela, la psychologue et chroniqueuse pour le New York Times Lisa Damour recommande aux parents, lors d’un entretien accordé à l’UNICEF (Rich, 2020) de témoigner de la compassion à leurs enfants en les rassurant que cette maladie est généralement sans gravité pour eux. Et pour pallier aux fausses informations, elle les conseille, non seulement de donner à leurs enfants les faits exacts sur la maladie, mais de faire également le point sur les informations dont les enfants disposent déjà et ce qui leur semble vrai dedans. Des sites d’organisations crédibles comme l’UNICEF et l’OMS, sont d’excellentes sources d’informations sur lesquelles peuvent s’appuyer les parents.

La perte totale ou partielle du travail pour certains couples, les dépenses alimentaires supplémentaires et l’achat d’objets de distraction (jeux électroniques, outils sportifs, etc.) pour occuper les enfants et soulager leur souffrance engendrée par l’enfermement, la fermeture des écoles et des espaces culturels et de distraction, ont fait de la situation financière de la famille un sujet de discussion incontournable. L’interdépendance entre les finances familiales et la situation chaotique de la Tunisie sur les plans politique et économique n’a pas échappé aux esprits des familles qui ont en fait l’un de leurs sujets de discussion favori. Dans pareilles circonstances, il est indéniable que les logiques économiques affectent la vie de la famille et les relations entre ses membres. En outre, la famille tunisienne – comme probablement beaucoup d’autres familles de par le monde – consent d’importants efforts et accorde beaucoup d’intérêt à la réussite scolaire des enfants. Or, le confinement a, non seulement, privé les enfants de poursuivre normalement leurs études, mais il a aussi provoqué une fracture au niveau des acquis scolaires entre les élèves de l’école publique et ceux de l’école privée. Car, les cours à distance ont été dispensés que par l’école privée. Cette fracture a suscité beaucoup d’échange et surtout des interrogations du genre : quand les écoles rouvriront leurs portes pour accueillir de nouveau les élèves ? Comment les écoles vont-elles pouvoir rattraper le retard au niveau de l’achèvement des programmes académiques ? Dans quelle mesure ce retard affecte-t-il l’avenir de leurs enfants ? Comment les élèves de l’école publique vont-ils pouvoir se mettre au niveau de ceux de l’école privée qui passent les mêmes épreuves des concours nationaux qu’eux ?

Enfin, les proches, les amis et les événements annulés ont fait l’objet d’échange entre les membres des familles. Une lecture approfondie des statistiques du tableau n° 3 révèle, encore une fois, que la loi de proximité a influencé, ou plus exactement, déterminé le contenu de la communication familiale pendant la période de confinement.

Amélioration des relations parents-enfants versus détérioration des relations conjugales

La communication ne se limite pas à la transmission de l’information, quel a été alors l’effet du confinement sur la qualité de la communication au sein de la famille ? Sur ce plan, les résultats de l’enquête confirment seulement en partie notre hypothèse de départ, puisque cette période a été une occasion, pour beaucoup de familles, pour améliorer la qualité de la communication entre parents et enfants. Par contre, la communication entre parents, elle a été revue à la baisse par rapport à ce qu’elle était avant le confinement.

Tableau n° 4 : Evaluation de la qualité de la communication au sein de la famille(en %)
 Qualité de la communication
Avec votre conjoint(e)
Avec vos enfants
Entre votre conjoint(e) et enfants
Avant

Confine-ment
Pendant et après confine-ment
Avant

Confine-ment
Pendant et après Confine-ment
Avant

Confine-ment
Pendant et après confine-ment
Très bonnes
22.4
31.57
24.15
25.15
32.52
22 .58
Bonnes
52.4
37.35
52.18
43.5
35.36
50.48
Plus ou moins bonne
12.57
24 .51
16.36
6.5
14.15
16.58
Mauvaises
11.5
4.57
3.7
20
7.24
8.75
Sans réponse
1.13
2
3.67
4.85
10.73
1.61
Total
100
100
100
100
100
100
(No = 200)

Qu’est-ce qui explique cette amélioration de la communication entre parents et enfants ? Est-ce que cela dénote la conscience des parents quant au rapport entre la qualité des relations et le bien-être de leurs enfants ? S’agit-il d’un résultat naturel reflétant l’amour que portent généralement les parents à l’égard de leurs enfants ? Est-ce que la disponibilité des parents et enfants facilite la communication entre eux et améliore la qualité des échanges comme le préconise Martin et al. (2019). Il semble que l’explication réside dans des réponses affirmatives à toutes ces interrogations.

La détérioration des relations entre conjoints est liée à de nombreux problèmes suscités par le confinement, entre autres, ceux d’ordre professionnel et financier, les exigences des enfants, l’exiguïté de l’espace familial et l’amplification des tâches ménagères, notamment pour les conjointes et l’exiguïté de l’espace familial. Il convient de signaler que depuis le début du confinement, le nombre d’agressions perpétrées contre les femmes en Tunisie a quintuplé par rapport à mars 2019, selon la ministre de la Femme, de l’Enfance et des Personnes Agées (Boukhayatia, 2020). De son côté, Yosra Frawes, présidente de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates affirme, dans une interview accordée au portail nawaat, que durant cette période, « beaucoup de femmes rapportent le sentiment d’étouffement engendré par la proximité physique avec leur mari qui guette  leurs moindre faits et gestes » (Boukhayata, 2020). Cette flambée de la violence contre la femme et les enfants a augmenté partout dans le monde. En effet, dans un article publié le 7 avril 2020 par leur département de la communication globale, les Nations Unies font constater « une hausse alarmante  des violences domestiques […] (et) appellent les pays à lutter contre cet effet pervers du confinement et de la distanciation sociale » (un.org 2020). De son côté, pour briser les stéréotypes de genre qui sévissent dans tous les foyers, l’ « ONU Femme invite les hommes du monde entier à se joindre à sa campagne HeforShe@home, qui vise à alléger le fardeau des tâches domestiques et des responsabilités qui incombent aux femmes de manière disproportionnée » (un.org, ibid).

Si les relations entre les parents et leurs enfants se sont nettement améliorées pendant et même après le confinement, comment expliquer l’intensification de certains problèmes physiques et comportementaux confrontés par la famille pendant la période de confinement comme le précise le tableau suivant ? Est-ce que les violences physiques et verbales ne résultent pas essentiellement de problèmes communicationnels ?

Tableau n° 5 : Problèmes physiques et comportementaux  confrontés   par la famille (en %)
 Problèmes ou phénomènes
Avant le confinement
Pendant ou après le confinement
Oui
Non
Sans réponse
Oui
Non
Sans réponses
Agressivité
12.5
87.5
0
81
19
0
Repli sur soi
19.48
80.52
0
68
31
1
Stress
50.42
49
0.58
82
17
1
Maladie
50.25
49.5
0.25
89
11
0
Ennui
44
56
0
72
28
0
Violence physique
6
94
0
56
44
0
Violences verbales
12
88
0
52
47
1
(No = 200)

L’une des explications avancées par les psychologues Bonlarron et Garnier réside dans « l’illusion groupale ». « Il s’agit d’un temps où les membres du groupe, ici de la famille, ont un grand plaisir à se retrouver. L’illusion est de croire, à ce moment, que toutes les bonnes choses existent à l’intérieur du groupe et que rien d’autre d’extérieur n’est nécessaire. Le déclin de la vie en groupe nous amène à un second temps dit dépressif […] les défauts des autres apparaissent » (Bonlarron et Garnier, 2020, 5).

En général, dans le Grand Tunis, les gens sortent beaucoup et ont, donc, l’habitude de partager ensemble l’espace public : le travail, l’école, le café, le restaurent, etc. Pour éviter les conflits familiaux et toutes sortes de violence, il est courant d’entendre dans le foyer familial des expressions du genre : « excuse moi je sors pour changer d’air » ou « je sors respirer un peu et on verra quand je serai de retour ». Or, puisque « L’extérieur, qui habituellement a un rôle régulateur, ne fera plus office » (Bonlarron et Garnier 2020), il semble normal que l’espace familial devienne, à nos yeux, exigu qu’il en est réellement et que le ressentiment d’être mal compris s’amplifie.

Par ailleurs, lorsque « le temps est suspendu, les repères explosés, la proximité interdite, […] La relation humaine physique est interdite, l’étayage et la contenance du lien social étant bannis jusqu’à nouvel ordre […] L’angoisse de mort est massive […] l’inconnu et l’inédit remplace le familier » (Peyrat-Apicella et Gautier, 2020), le bouleversement de l’appareil psychique de l’individu devient inévitable. Il en résulte le repli sur soi, l’agressivité du comportement et le sentiment d’angoisse et de dépression se ressentent avec acuité. L’équilibre individuel étant sévèrement ébranlé, des problèmes de communication,  tels que les violences verbales et non verbales au sein de la famille, surgissent. Les troubles mentaux n’ont pas touché que les Tunisiens, puisque les enfants et les adolescents dans le monde n’ont pas été épargnés. Selon l’OMS, en Italie et en Espagne « les parents ont remarqué que, durant le confinement, leurs enfants avaient des difficultés à se concentrer (77 %), étaient irritables (39 %), agités (39 %) et nerveux (38 %). Près d’un tiers des plus jeunes (31%) ressentaient de la solitude » (un.org, 18 mai 2020).

Il est clair que de nombreuses familles souffrent de problèmes d’ordre psychique générés par le confinement dont le nombre a nettement augmenté comme le précise le tableau n° 5, mais elles ont en plus un problème instrumental lié au budget familial et le logement. Quiconque ne peut ignorer l’existence d’un nombre considérable de familles qui se plaignent de l’exiguïté de leur logement[4]Selon le recensement général de la population de 2014, la répartition … Suite... alors que, selon Gilles Séraphin (2005, 3), l’habitat et les lieux de vie impactent dans une large mesure la scolarité et le niveau psychologique des enfants. Sans le concours de l’Etat et de la société civile, il sera difficile aux familles de résoudre seules cet ensemble de problèmes.

Tableau n° 6 : Causes de souffrance des couples pendant le confinement (en %)
Causes de souffrance
Beaucoup

 
Plus ou moins
Pas du tout
L’exiguïté de votre maison
18.75
55.8
     25.45
Manque de moyens matériels
12
62
26
Manque d’affection
18.5
31
     50.5
Manque de compréhension de la part de votre conjoint(e)
6
     50
     44
Manque de compréhension de La part de vos enfants
19
     50
     31
Manque de solidarité entre les membres de la famille
6.75
30.11
     63.14
(No 200)

Outre les problèmes mentionnés ci-dessus, les couples affirment souffrir d’un manque de compréhension à la fois de la part de leurs enfants et du (de la) conjoint(e). Il semble que ce problème soit lié au rôle de chacun des parents, lequel est défini culturellement par les normes et les valeurs sociétales. En Tunisie – comme probablement partout dans le monde arabe – la femme joue un rôle ardu ; elle s’acquitte, entre autres, des affaires ménagères, l’éducation des enfants, l’accompagnement des enfants dans l’explication et la révision des leçons ainsi que la planification de leur quotidien. Avec le confinement, ce rôle est devenu plus complexe et nécessite plus d’efforts, ce qui l’a probablement poussé à abandonner certaines tâches ou à demander de l’aide aux enfants et à son mari. En conséquence, ce dernier et les enfants manifestent, semble-t-il, une sorte de ressentiment et d’incompréhension de ce changement de comportement de la femme. De même, dans les familles où la femme est au foyer, il revient au mari de subvenir  seul aux besoins matériels de la famille. Quand il perd son travail – comme cela a été le cas pour de nombreuses personnes pendant le confinement – ou lorsque les frais des dépenses familiales augmentent à cause de la flambée des prix, il devient impossible de satisfaire tous les besoins. D’où, probablement, l’incompréhension des enfants et de la femme. Car, une fois les rôles « sont établis et assimilés par les individus, il devient très difficile de les changer et aux individus de s’en défaire » (Myers et Tolela Myers, 1984,  p. 268). Par leur rôle et leur statut de mère et d’épouse et de père et de mari, chacun d’eux est, en définitive, membre d’un groupe (ici la famille). Dans cette situation, « […] l’individu est au centre d’un système d’attentes et d’exigences de lui à l’égard des autres, des autres à son égard » (Mucchielli, 1989, 50).

Ecoute et équilibre individuel et familial

Mais le confinement n’a pas eu que des effets négatifs puisqu’il a permis aux parents une meilleure connaissance de la personnalité de chacun, de ses besoins, peurs et angoisses.

Tableau n° 7 : Rapport entre confinement et meilleure connaissance des membres de la famille (en%)
Connaissances
Oui

 
Non

 
Sans réponses
Certains traits de la personnalité de chacun
63.83
22.58
13.59
Besoins de chacun
73.93
23.59
2.48
Peurs et les angoisses de chacun
58.69
27.25
14.06
(No = 200)

Une telle connaissance n’aurait pas pu être, à notre avis, possible sans des moments d’échange prolongés en famille basés surtout sur une écoute active. Sans cette écoute active – dans un climat de franchise et de confiance réciproque – qui consiste à « écouter une personne sans porter de jugement sur ce qu’elle dit et lui refléter ce qu’elle communique, de façon à lui indiquer que nous avons bien saisi ses sentiments » (Myers et Tolela Myers, op. cit., 164), il semble difficile à une personne de s’ouvrir pour parler d’elle-même, de ses besoins, peurs et angoisses. D’autant plus, non seulement ces connaissances permettent aux parents d’apporter des réponses réfléchies et raisonnables à ce qui entrave l’équilibre personnel des enfants, mais leur prise en compte au moment de la communication permet une meilleure régulation des échanges et apaise les esprits.

Selon Bonlarron et Garnier (2020, 13) : « Beaucoup de personnes ont du mal à écouter les angoisses et les souffrances des autres parce qu’elles pensent devoir apporter une solution. Ce que l’on peut avoir en tête, c’est qu’écouter  simplement celui qui parle est déjà soulageant en soi ». Donc, les implications de l’écoute, dans ce contexte inédit sur la famille sont importantes ; car elles participent au renforcement des liens familiaux et l’instauration d’un vrai dialogue.

Concrètement, comment les couples se sont-ils comportés entre eux d’abord, et avec leurs enfants ensuite, pour amener tout  le monde à supporter l’isolement et renforcer par là-même les liens familiaux ? Entre eux, ils affirment que malgré les frictions momentanées et passagères, ils ont appris à se supporter mutuellement en adoptant souvent un style de compromis. Avec leurs enfants, ils disent avoir coopérer plus que d’habitude,  bon gré mal gré, en concentrant leurs efforts et sur les besoins matériels de la famille ainsi que la manière de contourner les difficultés pour les satisfaire, et sur le soutien moral et psychologique à leur égard. Quand on sait que « ce qui fait sens dans la famille est la protection » (Séraphin et Messu, 2019, 6), on comprend mieux le comportement des parents.

En revanche, malgré les efforts consentis, le désarroi des couples face à certaines situations est total. Ils l’expriment dans des témoignages du genre : « Mon premier souci était de rassurer mes trois petits, encore en bas âge, qui ne comprenaient pas la raison de leur confinement. A force de leur dire tous les jours qu’il ne restait pas beaucoup pour sortir, revenir au jardin d’enfants et à l’école, voir les amis et les grands parents, etc. j’étais traitée de menteuse par le plus petit, âgé de trois ans et demi », « Ma fille est ingénieure en chômage depuis deux ans, elle a été recrutée par une entreprise trois mois avant le confinement. Soudain, elle s’est retrouvée de nouveau en chômage. Que puis-je faire pour elle ? », « Je ne me suis jamais senti aussi triste que lorsque j’ai surpris mon fils, âgé de 23 ans, pleurer en silence seul dans sa chambre à cause de la fermeture des universités et des frontières. Son rêve de terminer ses études à l’étranger, après avoir déposé depuis le début de l’année un dossier à Campus France, est soudain brisé. Que faire lorsque les aiguilles du temps s’arrêtent subitement ? ».

Excepté certaines situations difficiles, tel que mentionné ci-dessus, la majorité des couples affirment avoir essayé, autant qu’ils peuvent, d’organiser le quotidien de leurs familles pour se soulager et soulager aussi leurs enfants sur le plan psychique et éviter la dégénérescence de la situation notamment les conflits au sein de la fratrie.

Cette organisation basée sur la répartition des rôles et le maintien d’un fonctionnement normal de la famille prend plusieurs formes : l’aide scolaire apportée par les parents ou les ainés aux plus petits des enfants, l’incitation des enfants adultes à participer à certaines tâches quotidiennes (mettre le couver sur la table, débarrasser la table, laver la vaisselle…), l’invitation des enfants à regarder la télévision et à participer à des activités en famille (jouer, faire du sport, discuter, etc.).

Appel à plus de tolérance et d’organisation dans la famille

Dans le cas d’un éventuel retour au confinement, que suggèrent les couples interrogés dans le Grand Tunis, d’une part aux parents et d’autre part au gouvernement et à la société civile pour réduire la pression de la quarantaine sur les familles et y instaurer un climat social et psychologique approprié ?

Pour les couples, la période de quarantaine a été l’occasion de reconnaître certaines lacunes ou carences principalement liées à l’éducation de leurs enfants, ce qui les a amenés à adresser quelques suggestions importantes à cet égard aux parents. Premièrement, la plupart des problèmes que les parents ont rencontrés et constatés, entre eux, avec les enfants ou entre fratrie, auraient pu être évités si tous avaient été élevés dans une culture de tolérance et de coexistence. C’est pourquoi, les couples interrogés conseillent aux parents de faire de leur mieux pour instaurer et consolider cette culture chez leurs enfants qui sont, en définitive, les pères et mères de demain. Car, sans cette culture qui nécessite l’écoute, le dialogue, la patience, la maîtrise de soi et la connaissance des règles du vivre ensemble, il n’y aura pas d’équilibre et de joie au sein de la famille et tous les efforts pour communiquer seront vains.

Deuxièmement, ces couples conseillent aux parents d’adopter un langage commun au niveau de leur communication en famille et de s’entendre sur un ensemble de règles et de principes qu’ils s’engagent à respecter eux-mêmes et à les faire respecter par leurs enfants. Au cœur de ces règles et principes, la participation de tous, petits et grands, aux tâches ménagères pour ne pas éreinter les mamans comme cela a été le cas durant le premier confinement. A ce propos, Lisa Damour recommande aux parents, entre autres, d’établir un programme pour la journée en commun accord avec leurs enfants. Car ces derniers ont, selon elle, besoin de structure ou cadre organisant leurs journées. « Ce programme peut inclure du temps pour jouer, ce qui comprend du temps pour utiliser son téléphone et interagir avec ses amis, ainsi que du temps sans technologie et du temps pour participer aux tâches ménagères » (Rich, op. cit.).

Enfin, les couples interrogés suggèrent aux conjoints de faire l’effort matériel nécessaire pour équiper leurs foyers en outils sportifs et jeux de société pour permettre aux membres de leurs familles de se détendre et d’apprendre à partager ensemble des moments de joie.

Nécessité de l’intervention de l’Etat

Quant aux suggestions destinées à l’Etat et à la société civile, elles sont d’un autre type. Leur classification selon leur fréquence met en évidence qu’elles sont en partie identiques à la pyramide de hiérarchisation des besoins humains de Maslow, même si cette dernière est critiquée par plusieurs auteurs, entre autres, parce qu’elle ne peut pas être universelle. L’approvisionnement équitable des régions et des quartiers en produits alimentaires, le contrôle sérieux des circuits de distribution et des prix constituent, en effet, le premier lot de suggestions adressées à l’Etat et à la société civile. Elles reflètent l’intérêt porté par les couples aux besoins psychologiques de la famille. Il est important de savoir que les Tunisiens ont souffert durant la période de confinement de la disparition de certains produits alimentaires et pharmaceutiques du marché ou de leur rationnement (farine, sucre, lait, eau de javel, masques, certains médicaments…).

La fermeture des écoles dans des contextes semblables à celui du covid-19, est selon les psychologues (Mengin et al. 2020, 49) un facteur qui fait augmenter le risque de violences sur les enfants. Pour cela, les couples interrogés partagent la volonté de réduire ce risque surtout dans les milieux défavorisés, mais leur souci majeur est la réduction de la fracture, déjà existante au niveau de la formation entre l’école publique et celle privée. Pour cela, ils appellent l’Etat, qu’en cas d’un retour au confinement, de dispenser des cours à distance à tous les élèves tunisiens. Pour y arriver, ils suggèrent d’aider surtout les familles nécessiteuses à s’équiper en outils informatiques, téléphones portables et pourquoi pas leur offrir un accès gratuit à internet. Certains couples n’ont pas oublié d’avoir une pensée aux familles nécessiteuses et les sans-abri en suggérant à l’Etat et à la société civile de mieux coordonner leurs efforts pour leur apporter l’aide dont ils ont besoin.

Enfin, très peu de couples lancent un appel aux institutions publiques (ministères de la santé, de la femme et de la famille, de la culture et des sports, l’Office National de Famille et de la Population…) et les associations de lancer en commun des campagnes de sensibilisation dédiées aux familles pour les inciter à s’organiser de l’intérieur et à être plus tolérants pour mieux vivre une éventuelle mise en quarantaine.

Au terme de cette étude, nous ne pouvons pas manquer de dire que l’existence d’une bonne communication au sein de la famille ne peut pas, à elle seule, être une panacée contre les problèmes d’ordre psychique, physique et même matériel pendant le confinement. De même, ces problèmes ne sont pas non plus les seuls responsables de la détérioration des relations familiales. Nous considérons ce travail exploratoire sur la communication familiale pendant la période de confinement un prélude à d’autres travaux empiriques, notamment d’ordre qualitatif, lorsque les circonstances permettront le rapprochement physique entre les gens.

Références

Références
- 1 Le nombre d’internautes tunisiens connectés au réseau Facebook s’élève, en janvier 2020, à 7 647 000 soit 70% de la population (33,87% d’entre eux sont concentrés sur le Grand Tunis), contre 2 200 000 pour Linkedin et 2 113 000 pour Instagram. Medianet.tn/actualites/detail/profils-des-utilisateurs-des-reseaux-sociaux-en-tunisie-/all/1 Consulté le 4/5/2020
- 2 Il existe aujourd’hui des travaux scientifiques sur les contraintes qu’impose le travail au cadre temporel familial et auxquels la revue Enfances Familles Générations a consacré tout un numéro intitulé Les temps des Familles. Ces travaux appartiennent essentiellement à des sociologues. http://journals.openedition.org/efg/1792 Consulté le 27/5/2020.
- 3 Selon le recensement général de la population de 2014, la répartition des ménages selon la possession d’un appareil de télévision et d’au moins un téléphone portable est dans le Grand Tunis respectivement comme suit : Tunis : 96.43 % et 98.49 %, Ariana : 95.06  et 98.87 %, Ben Arours : 95.48 % et 98.90 % et Manouba : 95.64 % et 97.82 %. Source : Institut National de la Statistique.
- 4 Selon le recensement général de la population de 2014, la répartition des logements par type et en pourcentage révèle que dans les gouvernorats du Grand Tunis (Tunis, Ariana, Ben Arous et Manouba) le logement jumelé ou l’étage d’un logement jumelé est le plus élevé, respectivement de : 53.99 %, 52.44 %, 55.38 % et 58.35 %. La superficie de ce type de logement est généralement très petite par comparaison à celle du villa ou duplex où il y a généralement un jardin petit ou grand.


Références bibliographiques

  • Bonlarron Louis et Garnier Clémence, Petit guide du confinement familial, 2020, 20 p. [en ligne] www.plyarthrite-andar.com/Petit-guide-du-confinement-en-famille
  • Boukhayatia Rihab, « Covid-19 (Tunisie) : Femmes, violences et confinement », nawaat, avril 2020,   http://nawaat.org/portail/2020/04/08/covid-19-interview-avec-yosra-frawes-femmes-violences-et-confinement/ Consulté le 30/06/2020.
  • « Covid-19 : l’ONU alarmée par la flambée des violences domestiques », Département de la communication globale de l’ONU, 7 avril 2020, un.org/fr/coronavirus/articles?page=5 Consulté le 26/062020.
  • Dupin Nathalie, « “Attends, deux secondes, je lui réponds…” : enjeux et négociations au sein des familles autour des usages socionumériques adolescents », Enfances Familles Générations, 2018, 31, [en ligne] URL : http://journals.openedition.org/efg/5821 Consulté le 27 juillet 2020.
  • Hachet Benoît, « Le travail du temps dans les familles contemporaines », Enfances Familles Générations, 2018, 29, [en ligne] URL : http://journals.openedition.org/efg/1792  Consulté le 26 juillet 2020.
  • Havard Bénédicte, Pasquier Dominique, « Faire famille avec internet : une enquête auprès de mères de milieux populaires », Enfances Familles Générations, 2018, 31, [en ligne] URL : http://journals.openedition.org/efg/5527  Consulté le 20 juillet 2020.
  • Gharbi Zohra, Entreprises et communication de crise, Tunis, Centre de Publication Universitaire, 2007, 197 p.
  • « L’ONU préoccupée par l’impact durable de la COVID-19 sur la santé mentale », Département de la communication globale de l’ONU, 18 mai 2020, https://www.un.org/fr/coronavirus/articles/impact-durable-covid-sante-mentale Consulté le 19 juin 2020.
  • Martin Claude, Perron Zoé et Buzaud Julia, « Le bien-être de l’enfant : évolution d’une notion, ambiguïté des dimensions et mesures », Enfances Familles Générations, 2019, 33, [en ligne] URL :  http://journals.openedition.org/efg/9185  Consulté le 25 juillet 2020.
  • Mengin A et al., « Conséquences psychopathologiques du confinement », L’Encéphale, avril 2020,  n° 46, p. S43-S52,  [en ligne] https://doi.org/10.1016/j.encep.2020.04.007 Consulté le 18 juin 2020.
  • Mucchielli Roger, La dynamique des groupes : connaissance du problème, Paris, ESF, 12ème édition, 1989, 110 p.
  • Myers Gail E et Myers Tolela Michèle, Les bases de la communication interpersonnelle : approche théorique et pratique, Québec, McGraw-Hill Editeur, 1984 [1980]. Titre original : The dynamics of Humain Communication, McGraw-Hill, Inc, 1980.
  • Olivesi Stéphane, « Les anthropologies de la communication », dans Olivesi Stéphane (sous dir. de), Sciences de l’information et de la communication, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, p. 181-195.
  • Peyrat-Apicella D et Gautier S, « Covid-19 : Aux frontières de la folie », Ethique et Santé, 2020 [en ligne] https://doi.org/10.1016/j.ethique.2020.06.001 consulté le 30 mai 2020.
  • Rich Mandy, « Six manières dont les parents peuvent soutenir leurs enfants pendant le cororavirus », 17 avril 2020, unicef , www.unicef.org Consulté le 6  juillet 2020.
  • Salem Gérard, L’approche thérapeutique de la famille, Paris, Masson, 4ème édition, 2005.
  • Séraphin Gilles et Messu Michel, « Introduction : Famille et protection », Recherches familiales, 2019/1, n° 16, p. 3-10.
  • Séraphin Gérard, « Introduction : les lieux de vie des enfants », Recherches Familiales, 2005, n° 2, p. 3-4.
  • Trembley D-G, Conciliation emploi-famille et temps sociaux, Québec, Presse de l’Université du Québec, 2012.
  • Watzlawick Paul et al., Une logique de la communication, Paris, Editions du Seuil, collection points, 1979 [1967]. Titre original : Pragmatics of Human Communication. A Study of Interactional Patterns, Pathologies, and Paradoxes, W.W. Norton & Compagny, inc. New Yord, 1967.

Pour citer cet article

, "Covid-19 et confinement en Tunisie : Quelles conséquences sur la communication familiale ?", REFSICOM [en ligne], Communication de crise, médias et gestion des risques du Covid-19, mis en ligne le 07 décembre 2020, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/858


Droits d’auteur

Les contenus de la revue REFSICOM sont mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.