Introduction
La problématique de la polyphonie du discours journalistique a déjà été abordée par de nombreux auteurs dans divers contextes et sous divers angles : (Davier, 2009 ; Komur, 2004 ; Mouillaud, 1997). Elle s’appréhende comme étant la pluralité ou la diversité des voix qui s’expriment à l’intérieur d’un même discours ou d’un « événement médiatique » (Arquembourg-Moreau, 2003 ; Neveu et Guéré, 1996) ou comme «°un ensemble de voix orchestrées dans le langage » (Perrin, 2004, 7). Il peut s’agir de l’évocation, par le locuteur, de discours « extérieurs » dans son énoncé, comme le précise Vion (2010, 8), « Lorsque ces discours “extérieurs” sont explicités ou simplement évoqués dans la parole d’un locuteur, l’énoncé, faisant apparaître une pluralité de voix, sera dit polyphonique ».
La polyphonie est envisagée dans cette recherche sous une double dimension : au sens où l’événement médiatique fait entendre plusieurs voix en tant que sources d’information et au sens où il constitue une instance socio-discursive à laquelle participent volontairement plusieurs énonciateurs distincts. Dans le premier sens, les voix s’incarnent dans les contenus en tant que discours-sources (Davier, 2009), entendus comme les personnes physiques ou morales auprès desquelles le journaliste collecte l’information et dont les propos sont cités dans les textes qu’il publie. Dans le second cas, l’événement médiatique est invoqué ou rapporté par une pluralité d’instances énonciatives distinctes et autonomes que nous nommons discours-auteurs. Les porteurs des discours-auteurs participent, de leur propre initiative, à l’événement médiatique par des contributions discursives signées d’eux-mêmes. Ils ne sont pas des journalistes, mais des contributeurs externes. Dans l’un ou dans l’autre cas, la recherche s’inscrit dans la perspective de la « dialogalité » (Nowakowska et Sarale, 2011), définie comme l’intervention de plusieurs locuteurs dans un même événement[1]L’interaction entre les énoncés ou les participants n’est pas prise … Suite.... La polyphonie est questionnée dans la perspective de l’événement médiatique « terrorisme » et non sous l’angle d’énoncé ou de discours pris isolément.
Cet événement médiatique concerne deux attentats perpétrés contre Ouagadougou en janvier 2016 et août 2017 sur la même avenue : l’avenue Kuamé Nkrumah. Le premier a visé le café-restaurant, Capuccino et l’hôtel Splendid, causant la mort de 32 personnes dont 13 burkinabè et 19 expatriés de 11 nationalités[2]Il s’agit de 6 canadiens, 2 ukrainiens, 2 français, 2 suisses, 1 … Suite.... Le second attentat s’est produit dans le café-restaurant Aziz Istanbul situé non loin des lieux de crime du premier. Il a occasionné dix-huit (18) morts dont 10 burkinabè, deux koweitiens, une canadienne, un algéro-canadien, un français, un sénégalo-libanais, un turc et un libanais. Ces deux attaques terroristes ne sont pas isolées, mais symptomatiques d’un malaise profond qui ébranle tout le pays. Entre avril 2015 et mai 2020, les groupes terroristes ont mené au moins 580 attaques tuant 1 219 civils et 436 agents de défense et de sécurité (ODDH, 2020).
L’objet spécifique « terrorisme » est analysé dans un contexte médiatique particulier : celui d’un journalisme de communication ou « journalisme de service » (Yaméogo, 2016) ou encore « journalisme rémunéré » (Balima et Frère, 2003). Excepté les journaux d’investigation[3]On peut citer entre autres, Courrier confidentiel, Le Reporter, … Suite..., au Burkina Faso, l’agenda médiatique n’est pas le fait de choix éditoriaux, mais des champs politique et économique ou de big-men (personnes cumulant positions de pouvoirs et positions de richesse) (Yaméogo, 2016). Tributaire de logiques marchandes et politiciennes, il est l’expression de rapports de pouvoir et de force entre visée éthique et visée commerciale où la dernière l’emporte. Acteurs de la société civile, des champs politique, économique, religieux, intellectuel et des citoyens ordinaires s’approprient couramment l’espace médiatique pour faire connaitre leurs opinions sur des sujets particuliers ou d’intérêt général.
Comment alors ces différentes composantes sociales apparaissent-elles dans le discours médiatique en situation d’urgence comme celle du terrorisme ? Quelles sont les voix qui occupent l’espace médiatique en situation d’attaques terroristes où la vie nationale est ébranlée ? Quelles sont les voix qui s’expriment, en tant que discours-sources et discours-auteurs, dans la presse sur les attentats terroristes de Ouagadougou de janvier 2016 et d’août 2017 ? Sous quelles formes et de quelle manière la polyphonie se manifeste-t-elle dans les contenus journalistiques sur ces attentats ? La pluralité des voix véhicule-t-elle un discours monosémique ou polysémique ?
Sont explorées, à travers ces questionnements, les traces d’une « mosaïque de voix » (Moirand, 2007, 85) dans le discours journalistique sur le terrorisme et les instances productrices de ces discours. L’article vise ainsi à analyser la structure de l’événement médiatique « terrorisme » sous l’angle d’un espace de déploiement de forces sociales représentatives de la diversité de la communauté nationale : journalistes, politiciens, experts, religieux, membres de la société civile, citoyens ordinaires. Ces acteurs sociaux peuvent apparaître dans les médias en tant que sources d’information cités dans le discours journalistique[4]Est appelé discours journalistique dans cette recherche l’ensemble des … Suite... ou en tant qu’instances autonomes de production de contenus. La prise en compte des productions extra-journalistiques permet de savoir si le champ journalistique est le lieu d’expression de voix autres que celles des journalistes. C’est donc à ce journalisme en polyphonie produit à la fois de l’intérieur et hors du groupe professionnel que s’intéresse la présente recherche. Elle émet le postulat que l’événement « terrorisme » est un enjeu national mobilisant, par l’entremise de la presse, journalistes et non-journalistes produisant tous un discours monosémique révélant l’existence d’une communauté nationale plurielle, mais unanimiste.
Corpus et méthodologie
L’analyse de la polyphonie du discours journalistique sur le terrorisme repose principalement sur un corpus de presse. Elle mobilise, comme objet, les trois plus anciens quotidiens burkinabè : L’Observateur Paalga, Sidwaya et Le Pays. Le matériau analysé concerne les productions journalistiques et non-journalistes traitant des deux attaques terroristes parues dans ces journaux du 16 au 31 janvier 2016 pour le premier attentat et du 14 au 31 août 2017 pour le second.
L’ensemble des textes sélectionnés a fait l’objet d’une analyse de contenu (Bardin, 1996 ; de Bonville, 2000). Méthode principalement quantitative, l’analyse de contenu a permis de dégager les grandes tendances du corpus, les occurrences qui le structurent et les catégories à partir desquelles se fonde l’analyse.
Grâce au logiciel d’enquête, de production et d’analyse de données, Sphinx, les « genres de discours » (Davier, 2009) ont été classés selon les catégories suivantes : Journalistes, Politiciens, Acteurs de la société civile, Experts, Religieux, Citoyens. Ces corps sociaux discursifs sont identifiés sur la base de leur signature faisant d’eux les auteurs des articles publiés et sur la base leur référencement dans les articles en tant sources d’information. Dans le contexte burkinabè, ils sont, à des degrés variables, les composantes sociopolitiques les plus présentes dans l’espace public médiatique pendant les débats et les événements d’intérêt national. Une dernière catégorie que nous nommons « Autres » complète la grille d’analyse. Cette catégorie concerne les productions qui ne relèvent pas des champs journalistique, politique, intellectuel, religieux, de la société civile et des citoyens ordinaires.
Le terrorisme, un événement médiatique exceptionnel
Les attaques terroristes de janvier 2016 et d’août 2017 ont été l’objet d’une médiatisation exceptionnelle dans la presse quotidienne burkinabè. Elles ont constitué, pour reprendre l’expression de Moirand (2007, 4), « un moment discursif » important. Le graphique ci-dessous illustre ce phénomène de surmédiatisation.

Sidwaya, L’Observateur Paalga et Le Pays ont publié respectivement 56, 69 et 93 genres de discours (journalistiques et non-journalistiques) sur l’attentat de janvier 2016, soit au total 218 productions contre 38, 34 et 55 genres de discours sur l’attentat d’août 2017, soit 127 productions. Les trois quotidiens ont publié sur les deux attentats 345 genres de discours. Entre le premier et le second attentat, la production a baissé de 26 %. Cela s’explique, a priori, par deux raisons : premièrement, le second attentat n’était plus vu par les journaux comme un phénomène inédit, comme ce fut le cas pour le premier. Le caractère mythique du phénomène était tombé en désuétude ; deuxièmement, un autre évènement que les journaux ont vite fait d’inscrire dans la catégorie d’« événement médiatique » est venu noyer l’attentat : le décès brutal à Paris, le 19 août 2018 (soit six jours après les attaques), du Président de l’Assemblée Nationale, Salifou Diallo. Cet événement a constitué, jusqu’à la fin août 2018, l’actualité majeure des médias burkinabè. Aux deux attentats, Le Pays reste le quotidien qui a le plus consacré de genres de discours avec 148 productions (43 %). Il est suivi par L’Observateur Paalga, 103 productions (30 %) et de Sidwaya, 94 productions (27 %).
Par cette surmédiatisation, le terrorisme est inséré dans un cadre qui l’exceptionnalise. Les événements empreints d’émotion constituent pour les médias un objet spécifique nécessitant une médiatisation spécifique. Nora (1972) qualifie cette mise en visibilité outrancière du fait social d’« événement monstre », soutenant que par cette cristallisation, il n’est plus possible de saisir l’événement médiatique en dehors de sa médiatisation. Cette fixation est accentuée quand l’événement s’inscrit dans un registre particulier : la singularité, l’imprévisibilité, la soudaineté et l’émotivité. Ces paramètres semblent constituer le cadre de référence de la construction de l’événement médiatique.
L’espace médiatique comme cadre d’expression d’une communauté nationale plurielle
Les deux attentats terroristes ont donné à voir l’élasticité du territoire du journalisme ou l’indétermination productive du territoire professionnel (Ruellan, 1993). Ils ont montré combien le journalisme, comme pratique socio-discursive, n’est pas une profession fermée, réservée aux seuls initiés que sont les journalistes, mais ouverte au monde non-journalistique. Une diversité de voix s’est en effet exprimée sur les attentats, non pas en tant que sources d’information, mais en tant que sources autonomes productrices de contenus. Politiciens, religieux, experts, acteurs de la société civile et citoyens se sont approprié par eux-mêmes la parole, comme les journalistes, pour produire du contenu sur les attentats, comme en attestent les graphiques 2 et 3 ci-dessous.

L’attaque de janvier 2016 a enregistré, dans les trois quotidiens, 218 genres de discours dont 120 productions journalistiques (tous genres confondus) et 98 productions non-journalistiques (les discours-auteurs). On note dans le registre des discours-auteurs, 37 productions du champ politique (majorité et opposition), 41 de la société civile, 12 de citoyens ordinaires, 06 du champ religieux et 02 du champ intellectuel (les experts). Les discours-auteurs sont publiés in extenso, sans aucune modification de la part du champ médiatique. La pratique est celle du « journalisme tableau d’affichage » (Bianchini et Koala, 2003) qui consiste en une reproduction quasi systématique des communiqués officiels et des déclarations.
L’attaque d’août 2017 a été l’objet de 127 publications dont 69 productions journalistiques et 58 productions non-journalistiques. Des productions-non journalistiques, 33 proviennent du champ politique, 10 de la société civile, 04 de citoyens ordinaires et 11 de la catégorie « Autres ». Cette catégorie, qui n’a pas enregistré de contenu en 2016 (voir graphique 3), se manifeste en 2017 dans le domaine économique. Toutes les publications sont signées du champ socioéconomique[5]Il s’agit de : Union des Assurances du Burkina ; Ecobank … Suite... et publiées dans les quotidiens privés (03 au journal Le Pays et 08 à L’Observateur Paalga). L’apparition de ce champ sur l’arène médiatique, alors qu’habituellement il n’y est présent que pour la publicisation de ses affaires, véhicule l’idée d’une recomposition conjoncturelle de l’espace public. Au-delà de l’occasion de visibilité médiatique ou de « visibilité sociale » (Voirol, 2005) que cette apparition induit, elle est la manifestation de l’état de choc dans lequel étaient plongés les Burkinabè pendant l’attentat.
Les discours-auteurs représentent, pour chaque attentat, 45 % des publications sur le terrorisme, ce qui n’est pas négligeable. Ils sont publiés sous diverses formes : communiqué, déclaration, analyse, réflexion, etc. Cette forte présence du monde extra-journalistique dans l’espace public médiatique montre que devant certaines préoccupations d’intérêt national comme celle du terrorisme, le journalisme devient un espace de délibération collective. Il se transforme en objet protéiforme caractérisé par une « ‘‘dispersion’’ des pratiques et des acteurs » (Ringoot et Utard, 2005). Les journalistes ne demeurent plus les seuls acteurs légitimes de la profession, mais co-participent avec une pluralité de voix citoyennes à la construction de l’agenda et des contenus médiatiques. Les situations dramatiques comme celle du terrorisme sont des moments où on voit émerger une forme de mariage sacramental entre médias et forces sociales. Elles conduisent à interroger la permanence des relations entre État et médias (Hare, 2016) et révèlent l’émergence de discours médiatiques de consensus (Garcin-Marrou et Hare, 2018, 19). Ce sont des moments pendant lesquels le journalisme se reconfigure en devenant soluble, flexible et l’affaire d’un « Nous » collectif. L’introduction, dans l’instance éditoriale, de ces voix distinctes ou de ces sources de productions discursives autonomes confirme le postulat de l’hétérogénéité et de la dimension communicationnelle du journalisme (Balima et Frère a, 2003 ; Frère, 2016 ; Yaméogo, 2016).
L’expert et le religieux, les faibles instances de production discursive
Alors qu’un nouvel acteur – le champ socioéconomique – s’est approprié l’espace médiatique lors de l’attentat de 2017, deux figures importantes y étaient absentes : l’expert et le religieux, pourtant représentés en 2016 par 02 et 06 genres de discours (graphique 2). Dans le champ religieux, la voix dominante a été portée par la communauté musulmane (cinq publications contre une pour la conférence épiscopale). Cette (relative) forte présence, dans l’agora médiatique, de la communauté musulmane peut être interprétée comme un signal visant à dissiper le doute et l’amalgame entre terrorisme et islam qu’entretient une certaine opinion publique. En effet, cet attentat (janvier 2016) a servi de tribune de propagation d’un « discours discriminatoire, indexant des individus arborant des signes islamiques spécifiques comme des suspects sérieux » (Yaméogo, 2018 ; 17).
Le religieux et l’expert ont choisi les journaux privés, Le Pays et L’Observateur Paalga, comme cadre d’expression. Chacun des deux quotidiens a reçu 01 contribution experte et 03 contributions religieuses (graphique 2). Sidwaya n’a enregistré aucune production venant des champs religieux et intellectuel. Les citoyens ordinaires se sont également exprimés sur les attentats par le biais de la presse privée avec 08 contributions au journal Le Pays, 07 à L’Observateur Paalga contre seulement 01 publication à Sidwaya (graphique 2).
Il en résulte que la presse privée demeure, par excellence, l’espace de délibération collective et de discussions politiques. Elle est l’incarnation de la pluralité des forces socio-politiques composant la Nation. Le quotidien public Sidwaya qui bénéficie du financement du contribuable et dont le slogan est « Le journal de tous les Burkinabè », reste paradoxalement le journal le moins polyphonique. Le religieux, l’expert et le citoyen ordinaire lui tournent le dos lors des attentats, préférant s’exprimer dans la presse privée. D’autres études ont aussi démontré ce désintéressement de l’opinion publique à l’égard de Sidwaya. Yaméogo, (2010, 59) en analysant le débat démocratique qui a marqué la double commémoration, en 2007, du 20e anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara et de l’avènement de Blaise Compaoré au pouvoir, était parvenu aux mêmes résultats : 41 % et 43 % de productions externes étaient publiées respectivement au journal Le Pays et à L’Observateur Paalga contre 16 % à Sidwaya. Cette désaffection s’observe également dans les espaces de libre expression des opinions notamment les forums de discussion en ligne de ces mêmes journaux. Sur ces forums, les débats publics ont lieu dans la presse privée, Sidwaya étant considéré par bien des Burkinabè comme un journal pro-gouvernemental, doté de filtre qui ne laissent accéder à l’espace public que le « politiquement correct » (Yaméogo, 2016).
Le champ intellectuel constitue la composante de la société la moins présente dans la presse quotidienne. Avec ses 02 productions sur les 345, il n’y est représenté que 0,5 %. Cela traduit aussi la réalité de ce qui se passe dans l’espace public burkinabè. Dans bien des situations, l’intelligentsia brille par son absence aux débats d’intérêt public. Elle s’incruste davantage dans le champ politique, recherchant plus une ascension politique que d’être le porte-flambeau d’une société éclairée et éduquée. Dans une tribune intitulée « Intellectuels du Faso, réveillez-vous ! » parue dans L’Observateur Paalga du 29 août 2017, Konaté (2017) fustigeait leur léthargie dans les débats publics, affirmant qu’ils préfèrent s’illustrer dans « le carriérisme et l’opportunisme » que de s’afficher comme pédagogues-producteurs d’objets de savoirs.
Les voix s’exprimant dans la production journalistique comme discours-source
Le discours-source est analysé à l’aune des catégories utilisées pour l’analyse du discours-auteur sauf la catégorie « journalistes » devenue « Éditorial / déclaration (voir les graphiques 4 et 5 ci-dessous). Cette catégorie répertorie les textes ou genres de discours qui ne font pas référence aux discours-source dans leur contenu : éditoriaux, commentaires, communiqués, déclarations, etc. Elle enregistre 362 genres de discours, soit 17 productions de plus que les genres de discours publiés dans le cas du discours-auteur.

La catégorie « Experts » qui a enregistré 02 contributions en discours-auteur est passée à 06 en discours-source pour les deux attentats, (soit une progression de 66 %) révélant l’idée que c’est le champ journalistique qui contraint le champ intellectuel à l’action. Ce dernier, s’il ne s’illustre pas dans le mutisme, s’incruste dans une position attentiste. Il ne s’affirme pas de sa propre initiative, mais par le fait des journalistes. Des 06 occurrences se rapportant à l’expertise, 04 sont publiées à L’Observateur Paalga et 02 au journal Le Pays, confirmant le postulat développé plus haut selon lequel la presse privée est le cadre d’expression et de discussion privilégié des citoyens. Aucun expert n’a eu recours à Sidwaya ; Sidwaya non plus n’a interviewé aucun expert.
De plus, Sidwaya conforte sa position de journal le moins proche des citoyens avec 05 références à cette catégorie contre 16 pour L’Observateur Paalga et 10 pour Le Pays (graphique 4). Comme dans le cas du discours-auteur, le champ religieux et le champ intellectuel sont faiblement représentés dans les discours-sources, dans un contexte pourtant où le religieux est constitutif de la Realpolitik au Burkina Faso. Bien que le Burkina Faso soit un État laïc, le religieux, comme la chefferie traditionnelle, entretient avec le pouvoir politique moderne des rapports étroits et privilégiés. Ces deux figures sont des ramifications informelles du pouvoir d’État ; elles sont consultées ou sollicitées par les gouvernants dans la résolution des crises sociopolitiques majeures. Elles ont toujours été associées au processus de transformations sociopolitiques qui ont marqué l’histoire contemporaine du Burkina (crise Norbert Zongo (1998-1999), crise civilo-militaire (2011), insurrection populaire (2014), résistance au coup d’Etat avorté (2015), terrorisme (2019))[6]Le président Roch Marc Christian Kaboré a reçu, successivement, en … Suite.... Le cas du Mogho Naaba est singulièrement illustratif. Pendant le coup d’État de 2015, la signature de l’accord mettant fin à la crise entre le Régiment de Sécurité Présidentiel (RSP) auteur du putsch et les forces loyalistes a eu lieu à son palais (Hagberg et al., 2017). Bien d’autres chercheurs ont montré les connexions informelles, mais étroites entre les champs religieux et traditionnel et le champ politico-administratif burkinabè (Salifou, 2006 ; Hagberg, 2010 ; Otayek, 1997 ; Somé, 1970 ; Bacher, 2000 ; Loada, 1999).
Globalement, d’un attentat à l’autre et d’un type de discours à l’autre (discours-auteur / discours-source), on observe plus de constances que de changements. L’attentat de janvier 2016 et celui d’août 2017 ont tous constitué des « événements médiatiques » (Arquembourg-Moreau, 2003 ; Neveu et Guéré, 1996) en regard du volume de productions qui leur a été consacrées. Le discours-source demeure la catégorie de discours dominante aussi bien en 2016 qu’en 2017 (225 discours-sources contre 218 discours-auteurs en 2016 et 137 discours-sources contre 127 discours-auteurs en 2017). Sur les 345 discours-auteurs publiés sur les deux attentats, 189 sont des productions journalistiques (55%) et 156 des productions non-journalistiques (45%). Malgré le foisonnement et la montée en puissances des réseaux sociaux numériques (Facebook, Twitter, YouTube, WhatsApp, etc.) qui permettent à toute personne d’être son propre producteur-diffuseur de contenus, la presse traditionnelle n’a perdu ni légitimité ni crédibilité. Elle demeure toujours (la presse privée surtout) l’espace d’expression d’un ensemble de voix produites à l’intérieur du groupe professionnel et hors de celui-ci.
Une polyphonie monosémique
Si une mosaïque de voix s’exprime à propos du terrorisme via la presse quotidienne, cette polyphonie n’est pas polysémique. Elle ne révèle pas une représentation polysémique du phénomène. Condamnation, compassion, patriotisme et neutralité[7]La neutralité renvoie ici aux comptes rendus et reportages qui … Suite... constituent globalement la référence dominante du discours polyphonique (graphiques 6 et 7 ci-dessous).

La catégorie « Autre » concerne les productions dont le sujet principal ne traite pas de l’un ou de l’autre attentat, mais d’autres choses. L’attentat est évoqué de manière occasionnelle pour illustrer ou étayer un argumentaire.
Aucune approbation des attentats n’a été constatée dans les publications. Le phénomène est perçu comme l’ennemi de tous. Les divergences politiques ou idéologiques sont tues au profit d’un patriotisme au relent nationaliste. Le patriotisme s’est plus manifesté en 2016 (24 publications) qu’en 2017 (une publication). Cette différence significative de chiffre s’explique par le fait qu’en 2016, c’est à la surprise générale que les médias et les populations burkinabè découvrent pour la première fois le phénomène terroriste en plein cœur de Ouagadougou. Cela a entrainé, de la part des journaux, un manque de recul et de distance dans le traitement des faits.
Les quotidiens privés ont servi de réceptacle à ce journalisme patriotique à travers le relais de publications non-journalistiques. Quant à Sidwaya, il a outrepassé ce rôle pour s’illustrer dans l’émotion, devenant, par moment, hyper patriote et acteur partie prenante de l’événement. Dans ses éditoriaux, il affiche ouvertement sa position au travers des titres évocateurs comme « Lutte patriotique » (Sidwaya, 19/1/2016), « La cohésion nationale, un rempart » (Sidwaya, 25/1/2016), « Lutte contre le terrorisme, compter d’abord sur soi-même ». Un usage excessif du « Nous » vient le plébisciter dans sa position. « Notre pays », « personne ne s’attendait à ce qu’on frappe notre pays de la sorte », « nous devons travailler à accompagner les garants de l’ordre public », « nous sommes devant le fait accompli », « ne nous voilons pas la face », « ne perdons jamais de vue cela » sont autant d’occurrences évoquées dans l’article de commentaire « Trait de plume » (Sidwaya, 19/1/2016). Dans la Chronique des 22-24/1/2016), le vocable « nous » est employé 31 fois, témoignant de l’engagement du journal au combat contre l’ennemi commun : le terrorisme.
Conclusion
L’analyse comparative des attentats de janvier 2016 et d’août 2017 a permis de mettre en évidence le postulat d’une relation quasi consubstantielle entre le triptyque médias – terrorisme – société. Les médias, dans leur mission légitime d’information des citoyens, couvrent les actes terroristes, souvent de manière immodérée, faisant du terrorisme un événement exceptionnel méritant fixation et attention. La société, du fait de la gravité du phénomène, s’introduit dans le champ médiatique, soit par le fait des journalistes (discours-source), soit par elle-même (discours-auteur), participant à la construction et à la définition de l’événement médiatique.
Le journalisme devient, dès lors, l’espace d’expression d’une mosaïque de voix de journalistes et de non-journalistes, la résultante d’une co-construction mobilisant toutes les composantes de la société démocratique : politiciens, religieux, experts, économiques, société civile et citoyens ordinaires. L’espace public médiatique consolide sa légitimité par le fait qu’il se transforme en tribune de délibération d’une communauté nationale plurielle. Il devient « le reflet d’un état de la société où interagissent différentes forces sociales » (Nowakowska et Sarale, 2011, 12). L’analyse montre, enfin, que la diversité des voix qui s’expriment sur les attentats ne révèle pas un discours polysémique, mais plutôt monosémique. Les publications journalistiques et non-journalistiques oscillent entre condamnation, compassion et patriotisme.
Références
| - 1 | L’interaction entre les énoncés ou les participants n’est pas prise en compte dans cette recherche. Nous faisons fi du « dialogisme » (Bakhtine, 1978 ; Bres et Nowakowska, 2006) qui implique que les voix qui s’expriment dans un discours « s’interpellent et se répondent réciproquement » (Perrin, 2004, 7). |
|---|---|
| - 2 | Il s’agit de 6 canadiens, 2 ukrainiens, 2 français, 2 suisses, 1 italien, 1 américain, 1 néerlandais, 1 libyen, 1 portugais, 1 franco-ukrainien, 1 franco-marocain |
| - 3 | On peut citer entre autres, Courrier confidentiel, Le Reporter, l’Evénement, Mutations, Bendré. |
| - 4 | Est appelé discours journalistique dans cette recherche l’ensemble des productions journalistiques et non-journalistiques se rapportant aux attentats de janvier 2016 et d’août 2017 publiées dans les trois quotidiens étudiés. |
| - 5 | Il s’agit de : Union des Assurances du Burkina ; Ecobank (2publications) ; Chambre du commerce et d’industrie du Burkina (2 publications) ; Société nationale des postes ; Coris Bank (2publications) ; Loterie nationale du Burkina ; Caisse nationale de sécurité sociale ; Association professionnelle des banques et établissements financiers du Burkina. |
| - 6 | Le président Roch Marc Christian Kaboré a reçu, successivement, en janvier 2019 au palais de Kosym, les autorités traditionnelles et religieuses au sujet de la situation sécuritaire nationale marquée par des attaques terroristes à répétition et des conflits intercommunautaires. |
| - 7 | La neutralité renvoie ici aux comptes rendus et reportages qui n’évoquent pas, dans la relation des faits, les variables « condamnation », « approbation », « solidarité/compassion » et « patriotisme ». |
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