Table des matières
Introduction
Dans son livre paru en 1993 et qui a marqué la recherche en sciences politiques, Michel Wieviorka (1993) affirmait que, si le populisme faisait partie avec le nationalisme et l’ethnicité des menaces pour la démocratie, il ne fallait pas le voir comme un danger imminent et permanent. Vingt-cinq ans plus tard, la face d’ombre qu’il évoquait semble s’être accrue : pas un jour sans que l’actualité ne mentionne la montée en puissance lors d’élections de mouvements politiques qui n’hésitent pas à se revendiquer comme populistes. Cette tendance semble toucher aussi bien les pays qui n’ont pas ou peu d’histoire démocratique que ceux qui, au cœur de la « vieille » Europe de l’Ouest, ont pu se croire définitivement à l’abri de ces dérives. L’expert se serait-il trompé ? Ou bien de nouveaux éléments ont-ils émergés qui ont pu modifier de manière significative la donne et nécessitent un réexamen de la situation ? Ou bien encore est-ce les individus qui, à vivre les évènements au jour le jour et à subir une certaine information médiatique, n’arrivons pas à prendre la distance suffisante et à relativiser ?
Les médias sont une force motrice des démocraties. Leur indépendance est le meilleur indicateur de la liberté dont jouissent les citoyens d’un pays. Les médias classiques (presse écrite, radio et télévision) fournissent tous les jours leur lot d’informations aux citoyens. Avec l’opinion publique, ils entretiennent une double interaction : ils en sont à la fois le reflet et ils contribuent à la modifier, que ce soit sous la forme de filtres (théorie des gate keepers, Lewin 1947) ou de l’agenda setting (McCombs et Shaw 1972). Les journalistes ont dans ce travail de médiation une action essentielle, ils ont « une responsabilité collective » (Rabatel 2008) pour l’information. Mais par-delà la liberté politique évoquée plus haut dont ils peuvent jouir ou pas, les journalistes doivent plaire à un public (contraintes communicationnelles) et la plupart du temps à des annonceurs (contraintes économiques) pour assurer la survie de leur support et accessoirement la leur. Avec les nouveaux médias, de nouvelles pratiques de publication et de consultation de l’information en ligne par des professionnels et des non professionnels émiettent l’information. On peut se demander avec Marie Chagnoux (2015) si cette dilution des identités médiatiques ne favorise-t-elle pas une mise en forme et une réception de l’information plus aptes à conforter des imaginaires sociaux qu’à les questionner ? Certains médias ne deviennent-ils pas eux-mêmes « populistes » (Pélissier/Chaudy 2009) ?
Cela pose la question du terme « populiste » qui a évolué d’une valeur positive, car liée au peuple qui fait la base de la démocratie, à une connotation négative, fait de pratiques douteuses à des fins partisanes (Collovald 2005). Certes, il y a une difficulté à définir ce qu’est le peuple et ce qu’il veut (Durand/Lits 2005, Rosanvallon 2014). Des simplifications dans de nombreux domaines biaisent la vision du monde. L’emploi même des termes « populisme/populiste » disqualifie les opinions et les individus. Mais ceux qui les emploient sont les premiers à se disqualifier, car ce sont souvent eux qui ont creusé les inégalités sociales à l’origine des mouvements populistes (Colliot-Thélène/Florant 2014).
Quatre éléments permanents
A travers le temps et l’espace, les mouvements populistes et leur médiatisation ont eu un certain nombre de constantes qui vont être rappelées ici en s’appuyant sur les travaux de Renée Frégosi (2016).
Le premier point concerne la nature du populisme. Ce n’est pas une idéologie que l’on pourrait opposer au capitalisme, au communisme, etc., mais une stratégie. Pour dire les choses autrement, ce n’est pas un système organisé de pensées qui analyse la réalité et en tire un ensemble de dogmes, de jugements et de normes. La plupart du temps, ce type de système s’impose d’autorité ou par enseignement, plus rarement jour après jour, par habitude. Le populisme est au contraire un moyen de conquérir le pouvoir et de s’y maintenir. Cela explique la diversité des populismes aujourd’hui : ils peuvent être de droite : Front National en France, Alternative für Deutschland (AFD) en Allemagne, Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ) en Autriche, Movimento 5 stelle (Mouvement cinq étoiles en Italie), pour n’en citer que quelques-uns ou de gauche : France insoumise, Movimiento V Republica (Mouvement Cinquième République, MVR, du Président vénézuélien Hugo Chavez). Le programme, les actions, les thèmes mis en avant, la communication, tout est soigneusement pensé en termes de gain de popularité, quitte à tenir des discours différents à des publics différents.
Le deuxième point est la présence d’un leader incontesté au sein de son parti, un homme en général. Il doit être charismatique, avoir une grande éloquence, trouver des expressions qui vont marquer l’opinion publique, même en dehors de la sphère de ses soutiens. Ses apparitions publiques sont des shows bien orchestrés et il gère bien son image médiatique. Quand il est empêché, tout s’effondre, il ne fait rien pour préparer sa succession, qui est même un sujet tabou.
Le troisième point est que c’est le leader qui va désigner les ennemis et cette stratégie va constituer le fil rouge de son existence médiatique : les étrangers, les migrants, les plombiers, les capitalistes, les musulmans, les chrétiens ou les non croyants, etc. sont tour à tour désignés. Comme l’a montré René Girard (1982), ces boucs émissaires peuvent être choisis pour leurs différences, leur caractère antipathique, leur proximité, leur faiblesse, … Patrick Charaudeau (2013) a montré que « la source du mal » est décrite de manière spécifique et récurrente. Cette stratégie permet d’évacuer des frustrations, de valider des préjugés ou de se préserver et le groupe est un excellent catalyseur pour ce type de purge psychologique.
Le quatrième point est que le populisme cherche à cliver, en ce sens qu’il veut établir une frontière entre « nous » et « les autres » et ce autant pendant sa conquête du pouvoir qu’arrivé au pouvoir. Son plus grand ennemi n’est pas tant le camp opposé que les centristes, les personnes ouvertes au dialogue, au compromis, ceux qui refusent le clivage proposé. Pour arriver à ses fins, il généralise (« ils »), il caricature, il ne s’embarrasse pas de nuances, le manichéisme simplifie sa vision du monde. Par ailleurs, la vérité n’est pas sa priorité, car la vraisemblance est plus importante.
Des causes possibles
Après avoir tenté une définition, il faut s’interroger sur les possibles causes des mouvements populistes en général et de ceux que nous connaissons au début du XXIème siècle en particulier.
Comme le souligne Christopher Lasch (1996), la première cause du mouvement populiste est la sécession des élites. D’abord aux Etats-Unis, puis dans le monde, elles ont développé un dédain pour les valeurs du peuple et pour son enracinement dans un territoire qu’elles considèrent comme obsolète. Elles se comportent en enfants gâtés et n’ont aucune solidarité, si ce n’est avec des groupes qui, de par le monde, leur ressemblent. La fracture entre elles, les gagnantes, et les autres existe ou bien est ressentie comme existante, ce qui revient au même, elle est même souvent vécue comme étant de plus en plus grande. Quand les élites voient dans la globalisation un accroissement de leurs richesses et de leur pouvoir, une validation de leurs valeurs, les autres classes y voient des baisses de revenus, de statut social ou d’emploi et une perte de repères.
Une autre cause que l’on peut citer est un essoufflement des démocraties, de leurs projets. En Europe, la Deuxième Guerre mondiale a eu pour conséquence de réconcilier durablement des ennemis séculaires. La chute du mur a permis de rassembler l’Europe séparée pendant quarante ans et depuis l’histoire semble faire du sur place. La façon dont a été traité le problème des migrants est symptomatique : le peu de solidarité entre les pays européens n’a pas fait grandir l’Europe. Le modèle de consommation paraît aussi atteindre ses limites : les problèmes environnementaux deviennent de plus en plus importants et des scandales industriels liés à l’alimentation ou aux médicaments semblent se multiplier. Les crises politico-médiatiques (Wikileaks, Panama papers, Swiss leaks, etc.), relayées par une presse critique, sont de plus en plus présents dans l’agenda médiatique au point que le passé est idéalisé et que certains cherchent refuge auprès de partis qui ont compris le mal être et savent l’exploiter. De manière générale, Pascal Durand et Marc Lits (2005, 16) insistent sur la nécessité de s’interroger « sous quel angle le discours politique et le discours des médias reformulent le vieil antagonisme entre le peuple comme acteur politique et l’instrumentalisation politicienne des passions populaires. »
Des facettes variées
Henri Deleersnijder (2006) a écrit un livre au titre symptomatique : Populisme. Vieilles pratiques, nouveaux visages. Ce sont ces nouveaux visages que nous voulons étudier dans ce numéro et notamment ceux relayés par les médias à travers des contributions variées. Ces travaux sont issus en grande partie d’une journée d’étude organisée par la ville de Strasbourg et la chaire Unesco « Pratiques journalistiques et médiatiques » dans le cadre du programme « off » du Forum mondial de la démocratie 2017. Ce programme annuel est piloté par la ville de Strasbourg en collaboration avec de nombreuses structures : Conseil de l’Europe, Reporters sans frontières, Courrier International, Librairie Kléber, l’Université de Strasbourg en autres). L’objectif commun à tous ces organisateurs est de rendre accessible au plus grand nombre les résultats de la recherche universitaire. C’est pour cela que les textes qui suivent ont une dimension de vulgarisation renforcée.
Les textes ont été organisés en trois parties. La première regroupe des réflexions plus générales : Elizabeth Gardère envisage des aspects essentiels, mais méconnus des démocraties, Aurélie Aubert relativise la notion de journalisme-citoyen et Jérémy Picot montre à partir d’une étude statistique les liens forts entre l’extrême-droite et l’abstention. La deuxième partie est consacrée aux pays arabes : Aissa Merah et Nabila Aldjia Bouchaala montrent qu’en Algérie les médias deviennent populistes tandis que Yassine Akhiate étudie les pratiques journalistiques sous l’angle du populisme au Maroc. La troisième partie s’intéresse à différents pays du monde : Paola Sedda évoque le mouvement italien Cinq étoiles pour montrer un curieux mélange d’intellectualisme et de populisme et Dario Rodriguez envisage plusieurs pays d’Amérique du sud avec des ressemblances et des différences.
Il parait difficile de vouloir conclure un texte censé ouvrir la lecture. Nous nous bornerons donc à émettre trois vœux. Le premier est un appel à réinventer la politique pour donner à rêver et pour éloigner les populismes. En Europe, la normalisation des palettes de transport n’est pas aussi motivante que la signature d’un traité d’amitié entre deux peuples, comme l’ont fait la France et l’Allemagne en 1963 dans le Traité de l’Élysée. Il faut réinventer l’Europe ! Le deuxième vœu concerne les médias. Ils doivent favoriser un discours constructif au lieu de privilégier l’annonce écart par peur d’être doubler par la concurrence, que ce soit celle des autres médias classiques ou celle des médias sociaux. Comme l’a montré Annie Collovald (2004), le danger du populisme n’est pas permanent et les médias desservent la démocratie en l’exagérant. Le troisième vœu suit la pensée Pierre Rosanvallon (2014) qui appelle à complexifier la démocratie. Même si la pensée complexe (Morin 1990) est difficile à mettre en œuvre dans une communication de masse, c’est le meilleur moyen pour répondre à la désinformation.
Nous souhaitons pour toute fin remercier, d’une part, la ville de Strasbourg et notamment madame Nawel Rafik-Elmrini, Adjointe au maire, M. Jean-François Lanneluc et Mme Yaël Boussidan ainsi que leurs collaborateurs et collaboratrices, pour leur soutien efficace à l’organisation de cette journée et, d’autre part, la revue Refsicom qui a accepté de publier ces textes.
Nous tenons à remercier également les membres du Comité scientifique qui ont participé à l’évaluation des propositions d’articles de ce numéro :
Amsidder Abderrahmane ; Bendahan Mohamed ; Bratosin Stefan ; Cabedoche Bertrand ; Daghmi Fathallah ; Drăgan Adela°; Gardère Elizabeth°; Loneux Catherine ; Merah Aissa°; Pelissier Nicolas ; Pulvar Olivier ; Serrano Yeny°; Toumi Farid ; Viallon Philippe.
Références bibliographiques
- Chagnoux Marie (2015), « La culture du clic favorise-t-elle le journalisme populiste ? », in Multitudes, 61, (4), pp. 98-103.
- Charaudeau Patrick (2013), « Réflexions pour l’analyse du discours populiste », Mots. Les langages du politique [En ligne], 97 | 2011, mis en ligne le 15 novembre 2013, consulté le 09 avril 2020. URL : http://journals.openedition.org/mots/20534.
- Colliot-Thélène Catherine, Guénard Florant (dir.) (2014), Peuples et populisme, Paris : Presses Universitaires de France (PUF), La Vie des Idées.
- Collovald Annie (2004), Le « populisme du FN » : un dangereux contresens, Paris : Éditions du Croquant.
- Collovald Annie (2005), « Le populisme : de la valorisation à la stigmatisation du populaire », in Hermès, La Revue, 42 (2), pp. 154-160. ↑
- Deleersnijder Henri (2006), populisme: Vieilles pratiques, nouveaux visages, Liège : Éditions Luc Pire.
- Durand Pascal, Lits Marc (2005), « Introduction. Peuple, populaire, populisme », Hermès, La Revue, 2005/2 (n° 42), p. 11-15. URL : https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2005-2-page-11.htm.
- Fregosi Renée (2016), Les nouveaux autoritaires. Justiciers, censeurs et autocrates. Paris : Éditions du moment.
- Girard René (1982), Le bouc émissaire, Paris : Grasset.
- Lasch Christopher (1996), La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Paris : Champs Flammarion.
- Lewin Kurt (1947), « Channels of Group Life; Social Planning and Action Research », in Human relations 1, pp. 143-153.
- McCombs Maxwell, Shaw Donald (1972), “The Agenda-Setting Function of Mass Media”, in Public Opinion Quarterly, 36 (2), pp. 176-187.
- Morin Edgar (1990), Introduction à la pensée complexe, Paris : Essais.
- Pélissier Nicolas, Chaudy Serge (2009), « Le journalisme participatif et citoyen sur internet, un populisme dans l’ère du temps ? », in Quaderni, 70, pp. 89-102.
- Rabatel Alain (2008), « Pour une conception éthique des débats politiques dans les médias », in Questions de communication, 13/2008, pp. 47-69.
- Rioux Jean-Pierre (2007), Les populismes, Paris : Librairie académique Perrin.
- Roger Philippe (2012), « Une notion floue et polysémique, » Le Monde , 10 février 2012.
- Rosanvallon Pierre (2014), « Penser le populisme », in Colliot-Thélène Catherine, Guénard Florent (dir.) (2014), Peuples et populisme, Presses Universitaires de France (PUF), La Vie des Idées, Paris.
- Wieviorka Michel (1993), La démocratie à l’épreuve : nationalisme, populisme, ethnicité, Paris : Éditions La Découverte.
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