Table des matières
Introduction
Entre 1960, année d’accession du Sénégal à l’indépendance, et 2019, quatre présidents se sont succédé à la tête de l’État : Léopold Sédar Senghor (1960-1980), Abdou Diouf (1981-2000), Abdoulaye Wade (2000-2012), Macky Sall (depuis 2012). Leurs épouses respectives ont incarné, en fonction de leurs origines et de leur personnalité, la fonction de Première dame. Si toutes ont marqué les années de présidence de leur époux de par leur personnalité et leurs actions, un point commun les réunit toutefois : elles fascinent ou intriguent le peuple de par leur supposé pouvoir d’influence, car d’une manière ou d’une autre, elles ont eu leur mot à dire sur la gouvernance de leur mari. Chacune a laissé une trace dans l’histoire politique du pays. Cependant, si les trois Premières dames[1]Il s’agit de Colette Senghor, d’Élisabeth Diouf, et de Viviane Wade. … Suite... se distinguent de par leur extraction socioculturelle plus ou moins éloignée de celle de la population sénégalaise ainsi que par leur prédéterminant social bourgeois, la dernière, Marième Faye Sall[2]Marième Faye Sall est née à Saint-Louis du Sénégal, en 1969, d’un … Suite..., est perçue comme une femme issue du peuple. Il aura fallu attendre plus d’un demi siècle pour que le Sénégal voie s’installer sur le siège de la First lady une « Sénégalaise bon teint »[3]Élisabeth Diouf peut également être considérée comme une … Suite... qui a remplacé au palais de la République les senteurs des parfums occidentaux par les effluves de cuuraay (encens), comme aiment à le dire certains Sénégalais.
Partant principalement de cette dernière considération, nous avons jugé intéressant de nous interroger sur le passage des Premières dames aux origines socioculturelles occidentales à une Sénégalaise identifiée au « modèle islamo-wolof »[4]L’État postcolonial serait bâti sur le « modèle islamo-wolof » … Suite.... Nous soutenons l’hypothèse qu’une Première dame sénégalaise ne pourra être adoubée si elle ne répond pas, d’une certaine manière, aux aspirations de ses sœurs et de ses compatriotes. De même, Marième Faye Sall, en raison de ses origines, ne peut pas non plus se satisfaire du modèle de la « dame patronnesse » qui se contente de couper des rubans à l’entrée des maternités ou des hôpitaux.
Cette contribution examine les représentations articulées à une certaine « mise en scène de soi » de la Première dame Marième Faye Sall, telle qu’elle se manifeste dans l’espace privé où se déroulent les relations intimes propres à la filiation, mais aussi et surtout dans l’espace public considéré comme un « espace symbolique, siège de représentations et d’interprétations, objet et enjeu de discours et de désirs »[5]Bernard Lamizet, Le langage politique, Paris : Ellipses, 2011, p. 18.. Nous convoquerons à la fois les diverses représentations de la Première dame telles qu’elles apparaissent dans les médias (discours et images) et la façon avec laquelle Marième Faye Sall construit son image à travers ses activités au sein de la « Fondation Servir le Sénégal », qu’elle a créée peu de temps après l’accession de son mari à la magistrature suprême, le 25 mars 2012.
À partir d’une perspective historique, nous examinerons la trajectoire des trois Premières Dames du Sénégal et celle de Marième Faye Sall. Une telle approche permettra d’appréhender l’évolution générationnelle, avec le passage de l’« ancienne école » de Première dame incarnée par Colette Senghor, Élisabeth Diouf, et Viviane Wade, à la « nouvelle », représentée par Marième Faye Sall.
Ensuite, seront analysés les rôles que joue l’actuelle Première dame sénégalaise, à la fois dans les espaces privé et public et les interprétations qui en découlent, voire les effets de sens qui sous-tendent une telle mise en scène de soi. Il s’agira ici de repérer ce qu’on pourrait appeler « une présentation de soi », c’est-à-dire la manière avec laquelle Marième Faye Sall met en scène son statut de Première dame, à travers son comportement et ses actions. Cette mise en scène fait appel à des répertoires symboliques convoqués à dessein, lui permettant par ricochet de dévoiler ainsi les nouveaux codes de représentation d’une Première dame au style différent de celui des épouses des trois premiers présidents du Sénégal.
Enfin, nous ne nous contenterons pas du récit de soi de la Première dame. Nous irons au-delà de son image bricolée pour des raisons évidentes de communication. Nous nous écarterons ainsi des versions et récits officiels pour examiner leur conversion sur le plan de la communication en capital politique au bénéfice du président de la République. Nous évoquerons le statut de la Première dame dans son rapport à l’action politique du président en mettant ainsi en relief « l’économie morale du pouvoir » selon le mot de Christine Messiant et Roland Marchal[6]« Premières dames en Afrique : entre bonnes œuvres, promotion de la … Suite.... Souvent le débat sur la place de la Première Dame au sein de l’appareil d’État soulève des questions qui ne sont en rien liées à sa personne, mais bien à son mode de fonctionnement vis-à-vis du pouvoir, notamment l’épineuse question de son influence. Nous montrerons que l’action, la représentation et l’image de Marième Faye Sall s’insèrent dans le jeu tactique ou stratégique du président de la République dans la phase de construction de son hégémonie. La présentation de soi de la Première dame ainsi que ses actions révèlent en partie la nature du pouvoir central.
Cette étude s’est faite sur la base d’un corpus de vingt-sept photographies que nous avons sélectionnées. Elles couvrent la période qui s’étend de 2012 à 2019, correspondant au premier mandat du président Macky Sall. Ces images ont circulé sur les sites d’information en ligne[7]D’ailleurs, on retrouve sur le moteur de recherche Google la plupart des … Suite.... Nous les avons réparties en deux catégories : espace domestique, visites et manifestations privées. C’est à leur niveau que nous appréhendons les rôles et répertoires symboliques de Marième Faye Sall.
Pour l’exploitation du corpus, nous faisons appel à la sémiologie et à la sémiotique de l’image. La sémiologie s’intéresse au processus de signification par l’image à partir de la notion de signe. Quant à la sémiotique, elle élargit ses outils d’investigation à des domaines annexes qui débordent ceux de l’analyse des signes pour aller vers ceux de leur production comme de leur manipulation. La sémiotique montre que les signes iconiques au sein d’une société ne sont pas naturels, mais ils appartiennent à une culture, à une communauté. Grâce à elle, nous essayerons de mettre à nu le langage symbolique qui apparaît à travers les photographies de la Première dame.
Nous nous inscrivons dans une approche pluridisciplinaire à la croisée des chemins entre l’histoire, la sémiologie de l’image comme science générale des signes, la socio-anthropologie, particulièrement celle d’Erving Goffman[8]Nous nous inspirons ici d’E. Goffman dans sa réflexion sur la … Suite..., et la communication politique en ce sens que celle-ci unifie « les modes de représentation de la société, en les mettant en relation les unes et les autres, et en rendant possible les échanges et les circulations d’information entre les acteurs qui les élaborent et les diffusent dans l’espace de la sociabilité »[9] Bernard Lamizet, op. cit., p. 236..
Pour mieux faire ressortir le contraste entre Marième Faye Sall et ses prédécesseurs, nous avons jugé utile de revenir assez brièvement sur les trajectoires des trois Premières dames.
I. Colette Senghor, Viviane Wade et Élisabeth Diouf : histoires de Premières Dames
La Première dame du Sénégal est caractérisée par son action philanthropique et par son engagement caritatif traditionnel. À défaut de fonction officielle, un rôle officieux lui est attribué. Elle ne perçoit aucun salaire. Elle ne dispose pas d’un cabinet au palais présidentiel. Cependant, la Première dame est présente lors des voyages du président de la République et à l’occasion des cérémonies officielles. Sa place et son rôle relèvent simplement d’une tradition importée de l’ancienne puissance coloniale. Le rôle de la Première Dame sénégalaise a connu une évolution au fil des pouvoirs, au gré des transformations politiques et sociales, faisant passer l’épouse du chef de l’État de femme au foyer, maîtresse de maison, à conseillère de l’ombre et collaboratrice du pouvoir. Les trois Premières dames du Sénégal apparaissent comme trois femmes avec trois destins et trois styles singuliers. Dans leur présentation, il faut prendre en compte les contextes politiques et culturels ainsi que les profils des différents présidents sénégalais. Ces contextes sont différents, de même que les présidents.
1. Colette Senghor (1960-1980) : la discrète
Colette Senghor, de par sa personnalité et sa mise vestimentaire, incarnait une forme de tenue et de retenue déteignant sur l’image d’un couple présidentiel qui a su faire la différence entre les normes d’un pouvoir et celles de la famille. Colette Senghor était très effacée, une maîtresse de maison en retrait des affaires de l’État.

Photo 1 : Madame Colette Senghor, Première dame (1960-1980), et Madame Élisabeth Diouf, épouse du premier ministre, Abdou Diouf.
Colette Senghor ne disposait pas de sa propre fondation. Elle s’était surtout passionnée pour les arts plastiques et l’architecture. S’inspirant des us et coutumes des IVe et Ve Républiques françaises, Senghor lui avait imposé la « jurisprudence Tante Yvonne », en référence à la discrétion légendaire de l’épouse du Général de Gaulle[10]Vincent Hugeux, Reines d’Afrique. Le roman vrai des Premières dames, … Suite.... Il est vrai qu’à l’époque la spectacularisation de l’intimité du politique ainsi que la communication et le marketing politiques n’occupaient pas une place importante dans la vie publique française. De plus, le Général de Gaulle, figé dans la posture du héros et doté de grands talents oratoires, était rétif aux recettes mercatiques.
Le retrait de la Première dame de la scène publique pourrait s’expliquer également par l’idéologie senghorienne. Fondée sur la négritude, le socialisme africain et la Francophonie, elle est une pensée raffinée, nourrie à l’ethnologie, à la poésie, à la philosophie et à la mythologie. Elle valorise une « mémoire métisse ou mixte », car écartelée entre l’héritage culturel africain et la politique d’assimilation s’appuyant sur la mission civilisatrice européenne. Le magistère du poète-président a été éminemment marqué par la mainmise des intellectuels sur le débat public. Dans une telle ambiance, le pouvoir n’avait pas besoin de mettre en scène la figure de la Première dame.
Ses suivantes ont investi le créneau social. C’est ainsi que Élisabeth Diouf avec sa « Fondation Élisabeth Diouf Solidarité-Partage », s’est consacrée à la réalisation d’un vaste programme social en vue de venir en aide aux couches les plus vulnérables de la population sénégalaise. Viviane Wade, avec « Agir pour l’Éducation et la Santé », s’était fixée comme tâche de bâtir des dispensaires et des écoles. Enfin, Marième Faye Sall, à travers sa « Fondation Servir le Sénégal », se donne pour mission de s’attaquer à la pauvreté, à la mortalité des femmes et aux conditions de vie des enfants de la rue.
2. Élisabeth Diouf (1981-2000) : « un pagne au palais »[11]Cette expression a été utilisée par Boubacar Diop, le directeur de … Suite...

Photo 2 : Madame Élisabeth Diouf, Première dame 1981-2000
En 1981, avec l’arrivée d’Abdou Diouf au pouvoir, sa technocratie construit une nouvelle idéologie, le « sursaut national », éloignée de la négritude et basée sur l’enracinement et l’africanité dont la prise en charge se traduit par le déboulonnage des statues coloniales, de nombreuses références aux valeurs africaines notamment celles des terroirs, des cérémonies de commémoration, une entreprise de dénomination des rues et des écoles en faveur des figures « historiques » connues ou moins connues, ainsi que par la promotion des langues nationales.
Au plan politique, dans la construction de son hégémonie, Abdou Diouf a procédé au contrôle des appareils politico-bureaucratiques. Ce contrôle est assuré par le secrétariat général de la présidence de la République transformé en « une direction politique et administrative de l’État, devenant l’entrepôt central des ressources financières et le lieu du pouvoir »[12]Momar-Coumba Diop, « Le Sénégal à la croisée des chemins », … Suite.... Dans cette phase de contrôle renforcé du système politique et de la communication par le pouvoir central, il n’y a pas eu une présentation de soi de la Première dame. Mais dans la démarche du pouvoir dioufien de se distancer de l’héritage senghorien et de combattre ses adversaires les plus influents de l’époque, en l’occurrence Abdoulaye Wade et Cheikh Anta Diop, dont les épouses étaient françaises d’origine, l’image d’une Première dame qui « porte le pagne » a été mise à profit. Elle devient un des « attributs d’exclusivité locale » d’un pouvoir dioufien en construction, en conformité avec l’idéologie du « sursaut national »[13]Momar-Coumba Diop & Mamadou Diouf, op. cit., p. 252..
La Première dame Élisabeth Diouf s’adossait non seulement aux médias d’État sous contrôle, mais surtout à des réseaux clientélistes pour apprêter son image. C’était le cas de l’« Association des amis de madame Élisabeth Diouf », qui soutenait et participait aux actions sociales de la Première dame.
C’est en juin 1992 qu’a été mise sur pied la « Fondation Élisabeth Diouf Solidarité Partage » (FEDSP), onze années après l’arrivée d’Abdou Diouf au pouvoir. C’est la première fondation créée par une Première dame sénégalaise. Les années 1980-1990 ont été éprouvantes pour les Sénégalais. Les faibles performances économiques du pays malgré l’ajustement structurel en étaient la principale cause. Avec le « Plan d’urgence » de 1993, qui a occasionné la baisse des salaires des fonctionnaires, et la dévaluation du franc CFA de 1994, qui a accéléré la chute du pouvoir d’achat, le climat social s’est tendu et la pauvreté s’est accrue. C’est pour désamorcer cette bombe sociale que des programmes sociaux ont été érigés. La création de la fondation de la Première dame se situait dans ce contexte social difficile. Ses programmes visaient à contribuer à la lutte contre la pauvreté. Ce travail de « bienfaisance » était ainsi pleinement politique. Après la défaite du président Abdou Diouf le 19 mars 2000, au second tour de l’élection présidentielle, face à Abdoulaye Wade, la fondation tombe en léthargie.
3. Viviane Wade (2000-2012) : la pasionaria du sopi
Viviane Wade, en dépit de ses origines françaises, se définit comme une « Sénégalaise d’ethnie tubaab[14]Tubaab est un mot wolof qui désigne l’Européen ou l’homme blanc de … Suite...» pour mettre en relief son attachement à son pays d’adoption. Avec l’arrivée de Wade au pouvoir, Viviane Wade met sur pied la fondation « Agir pour l’Éducation et la Santé » (AES). Mais la Première dame n’a pas attendu l’accession de Góor gi au pouvoir pour se lancer dans des activités caritatives. Dès 1977, elle a eu à mener des actions dans ce domaine, dans la banlieue dakaroise. À l’élection de son époux comme président de la République, les activités de bienfaisance de Viviane Wade se sont poursuivies dans un contexte différent dont l’un des faits marquants est l’éloignement de la classe dirigeante des confrontations idéologiques comme pendant les ères senghorienne et dioufienne[15]Momar-Coumba Diop, op. cit., p. 112.. Sous le régime de Wade, le pouvoir libéral n’a pas fabriqué une idéologie claire pouvant servir d’appui à la vision de l’État. L’identité du nouveau président est instable. Il fait appel à plusieurs répertoires, valsant entre les héritages senghorien – les références à l’histoire coloniale – cheikh antaiste – le panafricanisme – et la mémoire sociale wolof et celle des pays du ndigël. Par ailleurs, il s’est dessiné une centralisation des pouvoirs, la réorganisation des institutions publiques centrales, et un contrôle autoritaire sur les médias d’État[16]Pour plus de détails sur ce contexte, lire Momar– Coumba Diop, ibid, … Suite.... On passe d’une phase de contrôle renforcé du système politique par le pouvoir central à une phase plus ouverte marquée par le renouvellement des mécanismes de la domination politique.
Sous le régime de Wade, on a noté une association inédite du pouvoir politique et du pouvoir de l’argent[17]Gaye Daffé, « Le pouvoir de l’argent et l’argent du pouvoir : la … Suite.... La présidence de la République dispose d’importants fonds spéciaux dits politiques. En comparant l’évolution du budget de fonctionnement de la présidence de la République et celle du budget général de l’État sur la période allant de 2001 à 2010, Daffé fait observer que les crédits de fonctionnement alloués au palais ont été multipliés par six alors que le budget général de fonctionnement a, à peine, doublé[18]Ibid, p. 95.. L’accumulation d’importants moyens financiers ont servi de trésor de guerre à Wade dans la construction de son pouvoir, à travers un système de redistribution mis en place. Il est probable que ce trésor de guerre ait profité à la fondation de la Première dame dont les œuvres de bienfaisance étaient avant tout des actions politiques[19]Nous n’avons pas pu avoir accès aux informations sur les sources de … Suite....

Photo 3 : Madame Viviane Wade
Les actions de la Première dame ne se sont pas limitées au terrain caritatif. Viviane Wade a participé à tous les combats politiques de son mari depuis 1978. Elle est considérée comme la pasionaria du Sopi. Cela lui a conféré une certaine influence au plan politique, qui s’est manifestée, à l’arrivée de Wade au pouvoir, par la cooptation de ses poulains dans les différents gouvernements mis sur pied par le régime de l’alternance. Elle aurait plaidé auprès de Góor gi l’entrée en politique de Karim Wade et inspiré le projet de dévolution monarchique du pouvoir[20]Ce que semble confirmer cette confidence faite au journaliste V. Hugeux … Suite.... À la suite de la défaite d’Abdoulaye Wade, au second tour de l’élection présidentielle, le 25 mars 2012, la Première dame dissout sa fondation.
II. Marième Faye Sall (depuis 2012) : l’incarnation du « modèle islamo-wolof »
Si Colette Senghor, Viviane Wade et Élisabeth Diouf dans une certaine mesure renvoient à des Premières dames de culture occidentale, Marième Faye Sall incarne la Sénégalaise bien imprégnée des réalités socioculturelles du pays. Élevée avec ses sept frères et sœurs, elle est l’archétype de la diriyaanke[21]Diriyaanke désigne à la fois une femme de haute classe sociale et … Suite...entièrement dévouée à son foyer, qui aime le cuuraay et prépare les bons plats de la gastronomie locale.
Épouse et par la même occasion Première dame, Marième Faye Sall remplit un « rôle » dans le sens défini par Erving Goffman : « On appelle rôle, le modèle d’action préétabli que l’on développe durant une représentation et que l’on peut présenter ou utiliser en d’autres occasions. En définissant le Social Role comme l’actualisation de droits et devoirs attachés à un statut donné, on peut dire qu’un Social Role recouvre plusieurs rôles et que l’acteur peut présenter chacun de ces rôles, dans une série d’occasions, à des publics du même type ou bien à un seul public constitué par les mêmes personnes »[22]Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation … Suite....
Il n’existe pas un rôle de Première dame, mais des interprétations diverses de sa place, de son statut et de ses tâches[23]Marie Quinette, Le rôle des Premières dames dans la communication des … Suite.... De ce point de vue, les Premières dames ont ainsi plusieurs répertoires à leur disposition pour mettre en scène leur rôle social d’épouse de chef d’État. Chaque répertoire correspond à une dimension du rôle. Trois répertoires principaux peuvent être distingués : celui de partenaire et d’épouse dévouée du président, celui de la « dame patronnesse » impliquée dans des projets bénévoles, humanitaires ou sociaux, et celui de « collaboratrice du pouvoir ». En fonction de ses ressources personnelles (culturelles et sociales), de ses qualités, de ses intérêts et de son expérience, une Première dame peut privilégier certains répertoires au détriment d’autres, donnant ainsi à son rôle une empreinte personnelle.
À l’image de ses prédécesseurs, Marième Faye Sall joue, dans le cadre de sa fondation un rôle de dame patronnesse en se consacrant à des œuvres de bienfaisance. Cependant, son statut de Première dame ne se limite pas à ce rôle. À mi-chemin entre la femme ancrée dans la tradition et celle orientée vers la modernité, les représentations que Marième Faye Sall donne à lire et à voir aux Sénégalais sont celles d’une Première dame au style traditionnel mais qui est à même d’allier deux facettes : celle de la vie publique, voire officielle, et celle de son espace domestique. Elle s’occupe de son mari, assumant ainsi la défense des valeurs qui constituent le creuset de la famille et de la femme sénégalaise. Ses cadres d’expression sont constitués de la gastronomie, de la religion et de la solidarité sociale avec les populations. À l’époque contemporaine, où l’émancipation de la femme et la parité sont vantées, le choix de Marième Faye Sall d’incarner un modèle traditionnel est à inscrire dans une démarche visant à bricoler l’image d’une épouse impeccable. Il y a là une volonté délibérée d’incarner et de représenter les Sénégalaises, à commencer par la femme au foyer.
1. L’image de la femme au foyer
L’image d’une Première dame imprégnée des réalités sénégalaises est étroitement liée à celle de l’épouse soumise, attentionnée, aux petits soins de son mari. Nous relevons dans notre corpus trois photographies qui représentent le couple présidentiel à table. Leur trait commun est qu’elles renseignent sur ce que le couple présidentiel veut montrer de ses habitudes alimentaires. Dans la première photographie prise en plongée, on voit le président de la République absorbé par la lecture matinale des journaux. Sur la table, on voit un thermos, une carafe, un verre de jus d’orange, mais aussi une assiette contenant de la bouillie de mil sur laquelle est versé un filet de lait caillé. La deuxième image montre le couple présidentiel en passe de prendre le petit-déjeuner. Sur la table présidentielle sont visibles des produits alimentaires qui relèvent d’une part de la modernité (pain, croissants, café, lait, jus d’orange) et d’autre part de la tradition (bouillie de mil, lait caillé, miel brut, une petite calebasse vide qui a servi de présentoir à la bouillie de mil que le président est en train de déguster). Sur la troisième image, on voit le président Macky Sall et ses collaborateurs, assis à même le sol, devant un cebbu jén (riz au poisson), le « plat national » sénégalais. In fine, le couple présidentiel veut signifier qu’en dépit de son statut, elle a des habitudes alimentaires qui ressemblent à celles du Sénégalais lambda. Ces photographies projettent dans l’espace public l’image d’un couple ordinaire. Elles lui donnent une facette familiale, conviviale dans laquelle peuvent se reconnaître les citoyens sénégalais.

Photo 4 : Le couple présidentiel prenant le petit-déjeuner
L’image de Marième Faye Sall renvoie d’abord à une vocation purement domestique. Elle se plie aux clichés de la féminité. Les rôles et répertoires qu’elle convoque demeurent l’incarnation du cocon familial ordinaire et des valeurs féminines exclusivement sénégalaises. Dans une société islamisée comme celle du Sénégal, l’institution matrimoniale, malgré une certaine évolution des mentalités, organise l’inégalité des statuts au sein du couple[24]Agnès Adjamagbo, Philippe Antoine, Fatou Binetou Dial, « Le dilemme des … Suite.... L’homme assume l’autorité morale sur la famille et a le devoir d’assurer les ressources financières du ménage. Quant à la femme, on attend avant tout qu’elle s’occupe de son mari et de ses enfants. L’avenir de ces derniers en dépend. Des représentations mentales propres à la société wolof établissent un lien de causalité entre la « réussite » d’une femme dans son rôle d’épouse et de mère et celle de sa progéniture. Cette idée est illustrée par l’expression wolof ligeeyu ndey[25]Littéralement « le travail de la mère » [pour son enfant], cela veut … Suite.... Ces représentations mentales nourrissent une stratégie visant à maintenir les femmes dans des logiques de domination. Comprenant bien que dans la société sénégalaise, la marque première d’une femme est la docilité, Marième Faye Sall incarne à merveille ce modèle traditionnel. C’est la raison pour laquelle, dans sa mise en scène de soi, la Première dame incarne le rôle de la ménagère, d’une part pour amener les Sénégalaises marquées par l’idéal de la femme au foyer à se reconnaître en elle et d’autre part se faire admirer et aimer par les hommes qui voient en elle le prototype de l’épouse idéale.
2. Un modèle féminin socialement idéalisé
L’incarnation du modèle traditionnel par la Première dame se retrouve aussi dans son style vestimentaire. Marième Faye Sall apparaît comme l’ambassadrice des codes esthétiques propres à la femme sénégalaise. La majeure partie des images qui la représentent dans les quotidiens, sur les sites en ligne ou à la télévision lors des cérémonies officielles ou à l’occasion des activités privées de sa fondation montrent une femme souvent habillée en boubou dit traditionnel avec un fichu bien noué autour de la tête. Tête nue, Marième Faye Sall exhibe des tresses traditionnelles, autres caractéristiques de la femme sénégalaise. Sobriété et simplicité semblent être de rigueur pour la garde-robe de la Première dame. Elle adopte une apparence qui ne permet pas de la distinguer des autres femmes sénégalaises. Un code vestimentaire sans extravagance, loin du tape-à-l’œil, qui dénote une volonté de s’afficher en « Madame tout-le-monde », de ressembler aux Sénégalaises et d’entretenir avec elles des rapports de proximité.
L’attachement de Marième Faye Sall aux canons esthétiques que l’on peut qualifier de traditionnels peut être appréhendé à travers une photographie de notre corpus. Elle est prise en gros plan, en train de se curer les dents. Cette fois-ci, l’image ne met pas en relief sa mise vestimentaire, mais plutôt sa main comportant des tatouages traditionnels faits à base de « henné ». Le corps de la Première dame est ici porteur de significations et de représentations. Les attitudes telles que la douceur, le sourire, le charme sont des constructions sociales dans leur signification. Selon Bourdieu, la perception d’autrui passe largement par l’appréhension esthétique de son enveloppe physique dans un contexte de canons définis par la société[26]Pierre Bourdieu, « Remarques provisoires sur la perception sociale des … Suite....

Figure 5 : Une Première dame fidèle aux canons esthétiques traditionnels
L’image que la Première dame véhicule dans l’opinion est bien conforme à l’idée que la majorité des Sénégalais se font de Marième Faye Sall. Elle représente un modèle féminin socialement valorisé : celui de la femme jonge[27]Femme élégante, qui maîtrise l’art de séduire des Sénégalaises.symbolisée d’une part par sa manière d’être, de vivre et d’agir et d’autre part par son raffinement, sa sensualité, son élégance dans le port et dans le propos. En plus d’incarner l’élégance sénégalaise, Marième Faye Sall fournit souvent aux Sénégalais l’image d’une femme pieuse.
3. L’image d’une femme pieuse
De toutes les épouses des présidents de la République du Sénégal, Marième Faye Sall, de confession musulmane contrairement aux trois Premières dames, est celle qui a le plus mis en exergue son rapport avec sa religion. Trois photographies prises lors d’un pèlerinage à la Mecque effectué par la Première dame montrent la mise en scène de la pratique religieuse chez Marième Faye Sall. Sur les trois images, on la voit drapée dans des habits immaculés, dans une attitude de dévotion, mais adoptant différentes postures. Sur la première image, elle est immortalisée devant la Kaaba, chapelet à la main et regard orienté vers l’objectif du photographe. Ce qui est notable, c’est cette dichotomie entre la blancheur de ses habits et la noirceur de la Kaaba, qui fait référence à la fois au divin, à la pureté et à la perfection.

Photo 6 : Marième Faye Sall devant la Kaaba.
Contrairement à cette première image, la deuxième montre la Première dame prise en contre-plongée, en pleine invocation face à la Kaaba, les mains tenant un carnet à hauteur de la poitrine. On note l’impassibilité de son visage. Marième Faye Sall semble plongée dans une profonde méditation. La dernière image la représente quittant le lieu de dévotion, le regard toujours empreint de gravité. Cette triple représentation laisse percevoir de Marième Faye Sall, l’image d’une croyante capable d’éluder un statut qui relève du temporel pour un autre qui l’ancre dans le spirituel, notamment sa foi de musulmane. Les Sénégalais observent ainsi une Première dame à cheval sur les piliers de l’Islam dont la prière et le pèlerinage. Ce qui n’est pas négligeable dans un pays à forte majorité musulmane.
III. La ruse d’une politique de compassion
Comme dans le cadre du « sursaut national » sous Abdou Diouf, l’image de la Première dame est exploitée dans la construction du pouvoir de Macky Sall. Il ne s’agit plus de fredonner « un pagne au palais » pour solder des comptes avec l’ère senghorienne et élaborer une stratégie de disqualification d’adversaires politiques dont les épouses sont d’origine française, mais plutôt de valoriser un modèle féminin idéalisé, c’est-à-dire adossé à la tradition. Avec son « corps islamisé »[28]Nous empruntons cette expression à Awa Diop dans Identités féminines « … Suite..., c’est-à-dire caractérisé par la vertu, la pudeur, la décence à travers son « look », en plus de l’image de la femme au foyer, pieuse et soumise à son mari, Marième Faye Sall devient l’incarnation de ce modèle féminin idéalisé. C’est à cette construction que se livre le pouvoir. Ce qui la rend plus prégnante, c’est qu’elle intervient dans un contexte dominé par la mise en avant, dans les médias et les réseaux sociaux numériques, d’identités féminines « transgressives ou exubérantes » – mannequins, chanteuses, danseuses, etc. – fondées sur une érotisation du corps[29]Awa Diop, op. cit.. Pour les entrepreneurs de la morale, Marième Faye Sall devient ainsi un modèle à suivre[30]Le défunt porte-parole de la branche Tijaniyya de Tivaouane, Pape Malick … Suite.... En effet, son image fait écho avec certains discours, notamment les prêches des animatrices religieuses de la bande FM et des chaînes de télévision dakaroises, promotrices de la « vertu » islamique.
Le travail d’élaboration de l’image de la Première dame a été facilité par les transformations de la communication du politique sous les effets du « storytelling » ou l’art de raconter des histoires. Ainsi, la fascination du pouvoir s’exerce à travers l’exhibition sous forme de récit ou de romance de la vie privée des hommes d’État. Le public est devenu friand de récits intimes de nos gouvernants, depuis que sous le double effet du marketing et de la communication, le récit a pris le pas sur l’action, la distraction sur la délibération, le stage craft – l’art de la mise en scène – sur le state craft – l’art de gouverner[31]Christian Salmon, L’ère du clash. Paris: Fayard, 2019, p. 58. Les hommes d’État sont maintenant perçus comme de simples sujets de conversation, des personnages de série télévisée sur lesquels les citoyens projettent leurs désirs contradictoires. De surcroît, il y a des transformations d’ordre structurel entre communication et politique au Sénégal. Depuis le début des années 2000, s’y est développée une presse magazine et populaire dont le traitement de l’information relève d’un discours intimiste sur la vie des célébrités y compris les hommes politiques et leurs épouses. Il s’y ajoute, depuis le magistère de Wade, le renforcement de la présence dans l’espace présidentiel de conseillers dans les domaines de la communication et du marketing politiques, qui utilisent toutes les ficelles pour polir l’image du pouvoir. C’est ce qui a sans doute encouragé le récit de soi dont se livre la Première Dame Marième Faye Sall.
1. Une manœuvre au service du pouvoir central
Là où certaines Premières dames font de leurs fondations un artifice de l’apparat inhérent à leur statut, d’autres s’y investissent avec pugnacité pour accompagner l’action politique de leurs époux. Ceux-ci capitalisent les retombées sur le plan politique. Pour le cas de Marième Faye Sall, il est clair que sa fondation contribue indirectement à donner une certaine visibilité ou lisibilité à l’action politique du président Macky Sall. Ce dernier n’a ni charisme, ni talents oratoires. Il n’est pas un « technicien professionnel » de la politique comme Abdoulaye Wade[32]Momar-Coumba Diop, « Essai sur ‘’l’art de gouverner’’ le … Suite.... De plus, son image s’est dégradée à la suite de son revirement sur la durée de son premier mandat, son acceptation et sa justification de la transhumance politique, sa promesse non tenue d’une moralisation de la vie publique, l’implication de sa famille et de sa belle-famille dans la gestion de l’État – « Dynastie Faye-Sall » – et le traitement judiciaire de dossiers politiques ayant permis de mettre sous l’éteignoir certaines figures de l’opposition. C’est pourquoi le nouveau régime capitalise beaucoup sur l’image de Marième Faye Sall qui a la cote auprès des Sénégalais. En effet, son image véhicule des valeurs positives susceptibles de rejaillir par ricochet sur celle de son mari. On comprend mieux pourquoi elle a mis sa fondation au service des actions du président Macky Sall.
2. Un agent électoral de Macky Sall
Le rôle joué par les Premières dames à travers leurs fondations amène à s’interroger sur leur influence politique réelle ou supposée. Ce questionnement est important au regard de la persistance des analyses contradictoires sur l’emprise qu’elles pourraient avoir sur des décisions de nature politique. . « Mon mari ne me consulte jamais. Il ne vient vers moi qu’en cas de problème. Pour ma part, je me fie à mon intuition féminine pour le mettre en garde contre tel ou tel écueil. Lui ne m’écoute pas, agit à sa guise, puis finit par convenir que j’avais raison »[33] … Suite.... Une telle affirmation de Marième Faye Sall semble loin de l’image qui circule dans l’inconscient collectif des Sénégalais. Ces derniers lui prêtent une influence considérable sur le président de la République, perceptible dans les nominations des membres du clan familial au sein de l’appareil d’État. Certains citent, à tort ou à raison, la carrière de Mansour Faye, frère de la Première Dame : délégué général à la Protection et à la Solidarité nationale (2012-2014), maire de Saint-Louis (depuis 2014), ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement (2014-2019), et ministre du Développement communautaire, de l’Équité sociale et territoriale (depuis avril 2019).
La supposée influence de la Première Dame pourrait être corroborée, pour certains, par l’aveu d’un dignitaire du parti au pouvoir, en l’occurrence Mbagnick Ndiaye, qui, à l’occasion de sa prise de fonction en juillet 2014 comme ministre de la Culture et de la Communication, soutient, devant une assistance médusée, que c’est grâce à Marième Faye Sall qu’il est entré au gouvernement[34] … Suite.... La Première dame s’implique également dans le règlement de conflits au sein du parti au pouvoir. On l’a vue, en mars 2016, sous les sunlights de la télévision, en compagnie du président du groupe parlementaire de la coalition au pouvoir, faire revenir sur sa décision un secrétaire d’État démissionnaire du gouvernement et du parti au pouvoir.
Marième Faye Sall est surtout connue des Sénégalais pour l’organisation, pendant le Ramadan, de manifestations privées dans l’enceinte du palais comme des séances de causerie religieuse animées par les « prêcheurs hertziens », les célèbres oustaze (maîtres coraniques) des radios privées dakaroises. D’autres activités, plus mondaines – déjeuners et dîners de gala – ont également lieu au palais de la République. Cette procédure n’est pas nouvelle dans l’espace politique sénégalais. Elle rappelle les opérations de patronage et de clientélisme organisées dans les royaumes wolof par les femmes des ordres supérieurs comme la Lingeer, la Awo et les épouses des princes. Le fait d’accéder à certaines richesses permettait à ces femmes d’avoir une influence sur la sphère du pouvoir[35]Aminata Diaw, « Les femmes à l’épreuve du politique : permanences … Suite.... À travers la distribution de cadeaux et l’organisation de fêtes fastueuses, elles contribuaient à asseoir l’autorité du roi et à élargir la clientèle politique. Selon Aminata Diaw, cela était favorisé par une division sexuelle de l’action et du champ politique. La femme jouait un rôle de médiation dans un système où l’homme, en tant qu’acteur, restait le bénéficiaire absolu.
Au-delà des opérations de patronage, Marième Fall Sall intervient dans l’arène politique. Lors de la campagne électorale de la présidentielle du 24 février 2019, elle s’est transformée en agent électoral de son mari. Elle a mobilisé son réseau clientélaire pour la réélection de son mari. À cet effet, l’argent a été utilisé comme argument de campagne. La Première dame, sous couvert des activités de sa fondation a pu décrocher l’appui d’influents leaders d’opinion tels que les imams, les notables et les délégués de quartier. C’est pourquoi le ministre de l’économie et des finances, qui a battu campagne à Dakar, au côté de Marième Faye Sall, a reconnu que sans le soutien de la Première dame, la coalition présidentielle n’aurait pas obtenu de bons résultats à Dakar[36] … Suite....
Au total, il y a une ambivalence dans le rôle joué par Marième Faye Sall. Autant son image – publique ou domestique – contribue peu ou prou à rapprocher le président Macky Sall du citoyen ordinaire, autant sa supposée influence politique peut être contreproductive pour l’image de son époux.
Conclusion : Une influence dans la lutte de succession ?
L’analyse des représentations de la Première dame a permis de montrer le caractère protéiforme des rôles et répertoires de Marième Faye Sall. D’une part, elle inscrit son statut dans la lignée de Colette Senghor, Élisabeth Diouf et Viviane Wade. D’autre part, elle met en scène son statut de femme au foyer en adoptant une posture docile vis-à-vis de son époux conformément aux prescriptions de la tradition. C’est tout à fait singulier, parce que d’une certaine manière Marième Faye Sall – elle n’était pas un personnage public avant l’élection de son mari à la magistrature suprême – reproduit une forme de tradition propre à la culture wolof. C’est la première fois que le palais présidentiel accueille une Première dame qui a voulu se montrer comme Sénégalaise « authentique ».
Épouse et mère, Marième Faye semble s’être imprégnée des réalités historiques et socioculturelles du pays qui montrent, à travers des dames vertueuses, que la femme sénégalaise dispose de références pour conforter son rôle et ses actions au sein de sa famille et de sa société. C’est le cas notamment de Mame Diarra Bousso[37]Pour plus de détails sur ce personnage qui incarne un idéal religieux … Suite... dont la piété, la soumission et la pureté morale – qualités magnifiées par la tradition orale, les chansons de geste et la musique moderne sénégalaise – lui ont permis d’avoir un fils de la valeur d’Ahmadou Bamba, fondateur de la Muridiyya.
Cet article nous a surtout permis de mettre en exergue, depuis l’ère dioufienne, la place de la Première dame ainsi que sa représentation et son image dans le jeu tactique du président de la République dans la construction de son hégémonie. La présentation de soi des Premières dames révèle en partie la nature du pouvoir central et ses pratiques prédatrices. Dans le cadre de cette recherche, nous ne nous sommes pas cantonnés à décrire le récit de soi de Marième Faye Sall. Nous sommes allés au-delà des allégories officielles pour dévoiler que la construction d’une image exemplaire d’une Première Dame a pour but ultime pour le pouvoir en place d’engranger des dividendes politiques
L’influence de Marième Faye Sall pourrait être renforcée dans le cadre de la lutte pour la succession du président Macky Sall dont le mandat prend fin en 2024. Ce dernier continue d’entretenir le flou sur la question du troisième mandat[38]La position du président Macky Sall sur le 3e mandat n’est pas … Suite.... Pourtant, à la suite du référendum du 20 mars 2016, le Sénégal a modifié sa Constitution en limitant le nombre de mandats présidentiels à deux[39]L’article 27 de la Constitution précise : « La durée du mandat du … Suite.... Face aux velléités de candidature supposée ou avérée en 2024 qu’on prête à l’actuel président, la posture de la Première dame sera déterminante pour servir de catalyseur ou d’inhibiteur aux ambitions de Macky Sall. Qu’il soit candidat lui-même ou qu’il veuille déblayer le terrain politique pour sa coalition, l’adhésion ou non au projet présidentiel par Marième Faye Sall sera déterminante en raison de son rôle de première conseillère de son époux, de son influence sur les réseaux clientélistes, sans compter ses actions de bienfaisance et de patronage à titre de Première dame. Dans l’un ou l’autre des scenarios, l’onction de la Première Dame sera essentielle pour un choix de vie conjugale ou familiale dans ou loin des sphères de la politique. En fonction de la position de Marième Faye Sall pour ou contre un mandat supplémentaire de son époux, sera également apprécié son choix de s’inscrire en rupture ou en continuité avec certaines Premières dames africaines qui, à l’image de Simone Gbagbo (Côte d’Ivoire) ou de Leïla Trabelsi (Tunisie), ont eu une influence forte sur le destin politique de leurs maris.
Références
| - 1 | Il s’agit de Colette Senghor, d’Élisabeth Diouf, et de Viviane Wade. Née Hubert, Colette Senghor, originaire de la Normandie, s’est mariée avec Léopold Sédar Senghor en 1957. Quant à Élisabeth Diouf, elle est née à Samba Dia, dans la région de Fatick (Sénégal), d’un père libano-syrien et d’une mère sénégalaise. Née Vert, Viviane Wade a vu le jour à Besançon, où elle rencontre Abdoulaye Wade et l’épouse en 1963. |
|---|---|
| - 2 | Marième Faye Sall est née à Saint-Louis du Sénégal, en 1969, d’un père sérère et d’une mère peule. |
| - 3 | Élisabeth Diouf peut également être considérée comme une « Sénégalaise bon teint » malgré son identité métisse afro-libanaise. Mais la différence entre elle et Marième Faye Sall est que cette dernière est mieux imprégnée des réalités socio-culturelles sénégalaises que l’ancienne Première dame. Cela apparaît à travers les rôles et répertoires symboliques développés par Marième Faye Sall, qui sont analysés dans le cadre de cette contribution. |
| - 4 | L’État postcolonial serait bâti sur le « modèle islamo-wolof » inspiré du pouvoir colonial. Celui-ci était parvenu à un compromis avec les confréries soufies et avait promu les Wolof au détriment des autres ethnies, reléguées à la périphérie. Lire Momar-Coumba Diop & Mamadou Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf. État et société, Paris, Karthala, 1990 ; Donal Cruise O’Brien, Momar– Coumba Diop & Mamadou Diouf, La construction de l’État au Sénégal, Paris, Karthala, 2002. Pour les critiques relatives au « modèle islamo-wolof », le lecteur pourra se reporter à l’ouvrage d’Alioune Badara Diop, Le Sénégal, une démocratie du phénix ? Paris, Crepos/Karthala, 2009. |
| - 5 | Bernard Lamizet, Le langage politique, Paris : Ellipses, 2011, p. 18. |
| - 6 | « Premières dames en Afrique : entre bonnes œuvres, promotion de la femme et politiques de la compassion », Politique africaine, 2004/3, n° 95, p. 15. |
| - 7 | D’ailleurs, on retrouve sur le moteur de recherche Google la plupart des images de notre corpus : https://www.google.com/search?q=mari%C3%A8me+faye+sall&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=2ahUKEwix6qLl8ob3AhUDRuUKHQHtBGUQ_AUoAXoECAIQAw&biw=1440&bih=697&dpr=1 |
| - 8 | Nous nous inspirons ici d’E. Goffman dans sa réflexion sur la « présentation de soi ». Dans La mise en scène de la vie quotidienne (1973), il propose la théorie selon laquelle, dans toutes les circonstances de la vie, chacun de nous effectue nécessairement « une présentation de soi », volontaire ou involontaire. La façon dont chacun de nous se présente aux autres dans ses interactions quotidiennes constitue une pratique dont dépend l’efficacité de son action et la vie sociale en tant que telle. |
| - 9 | Bernard Lamizet, op. cit., p. 236. |
| - 10 | Vincent Hugeux, Reines d’Afrique. Le roman vrai des Premières dames, Paris : Édition Perrin, 2016 1ère édition 2014, p. 20. |
| - 11 | Cette expression a été utilisée par Boubacar Diop, le directeur de publication du journal Promotion, à la veille de l’élection présidentielle de 1983. Pour plus d’informations, lire Momar–Coumba Diop & Mamadou Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf, op. cit,, note 1 p. 253. L’usage de cette ressource obéit à des impératifs tactiques. |
| - 12 | Momar-Coumba Diop, « Le Sénégal à la croisée des chemins », Politique africaine, n° 104, 2006, p. 104. |
| - 13 | Momar-Coumba Diop & Mamadou Diouf, op. cit., p. 252. |
| - 14 | Tubaab est un mot wolof qui désigne l’Européen ou l’homme blanc de façon générale. |
| - 15 | Momar-Coumba Diop, op. cit., p. 112. |
| - 16 | Pour plus de détails sur ce contexte, lire Momar– Coumba Diop, ibid, pp. 103-126. |
| - 17 | Gaye Daffé, « Le pouvoir de l’argent et l’argent du pouvoir : la gestion de l’économie sénégalaise 2000-2010 », dans : Momar-Coumba Diop (dir.), Le Sénégal sous Abdoulaye Wade, op. cit., p. 86 et p. 97. |
| - 18 | Ibid, p. 95. |
| - 19 | Nous n’avons pas pu avoir accès aux informations sur les sources de financement des fondations des Premières dames. Les seules dont nous disposons proviennent d’un audit de la Fondation de Madame Élisabeth Diouf, au lendemain de l’alternance du 19 mars 2000, à l’occasion d’une inspection de la Cour des comptes (Le rapport public 2002 et 2003, pp. 93-100). Pour le reste, les données sont réduites et difficiles à vérifier. |
| - 20 | Ce que semble confirmer cette confidence faite au journaliste V. Hugeux par Jean-Christophe Rufin, ambassadeur de France à Dakar de 2007 à 2010 : « À l’entendre Viviane Wade, leur aîné Karim était le seul capable de poursuivre l’œuvre paternelle. Plus karimiste que lui A. Wade, elle a plaidé sans relâche en faveur de la succession dynastique, tout en laissant à son mari le soin d’en imaginer les modalités constitutionnelles ». Voir Hugeux, op. cit., p. 92. |
| - 21 | Diriyaanke désigne à la fois une femme de haute classe sociale et une femme gracieuse. |
| - 22 | Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi, Paris : Éditions de Minuit, 1973, p. 23. |
| - 23 | Marie Quinette, Le rôle des Premières dames dans la communication des présidents de la Vème République. Institut d’Études politiques de Lille : mém. de master de communication publique et corporate, année univ. 2013-2014, p. 24. |
| - 24 | Agnès Adjamagbo, Philippe Antoine, Fatou Binetou Dial, « Le dilemme des Dakaroises : entre travailler et ‘’bien travailler’’ », dans : Momar-Coumba Diop (dir.), Gouverner le Sénégal. Entre ajustement structurel et développement durable, Paris, Karthala, 2004, p. 251. |
| - 25 | Littéralement « le travail de la mère » [pour son enfant], cela veut dire que la femme a « bien travaillé » à la réussite de ses enfants. Toute contestation de l’autorité maritale est porteuse de risque pour l’avenir des enfants. Mais pour une certaine opinion, une autre explication est attachée au sens caché de cette expression. Elle renverrait à l’intimité conjugale, au comportement de la femme pour combler sexuellement son homme, et qui peut aboutir à l’engendrement d’un enfant fruit de l’amour. Cela participerait à la construction d’une idéologie de consentement dont l’un des enjeux est la régulation de la vie sexuelle. |
| - 26 | Pierre Bourdieu, « Remarques provisoires sur la perception sociale des corps », Actes de Recherches en Sciences sociales (ARSS), n° 14, avril 1997, p. 51. |
| - 27 | Femme élégante, qui maîtrise l’art de séduire des Sénégalaises. |
| - 28 | Nous empruntons cette expression à Awa Diop dans Identités féminines « transgressives » au Sénégal : un rapport ambivalent à la glocalisation, thèse de doctorat, Université Bordeaux Segalen, 2012. |
| - 29 | Awa Diop, op. cit. |
| - 30 | Le défunt porte-parole de la branche Tijaniyya de Tivaouane, Pape Malick Sy, avait appelé les femmes sénégalaises à s’inspirer de Marième Faye Sall. Voir « Macky Sall à Tivaouane », Le Soleil du 15 novembre 2018, p. 10. |
| - 31 | Christian Salmon, L’ère du clash. Paris: Fayard, 2019, p. 58 |
| - 32 | Momar-Coumba Diop, « Essai sur ‘’l’art de gouverner’’ le Sénégal », dans : Momar-Coumba Diop (dir.), Gouverner le Sénégal, op. cit., p. 16. |
| - 33 | Voir : http://www.dakaractu.com/Marieme-Faye-Sall-en-toute-intimite-On-me-dit-que-je-suis-folle-qu-une-Premiere-Dame-a-le-devoir-de-faire-preuve-de_a64019.html |
| - 34 | http://www.seneweb.com/news/Politique/video-mbagnick-ndiaye-raquo-sans-marieme_n_131045.html |
| - 35 | Aminata Diaw, « Les femmes à l’épreuve du politique : permanences et changements », dans : Momar-Coumba Diop (dir.), Gouverner le Sénégal, op. cit., p. 230. |
| - 36 | http://www.igfm.sn/amadou-ba-sans-marieme-faye-on-aurait-pas-les-resultats-obtenus/ consulté le 18 avril 2019 |
| - 37 | Pour plus de détails sur ce personnage qui incarne un idéal religieux féminin, voir : Eva Evers Rosander, « Mam Diarra Bousso la Bonne Mère de Porokhane, Sénégal », Africa, LVIII, 3-4, 2003, pp. 296-317. |
| - 38 | La position du président Macky Sall sur le 3e mandat n’est pas tranchée. Avant l’élection présidentielle de 2019, il avait affirmé qu’il fera un « second et dernier mandat ». Voir Macky Sall, Le Sénégal au cœur, Paris, Le Cherche Midi, 2019, p. 165. Interpelé par la presse lors d’un entretien qui s’est déroulé au palais présidentiel, en marge du traditionnel discours à la nation du 31 décembre 2019, Macky Sall a entretenu le flou en indiquant que pour la possibilité de briguer un 3e mandat, sa réponse n’était « ni oui ni non ». |
| - 39 | L’article 27 de la Constitution précise : « La durée du mandat du Président de la République est de cinq ans. Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs ». Voir : Conseil Constitutionnel du Sénégal, Les mises à jour de la Constitution du Sénégal 2001-2019, Dakar, février 2020, p. 35. |
Références bibliographiques
Les articles de presse et des sites d’information en ligne ainsi que les liens des vidéos figurent dans les notes.
- Adjamagbo Agnès, Antoine Philippe, Dial Fatou Binetou, « Le dilemme des Dakaroises : entre travailler et “bien travailler” », pp. 247-272, in M.-C. Diop (dir.), Gouverner le Sénégal. Entre ajustement structurel et développement durable, Paris, Karthala, 301 p.
- Bourdieu Pierre, 1997, « Remarques provisoires sur la perception sociale des corps », Actes de la Recherche en Sciences sociales (ARSS), n° 14, 14 : 51-54.
- Conseil constitutionnel du Sénégal, 2020, Les mises à jour de la Constitution du Sénégal 2001-2019, Dakar, 209 p.
- Daffé Gaye, 2013, « Le pouvoir de l’argent et l’argent du pouvoir : la gestion de l’économie sénégalaise 2000-2010 », pp. 85-114, in : M. – C. Diop (dir.), Le Sénégal (2000-2012). Les institutions et politiques publiques à l’épreuve d’une gouvernance libérale, Paris : CRES/Karthala, 836 p.
- Diaw Aminata 2004, « Les femmes à l’épreuve du politique : permanences et changements », pp. 229-245, in M.-C. Diop (dir.), Gouverner le Sénégal. Entre ajustement structurel et développement durable, Paris, Karthala, 301 p.
- Diop Awa, 2012, Identités féminines « transgressives » au Sénégal : un rapport ambivalent avec la glocalisation, thèse de doctorat, Université Bordeaux Segalen, 320 p.
- Diop Momar- Coumba, 2006, « Le Sénégal à la croisée des chemins », Politique africaine, n° 104, pp. 103-126.
- Diop Momar-Coumba, Diouf Mamadou, 1990, Le Sénégal sous Abdou Diouf. État et société, Paris : Karthala, 439 p.
- Goffman Erving, 1973, La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi, Paris, Éditions de Minuit, 251 p.
- Hugeux Vincent, 2016, Reines d’Afrique. Le roman vrai des Premières Dames, Paris, Éditions Perrin, Collection Tempus, 160 p 1e édition 2014.
- Lamizet Bernard, 2011, Le langage politique, Paris, Éllipses, 255 p.
- Messiant Christine, Marchal Roland, 2004, Introduction du Dossier « Premières Dames en Afrique : entre bonnes œuvres, promotion de la femme et politiques de la compassion », Politique africaine, n° 95, pp. 5-17.
- Quinette Marie, 2014, Le rôle des Premières Dames dans la communication des présidents de la Vème République, Lille, Institut d’Études politiques de Lille, Mémoire de Master de Communication, année universitaire 2013-2014, 80 p.
- Sall Macky, 2019, Le Sénégal au cœur, Paris : Le Cherche Midi, 168 p.
- Salmon Christian, 2019, L’ère du clash. Paris, Fayard, 209 p.
Les contenus de la revue