Populisme et démocratie. Une relation ambiguë à la lumière de l’expérience latino-américaine

Résumés

Le populisme et la démocratie ont été marqués par une relation ambiguë. A partir d’un exercice de réflexion conceptuel sur le premier, on se propose de penser cette relation conflictuelle à la lumière de l’expérience historique contemporaine de l’Amérique latine. Pour commencer, on abordera la période de l’établissement des régimes nationaux et populaires, ensuite, la décennie néolibérale et pour finir le retour du populisme dans le contexte du virage à gauche dans la région.
Populism and democracy have been marked by an ambiguous relationship. Proposing a conceptual analysis of the term of populism, we will study this conflictual relation considering different moments of the contemporary history of Latin America. Firstly, will be present the period of populist governments; secondly, the decade of neoliberal policies and finally the return of populism in the context of the left turn in the region.

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Table des matières

Le terme de populisme traverse et imprègne le débat politique actuel. Il se dissémine de manière surprenante comme la réponse la plus efficace face au malaise actuel dans la démocratie représentative. Que ce soit en Europe ou en Amérique latine, il a été récupéré par le monde académique, mais également par une large gamme d’acteurs médiatiques et partisans pour analyser et interpréter des phénomènes politiques récents et des gouvernements de nature hétéroclite. Ses usages – et abus – expliquent aujourd’hui la dilution de ses frontières conceptuelles dans un cadre où ses détracteurs plaident pour son élimination en raison de son emploi instrumental, que ce soit pour dévaloriser l’adversaire politique ou pour alerter l’opinion publique sur les risques encourus par la démocratie face à son inquiétante présence. Sur le continent latino-américain, la tension entre démocratie et populisme a marqué, dans une large mesure, l’histoire contemporaine et paraît aujourd’hui, à la lumière de la victoire de forces partisanes renouvelées, se présenter comme une clé de lecture centrale pour examiner la (ré)organisation des clivages politiques composant l’espace public régional.

L’objectif central de ce travail est de repenser théoriquement cette relation conflictuelle. Pour ce faire, nous commencerons avec l’histoire du populisme et ses usages, pour ensuite présenter différentes dimensions méthodologiques afin de saisir conceptuellement sa relation ambivalente avec la démocratie. Puis, à un niveau d’étude plus concret, nous illustrerons ces ambiguïtés à partir de l’identification de différents moments qui ont marqué l’Amérique latine dans son histoire récente, pour défendre finalement son utilisation comme catégorie analytique à l’heure de penser les traits définissant aujourd’hui la politique contemporaine[1]María Esperanza Casullo, ¿Por qué funciona el populismo? El discurso … Suite....

Les premiers usages du concept : vers une définition

Si nous pouvons dire que son origine remonte à l’avènement même de la modernité politique et à la théorie de la souveraineté populaire comme nouveau principe de légitimité, ses premiers usages peuvent être replacés dans le déploiement de différents mouvements populaires qui ont marqué les réalités de la fin du 19e siècle des deux côtés de l’océan[2]Cristóbal Rovira Kaltwasser, Paul Taggart, Paulina Ochoa Espejo, and … Suite.... On peut identifier la trace de sa première utilisation en anglais dans les journaux nord-américains des années 1891 et 1892, dans lesquels on informait de l’apparition dans le pays du « People’s Party »[3]Loc.cit.. Ce mouvement de « farmers » insurgés contre l’esprit de modernité, incarné par les élites urbaines, trouvait ses racines dans la réalité contrastée de la Russie tzariste durant les tumultueuses années 1860 et 1870, au cours desquelles le mouvement « narodnoki » réclamait l’action du peuple contre les principes aristocratiques de l’élite au pouvoir[4]Andrzej Walicki, The Controversy over Capitalism: Studies in the Social … Suite.... Quelques années après, cette fois-ci en pleine Europe occidentale – et plus particulièrement en France –, un nouveau mouvement, le « boulangisme[5]Mouvement politique organisé entre 1886 et 1889 autour de la figure du … Suite...», incarnera ce message anti-élitiste[6]Guy Hermet, Les populismes dans le monde. Une histoire sociologique XIX-XX … Suite.... Pour sa part, sur le continent latino-américain, les expériences du premier gouvernement radical d’Hipólito Yrigoyen[7]L’identité politique articulée à partir de l’identification avec le … Suite... en Argentine (1916-1922) et le mandat présidentiel d’Alessandri au Chili (1920-1925) seront considérées comme les expressions d’un « populisme précoce » sur le continent[8]Paul Drake, “Conclusion: Requiem for Populism?”, in Michael … Suite.... D’autres moments de l’expérience politique de la région, que nous aborderons ensuite, seront également décisifs dans la construction du parcours historique des usages qui définissent ce concept.

Le problème de la définition du concept a été l’une des questions cruciales qui a alimenté le débat académique au sein des sciences sociales[9]Une autre perspective, ancrée dans les sciences économiques, a … Suite.... En reprenant des auteurs comme Anibal Viguera[10]Aníbal Viguera, “Populismo y neopopulismo en América Latina”, … Suite... et Georges Couffignal[11]Georges Couffignal, « Le discours populiste. Ressource incourtournable du … Suite..., nous considérons imprescriptible l’effort de préciser conceptuellement ce terme polysémique et en nous inspirant de la grille méthodologique présentée dans ces travaux, nous proposons de définir le populisme en fonction de différentes dimensions d’analyse[12]Pour des raisons d’espace, nous nous limiterons à la présentation … Suite....

La première comprend la période historique au cours de laquelle se sont développés les régimes populistes en Amérique latine. Entre les décennies 1930 et 1950, un ensemble de modèles politiques et économiques s’est établi sur le continent qui, à partir de la mise en place de différentes politiques d’inclusion sociale des secteurs populaires[13]De cette manière, en révélant une première spécificité … Suite..., ont configuré une réponse aux défis présentés par la seconde étape de modernisation du continent[14]Carlos Vilas, “La izquierda latinoamericana y el surgimiento de los … Suite.... Les analyses de Gino Germani[15]Gino Germani, Política y sociedad en una época de transición: de la … Suite..., de Torcuato Di Tella[16]Torcuato Di Tella, “Populism and reform in Latin America” in … Suite... ou de Francisco Weffort[17]Francisco Weffort, « Le populisme dans la politique brésilienne », Les … Suite..., entre autres, ont conçu le populisme comme une phase déterminée du développement latino-américain définie, en quelques mots, par l’établissement du modèle d’industrialisation par substitution des importations, à travers lequel la demande et la capacité de consommation étaient privilégiées comme les moteurs de la croissance. Dans ce cadre, l’État protecteur, régulateur et entrepreneur s’est affirmé comme le pilier du nouvel ordre social. Cette modernisation « depuis le haut »[18]Alain Touraine, La parole et le sang, Paris, Odile Jacob, 1988. a également supposé l’activation des secteurs populaires par une stratégie d’encadrement de la mobilisation et de la participation à travers l’action médiatrice d’acteurs syndicaux dépendants de la structure étatique. Au-delà des spécificités nationales que l’établissement de ce modèle a supposé, il a été définitivement désarticulé – il était déjà agonisant depuis les années quatre-vingts – comme conséquence de la vague radicale des réformes néolibérales appliquées dans la région latino-américaine durant la décennie des années quatre-vingt-dix. Liée à la disparition des conditions historiques qui ont structurellement permis l’apparition de régimes populistes, l’utilisation actuelle du concept de populisme a perdu de son sens analytique, selon certaines études[19]Cette position a été notamment défendue par Alain Rouquié, A l’ombre … Suite....

D’autres perspectives, comme celles de Kurt Weyland[20]Kurt Weyland, “Neoliberalism and Neopopulism in Latin America: … Suite... et de Pierre Taguieff[21]Pierre André Taguieff, L’illusion populiste, Essai sur les démagogies … Suite..., ont proposé une approximation conceptuelle du phénomène du populisme distincte, en le pensant comme la configuration d’une stratégie déterminée qui rend compte d’une relation politique entre le leader et ses suiveurs ou également comme un type spécifique de style politique dans l’exercice de l’autorité présidentielle. L’accent est ainsi mis sur l’existence d’un lien représentatif fusionnel où le leader incarne directement les aspirations immédiates du peuple, sans que cette relation ne se voie dénaturée par la présence de médiations institutionnelles ou partisanes. De cette manière, rien ne s’interpose entre l’action du leader et les désirs du peuple dans un contexte où tout est autorisé au premier en raison de sa capacité à incarner – sans impureté – les ressentis du second. Il apparaît ainsi des régimes politiques démocratiques avec de faibles contrôles républicains, une fragile responsabilité horizontale et où les partis politiques se désagrègent en tant qu’instances d’expression et d’articulation des intérêts sociaux pour adopter la forme de « mouvements » au service de la décision du leader. À travers cette opération, se construit dans l’horizon politique un « peuple-masse », nié dans sa nature conflictuelle et plurielle, mais actualisé et reconfiguré dans ses frontières nationales et communautaires grâce à l’exercice de la légitimité électorale démocratique.

Interprétant également le phénomène populiste dans sa condition illibérale des auteurs comme Kenneth Roberts[22]Kenneth Roberts, “Neoliberalism and the transformation of populism … Suite... l’ont pensé comme un type particulier de mobilisation politique. En quelques mots, il se définit par l’action du peuple reproduisant une logique qui va du « haut vers le bas », obturant les formes d’expression autonome d’une base mobilisée dans sa prétention de déborder ou de questionner la portée de l’autorité du leader providentiel.

Enfin, nous mentionnerons les travaux qui ont conçu le populisme comme un phénomène idéologique, comme un type de discours, comme une pratique à travers laquelle il est possible d’identifier une logique constitutive des identités politiques par le moyen de la mobilisation des émotions et de la construction de l’antagonisme[23]On fait notamment référence au travail de Ernesto Laclau, On Populist … Suite.... Si nous nous arrêtons brièvement sur la thèse de Gerardo Aboy Carlés[24]Gerardo Aboy Carlés, “Populismo y democracia en la Argentina … Suite..., le populisme se révèle plus particulièrement comme une logique politique permettant la gestion, à travers différentes opérations discursives, de la tension fondamentale entre le maintien de l’ordre et l’apparition de la rupture. Conservateur et réformiste, le phénomène populiste se définit en même temps par son ambiguïté face à la démocratie à partir de deux attributs spécifiques : le refondationnalisme (l’établissement d’une frontière abrupte avec le passé marquant le début d’une « nouvelle ère ») et l’hégémonisme (la prétention de clôturer les différences à l’intérieur d’un espace politique).

L’identification de ces différents niveaux d’analyse pour penser le populisme que ce soit comme un modèle économique spécifique, comme un type de stratégie et de style politique, comme un type de mobilisation sociale ou comme un type de logique politique, nous permet de définir ses frontières conceptuelles, en le transformant en une catégorie opérationnelle pour l’analyse politique[25]Même si Viguera n’identifie pas les mêmes dimensions, nous … Suite.... Le fait de le penser comme un phénomène historique concret nous oblige à abandonner aujourd’hui l’usage du terme comme le plaident différentes perspectives historiographiques. En revanche, si nous nous plaçons dans un autre registre, plus conceptuel, en concevant ces dimensions comme des outils méthodologiques de portée théorique, le populisme peut « voyager dans le temps » en nous permettant d’interpréter des phénomènes passés et actuels – mais également futurs – et de rendre compte de ses tensions avec des formes spécifiques de la vie démocratique.

Le populisme : figure spectrale de la démocratie

Nous retravaillerons succinctement la relation entre populisme et démocratie à partir des apports de Margaret Canovan[26]Margaret Canovan, “Trust the People! The populism and the two faces … Suite... et de Benjamin Arditti[27]Benjamin Arditti, “Populism as a Spectre of Democracy: A Response to … Suite.... Notre choix se justifie par le fait que ces interprétations permettent de laisser de côté les regards téléologiques qui durant des décennies ont proliféré dans l’analyse politique quant à cette relation. Cela suppose d’écarter les visions qui ont rapidement associé le populisme à des phénomènes de type autoritaire, réduisant son extension à la négation de la démocratie conçue uniquement selon une clé de lecture libérale / constitutionnelle. Nous considérons que ce positionnement, dans lequel le populisme est toujours pensé en raison de sa distance vis-à-vis d’un idéal normatif, appauvrit de par sa simplification l’étude de la riche expérience contemporaine latino-américaine.

Dans la perspective de Canovan, le populisme doit être compris comme l’appel au peuple contre la structure de l’ordre établi et contre l’ensemble des idées et des valeurs dominantes dans un régime démocratique[28]Margaret Canovan, op.cit., p.3. Au nom du peuple, on questionne les institutions existantes selon un type d’opération où le peuple souverain est interpellé par le leader populiste comme une unité indivisible affirmant avant tout la puissance égalitaire et démocratique supposant le fait d’être proche des intérêts et des demandes de l’homme du commun[29]On peut identifier ainsi des éléments présents dans la définition du … Suite.... Concrètement, pour cette auteure, la politique moderne se définit par une tension-articulation entre deux logiques opposées : d’un côté, une logique rédemptrice à travers laquelle s’actualise la promesse d’un monde meilleur, de l’action transformatrice d’un peuple souverain qui permet de revêtir la politique d’une dimension épique, héroïque. D’un autre côté, on peut identifier une logique pragmatique, c’est-à-dire de résolution pacifique des conflits à travers la création d’un espace institutionnel qui permet l’expression et l’apaisement des litiges au sein d’une communauté politique. Selon Canovan, le populisme serait donc une réponse à la brèche qui peut se créer entre ces deux logiques, à la distance entre les performances démocratiques et l’image de la démocratie comme promesse. En d’autres termes, l’intervention populiste invoque la face rédemptrice de la démocratie comme un correctif face aux excès du pragmatisme. Le populisme devient donc « l’ombre de la démocratie[30]Loc.cit.».

Dans l’analyse d’Arditti, la métaphore dont se prévaut Canovan est questionnée pour penser la relation entre la démocratie et le populisme. En effet, l’auteur cherche à repenser non seulement la brèche existante entre les deux logiques constitutives de la modernité proposées par Canovan, mais également la réponse à la tension entre ces deux logiques reconsidérant le populisme comme « l’ombre de la démocratie ». Pour Arditti, cette image n’est pas complètement avérée, étant donné que l’idée d’ombre suppose une logique de nécessité et que la réponse populiste doit plutôt être pensée comme une possibilité parmi d’autres. Il propose donc l’image du « spectre », ce terme suggérant tant un sens réconfortant (celui de la figure du père dans le sens shakespearien) qu’une présence menaçante (dans le sens attribué au Manifeste communiste). En définitive, Arditti cherche à identifier le caractère indicible de la réponse populiste, pouvant tant permettre l’expansion de la démocratie à travers sa politisation que son asphyxie via un double mouvement d’hyper-politisation et de dépolitisation[31]Benjamin Arditti, op.cit., p.141.

De même, la présence spectrale du populisme dans les démocraties actuelles peut être identifiée, selon cet auteur, de trois manières différentes. La première d’entre elles suppose de penser cette présence sur le terrain médiatisé de la démocratie du public, selon le modèle proposé par Bernard Manin[32]Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, … Suite..., où la confiance personnelle définit l’option électorale permettant que « prospère la tradition populiste de leaders forts[33]Benjamin Arditti, op.cit., p.142. ». En ce sens, les traits populistes sont une des conséquences dérivées de la mutation des formats représentatifs dans un contexte où ces derniers ne peuvent être vus comme une anomalie mais comme « un composant fonctionnel de la démocratie d’audience[34]Loc.cit. Cette idée réinstalle le défi méthodologique de penser ce … Suite...». Si, de cette manière, le populisme est compatible avec le format de la démocratie représentative et libérale, les deux autres modes expriment, en revanche, différentes tensions par rapport à ce format. Tant la mobilisation et la participation politiques, guidées et captées par l’action du leader, que l’affirmation de l’autorité providentielle du leader, fondée sur une légitimité supra-institutionnelle, sont considérées comme le germe d’une logique non-démocratique. L’histoire récente d’un ensemble de pays latino-américains illustre une version condensée de ces tensions entre populisme et démocratie à partir de différentes étapes qui ont marqué cette histoire conflictuelle.

L’expérience latino-américaine et les moments populistes

Le premier d’entre eux remonte au contexte de crise qui a résulté du crack financier de Wall Street aux États-Unis en 1929 et de la remise en cause générale qu’a connu, en conséquence, l’ordre international dominant fondé sur les piliers du libéralisme politique et économique. En Amérique latine, durant les années trente et quarante, une série de régimes nationaux et populaires s’est installé au pouvoir, comme l’illustrent les cas du Mexique avec l’arrivée au pouvoir de Cárdenas (1934-1940), du Brésil durant les deux mandats de Vargas (1934-1945 et 1951-1954), de l’Argentine avec les gouvernements successifs de Perón (1946-1955) et également du Chili avec la nomination d’Ibañez del Campo comme président entre les années 1952 et 1958. À travers seulement quelques exemples et sans nier les spécificités nationales, tous ces régimes se sont articulés autour de leaderships de type personnaliste dans le cadre d’un modèle économique fondé sur le principe de l’industrialisation par substitution des importations. En quelques mots, cela suppose l’affirmation de l’État comme moteur de la croissance et pilier de l’intégration sociale à travers l’accès des classes populaires à la consommation de masse et la mise en place d’un schéma protectionniste d’expansion commerciale. Comme on l’a déjà mentionné, cette expérience historique a été l’objet de réflexion de la part d’un ensemble de chercheurs qui, en voulant rendre compte des aspects spécifiques de la région, ont donné naissance à un processus d’« introspection latino-américaine[35]Diana Quattrocchi-Woisson, « Les populismes latino-américains à … Suite... ». Que ce soit en abordant les dilemmes de la modernisation et les tensions vis-à-vis du modèle politique désiré (la démocratie pluraliste, constitutionnelle et libérale) présente chez Germani[36]Gino Germani, op.cit., ou en rendant compte des particularités d’une base sociale qui ne se limitait pas à la présence de la classe ouvrière, dimension développée par Di Tella[37]Torcuato Di Tella, op.cit, p.47-74., ou encore en pensant la catégorie d’« État de compromis » pour rendre compte du nouveau schéma d’alliances de classes, proposé par Weffort[38]Francisco Weffort, op.cit. p. 623-649., tous ces travaux se sont inscrits dans cette ligne de recherche critique face aux modèles qui ont reproduit mécaniquement des perspectives conçues pour aborder d’autres réalités historiques, notamment celle européenne. Le populisme apparaissait ainsi comme une période historique, plus concrètement comme un type de régime définissant la voie latino-américaine de transition vers une nouvelle phase de modernisation dans un contexte marqué par l’instabilité chronique de la démocratie procédurale.

Si le phénomène populiste et son utilité conceptuelle paraissaient parvenir à leur terme au début des années quatre-vingt-dix, à la lumière de la désindustrialisation en cours et de la décomposition accélérée de la société de masse, l’émergence de nouveaux styles de leadership, artisans cette fois-ci d’un plan intégral de réformes de marché dans un cadre démocratique stabilisé, ont justifié – pour certains auteurs – la récupération de ce concept pour interpréter cette nouvelle réalité politique. Dans les travaux de Lazarte[39]Jorge Lazarte “Partidos, democracia, problemas de representación e … Suite..., Weyland[40]Kurt Weyland, op.cit. p. 3-31. et Roberts[41]Kenneth Roberts, op.cit. p. 82-116., le terme de « néo-populisme » est apparu pour analyser les processus de désinstitutionnalisation et d’informalisation de la politique en syntonie avec l’émergence du modèle de la démocratie délégative dans la région[42]Guillermo O´Donnell, “¿Democracia delegativa?”, Novos Estudos, … Suite.... Les arrivées au pouvoir de Menem en Argentine en mai 1989, de Collor de Melo au Brésil en mars 1990 et de Fujimori au Pérou en juillet de la même année ont donné naissance au développement d’un processus de désarticulation des médiations institutionnelles et partisanes dans un contexte de consolidation de la démocratie électorale mais d’affaiblissement des contrôles républicains.

En définitive, dans cette perspective, le populisme n’était plus pensé comme un phénomène historique mais comme la mise en acte d’un type spécifique de style et de stratégie politiques. Il devenait en ce sens un outil d’analyse et d’interprétation de processus qui se développaient dans une société bien différente de celle des années quarante et cinquante. C’est-à-dire une nouvelle société où la métaphore du marché autorégulé devenait le pilier du nouvel ordre social. En considérant donc le populisme comme un type de relation politique qui suppose l’affirmation de l’autorité providentielle du leader présidentiel traversant les formats de contrôle institutionnel et d’agrégation partisane, le néo-populisme – et le deuxième moment du populisme latino-américain – s’affirme en parallèle au processus de consolidation de la société néolibérale[43]Kurt Weylland, op.cit, p.3-31..

Enfin, les victoires inespérées et consécutives aux élections présidentielles de leaderships avec des vocations réformistes, dans un sens diffèrent à celui imposé durant la décennie des années quatre-vingt-dix, ont marqué « le retour du populisme » comme concept pour aborder l’ensemble des transformations politiques qui ont eu lieu en Amérique latine à l’aube du nouveau millénaire[44]Carlos De La Torre y Enrique Peruzzotti (editores), El retorno del pueblo. … Suite.... Les victoires de Chávez en 1998 au Venezuela, de Lagos en 2000 au Chili, de Da Silva en 2002 au Brésil, de Kirchner en 2003 en Argentine, de Vázquez en 2004 en Uruguay, de Morales en 2005 en Bolivie et de Correa en 2007 en Équateur ont révélé des fractures évidentes du climat politique et idéologique dominant durant la décennie précédente et des ruptures – à des degrés variés – sur le plan des politiques publiques vis-à-vis du modèle en vigueur de la société de marché[45]Pour une analyse de ce processus voir, Olivier Dabène, La gauche en … Suite....

Mais toutes ces expériences n’ont pas été interprétées à partir du « parapluie conceptuel » du populisme. Sa récupération a été effective pour interpréter les cas dans lesquels le nouveau modèle économique mis en place a supposé un retour de l’État comme pilier de l’organisation sociale, où se sont affirmés des leaderships de type personnaliste et décisionniste qui ont mobilisé un discours pour recréer des liens d’identification avec un peuple mobilisé, actualisant en même temps deux éléments-clés de la grammaire populiste : l’exaltation de la politique dans sa vocation de réforme et l’identification de l’ennemi comme dispositif donnant sens à la politique dans sa nature conflictuelle. Des cas comme ceux du Venezuela et de la Bolivie[46]Ludofo Paramio, “Giro a la izquierda y regreso del populismo”, Revista … Suite..., mais également de l’Équateur[47]Carlos De La Torre and Cynthia Arnson, Latin American Populism in the … Suite..., ont été considérés, au-delà de leurs spécificités, comme des exemples de la présence spectrale du populisme au sein des nouvelles démocraties latino-américaines.

Ainsi si les démocraties du cône sud ont réussi à se stabiliser institutionnellement pendant les années quatre-vingt après l’expérience dictatoriale et le cycle d’alternance civico-militaire, la décennie suivante a été témoin d’un processus accéléré de personnalisation politique suite à la reconfiguration d’un nouveau « démos » où l’opinion publique a concurrencé la place occupée par les acteurs historiques de la représentation démocratique : les partis politiques et les acteurs corporatifs. Le cas argentin avec la mise à l’écart du Parti Justicialiste[48]Parti politique d’appartenance de ces deux leaderships présidentiels … Suite... pendant les premières années de la présidence de Carlos Menem et sous la présidence de Néstor Kirchner illustre la mise en scène, dans un espace public hyper-médiatisé, de cette nouvelle stratégie d’articulation politique où la présence spectrale de formes populistes semble s’adapter au mieux au terrain de la démocratie du public[49]Pour une question d’espace, on doit se limiter à une présentation … Suite....

En guise de conclusion

La reconstruction du parcours historique qui a marqué le concept de populisme au sein de l’expérience latino-américaine nous a permis de révéler l’ambigüité constitutive de sa relation avec le régime démocratique. Que ce soit en récupérant la politique dans sa nature réformatrice, permettant ainsi le développement des droits démocratiques, ou que ce soit en actualisant la configuration de liens fusionnels de représentation, menaçant de cette manière les équilibres républicains, cette tension nous permet d’aborder l’ensemble des transformations politiques, économiques et sociales que la région latino-américaine a connu dans son histoire récente. Cela justifie l’utilisation du populisme comme catégorie analytique pour penser le passé récent de la région, mais également pour rendre compte des traits qui paraissent dessiner son présent et – peut-être – son futur. L’arrivée au pouvoir dans différents pays de la région de gouvernements de signes idéologiques différents de ceux de la décennie passée nous permet de pronostiquer la reconfiguration d’un espace politique dont les divisions constitutives révèlent l’actualité du phénomène populiste.

En définitive, si l’absence du populisme approfondit les problèmes présents dans la région, contribuant principalement à l’aggravation des inégalités économiques, sa présence actualise l’un des grands dilemmes de l’expérience latino-américaine : la difficulté d’institutionnaliser les processus de réforme démocratique à vocation sociale.

Références

Références
- 1 María Esperanza Casullo, ¿Por qué funciona el populismo? El discurso que sabe construir explicaciones convincentes de un mundo en crisis, Buenos Aires, Siglo XXI editores, 2019, p.21
- 2 Cristóbal Rovira Kaltwasser, Paul Taggart, Paulina Ochoa Espejo, and Pierre Ostiguy “Populism: An Overview of the Concept and the State of the Art” dans Cristóbal Rovira Kaltwasser, Paul Taggart, Paulina Ochoa Espejo, and Pierre Ostiguy (editors), The Oxford Handbook of Populism, Oxford, Oxford University Press, 2017, p. 3.
- 3, - 30 Loc.cit.
- 4 Andrzej Walicki, The Controversy over Capitalism: Studies in the Social Philosophy of the Russian Populists, Oxford, Clarendon Press, 1969.
- 5 Mouvement politique organisé entre 1886 et 1889 autour de la figure du Général Boulanger contre le régime politique en place sous la IIIe République.
- 6 Guy Hermet, Les populismes dans le monde. Une histoire sociologique XIX-XX siècle, Librairie Arthème Fayard, Paris, 2001.
- 7 L’identité politique articulée à partir de l’identification avec le premier président argentin élu en 1916 dans un cadre démocratique se distinguait en effet par le rejet de l’élite traditionnelle et oligarchique et par la prétention de construction d’un peuple affirmé dans sa portée nationale. Pour une analyse de ce processus, voir Gerardo Aboy Carlés, Las dos fronteras de la democracia argentina, Homo Sapiens, Rosario, 2001, p.81-100.
- 8 Paul Drake, “Conclusion: Requiem for Populism?”, in Michael Connif (editor), Latin American Populism in Comparative Perspective, Albuquerque, New México University Press, 1982, p. ix-xiii.
- 9 Une autre perspective, ancrée dans les sciences économiques, a présenté le populisme comme une manière irresponsable et démagogique d’établir un ensemble de politiques étatiques en faveur des secteurs populaires. Pour plus de détails sur cette vision, se référer à Rudiger Dornbusch et Sebastián Edwards, “Macroeconomía del populismo en América latina”, Revista Trimestre Económico, Fondo de Cultura Económica, 1992, Vol.57, N°225 (1), p.121-162.
- 10 Aníbal Viguera, “Populismo y neopopulismo en América Latina”, Revista Mexicana de Sociología, Vol. 55, N°3,1993, p. 49-66.
- 11 Georges Couffignal, « Le discours populiste. Ressource incourtournable du leadership politique contemporain ? » dans Morgan Donot, Dario Rodriguez, et Yeny Serrano, (directeurs), Leaders et leaderships dans les démocraties contemporaines, Strasbourg, PUS, 2016, p.23-32.
- 12 Pour des raisons d’espace, nous nous limiterons à la présentation succincte de ces lignes d’interprétation. Pour une analyse plus complète et détaillée sur ce sujet, voir, entre autres, le récent travail de Cristobal Rovira Kaltwasser, Paul Taggart, Paulina Ochoa Espejo et Pierre Ostiguy, op.cit., p.1-27.
- 13 De cette manière, en révélant une première spécificité latino-américaine, l’expérience populiste a trouvé dans le processus d’intégration sociale son baptême d’origine. Une autre particularité correspond à l’absence dans cette expérience historique d’un peuple-ethnos au centre du dispositif d’interpellation populiste. Ce dernier oscillera toujours entre les figures du peuple comme populus (représentant toute la communauté politique) et comme plebs (mobilisant la partie exclue). Pour une analyse de cette tension voir, Jacques Rancière, El desacuerdo. Política y Filosofía, Buenos Aires, Nueva Visión, 1996, p.20-24.
- 14 Carlos Vilas, “La izquierda latinoamericana y el surgimiento de los regímenes nacional-populares”, Nueva Sociedad, N°197, 2005, p.84-98.
- 15 Gino Germani, Política y sociedad en una época de transición: de la sociedad tradicional a la sociedad de masas, Buenos Aires, Paidós, 1962.
- 16 Torcuato Di Tella, “Populism and reform in Latin America” in Claudio Veliz (editor), Obstacles to Change in Latin America, Oxford, Oxford University Press, 1965, p.47-74.
- 17 Francisco Weffort, « Le populisme dans la politique brésilienne », Les Temps Modernes, N°267, 1967, p. 623-649.
- 18 Alain Touraine, La parole et le sang, Paris, Odile Jacob, 1988.
- 19 Cette position a été notamment défendue par Alain Rouquié, A l’ombre des dictatures. La démocratie en Amérique latine, Paris, Albin Michel, 2010, p. 262-269 et par Carlos Vilas, “¿Populismos reciclados o neoliberalismo a secas? El mito del neoliberalismo latinoamericano”, Revista Estudios Sociales, Año XIV, N°26, Argentina, 2004, p.27-51.
- 20 Kurt Weyland, “Neoliberalism and Neopopulism in Latin America: Unexpected Affinities”, Studies in Comparative International Development, Vol. 31, N° 3, 1996, p.3-31.
- 21 Pierre André Taguieff, L’illusion populiste, Essai sur les démagogies de l’âge démocratique, Flammarion, Paris, 2007.
- 22 Kenneth Roberts, “Neoliberalism and the transformation of populism in Latin America: the Peruvian case”, World Politics, 48(1), 1995, p. 82–116.
- 23 On fait notamment référence au travail de Ernesto Laclau, On Populist Reason, London, Verso, 2005.
- 24 Gerardo Aboy Carlés, “Populismo y democracia en la Argentina contemporánea”, Revista de Estudios Sociales, Año XV, N° 27, 2005, p.125-137
- 25 Même si Viguera n’identifie pas les mêmes dimensions, nous récupérons ici l’idée suggérée de penser le populisme comme un « idéal-type », c’est-à-dire comme une construction théorique méthodologique proposée par Max Weber selon laquelle : « […] on ne prétend pas refléter la réalité, mais en abstraire certains éléments pour former un modèle théorique, dont l’objectif est de le comparer avec des cas concrets pour expliquer ses caractéristiques historiques spécifiques […] » (Anibal Viguera, op.cit., p.65). Traduction de l’espagnol par nos soins.
- 26 Margaret Canovan, “Trust the People! The populism and the two faces of democracy”, Political Studies, Vol. 47, N°1, 1999, p. 2-16.
- 27 Benjamin Arditti, “Populism as a Spectre of Democracy: A Response to Canovan”, Political Studies, vol. 52, N°1, 2004, p. 135-143.
- 28 Margaret Canovan, op.cit., p.3
- 29 On peut identifier ainsi des éléments présents dans la définition du populisme comme un type de stratégie ou de pratique politique interpellant le peuple.
- 31 Benjamin Arditti, op.cit., p.141
- 32 Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 1998, p.279-302
- 33 Benjamin Arditti, op.cit., p.142.
- 34 Loc.cit. Cette idée réinstalle le défi méthodologique de penser ce concept à la lumière de multiples adjectifs caractérisant l’intensité du populisme dans sa présence spectrale.
- 35 Diana Quattrocchi-Woisson, « Les populismes latino-américains à l’épreuve des modèles d’interprétation européens », Vingtième siècle. Revue d’histoire, N°56, octobre-décembre 1997, p.166.
- 36 Gino Germani, op.cit.
- 37 Torcuato Di Tella, op.cit, p.47-74.
- 38 Francisco Weffort, op.cit. p. 623-649.
- 39 Jorge Lazarte “Partidos, democracia, problemas de representación e informalización de la política. El caso de Bolivia”, Revista de Estudios Políticos, N°74, 1991, p.579-614.
- 40 Kurt Weyland, op.cit. p. 3-31.
- 41 Kenneth Roberts, op.cit. p. 82-116.
- 42 Guillermo O´Donnell, “¿Democracia delegativa?”, Novos Estudos, N°31, 1991, p.25-40.
- 43 Kurt Weylland, op.cit, p.3-31.
- 44 Carlos De La Torre y Enrique Peruzzotti (editores), El retorno del pueblo. Populismo y nuevas democracias en América latina, Ecuador, FLACSO, 2008.
- 45 Pour une analyse de ce processus voir, Olivier Dabène, La gauche en Amérique Latine (1998-212), Paris, Presses de Sciences Po, 2012.
- 46 Ludofo Paramio, “Giro a la izquierda y regreso del populismo”, Revista Nueva Sociedad, N°205, 2006, p.62-74
- 47 Carlos De La Torre and Cynthia Arnson, Latin American Populism in the Twenty-First Century, Washington D.C., Woodrow Wilson Center, 2013.
- 48 Parti politique d’appartenance de ces deux leaderships présidentiels articulant institutionnellement et sur le plan électoral la plus vaste identité du mouvement péroniste.
- 49 Pour une question d’espace, on doit se limiter à une présentation très rapide de ce processus. Pour une étude approfondie du cas argentin et de la présence de moments populistes à la lumière du processus plus récent de mutation de la représentation politique dans de contextes de graves crises économiques et sociales, voir Dario Rodriguez « Populismo y liderazgo en la democracia argentina. Un cruce comparativo entre el Menemismo y el Kirchnerismo » Revista PostData, Nº2, Octubre/2014-Marzo/2015, p.637-680.


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Pour citer cet article

, "Populisme et démocratie. Une relation ambiguë à la lumière de l’expérience latino-américaine", REFSICOM [en ligne], Le populisme entre politique et représentation médiatique, mis en ligne le 15 juillet 2020, consulté le Tuesday 15 September 2026. URL: https://refsicom.org/737


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