De l’indignation en ligne à l’engagement dans la rue. Un regard critique sur le hirak d’Algérie

, et

Résumés

Après la vague des (r)évolutions de 2011, les conditions d’expression et de participation politiques se sont aggravées en Algérie avec le verrouillage de la scène politique. Cet article interroge l’évolution d’une nouvelle forme d’engagement politique en ligne : l’indignation sur les réseaux sociaux numériques. Notre intérêt porte sur la prévisibilité d’engagement sur le terrain en passant de l’espace public virtuel au réel à travers le mouvement du hirak, enclenché en février 2019. Il propose une réflexion critique à partir d’un corpus de publications scientifiques traitant de cette action expressive, discursive, conscientisante, engageante et mobilisatrice de l’indignation.
After the wave of (r)evolutions in 2011, the conditions for political expression and participation worsened in Algeria with the closure of the political scene. This article questions the evolution of a new form of online political engagement: indignation on digital social networks. Our interest is in the predictability of engagement in the field by moving from the virtual public space to the real through the hirak movement, initiated in February 2019. It offers a critical reflection based on a corpus of scientific publications dealing with this expressive, discursive, conscientizing, engaging and mobilizing action of indignation.

Texte intégral
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Table des matières

Introduction 

Cet article interroge l’évolution d’une nouvelle forme de participation politique en ligne en Algérie : l’indignation sur les réseaux sociaux numériques, RSN et l’hypothèse de son extension à l’espace public physique via le mouvement du hirak, enclenché en février 2019. Il propose une réflexion critique à partir d’un corpus de publications scientifiques –articles de revues et chapitres d’ouvrages – traitant de cette action d’indignation caractérisée par sa discursivité sociale. Cette notion émotionnelle d’indignation se présente comme un sentiment de colère et de refus d’une situation sociopolitique considérée indigne. Elle se décline à travers l’expression dénonciatrice et contestataire des internautes sur les RSN. Cette forme de discussion politique horizontale sur les RSN s’intensifie pour instaurer des processus de mobilisations informationnelles notamment durant des événements marquant l’évolution du hirak dès l’annonce du cinquième mandat de Bouteflika en janvier 2019 aux élections législatives de juin 2021. Cette intensification est aussi manifeste lors des marches hebdomadaires du vendredi[1]Marche populaire animée par les citoyens structurés ou non. et du mardi[2]Marche de la communauté universitaire dans les grandes villes … Suite... qui constituaient des espaces et des moments appropriés pour la radicalisation et le renouvellement des discours et des slogans de l’indignation sur RSN et dans la rue. Ainsi, force est de constater que dans des pages et des groupes sur RSN, surtout le réseau Facebook, se confrontent les principaux discours sociaux sur l’actualité mis en visibilité par le système médiatique pour en constituer les tendances des discussions et les sujets de l’agenda sociopolitique, sans conditionner pour autant l’agenda social.

En effet, beaucoup de nouvelles figures acteurs (syndicalistes, universitaires, activistes, youtubeurs) se montrent en mesure de proposer des thèmes au débat public, notamment les influenceurs (activant localement ou en offshore). Ces acteurs abordent et discutent des questions occultées par l’ordre médiatique dominant.

Les conclusions de plusieurs travaux sur le sujet ont permis de démontrer que l’indignation, en tant que discours, une pratique discursive et une position politique opposée à la résignation et à la spirale du silence, présente une forme de résistance citoyenne. Pour ces travaux, cette indignation est considérée comme une forme alternative de la participation politique non conventionnelle.

Elle regorge de grands potentiels de représentation de la réalité sociale contestée. Par solidarité avec les citoyens et militants politiques et associatifs objet d’injustice et par opposition au discours officiel, cette indignation est située dans le camp des « dominés » et contre les représentants des pouvoirs publics et leurs alliés.

C’est pourquoi les animateurs de l’indignation puisent leurs lexiques et leurs arguments dans le vécu indigne et dans le registre énonciatif de dénonciation des citoyens et groupes qualifiés de victimes. Par ailleurs, ces mêmes conclusions ont permis de repérer le glissement dans le niveau des discussions en passant de l’indignation aux appels contre l’indifférence et pour l’engagement collectif au débat et à l’action de changement sur le terrain.

Des études antérieures sur le cybercativisme et les usages politiques des TICs ont confirmé l’hypothèse que les RSN, dont Facebook et Twitter, ont permis et favorisé la circulation des informations, l’horizontalité de la communication, la décentralisation de la parole et la participation des personnes ordinaires : les révoltes de l’éveil arabe, le mouvement occupay wall strteet, puis les indignés en Europe, les opérations Nuit Debout de Paris ainsi que le mouvement des gilets jaunes et d’autres encore en Amérique latine.

En Algérie, un tel exercice aboutit sur la co-construction d’un discours unifié d’indignation contre la situation sociopolitique qui prévaut en Algérie. Avec tout ce que le mot unifié peut signifier comme processus d’exclusion de la parole contradictoire ou critique, même lorsqu’il s’agit de positions consensuelles et qui expriment les mêmes objectifs de changement. Cette force d’exclusion caractérise aussi les contre-discours lesquels n’échappent pas aux logiques de domination et à la tentative de rendre harmonieux la parole en leur sein. Ainsi, la discursivité sociale réalisée et les stratégies rationnelles installées ont reconfiguré l’indignation en contestation politique dont le caractère pacifique est clamé par les foules qui ont occupé durant plus de deux années les grandes artères de tous les centres urbains du pays. Cette transformation en termes de modalités et répertoire de contestation a été porteuse d’espoir, même si elle a montré ses limites en termes de changement politique et en termes des attentes exprimées par les indignés. Elle est lisible à travers la démarche de l’expression de la position objet de l’indignation et de l’argumentation mobilisée et de leur enracinement social. Tous ces éléments définissent et légitiment l’indignation et par conséquent sensibilisent pour l’engagement collectif et promettent le changement de situation.

Dans un premier moment nous problématisons l’étude en insistant sur les éléments contextuels caractérisant la situation sociopolitique en Algérie post ‘printemps arabe’. Dans un deuxième moment, après avoir posé les questions de recherche, nous présentons la démarche méthodologique suivie, les outils de recherche utilisés ainsi que l’approche d’analyse mobilisée. Quant au troisième moment, nous analyserons nos données à la lumière des théories mobilisées et les travaux antérieurs cadrant le sujet : la participation politique et l’indignation sur les RSN comme source d’engagement et de mobilisation. En dernier, nous procédons à l’analyse de contenu des études sur le hirak retenues dans notre corpus en analysant les formes d’indignation rapportées. Notre intérêt se focalisera sur les notions sociopolitiques de contestation et de changement légitimant l’engagement dans la rue en transformant le sentiment d’indignation qui se manifeste dans les RSN en action sur le terrain.

Participation politique : Quand on a que l’indignation !

Dans le sillage des révoltes du printemps arabe et des mouvements d’indignation dans le monde, l’Algérie a été traversée à blanc par une série d’actions de contestation de rue mais aussi sur le Net à travers des actions de mobilisation informationnelle et d’indignation collective. Après la vague des (r)évolutions de 2011, les conditions d’expression et de participation politiques se sont aggravées en Algérie avec le verrouillage de la scène politique, la démobilisation de l’opposition et la neutralisation de la société civile. (Ait Hamadouche, 2012 ; Dris, 2012). Ces contraintes contextuelles ont ainsi caractérisé le régime autoritaire algérien, renforcé notamment grâce à l’embellie financière de la rente pétrolière utilisée dans l’achat de la paix sociale. Les seuls espaces discursifs alternatifs échappant au contrôle et à la spirale de silence, sont ceux permis par les dispositifs des TIC dont les réseaux sociaux numériques, (RSN) (Merah, 2015). En effet, toute tentative de mobilisation collective sur le terrain s’est avérée vaine surtout avec l’interdiction des manifestions sur Alger depuis la marche du mouvement des Arouchs le 14 juin 2001. Ainsi à défaut d’un espace public rationnel à la Habermas et d’un espace populaire dit ‘contestataire’ (Bouchaala, 2012) ouverts et susceptibles d’engager et de structurer des mouvements contestataires, l’indignation sur les RSN se présente comme étant un ultime endroit, même virtuel, accessible à l’expression et une dernière forme de participation politique réelle.

La pertinence de cet espace virtuel de recours et de cette forme discursive s’explique par le contexte médiatico-politique transitoire en Algérie, lequel se caractérise par sa sphère publique politique qui demeure contrôlée et imperméable aux discours s’opposant au discours officiel. Cette situation se durcit avec le passage de la vague du ‘printemps arabe’ pour ne tolérer au début que l’indignation sur les RSN, avant de la rendre difficile par les pressions exercées sur les acteurs politiques et l’incarcération de beaucoup parmi eux. La manifestation matérielle de cette notion émotionnelle d’indignation sur les RSN se présente comme un sentiment de colère et de refus d’une situation contestée et comme une pratique alternative d’expression et de discussion. En psychologie sociale, l’indignation comme émotion intervient entre deux sentiments : celui de la colère qui s’exprime par la violence et celui de la résignation qui se traduit par l’inaction. Or, le mouvement du hirak cherchait à se démarquer des deux attitudes pour les avoir expérimentées et en connaissant leurs limites. Cette indignation politique via les RSN intervient à mi-chemin entre deux visions de l’approche sociopolitique des usages des TIC : une vision triomphaliste prônant l’utopie de la révolution dite de Facebook animée par les cyberactivistes et les chercheurs inscrits résolument dans le déterminisme techniciste et une vision prônant un sentiment de déception ou de renonciation devant l’incapacité des RSN de faire aboutir le combat pour les libertés et le changement démocratique souhaité . L’examen des résultats de nombreuses études sur la question de mobilisation et de participation en ligne nous ont permis d’observer des indicateurs de la domination du discours de l’indignation via les RSN. Ce discours intervient à la croisée de l’utopie de la révolution dite de Facebook et de la déception du cyberactivisme non abouti. Cette option de recours ou de substitution aux formes conventionnelles de participation politique relève de l’espace populaire contestataire et donc échappe au contrôle du système politico-médiatique post-printemps arabe. Ce système néo-autoritaire caractérisé est aggravé par la neutralisation des acteurs traditionnels : militants politiques, associatifs, syndicaux et journalistiques. Cela ne permet que l’indignation dans l’impuissance et la résignation des citoyens qui finissent par le désengagement.

Ces conditions expressives ont non seulement reconfiguré l’indignation en contestation politique engagée et marquée, mais elles ont aussi scellé cette rupture entre le pouvoir politique et le reste de la société. Cette transformation porteuse à son enclenchement d’espoir est lisible à travers la démarche de l’expression de la position objet de l’indignation et de l’argumentation mobilisée et de leur enracinement social. Un tel exercice aboutit sur la co-construction d’un discours dominant d’indignation qui qualifie la situation sociopolitique qui prévaut en Algérie. Tous ces éléments définissent et légitiment l’indignation et par conséquent sensibilisent pour l’engagement collectif sur le terrain et promettent le changement de situation.

Nous analysons le glissement de la discursivité sociale de l’espace public réel à l’espace virtuel en faisant ressortir les différentes formes d’indignation en ligne qui exhortent à l’engagement contestataire en passant à l’action de protestation sur le terrain. Ce travail consiste en l’analyse qualitative des résultats d’un échantillon typique d’études scientifiques réalisées sur le sujet. Cette recherche s’articule sur la question suivante : comment l’indignation en ligne a-t-elle pu constituer une source d’engagement politique sur le terrain lors du hirak ?

Cette question est bifurquée en deux questions secondaires : Quelles sont les formes d’indignation en ligne présentées dans les résultats des recherches scientifiques sur le hirak ?

Comment la participation politique par l’indignation se matérialise-t-elle dans les résultats des recherches scientifiques sur le hirak ?

Cet espace virtuel d’expression, constituant des endroits de recours aux discours discordants au discours officiel, a permis aux acteurs sociaux et aux citoyens ordinaires de  « poster » et de  « discourir » leurs sentiments de colère et de refus de la situation qui prive la majorité de leurs droits. En se contentant au début de ces sentiments personnels imprégnés d’impuissance, les indignés cyber-activistes alimentent et véhiculent un sentiment composite d’indignation collective, consciente et légitimée. Autrement dit, ces activistes construisent et mettent en œuvre des stratégies discursive d’indignation comme une forme d’engagement et de mobilisation pour le changement. En effet, cet activisme sur les RSN est marqué par le discours d’indignation des citoyens intervenant sur des sujets occupant l’agenda et l’actualité sociopolitique. La discussion de l’actualité sur RSN s’exerce via les réactions aux lectures en ligne par des commentaires. Pour Séverine Arsène « En général, les réactions se limitent à quelques phrases ou quelques mots, qui peuvent exprimer l’accord ou le désaccord, ‘« bien dit ! » ou « trop nul »’, la similitude avec une situation rencontrée (« moi aussi ça m’est arrivé »), ou encore l’émotion suscitée ‘« c’est écœurant », « j’adore »[3]Séverine Arsène, Les ” réactions spontanées ” sur Internet : Le … Suite...’.

L’exploration d’une dizaine de pages sur le RSN Facebook de plusieurs acteurs politiques et associatifs dédiées à la discussion de l’actualité nationale, nous permet de constater le nombre et la fréquence des interventions en publications et réactions postées, partagées et commentées. Devant la situation socio-politique qui prévaut en Algérie tant dénoncée et contestée, les internautes notamment ceux activant sur les RSN s’indignent de la gestion des affaires et des comportements des responsables[4]Aïssa Merah, « Discours de changement dans les discussions juvéniles … Suite.... Ce sentiment de colère exacerbant atteint souvent le niveau du mépris affiché à l’égard des responsables sectoriels nationaux mais aussi locaux liés aux sujets problématiques discutés. Ce discours d’indignation est développé par des intervenants qui s’indignent devant des situations qualifiées de graves et d’inadmissibles. Dans la majorité des publications et commentaires, l’indignation est provoquée par les réactions et les explications officielles mobilisées en prétextes devant les problèmes soulevés par les populations : scandales de gestion publique (autoroute Est-ouest), déclarations approximatives des responsables (bourdes du 1er ministre), (répressions de la police (marche des médecins), affaires de corruption (Sonatrach), cas d’injustice sociale (détournement d’aides sociales), qualité des services publics (scandale d’une maternité), etc.

Eléments de méthode

Nous optons dans cette recherche pour la méthode de l’analyse de contenu thématique d’un échantillon typique d’études réalisées sur le sujet des réseaux sociaux numériques et le hirak en Algérie. L’étude portera sur l’analyse de 35[5]Nous avons retenu des articles de revues académiques reconnues et des … Suite... études publiées entre 2019 et 2021, à l’aide du logiciel d’analyse « Tropes Zoom[6]« Tropes Zoom » est un logiciel de recherche et d’analyse … Suite... ». Les résultats de cette analyse nous ont permis de faire ressortir les notions et concepts récurrents dans les différentes études analysées. A partir de ce champ conceptuel, nous avons procédé à la constitution d’un corpus de catégories d’analyse, sans les soumettre à l’épreuve de la description théorique, vu que nous les avons interrogés lors de la problématisation. Ils nous ont également permis de constituer une grille d’analyse contenant les indicateurs nous permettant d’expliquer la transformation de l’espace public traditionnel à l’espace public virtuel, la libération de la parole citoyenne et la transformation de l’indignation en agir sur le terrain avec l’émergence de nouveaux acteurs.

Concernant la théorie, nous mobilisons la vision agissante de l’indignation prônée par Paul Ricoeur et John Caputo rapporté par Putt (1997). En réalité, le sentiment de l’indignation et sa mise en discours politique ont « une longue tradition rhétorique. » (Pachocińska, 2015 ; Ambroise-Rendu et Delporte, 2008 ; Ballet, 2012). La nouveauté dans cette forme de participation ne se situe pas au niveau de l’indignation mais plutôt au niveau de son dispositif technique et de sa forme discursive. Cette vision est aussi développée par Jean-Philippe Pierron qui considère ce sentiment comme une source d’engagement politique et que les personnes indignées à la quête de justice sont animées par un sentiment éthique et moral. Pour ces auteurs, l’indignation est envisagée comme synonyme de l’existence d’un mal, d’un malaise et d’une attitude de refus. C’est pourquoi ils estiment que l’expression de l’indignation et de sa pratique demeurent inutiles si elles ne sont pas portées par l’espoir de changement et la protestation active et mobilisatrice. Cette vision est aussi celle de Stéphane Hessel, pour lequel la pire des attitudes est l’indifférence alors que la faculté d’indignation et l’engagement constitue une composante qui fait l’humain. Pour cette figure de forme de mouvement d’indignation, cette dernière est un signe d’engagement dans la société. « Quand quelque chose vous indigne comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé[7]Stéphane Hessel, Indignez-vous, France, éditions Indigène, 2010, p. 3. ».

La discursivité sociale sur les RSN

Pour répondre aux questions posées, nous avons adopté l’approche constructiviste développée par Bernard Delforce et Jacques Noyer autour de l’analyse des constructions médiatiques des problèmes publics : la socio-discursive[8]Bernard Delforce et Jacques Noyer, « Pour une approche interdisciplinaire … Suite.... (Delforce, Noyer, 1999, Delforce, Noyer, 2010). L’adoption de cette approche pluridisciplinaire s’explique par sa capacité à prendre en charge des éléments contextuels déterminant les conditions d’intervention et de participation discursives sur les RSN en commentant l’actualité médiatique et en proposant des thèmes au débat public. A cela s’ajoute la disposition du dispositif sociotechnique de Facebook de permettre aux gens ordinaires de proposer des cadres différents du système médiatique dominants avec ce que ceci implique comme mobilisations de cadrages interprétatifs oppositionnel. Ici l’hypothèse contunuitiste tant privilégiée dans la recherche en TIC, soutenue surtout par la revue Réseaux, selon laquelle il y a toujours de la continuité entre la sociabilité de face-à-face et celle médiatisée par les outils de communication. D’ailleurs, « comme la grande majorité des travaux de sociologie basée sur des enquêtes empiriques, Réseaux a défendu une conception continuiste des sociabilités hors ligne et en ligne[9]Dominique Cardon, Zbigniew Smoreda, « Réseaux et les mutations de la … Suite... » Cette idée envisage la vie quotidienne et l’engagement comme une continuité et « La séparation analytique entre l’activisme « en ligne » et « hors ligne » renvoie à une autre fausse dichotomie » (Pleyers, 2013, p. 14).

A ce propos, Sihem Najar écrit « La question des mouvements sociaux en ligne et du cyberactivisme est bipolaire (hybride), dans le sens où elle renvoie à un engagement social qui passe par le virtuel pour agir sur le réel[10]Siham Najar (dir), Le cyberactivisme au Maghreb et dans le monde arabe, … Suite... ». Dans sa présentation d’un ouvrage qu’elle a dirigé, cette auteure souligne que cet intérêt au caractère bipolaire, réel-virtuel, s’explique par : a. l’enracinement de l’engagement en ligne surtout via les RSN dans la réalité sociale, b. la capacité des RSN de réseauter les internautes en communauté de mouvements de cyberactivistes mobilisés, c. l’accompagnement des « projets contestataires déjà présents sur le « terrain » en attribuant de la visibilité et de l’intelligibilité aux causes défendues, à leurs acteurs sociaux et à leurs discours promotionnels[11]Ibid., p. 13.. Cette approche fondée sur le discours social élargit aussi son objet de recherche aux discussions par commentaires en ligne et sur RSN en particulier.

Dans un texte sur l’analyse discursive des RSN, Marie-Anne Paveau, tout en fournissant une revue critique des travaux réalisés, propose une approche linguistique dite écologique qui croise avec l’approche sociodiscursive sur la discursivité sociale. Pour cette linguiste qui préfère parler de discours (socio)numérique que de discours social : « Le seul fait de communiquer en ligne n’implique pas la relation socionumérique propre aux RSN : un média est social quand sa forme et son contenu sont construits par les relations que les utilisateurs y construisent et entretiennent » (Paveau, 2013).  Par ceci, elle estime que l’analyse de ce discours passe par la prise en considération des caractéristiques sociotechniques de cette forme de discours, à savoir la contextualisation technorelationnelle, la technoconversationnalité et l’investigalité, qui déterminent le dispositif de production verbale et discursive. (Paveau, 2013). Prenant en charge ces caractéristiques, l’approche sociodiscursive permet de décrire et de comprendre les exercices pensés et impensés des processus de discursivité sociale via les productions langagières et les stratégies argumentatives : les commentaires. Ces discussions par les commentaires fournissent des situations de confrontation de différents processus discursifs qui se matérialisent par des fils de commentaires convergents, divergents et concurrents avec le traitement de l’article.

Les catégories de commentaires correspondent aux discours sociaux circulant sur les sujets dans la société. Le commentateur en s’exprimant décline sciemment ou non ses représentations sociales et ses connaissances sur les sujets de médias partagés et commentés sur les RSN. Ce jeu de discursivité sociale s’exerce à travers les commentaires des suiveurs des comptes et des pages. Selon l’approche mobilisée, ces commentaires sont toujours puisés dans les différents discours sociaux circulant dans la société : gouvernement, assemblées élues, organisations politiques, ‘société civile’ et médias. Autrement dit, il y a toujours une sorte de contrat de lecture (Veron, 1985) à respecter. Le commentaire ne peut ni faire sens ni être compris, accepté et légitimé que s’il est puisé dans l’un des discours sociaux existants et reconnus socialement. Le commentateur n’est donc ici que représentant d’acteurs sociaux, essentiellement politiques et médiatiques, ayant leurs propres discours qu’ils déclinent et développent en s’exprimant sur les questions de l’actualité. Ainsi, nous chercherons à comprendre la manière dont ces contenus ont été transformés en catégories théoriques par les chercheurs ayant traités la question du Hirak, à partir les productions discursives des indignés sur Facebook.

Des révolutions  « Facebook » à l’indignation politique numérique

D’emblée, nous tenons à préciser que cette étude et notre analyse ne s’inscrivent pas dans la désormais prophétie techniciste et triomphaliste prônée par l’approche sociopolitique des TIC. Une revue des résultats empiriques sur le sujet confirme, même avec nuance, l’apport de ces réseaux dans les actions de mobilisation informationnelle et collective. (Vedel, 2003, pp. 243-266 ; Flichy,2001 ; Greffet, Wojcik, 2008, pp. 19-50 ; Daghmi, Toumi, Amsidder, 2013 ; Daghmi, Toumi, Amsidder, 2015 ; Dalgren 2012, pp.13-24 ; Proulx, 2013, pp.135-155 ; Pleyers, 2013, pp. 9-21). Cet apport se situe, selon la typologie de participation politique en démocratie proposée par Pierre Rosanvallon[12]Il préconise trois types d’interaction : d’expression, … Suite..., au premier niveau à savoir la discussion, mais elle laisse ouverte la question sur leur capacité de permettre une véritable délibération. Pour l’auteur, « La démocratie d’expression correspond à la prise de parole de la société à la manifestation d’un sentiment collectif, à la formulation de jugement sur les gouvernants et leurs actions, ou encore à l’émission de revendication[13]Pierre Rosanvallon, La Contre-Démocratie. La politique à l’âge de … Suite... ». Ici l’expression est appréhendée en tant qu’activité de base de toute participation politique : prise de parole et discussion citoyenne sur les questions publiques. Elle est aussi à rapprocher avec les mobilisations informationnelles définies par Fabian Granjon. Pour selon toujours ce chercheur, « les activités en ligne dénonçant les abus des régimes dictatoriaux apparaissaient comme l’expression d’un contre-projet face au monde hiérarchique du pouvoir, de ses cérémonies officielles et sa discipline quotidienne [14]Dominique Cardon et Fabien Granjon, Médiactivistes, Paris, Presses de … Suite...».

Ainsi Facebook « aurait donc participé en tant que structure d’information et de communication à la construction de l’indignation et à la convergence du sens sur les RSN (« formation du consensus ») mais aussi à la constitution d’un potentiel positif de mobilisation et à l’activation de la révolte ‘mobilisation pour l’action’ » (Granjon, 2013, p. 248). Pour reprendre l’idée de Dominique Boullier, «plates-formes de réseaux sociaux et répertoires d’action collective[15]Boullier Dominique, Plates-formes de réseaux sociaux et répertoires … Suite...», les RSN ont fourni des possibilités et des opportunités d’expression, de discussion et de participation politiques. Dans son développement, cet auteur focalise sa vision sur trois éléments qui favorisent la mobilisation collective RSN : la logique du nombre, le discours de l’expertise et le recours aux scandales ». (38-40)

Par souci de contextualisation, plusieurs travaux de terrain sur le sujet réalisés et publiés méritent d’être cités ici. Pour Bensaad-Dusseaut, penser les RSN passe par un retour sur la cybernétique qui « envisage le ‘réseau’ comme un système relationnel et l’aborde à travers une analyse globale des éléments en présence de leurs interactions » (2013, 186) l’auteure estime que ce concept fondateur en SIC « trouve de l’écho auprès de nombreuses sphères d’activités de la société contemporaine » (2013, 186) dont celle dédiée à l’activité politique en ligne présentée comme le facteur explicatif des mouvements de cyber-activisme ayant accompagné et suivi la vague de révoltes du printemps arabe. Quant à Zeineb Touati, elle considère que les RSN dont Facebook, constituent des médias alternatifs aux militants professionnels et structurés et des espaces d’expression pour les militants amateurs dits personnes ordinaires. (2013, 169). La même vision est aussi défendue par Myriam Achour-Kallel qui souligne dans son texte « Des écritures ordinaires sur Facebook : cyberactivités et cyberactivisme », que la révolution tunisienne est considérée comme la première révolution numérique du XXI siècle » en qualifiant ces RSN, Facebook et Twitter « comme des pourvoyeurs de révolutions » (2013, p.227).

Dans un texte sur les RSN, Saddok Hammami a analysé leur apport, Facebook en particulier en tant qu’espace public, dans le contexte du monde arabe, à la construction d’une sphère publique.(…). Pour l’auteur, l’évolution de la sphère publique est liée à celle de Facebook qui « a connu ainsi trois grands âges correspondant à trois transformations» : L’âge social : Facebook en tant que scène de publicisation du monde social, l’âge révolutionnaire : Facebook en tant que scène révolutionnaire et l’âge politique de Facebook comme un espace public fragmentée. Cette catégorisation processuelle cadre doublement avec la vision optimiste et dynamique de l’indignation mobilisée. Primo, elle la considère comme étant une source d’engagement et d’émergence de mouvement de mobilisation. Secundo, la première catégorisation correspondant au contexte d’étude et ce, compte tenu des données situationnelles post-printemps arabe où « Progressivement Facebook émerge comme espace d’expression et de communication, et élargit considérablement l’espace public virtuel. Il favorise en effet de nouvelles formes de visibilité des mondes individuels et sociaux. (…)  Dans la conclusion d’une revue de travaux sur les nouvelles formes de participation en ligne des jeunes en Algérie, Aïssa Merah distingue trois « figures de de formes les plus fréquentes et surtout disposant de capacités prouvées et potentielles en matière de mobilisation et de protestation engagées pour le changement[16]Aïssa Merah, « Nouvelles formes de participation en ligne des jeunes en … Suite...». La structuration en réseaux sociaux numériques, les mouvements de mobilisation citoyenne et les discussions de l’actualité informationnelle. Pour lui « Les modalités de participation en ligne élargit et diversifie les formes conventionnelles et réalisent des processus d’acculturation politique[17]Ibid,.» Les RSN permettent des processus d’acculturation politique en ressources et en compétences représentant des potentialités à développer et à rentabiliser par les mouvements d’engagement et de mobilisation.

Présentation des résultats

Le logiciel d’analyse de contenu utilisé nous fournit une série de thématiques liées au binôme indignation en ligne/engagement sur le terrain. Ces thématiques se dégagent à travers des réseaux en nœuds constitués en champs lexical et sémantique. Nous n’analysons que les thématiques portant sur les indicateurs des variables de la participation politique.

  • Espace public virtuel: il ressort de l’analyse de ces études que les chercheurs considèrent que les réseaux sociaux numériques comme des espaces d’expression alternatifs dans le contexte des sociétés à régime totalitaire qui contrôle et verrouille les espaces publics conventionnels. Les auteurs affirment que ces nouveaux moyens ont permis l’émergence d’un espace public virtuel dans le contexte desdites sociétés. Les conditions de la configuration de l’espace public traditionnel sont multiples : la répression de l’opposition, la monopolisation de l’action politique par l’alliance présidentielle et la fermeture du champ médiatique. Ces conditions de plus en plus contraignantes étouffent toute voix opposante au discours officiel surtout en période de la précampagne précédant l’annonce de la candidature à un cinquième mandat du président sortant (حميدو, 2019). La même perspective a été observée dans l’étude de Billel Aroufoune et Michel Durampart, qui considèrent que : « Face à des espaces publics souvent confisqués, encadrés ou contrôlés, l’expression citoyenne trouve des supports alternatifs dans les réseaux sociaux numériques » (2020). Ce nouvel espace public qui échappe relativement à la monopolisation et au contrôle constitue une « arène » de débat où le citoyen ordinaire a droit à la parole comme les autres acteurs de la communication politique (Aoudia, 2020). Pour Warda Baba Hamed (2021), le numérique a redéfini les contours et la nature de l’espace public algérien.

Dans le même sens, Aïssa Merah et Nabila
Aldjia  Bouchaala, indiquent que l’émergence de l’espace public virtuel a évolué au rythme d’une dynamique nouvelle de l’espace public traditionnel. Les deux auteurs affirment que depuis le début du hirak, il y a une opposition à tout ce qui représente l’espace public dominant (structures élues, les partis politiques y compris ceux de l’opposition, les grandes associations du pouvoir politique, les médias) (Merah et Bouchaala, 2020). Donc nous pouvons dire que les citoyens se sont réappropriés l’espace public physique avec l’occupation des places publiques des grandes villes lors des manifestations de vendredi et mardi, ceci, nous conduit à repenser la place de chaque acteur dans les nouveaux espaces, et de réfléchir sur la production des discours au moment du déroulement de la contestation d’ailleurs plusieurs slogans circulant sur les plateformes numériques sont repris par les manifestants dans la rue. Cette interrelation entre le virtuel et la réalité témoigne de la reconfiguration aussi des formes de mobilisation citoyenne pour échapper au contrôle exercé par le pouvoir politique. D’ailleurs pour Karim Ouaras, « le hirak a fait de l’espace public l’agora d’un contre- discours » (2020). La figure 01 nous illustre le poids du concept « espace » dans les études analysées.

Figure 01 : représentation de l’espace dans les études analysées

Source : les résultats de l’analyse.
  • Médias alternatifs: pour les études analysées, les RSN représentent des médias alternatifs permettant la diffusion puis la circulation de l’information sur le hirak,  au moment où les médias publics et para publics  dissimulent les faits et l’actualité du hirak. Pour les chercheurs de notre corpus, les RSN se présentent comme des espaces médiatiques ou le citoyen s’informe (زرهوني, 2020). De multiples contenus informatifs sont diffusés sur les RSN, particulièrement sur Facebook et Youtube, les deux plateformes les plus utilisées en Algérie. Ces RSN ont permis de déconstruire les discours circulant sur les moyens d’information traditionnels, en utilisant de diverses formes (indignation, caricature, humeur…). Tout en s’adaptant aux spécificités de chaque réseau et les fonctionnalités qu’il offre, les citoyens y diffusent par des formats diversifiés les informations recueillies in situ sur le mouvement, des textes, des photos, des vidéos, des lives (Aoudia, Merah et Bouchaala, 2021). Le partage se fait sur des comptes personnels ou sur des pages créées exclusivement pour diffuser des contenus sur le hirak. Selon certaines recherches analysées, les nouveaux médias ont offert des avantages inestimables aux manifestants en termes de diffusion et d’interaction, et cela malgré la faible qualité du débit d’internet précisément les jours de manifestation.
  • Acteurs de communication sur les RSN : les dispositifs des RSN offrent aux contestataires en Algérie des possibilités à l’expression citoyenne au alors que l’espace médiatique est réservé aux relais du pouvoir qui véhiculent un discours officiel, fermé aux personnes de l’opposition. C’est pour cette raison que plusieurs militants (acteurs politiques, journalistes, artistes…) ont exploité les potentialités des RSN afin d’entrer en relation avec les citoyens. Aoudia Nacer (2020) explique que la communication politique, depuis l’avènement des réseaux sociaux numériques, s’est dotée de nouveaux dispositifs, qui ont reconfiguré les pratiques des politiques, en leur donnant la possibilité de créer de nouveaux espaces d’expression, mais aussi de nouveaux enjeux à gérer. Il voit, en effet, que le recours des personnalités politiques, en particulier celles de l’opposition, à l’usage des réseaux sociaux numériques s’explique d’une part par le verrouillage de l’espace médiatique (les médias publics et parapublics) et d’autre part par la recherche d’espaces alternatifs pour l’expression. Selon les résultats des études analysées, les RSN, avant et au début du hirak, ont favorisé la participation des citoyens (la catégorie de jeunes particulièrement) dans le débat sur les questions d’actualité (politiques, sociales, économiques…) qui interagissent à travers leurs commentaires aux différentes publications, exprimant librement leurs points de vue, mais aussi en créant et véhiculant des contenus suscitant l’intérêt des autres internautes (Aoudia, Merah, 2020).
  • Arène du débat: la pluridisciplinarité (SIC, sciences politiques, littérature, sciences sociales…) des études analysées nous a permis d’identifier un champ conceptuel varié qualifiant les espaces numériques de plusieurs concepts (arène, agora…). Il ressort de l’analyse que les espaces numériques représentent des espaces où se débattent les questions relatives au mouvement de contestation. Une certaine liberté est permise à tous les internautes de participer dans l’animation du débat à travers les différentes plateformes numériques.  Pour Aïssa Merah (2016), ces espaces représentent une arène publique et une agora électronique qui a permis l’émergence de nouvelles formes d’expression et d’intervention. Billel Aroufoune et Michel Durampart voient que « dans l’hypothèse où les TNIC participent aux rassemblements des manifestants dans l’arène citoyenne, nous considérons alors qu’il est pertinent d’étudier dans quelle mesure elles y contribuent » (2020, p. 09). Ces nouvelles arènes du débat offrent la possibilité de participer aux citoyens ordinaires, méprisés par le système et ses partisans et considérés juste pour finalités électoralistes. Ils sont en effet exclus du débat sur les questions politiques, débattues dans les médias publics et privés où la participation est offerte aux personnes qui s’alignent avec la politique du système et des discours servant à maintenir le statu quo. Les mêmes auteurs indiquent qu’il y a un déplacement de revendications dans l’arène émergente du peuple avec une cristallisation des revendications autour d’un nouvel espace d’expression. Ces nouveaux espaces sont fédérateurs de discours communs qui se traduisent en slogans lors des manifestations dans les différentes régions du pays. L’exemple de la chanson « la Casa d’El Mouradia » dont les paroles expriment tout le malaise de la jeunesse algérienne, pour ne citer que ce cas, souvent chantée dans les tribunes des stades, a été relayée et largement partagée sur les différentes plateformes numériques, elle est entonnée en chœur lors des marches populaires. Cette adhésion massive aux slogans brandis lors des manifestations témoigne de la précision d’une vision commune, rendue visible dans les débats sur les RSN et dans la rue et formant ainsi une identité oppositionnelle collective (Merah, Bouchaala, 2020). Les deux espaces sont en effet producteurs de messages qui déconstruisent le discours officiel disqualifiant le hirak (Mohamed-Amer, 2020).
  • L’agir sur le terrain: nous avons constaté à travers l’analyse que les chercheurs insistent sur l’idée de la liberté de la parole citoyenne permise par les RSN. Cette expression libérée après le déclenchement du mouvement, a permis le développement d’une conscience collective sur les questions politiques, devenue un facteur mobilisateur des revendications populaires. Cette profonde mutation des modes de revendications nous renseigne sur l’importance de ces nouveaux dispositifs dans la continuité du mouvement populaire. Nous assistons par ailleurs, à une hybridation des formes de l’expression sur les RSN et la mobilisation citoyenne effective dans les marches. Plusieurs études analysées dans le cadre du présent article ont explicité la situation et les facteurs favorisant le soulèvement populaire, nous ne pouvons pas en revenir avec détails, mais il est nécessaire de rappeler et de préciser que les agissements du système politique ont fait naître un sentiment d’humiliation et de désespoir chez les citoyens qui aspirent un changement radical et à l’établissement d’un état de droit. Dans ce sens, Karim Ouaras affirme que « La dimension dialogique de cette stratégie discursive renseigne sur la distance qui sépare les Algériens de leurs gouvernants » (2020, p. 94). Un certain accord et consentement chez les manifestants est né à travers les discussions dans les espaces numériques sur l’usage de certains mots pour faire appuyer les revendications du peuple.  Les recherches de Meriem Moussaoui (2020), Aïssa Merah et Nabila Aldjia Bouchaala (2020), Amar Mohand-Amer (2020), Saphia Arezki (2020) ont insisté sur la forces des mots utilisés dans les slogans des manifestations. Les manifestants puisent en effet, dans le jargon populaire pour représenter la réalité sociopolitique algérienne. La simplicité des mots utilisés facilite la réception du message politique par les différentes catégories sociales. Le corpus des mots déployé par les manifestants passe par le procédé de délibération en vue d’une validation finale.
Figure 3 : l’expression sur internet

Source : les résultats d’analyse.

Structuration de l’indignation 

Notre analyse ici se focalise sur le processus de professionnalisation de l’’indignation qui se matérialise à travers des formes socio-discursives fondées sur l’installation du sentiment collectif de colère dans les communautés RSN et sur mobilisation des discours sociaux contestataires. Nous nous n’intéressons aux démarches pensées ou non suivies par les internautes visant à attribuer un sens et un but à l’indignation. Les conclusions des travaux analysés mettent en avant les procédés d’alimentation et d’animation de l’indignation en vue de la rendre signifiante et intelligible.

7.1 Indignation politisée : L’analyse nous a montré que l’indignation représente une forme d’expression dominante sur les RSN, et cela bien avant le mouvement de février 2019. Une étude de Aïssa Merah, publié en 2016, en rend compte. D’une année à une autre, cette forme d’expression s’est intensifiée et s’est élargie, notamment avec la dégradation de la situation politique du pays et la continuité des « agissements du système politique » à l’égard des acteurs politiques, au moment où les espaces numériques ont permis la libération de l’expression protestataire. Ces espaces désormais alternatifs ont favorisé particulièrement le renforcement de l’indignation comme forme principale de l’expression des citoyens sur les RSN loin du contrôle exercé par le pouvoir. Pour Karim Ouaras « Le sentiment d’humiliation et de désespoir accumulés tout au long de ce règne conjugué aux scandales de corruption, ont eu un effet mobilisateur sur la société algérienne » (Ouaras, 2020, p. 89). L’exaspération des Algériens face à la situation politique a été transformée en colère conduit les citoyens à se considérer des indignés. L’indignation  devient donc le seul mode d’expression populaire et définit désormais la relation gouvernants/gouvernés en Algérie. Il faut rappeler que malgré cette colère endémique le caractère pacifique des manifestations a été bel et bien préservé. L’expression des citoyens sur les RSN est caractérisée par la forme caricaturale qui prend souvent le sens de la dérision et de l’humeur au point de qualifier le mouvement par les observateurs de « la révolution du sourire ».

  • Solidarité intragroupes contestataires: ce mouvement a montré un élan de solidarité tout particulier parmi les Algériens, notamment à travers l’implication des familles, les voisins, le quartier lors de la mise en place de la logistique des manifestations (nourriture, boissons, etc.). Les images de ces actions sont largement partagées et commentées sur les RSN pour entretenir l’élan de ces familles et en vue de la généralisation de ses actions dans toutes les wilayas du pays. L’autre exemple de solidarité, c’est l’attention particulière protée par les manifestants aux personnes âgées, aux femmes, aux enfants qui participent aux marches, afin de les protéger de tout danger. Cette solidarité a été soutenue par l’organisation de la diaspora algérienne comme le souligne Hayette Rouibah « le hirak, de par ses exigences politiques, a forcé les activistes algériens, présents et installés à l’étranger, à s’organiser en diaspora, stricto sensu, à travers la mobilisation de toutes ses composantes. De plus, il a engendré une solidarité sans précédent entre les Algériens de l’intérieur et de l’extérieur » (2020, p 173). La solidarité s’est exprimée aussi à travers la mobilisation d’un collectif d’avocat qui a pris la défense, et cela à titre gracieux, des détenus d’opinion. Ce collectif a servi par ailleurs de relai d’information entre la société, les familles des détenus et les détenus eux-mêmes. Ainsi, les manifestants avaient des données sur le nombre d’arrestations, les lieux de détention, chefs d’inculpation, etc. Quant aux détenus, ils étaient informés de l’actualité du mouvement via ce même collectif ce qui leur permettaient de s’exprimer par le biais de leur avocat sur l’actualité. Toutes ces actions étaient visibles sur les RSN. Toutefois, les travaux analysés n’ont pas montré à quel moment cette solidarité a échoué dans la conscientisation politique des manifestants pour arriver à un proposer un véritable projet politique.
  • Sensibilisation à l’usage des RSN : les figures de la sensibilisation sont multiples, nous citons en premier lieu, les multiples appels sur les RSN à maintenir le caractère pacifique du mouvement et de ne pas répondre aux provocations des forces de l’ordre qui essayent de déstabiliser les manifestations par l’utilisation de la force. Les multiples arrestations des manifestants témoignent des actions d’intimidation à l’encontre des manifestants, particulièrement les figures connues du hirak. En second lieu, la sensibilisation sur la nécessité d’être vigilent aux tentatives de manipulations exercées par le système politique et ses relais médiatiques et à travers les « mouches électroniques » pour disqualifier le mouvement afin de l’affaiblir par l’utilisation de procédés de propagande basés sur le régionalisme, la main étrangère (Mohand-Amer, 2020). Le dernier exemple que nous pouvons présenter est celui des appels à veiller sur les biens publics, car ils sont des biens du peuple, d’ailleurs nous avons remarqué qu’à la fin de chaque manifestation, plusieurs jeunes passent pour assurer le nettoyage des placettes et des ruelles ayant abrité les manifestations, des images et des vidéos de ces actions sont partagées sur les RSN pour encourager les autres manifestant à y adhérer. Cette sensibilisation en ligne transformée en action sur le terrain illustre la volonté du peuple de donner une meilleure image contrairement à ce que déclarent certains responsables.
  • Incitation à la mobilisation: les RSN ont joué un rôle inestimable dans la mobilisation et la participation citoyenne par un effort d’incitation et d’exportation structurée et orientée. D’ailleurs plusieurs études analysées ont mis l’accent sur la participation des citoyens dans l’animation du débat public sur les plateformes numériques en plus de leur participation dans les manifestations du mardi et du vendredi. Certains chercheurs indiquent que les appels à manifestation ont été multipliés sur les RSN après la manifestation de Kharata dans la wilaya de Béjaia le 16 février 2019 et le retrait du portrait du président déchu dans la wilaya de Khenchela le 19 février 2019. Deux événements largement diffusés sur les plateformes numériques ayant préparé le terrain à la mobilisation pour les marches populaires dans plusieurs wilayas du pays le 22 février 2019. Par ailleurs, ces travaux démontrent l’empowerment de l’indignation dans l’incitation à l’engagement sur le terrain à travers la participation aux actions de mobilisation dans le cadre du hirak : occupation d’espaces publics, les marches populaires, les sit-ins, etc.
Conclusion

L’analyse des publications scientifiques produites par les chercheurs algériens sur le mouvement de contestation populaire, enclenché le 22 février 2019, le hirak, met en évidence la profusion des angles d’approche sur les problématiques sociopolitiques et sociolinguistiques amenées par ce mouvement. Toutefois, ces productions convergent vers une question centrale en lien avec l’expression politique, à savoir une recherche de délibération exprimée par les participants aux marches hebdomadaires. Cette délibération commence dans les espaces numériques pour se transformer en agir sur le terrain. Pour ne mettre la focale que sur la notion d’espace public, cette dernière parait centrale pour beaucoup de chercheurs et cela quelle que soit leur discipline de base (sciences politiques, sciences de l’information et de la communication, linguistique, etc.) Son articulation avec les phénomènes d’expression en ligne a rendu plausible l’hypothèse sur l’existence d’un espace public virtuel, opposé d’emblée à l’espace public dominant, au regard des ressources techniques et expressives qu’il permet et qui seraient à même de porter la voix des sans voix face à un ordre politique rendu puissant par l’échec des mouvements de contestation de ce que nous nommons communément le « printemps arabe ». L’analyse nous a démontré l’apport des dispositifs numériques au mouvement de contestation en permettant aux citoyens de faire contrepoids au discours officiel qui cherche à maintenir le statu quo.

En sens, la seconde catégorie créée à partir de l’analyse du corpus rend compte de la manière dont les manifestants perçoivent l’espace d’expression que représentent les réseaux sociaux numérique, notamment Facebook. Il est traduit par les chercheurs ayant capté les paroles contestataires comme représentant un type de média alternatif au discours des médias dominants. Des espaces qui font advenir une forme de mobilisation et de solidarité, une communion ou un lieu d’être ensemble où l’exercice de la liberté politique est garanti, à l’image de la description que donne Arendt de la sphère publique.

Faudrait-il interroger cet espace à la lumière d’une toute autre dimension non abordée dans ces travaux, à savoir la convergence des médias (Jenkins, 2013) qui rend évident le pouvoir des citoyens, lesquels se positionnent clairement dans la culture participative qui s’est bien installée via les dispositifs techniques! 

Références

Références
- 1 Marche populaire animée par les citoyens structurés ou non.
- 2 Marche de la communauté universitaire dans les grandes villes estudiantines.
- 3 Séverine Arsène, Les ” réactions spontanées ” sur Internet : Le contexte autoritaire comme renversement de perspective sur des formes problématiques d’action collective. Congrès de l’Association Française de Science Politique, Sep 2011, France. ffhal-00634255
- 4 Aïssa Merah, « Discours de changement dans les discussions juvéniles en ligne: cas des commentaires de l’actualité », dans Fathallah Daghmi, Farid Toumi, Abderrahmane Amsidder (dirs), Médias et changements : formes et modalités de l’agir citoyen, Paris, L’Harmattan, pp. 207-209.
- 5 Nous avons retenu des articles de revues académiques reconnues et des chapitres d’ouvrages collectifs à comité de lecture dont ceux des co-auteurs ayant travaillé sur les questions portant sur le cyberactivisme et la mobilisation en ligne. Les études retenues dans le cadre de cette recherche sont publiées  entre 2019 et 2021 par des auteurs algériens issus de disciplines diverses (sciences de l’information et de la communication, science politique, sociologie, littérature..).
- 6 « Tropes Zoom » est un logiciel de recherche et d’analyse qualitative développé par l’entreprise ACETIC, qui permet d’analyser une grande quantité de textes à base d’un scénario sémantique et lexical préétabli, permettant d’une part de ressortir la fréquence des mots dans la matière analysée, d’autre part de faire le lien entre les mots et les groupes de mots pour extraire la signification.
- 7 Stéphane Hessel, Indignez-vous, France, éditions Indigène, 2010, p. 3.
- 8 Bernard Delforce et Jacques Noyer, « Pour une approche interdisciplinaire des phénomènes de médiatisation : constructivisme et discursivité sociale », Études de communication, 22, 1999, p. 13-40.
- 9 Dominique Cardon, Zbigniew Smoreda, « Réseaux et les mutations de la sociabilité », Réseaux, n° 184-185, 2014, p. 161-185.
- 10 Siham Najar (dir), Le cyberactivisme au Maghreb et dans le monde arabe, éditions Karthala et IRMC, 2013, p. 14.
- 11 Ibid., p. 13.
- 12 Il préconise trois types d’interaction : d’expression, d’implication et d’intervention.
- 13 Pierre Rosanvallon, La Contre-Démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil, 2016, p. 26.
- 14 Dominique Cardon et Fabien Granjon, Médiactivistes, Paris, Presses de Sciences Po, 2013, p. 248.
- 15 Boullier Dominique, Plates-formes de réseaux sociaux et répertoires d’action collective. Colloque ”Mouvements sociaux en ligne face aux mutations socio politiques et au processus de transition démocratique”, Apr 2012, Tunis, Tunisie. pp.37-50. ffhal-00972856f
- 16 Aïssa Merah, « Nouvelles formes de participation en ligne des jeunes en Algérie. Entre démarches stratégiques et impensées pour le changement », REFSICOM [en ligne], DOSSIER : Communication et changement, mis en ligne le 24 octobre 2016, consulté le 06 February 2018. URL: https://refsicom.org/177
- 17 Ibid,.


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Pour citer cet article

, et , "De l’indignation en ligne à l’engagement dans la rue. Un regard critique sur le hirak d’Algérie", REFSICOM [en ligne], Métamorphoses de l’action citoyenne sur les réseaux numériques, mis en ligne le 28 février 2022, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/1040


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