L’inclusion numérique : un enjeu social aux multiples facettes[1]
Lorsqu’en novembre 2023 nous avons lancé l’appel à communications à l’origine de ce numéro, le contexte international était dominé par la guerre en Ukraine suscitant une vive émotion en France et dans toute l’Europe, en particulier concernant le sort des réfugiés ukrainiens. C’est dans ce cadre, et porté par un projet interdisciplinaire[2], que nous avons pris la décision de publier notre appel à articles. Nous souhaitions alors examiner la thématique de l’inclusion des populations déplacées à travers un prisme interdisciplinaire (communication, humanités numériques, droit, didactique, linguistique), afin d’appréhender cette question complexe de manière holistique et pragmatique. Depuis, les drames qui se jouent en méditerranée tout comme les migrations climatiques à venir (Rigaud et al., 2018) rappellent avec brutalité l’urgence et la pertinence de cette problématique, bien au-delà de l’actualité du conflit russo-ukrainien.
Le déplacement des populations vulnérables dans de nouveaux environnements géographiques posent la question de leur accueil et particulièrement de leur insertion dans des nouveaux territoires qui peuvent être culturellement et linguistiquement éloignées de leurs pratiques. Le contexte de forte digitalisation de la société soulève effectivement des interrogations majeures, en particulier sur l’accès aux droits sociaux. Cet accès peut être entravé par des difficultés d’appropriation des dispositifs numériques (Okbani et al., 2022) et se révèle impossible sans une connexion minimale à Internet, notamment via les téléphones portables (Diminescu, Nicolosi, 2019). L’inclusion des populations déplacées invite ainsi à considérer simultanément plusieurs aspects : l’apprentissage de la langue, l’appropriation des outils numériques, et les conditions d’effectivité du droit. Diverses recherches, notamment en Sciences de l’information et de la communication, en Didactique des langues ou en Sociologie, montrent que les migrations du XXIe siècle s’inscrivent dans une société hyperconnectée (Diminescu, 2005 ; 2017). Dans ce contexte, la maîtrise de l’écrit numérique s’avère essentielle à l’intégration des populations en exil. L’évolution de cette perspective, passant progressivement de l’image de la “double absence” (Sayad, 1999), à celle du “migrant analphabète” des années 1990 (Wenden, 2010) et au “migrant connecté” (Springer, 2017), reflète notamment l’importance du smartphone dans l’établissement de liens sociaux et la gestion des démarches administratives (Diminiscu, 2002). Cependant, la digitalisation croissante des services publics, en particulier dans le cadre du plan Action Publique 2022[3], qui vise à accélérer la transformation numérique de l’État, a rendu l’accès à ces services plus difficile pour certains usagers, aggravant ainsi la fracture numérique et sociale (Okbani et al., 2022). Dans ce contexte, les dispositifs nomades deviennent des outils précieux pour rapprocher les populations déplacées de l’écrit numérique.
Sur le plan de la recherche en éducation au numérique, les travaux des deux dernières décennies se sont concentrés sur la littératie numérique, entendue comme la « maîtrise des codes propres au numérique » (Soubrié, 2014, 4). Dès lors, l’adaptation des pratiques et méthodes pédagogiques s’avèrent un défi pour les enseignants, formateurs ou bénévoles qui doivent adapter leurs pratiques pédagogiques pour inclure ces nouvelles compétences dans les processus d’apprentissage et d’accompagnement. Ainsi, les associations d’accueil des migrants insistent-elles sur la nécessité de former conjointement les populations déplacées à la fois sur le plan linguistique et sur le plan numérique. Pour y parvenir, la formation des enseignants ou des formateurs doit être renforcée afin de répondre aux besoins spécifiques de ces publics (Soubrié, 2021). Cette double formation soulève également la question de la fracture numérique, car l’appropriation des outils, bien au-delà d’une simple manipulation technique, implique la capacité à les utiliser de manière autonome, pertinente et réfléchie. L’inclusion numérique vise ainsi (-peut-être un peu naïvement) à créer une société où chacun peut bénéficier des opportunités offertes par les technologies de l’information. Toutefois, de nombreux obstacles persistent, qu’ils soient matériels, économiques, psychologiques, pédagogiques ou juridiques. Derrière l’idéal d’inclusion se dessine, en creux, le spectre de l’exclusion.
Dans ce numéro, nous explorons sous différentes perspectives la problématique complexe de l’inclusion numérique des populations déplacées. Les contributions mettent en lumière les défis posés, tant en termes d’accès aux droits que d’apprentissage de la langue, en soulignant également les engagements politiques locaux nécessaires à une véritable inclusion.
Les articles d’Oskar Korczyński et de Cendrine Mercier analysent l’usage des outils numériques dans le cadre du développement des compétences linguistiques et de l’intégration sociale des populations migrantes. Le premier texte met l’accent sur le potentiel de ces outils pour améliorer la compétence phonologique en français, à partir d’une étude de cas. Le second texte adopte une approche plus large, en examinant comment les outils numériques peuvent globalement faciliter l’apprentissage linguistique et l’intégration sociale. Ces deux contributions soulignent ainsi le rôle crucial du numérique comme vecteur d’inclusion, tout en reconnaissant ses limites, notamment liées à l’accessibilité et à l’efficacité de ces dispositifs. Le texte de Marie-Françoise Valette permet d’explorer, quant à lui, les enjeux relatifs à l’accès au droit dans le contexte des services dématérialisés. À partir d’une analyse du site internet du Défenseur des droits, l’auteure met en lumière les ambiguïtés d’un dispositif qui, bien qu’ayant le mérite d’exister, demeure encore perfectible.
Ce numéro se distingue également par la publication d’un entretien réalisé par Emmanuelle Vareille avec François Serret, coordinateur de la Mission Inclusion numérique à la Direction Développement social – Accès aux droits de la Ville de Poitiers. Dans cet échange, il partage ses réflexions sur la mise en œuvre d’une politique ambitieuse résultant d’une Convention citoyenne pour un numérique responsable. L’entretien se poursuit avec Khalid Rhimou, coordinateur du Contrat Territorial pour l’Accueil et l’Intégration, à la Direction Développement social – Accès aux droits de la Ville de Poitiers. Il livre ici ses réflexions sur l’inclusion numérique à l’échelle municipale. Ces témoignages offrent un retour d’expérience précieux pour les chercheurs souhaitant documenter les réalités du terrain.
L’ensemble de ces contributions éclairera, nous l’espérons, les enjeux de l’inclusion numérique non seulement pour des populations déplacées, mais au-delà pour les individus en situation d’illectronisme, de handicap ou de précarité. Les analyses présentées insistent sur l’importance des outils numériques dans le développement des compétences linguistiques et l’intégration sociale des populations migrantes, tout en interrogeant leur accessibilité et leur efficacité. Les réflexions sur l’accès au droit et les témoignages d’acteurs impliqués dans des initiatives locales complètent ce tableau, offrant un aperçu des réalités vécues sur le terrain. En confrontant les différents points de vue, ce numéro encourage une réflexion approfondie sur les enjeux contemporains liés à la démocratisation du numérique et aux conditions d’une inclusion effective.
Nous tenons à remercier les membres du Comité scientifique qui ont participé à l’évaluation des propositions d’articles de ce numéro :
Bérubé Farrah, Daghmi Fathallah, Dekhissi Laurie, Dumas Philippe, El Kechai Hassina, Ghosn Catherine, Gobet Stéphanie, Idrissi Nacer, Laborde Aurélie, Lancella Fabienne, Le Moënne Christian, Lenevez Laureline, Moustir Hassan, Pulvar Olivier, Remond Émilie, Toumi Farid, Valette Marie-Françoise.
[1] Pour la rédaction de cet éditorial, les auteurs ont utilisé ChatGPT, un modèle d’intelligence artificielle développé par OpenAI, comme outil d’assistance. Certaines formulations ont été générées en collaboration avec ChatGPT, puis révisées et adaptées par les auteurs.
[2] Notre projet s’inscrit dans le cadre du programme UP-Squared de l’université de Poitiers, qui vise à structurer la recherche interdisciplinaire en réponse aux grands défis sociétaux, en lien avec les Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies. Le projet ENUM, (Éducation, Numérique, Migrations) réunit des chercheurs issus des Sciences Humaines et Sociales (Sciences de l’information et de la communication, Sciences du langage, Didactique, Droit, etc.) afin d’apporter une réponse globale à la problématique de l’inclusion numérique en faveur de populations déplacées. Pour plus d’informations, voir : https://www.univ-poitiers.fr/lactu-des-labos-presentation-du-projet-enum-education-numerique-migrations/ , consulté le 23/10/2024.
[3] Voir à ce propos : https://www.vie-publique.fr/eclairage/18925-e-administration-la-transformation-numerique-de-letat, consulté le 22/10/2024.
Références bibliographiques
Diminescu, D. (2005). Le migrant connecté : Pour un manifeste épistémologique. Migrations Société, 17(102), 275–293.
Diminescu, D. (2002). L’usage du téléphone portable par les migrants en situation précaire. Hommes et Migrations, 1240, 75.
Diminescu, D. (2017). L’innovation numérique au service des réfugiés. Dans M. Wieviorka (dir.), Les solidarités (pp. 235–252). Éditions Sciences Humaines. https://doi.org/10.3917/sh.wievi.2017.01.0235
Diminescu, D., & Nicolosi, G. (2019). « Les risques et les opportunités de la migration ‘connectée’ ». Socio-anthropologie, 40. https://doi.org/10.4000/socio-anthropologie.6330
Okbani, N., Camaji, L., & Magord, C. (2022). Dématérialisation des services publics et accès aux droits. Revue des politiques sociales et familiales, 145, 3–10. https://doi.org/10.3917/rpsf.145.0003
Rigaud, K., et al. (2018). Groundswell: Preparing for internal climate migration. Washington, DC: The World Bank.
Sayad, A. (1999). La Double Absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 473 p.
Soubrié, T. (2014). Les technologies numériques aux portes de l’éducation. In Lenguas, comunicación y tecnologías digitales. Valencia, Espagne.
Soubrié, T. (2021). Quelle place pour la littératie numérique dans des ressources pédagogiques élaborées par des enseignants de FLE en formation ? Le Français dans le monde. Recherches et applications, 69, 16–28. ⟨hal-03134921⟩
Springer, C. (2017, 6 février). Migrants connectés, intégration sociale et apprentissage/certification en langues : Prendre en compte la nouvelle donne numérique. EPALE – European Commission.
Wenden, C. W. de. (2010). Le glissement des catégories de migrants. Migrations Société, 128(2), 193–195.
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